L’arbre

I

 

« Bon sang Domicci mais puisque je vous dis que c’est quelque part là-dessous ! » cria Paul Alboral en rapprochant sa lanterne du trou.

Fabien Domicci se résigna et planta à nouveau la pelle. Il ajouta encore quelques centimètres au tas de terre à sa droite.

Le bleu nuit précédent le lever du soleil lui dévoila la poussière sur ses bras. Elle s’était asséchée, couvrant d’une couche blanchâtre ses veines qu’il ne distinguait presque plus. La vision de ses membres salis et blêmes l’inquiéta. Leur vigueur également. Habituellement nerveux et énergiques, ses muscles s’étaient affaiblis et ses épaules, d’ordinaire hautes et fermes, paraissaient s’être affaissées.

De temps à autres, la pelle se heurtait à du solide, quelques heures auparavant, le bruit sourd occasionné par le choc interpellait Fabien. Aussitôt qu’il l’entendait, il arrêtait de creuser et se penchait pour observer l’objet touché. A présent, le son semblait faire partie de l’opération, il n’était presque plus entendu.

Epuisé, Fabien s’arrêta et se tourna vers son supérieur qui fumait un cigare au bord du trou en fixant le ciel du regard.

« Il serait plus raisonnable de s’arrêter là, chef » lui dit-il.

Ne recevant aucune réponse, il décida de hausser le ton :

« Le jour est en train de se lever et nous n’avons rien trouvé. Je commence à en avoir un peu marre de creuser pour rien, moi » insista t-il.

En temps normal, il ne se serait jamais exprimé de la sorte à son supérieur mais la fatigue amenuisait sa patience. Et la différence d’hauteur entre Paul, debout et droit au dessus, et lui, accroupi dans le trou, commençait à le frustrer.

D’un signe de tête, Paul montra à Fabien qu’il n’était pas question de terminer l’opération. Il comprit néanmoins l’arrogance que pouvait représenter sa position et, songeant que heurter la fierté de son subordonné ne ferait que raccourcir sa patience, il descendit lui aussi dans le trou.

« Je sens qu’elle est quelque part, je sens sa présence Domicci » dit Paul en se baissant pour inspecter le sol.

Fabien leva un sourcil.

« Nous parlons toujours de monsieur Klan ? » demanda t-il.

Paul ne répondit pas immédiatement. Il tâta la terre.

« Et bien de qui d’autre voulez-vous qu’on parle mon petit ? » répondit-il en se relevant et donnant une tape amicale sur le dos de Fabien.

Le cigare pendant sur le côté droit de sa lèvre inférieure, l’inspecteur ôta ensuite la pelle des mains de son subordonné et commença à creuser à son tour.

Fabien l’observa ou plutôt, il l’admira. Il était persuadé que toute cette opération était inutile. Pourtant, il ne put s’empêcher de jalouser Paul, vénérant sa résolution et son endurance après tant d’heures de travail.

Sa force, aussi, l’impressionnait. La vitesse s’était considérablement accrue. De véritables feux d’artifice de terre sortaient à présent du trou. La profondeur semblait augmenter à vue d’œil. Les yeux rivés vers le sol, Paul manœuvrait avec une vigueur et un dynamisme à toute épreuve. Et le rythme allait en crescendo. Il sembla même accélérer de manière exponentielle. Face à cette machine à creuser, le regard de Fabien commença à changer.

Paul Alboral était l’inspecteur le plus acharné qu’il connaissait, il était également un modèle de logique et qui plus est, un ami de longue date. L’homme qui était devant lui paraissait néanmoins s’éloigner de tout cela. Le Paul qui creusait ressemblait de moins en moins à l’inspecteur exemplaire qu’il connaissait et de plus en plus à un simple barbare. Farouche, il semblait avoir perdu tout son sang froid, il paraissait excité, voire même dominé par une pulsion qui commença à sérieusement l’intriguer.

Fabien crut comprendre la nature de ce changement.

Il s’apprêta à ouvrir la bouche pour vérifier son soupçon quand un doute lui traversa l’esprit. Et si Paul avait raison ? Le passé avait prouvé que son supérieur n’était presque jamais dans le faux. Il valait mieux ne pas foncer tête baissée et attendre d’être sûr avant de passer à l’action. Il devrait garder son soupçon pour lui. Il détourna les yeux de Paul et s’efforça de penser à autre chose.

