Le train fantôme

I

Les planches de bois s’étaient fissurées sous le poids des voyages. A certains endroits, le ballast les recouvraient et semblait les dissimuler. La vieille horloge jaunie par les années indiquait onze heures et demie lorsque deux trains se croisèrent lentement. Une fois que les wagons aux couleurs ternes eurent achevé leur interminablement passage, Pierre put à nouveau apercevoir Jean, debout de l’autre côté de la voie. Son regard croisa le sien. Tout en observant le convoi sur sa gauche s’éloigner, Jean lui demanda :

« Qu’est-ce que tu crois qu’ils transportaient ceux-là ? »

Il ne répondit pas. Il devinait dans le ton de son ami si les questions nécessitaient une réponse ou non. Celle-ci n’en réclamait pas.

Jean semblait serein. Ses pas et gestes paraissaient posés, maîtrisés. Il ne laissait transparaître aucun signe de tension ou d’angoisse. Une main dans la poche de son jean et l’autre sur son menton qu’il caressait parfois du bout des doigts, il se promenait tranquillement le long de la voie. Pierre le contemplait d’un air évasif. Il rencontrait plus de difficulté à cacher sa nervosité.

« Combien de temps ? demanda t-il.

-30 minutes. »

Silence.

-Je t’avais dit qu’on serait en avance » ajouta Jean avec une voix légère, presque taquine.

Pierre craqua le bout de son allumette contre le grattoir et la porta au bord de sa cigarette sans parvenir à conserver la flamme. Il en craqua une deuxième et alluma avec succès. La fumée épaisse s’infiltra rapidement. Il se détendit aussitôt. Après trois bouffés, il jeta sa cigarette sur la voie et l’observa se consumer. Il devait maintenir tout son stress, garder ses nerfs à vif, rester en état d’alerte.

Lorsqu’il releva la tête, il remarqua que Jean n’avait pas changé de démarche. Il semblait toujours aussi détendu. C’était louche. En l’observant, il se demanda si tous ses mouvements n’étaient pas pensés à l’avance, s’il ne dissimulait pas son anxiété sous une allure faussement désinvolte.

Il décida de l’imiter, songeant que cela lui occuperait l’esprit. Il commença alors à calquer chacun de ses gestes sur ceux de son reflet, de l’autre côté de la voie.

Il espéra ainsi lui faire croire qu’il n’y pensait pas lui non plus.

Qu’il ne pensait plus à la chose.

Infailliblement pourtant, celle-ci creusait son chemin. Il s’arrêta un moment et observa Jean, maintenant immobile de l’autre côté de la voie. Sa vision se troubla légèrement. Il sentit sa tension chuter. Il prit une grande respiration et recommença à marcher. Il s’efforça de penser à autre chose, à se persuader que ce qu’ils venaient de vivre n’était qu’un rêve, qu’ils ne pouvaient en être arrivés là. Mais le retour à la réalité lui était alors d’autant plus difficile. Il n’arrivait pas à retrouver son sang froid. Il regarda Jean – qui était maintenant de dos – et dit avec une voix hésitante :

« Ca va être dur de garder ça quand même »

Il vit Jean s’immobiliser, puis, se retourner brutalement vers lui.

« Personne! » hurla t-il.

Il sursauta. Son visage était chargé de colère. Les pommettes saillantes, les yeux s’écarquillés, il le regardait avec fureur. Il eut le sentiment que non seulement la bouche, mais toute la figure criait, imposant vindicativement le silence.

Il ne le reconnaissait plus.

« Personne, tu m’entends ? »

Le second cri était plus grave.

-Oui… » répondit-il, écrasé.

Le visage de Jean changea légèrement. Ses joues retombèrent et ses sourcils se relevèrent un peu. L’excès de colère confirma à Pierre la nervosité dissimulée chez son ami. Il avait visé jute.

« Excuse-moi vieux, cette histoire m’a retourné, dit Jean après un instant.

-Moi aussi.

-Tout ira mieux quand on aura quitté cette saloperie de village. »

Pierre leva la tête vers le ciel.

« Je suis pas sûr » répondit-il.

Un silence suivit.