Au-dessus du trou, une légère brise secoua les branches de l’arbre. Le bleu clair du matin commença à éclairer les champs de blé autour avec une lumière morne. Une feuille d’un brun très clair se décrocha délicatement d’une des branches pour flotter de droite à gauche. Elle dansa en l’air puis vint mourir sur l’épaule de Paul. D’un mouvement brusque, celui-ci la repoussa de la main et recommença son travail. La feuille reprit délicatement de l’élan et remonta à nouveau, comme si elle voulait leur dire : « Vous ne cherchez pas où il faut ».

Un quart d’heure passa. La nervosité semblait avoir envahi l’intégralité du corps de Paul. Une contraction de son visage plissait ses yeux que Fabien n’arrivait presque plus à distinguer et la séparation des sourcils, au même titre que les pupilles, disparaissait pour donner l’impression que le visage tout entier se refermait de colère.

Le mouvement de la pelle devint non seulement inefficace, mais aussi hasardeux. Entre de vulgaires tas de poussières, Paul se plantait régulièrement la pelle sur le pied sans même avoir l’air de s’en rendre compte. Il creusait furieusement, sans visée et sans contrôle jusqu’à ce qu’à la fin, la pelle ne fût plus tant utilisée pour soulever de la terre que pour frapper dessus.

A la vue du marteau-piqueur en face de lui, Fabien était tétanisé. En l’espace d’une demi-heure, Paul Alboral, le protecteur qui lui apaisait son stress de débutant tous les jours, était devenu une bête déchainée, il aurait pu le blesser sans la moindre difficulté. Il frappait la terre, criait, crachait dessus et la maudissait de tous les noms, ensuite, il s’arrêtait quelques secondes pour la regarder avec des yeux écarquillés et hagards, puis il recommençait de plus belle.

Lorsque Paul reprit son massacre pour la troisième fois, Fabien décida de passer à l’action. Il ne pouvait supporter la scène en face de lui plus longtemps, Paul allait finir par le blesser ou par se faire mal à lui même.

Il prit une respiration et se jeta dans le trou.

Aussitôt atterri, il saisit la pelle de Paul avec les deux mains et lui fit face, à quelques centimètres seulement de distance.

« Lâchez ça chef ! » lui cria-t-il, sans oser le regarder dans les yeux.

Dès lors, la bataille pour la pelle commença. Tour à tour, Paul et Fabien tirèrent l’outil de leur côté avec acharnement. L’un étant aussi têtu que l’autre, aucun des deux ne réussit à prendre le dessus durant les trente premières secondes. A l’issue de ce temps néanmoins, Paul commença à se fatiguer et Fabien tira alors la pelle de son côté.

Sur le point d’arracher le manche des mains de son supérieur, la situation bascula toutefois à nouveau. Un rayon de soleil vint éclairer le visage de l’inspecteur dont l’expression de fureur était telle que Fabien ne put s’empêcher de relâcher très légèrement sa pression sur le manche.

Profitant de cette seconde d’effroi, Paul écarta violemment son adjudant qui trébucha et tomba en arrière.

« Elle est encore vivante ! » bafouilla t-il sans se retourner.

Fabien comprit que son soupçon était fondé, la femme de Paul était la raison cachée de cette mission.

Enervé par cette révélation, il se leva brutalement et fit un croche-pied à son supérieur qui tomba à terre. Il se plaça ensuite au-dessus de lui et, d’un mouvement violent, lui ôta la pelle avant de la jeter sur le côté. Après une dizaine de secondes dans cette position, Paul cessa progressivement de se débattre. La figure rouge de Fabien, contractée par la colère ne s’apaisa néanmoins pas avant que son supérieur ne capitule totalement. Dès que Paul allongea les bras le long de son corps, en signe de défaite, Fabien put relâcher sa prise.

« Elle est morte, c’est fini » chuchota t-il alors, en fixant Paul droit dans les yeux.

L’inspecteur se figea. Un étonnement traversa son regard. Paul était stupéfait de voir à quel point Fabien avait changé. Il l’observa durant quelques secondes et se rendit compte que son visage avait mûri. Il se rappelait le premier jour où il le vit débarquer dans son bureau, rasé, maniéré et raffiné. Il cherchait du travail et était incapable d’arrêter de trembler ou de prononcer la moindre phrase cohérente durant l’entretien. Il se rappelait aussi de sa réaction, à lui, face à cet adolescent nerveux : « En voilà encore un qui quittera en pleurs dans moins d’une semaine » se disait-il.