« Là maintenant, reprit-il, on est deux, on peut parler de ce qui s’est passé, bientôt on sera seuls et puis…

-Arrête, interrompit Jean avec un sourire figé, tu vas retrouver ta famille et moi la mienne, on ne sera pas seuls et puis on sera libres aussi, qu’est ce que tu veux de plus ? »

Quelque chose sonna faux. Les mots de Jean le troublèrent. Ils n’avaient absolument aucune réalité tangible à laquelle ils pouvaient s’ancrer. Cette liberté dont il lui parlait n’existait pas. Il se demanda si Jean lui même y croyait.

« Puis, on peut très bien garder ça pour nous, non ? » ajouta t-il.

Son sourire resta le même. Il lui sembla toujours aussi figé. Il ne répondit pas. Le visage de Jean le captivait. Il trouva qu’il ressemblait beaucoup au sien.

II

Le train roula lentement vers la gare. Midi sonna à la cloche du village.

Pour Pierre, chaque tintement marquait un peu plus l’approche inévitable du départ. Il se souvint des récréations qu’il passait à jouer avec Jean lorsqu’ils étaient enfants. Ils avaient pour habitude de s’éloigner le plus possible de la cloche pour prétexter ne pas l’avoir entendue sonner au moment de l’appel.

« Une fois de plus, je ne veux pas y aller » murmura Pierre. Il fixait le ciel du regard.

-Qu’est-ce que tu attends ? » lui cria Jean.

Il était du côté où le train arrivait.

Pierre ne lui répondit pas.

« Allez, dépêche-toi de venir ou on va le rater.

-Si seulement c’était si facile » murmura t-il sans bouger.

Une larme coula du coin de son œil. Elle suivit le contour légèrement relevé de ses lèvres qu’il forçait à sourire. Jean sembla comprendre que Pierre ne bougerait pas. Il courut vers l’arche en métal qui surplombait la voie et la traversa pour le rejoindre de l’autre côté.

Ils entendirent alors le train freiner – le grincement des plaquettes leur tirailla les tympans – et le virent ralentir puis s’immobiliser.

Pierre sentit une main se poser sur son épaule. Jean lui murmura à l’oreille : « Je ne peux pas partir sans toi ».

Il céda et se laissa conduire vers l’arche qu’il traversa lentement.

Ils entrèrent dans un wagon et s’assirent l’un en face de l’autre, une table grise séparant les quatre places. Le wagon était désert. Le tissu bleu marine des sièges était déchiré en divers endroits.

Le train démarra et fit entendre le fracas de ses chaînes. Pierre laissa lentement tomber sa tête en arrière. Ne rencontrant aucune résistance, il se retourna et remarqua que son siège n’avait pas d’appuie-tête. Il inclina sa tête vers la droite jusqu’à ce que sa tempe rencontre la vitre, puis, il commença à s’assoupir en regardant par la fenêtre. Il songea à sa famille, à tous ses amis à qui il devrait bientôt cacher le secret que seule son absence pouvait prémunir.

En posant son regard sur la vitre elle même, il se sentait rassuré. Derrière elle, il était préservé, tout du moins pendant la durée du trajet.

Il l’observa, la considérant comme un rempart avec le monde. Bientôt, il remarqua la forme floue de Jean s’y matérialiser.

Il la prit d’abord pour son propre reflet et s’étonna encore une fois de la ressemblance. En constatant la similarité de chaque trait du visage, un souvenir lui revint à l’esprit. Et avec lui, il ressentit les mêmes symptômes que la fois précédente, quand il imitait Jean. Sa vision se brouilla et il se sentit soudainement faiblir. Il commença à trembler. Angoissé, il décrocha son regard du reflet pour focaliser son attention sur le paysage.

Mais certaines images du crime continuèrent à ressurgir.

Son cœur commença à battre. Les souvenirs lui revenaient par dizaines. Soudainement, le visage de Jean se confondit avec le sien dans la vitre.

Un ultime souvenir perça alors en lui. Ses paupières tremblèrent et sa vision se brouilla un peu plus encore. Il allait s’évanouir. Il secoua la tête pour ne pas perdre conscience et comprit qu’il n’avait plus que quelques secondes avant qu’elle ne le quitte. Il tourna la tête avec des à-coups effroyables et des yeux dont le blanc semblait recouvrir toute la cornée. Il se tourna vers Jean dans une ultime once de conscience pour vérifier ce dont il se doutait et il vit.

Il vit ce qu’il voulait et ne voulait pas voir en même temps : Le fauteuil était bel et bien vide.

Jadd Hilal

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