Et bien pour une fois, il avait eu tort.

Fabien dégageait de la maturité, même son visage avait pris du caractère. Le bleu de ses yeux avait changé, il n’avait dorénavant plus rien d’innocent mais semblait, au contraire, prêt à se déverser sur lui comme un raz-de-marée s’il tentait la moindre résistance. En fin de compte, le visage au dessus de lui ressemblait en fait beaucoup au sien.

Au fond, peut-être cherchait-il à être comme lui.

II

 

Paul et Fabien s’assirent l’un à côté de l’autre et reprirent leur souffle en fixant le sol du regard. Il fallait discuter de ce qui venait de se passer. Pourtant, aucun des deux ne savait par où commencer.

Après quelques secondes de silence, Paul décida finalement de se lancer :

« Nous ne sommes pas là pour ça » dit-il doucement, pour éviter de réveiller le conflit.

Fabien semblait n’avoir pas entendu.

« Vous avez dit ‘elle’ » dit-il après un moment.

Le visage de Paul se tourna alors vers son adjudant qu’il regarda l’air de ne pas comprendre.

« Vous avez dit ‘elle’ pour parler du corps de monsieur Klan ».

Un silence suivit.

Paul resta assis quelques secondes, puis, il se leva et saisit le cigare qu’il avait déposé dans un des coins du trou. Il l’alluma, en tira une bouffée et bailla. Fabien bailla à son tour.

« Nous ne trouverons rien ici, murmura l’adjudant, regardez par vous-même, nous avons creusé à plus d’un mètre de profondeur tout autour de…

-Écoutez, interrompit Paul, maintenant dos à Fabien, je sais ce que vous pensez, je sais que vous vous dites que je n’ai pas accepté la mort de ma femme et que c’est son corps que j’espère retrouver ici. »

Paul tira une bouffée sur son cigare.

« Je ne vous mentirai pas, je n’ai effectivement pas encore digéré sa mort mais ce n’est pas elle que je cherche. Je vous rappelle que nous sommes ici pour Klan, Fabien. »

Il prit quelques secondes pour respirer.

«Vous êtes encore jeune vous, vous n’avez probablement d’ailleurs jamais vécu la mort d’un être proche, est-ce que je me trompe ? » ajouta-t-il enfin en se retournant pour fixer Fabien du regard.

Ce dernier resta muet, il baissa les yeux.

« Et bien le jour où cela vous arrivera, non pas que je vous le souhaite, mais vous comprendrez pourquoi je m’acharne autant à chercher. »

Paul maintint son regard encore un moment avant de se retourner et de sortir du trou.

Un moment de silence suivit.

« Quoi ? C’est tout ? » demanda Fabien, ne réagissant qu’après quelques secondes.

Il ne reçut aucune réponse, Paul s’était déjà éloigné.

Fabien sortit du trou à son tour et frappa l’arbre du pied. Après tout ce temps passé à creuser pour rien, Paul n’avait même pas eu la décence de s’excuser ou de lui fournir la vraie explication à tous ces efforts, pas un « j’ai dérapé » ni un « j’étais perdu » ni même un « pardon ».

C’était le corps de sa femme qu’il cherchait, pas celui de Klan. Et il l’avait emmené lui, exprès pour cela. Alors qu’il n’était pas d’accord.

Plus Fabien y pensait, plus il se sentait utilisé. Il avait été pris comme un esclave puis jeté comme un torchon. Quoi de plus humiliant. Lui qui avait travaillé avec dévouement et assiduité durant toutes ces années, lui qui remuait ciel et terre pour satisfaire le moindre désir de son supérieur tous les jours, lui qui était acharné, passionné et sérieux, voilà ce qu’il y gagnait.

C’en était trop, il ne pouvait pas rester pas comme ça sans rien dire.

« Salaud ! » ne put-il s’empêcher de crier en direction de Paul.

Ce dernier s’arrêta de marcher.

L’écho raisonna froidement et mourut dans le bruit du vent dans les champs.

Paul ne se retourna pas. De loin, il sembla baisser la tête. Après un moment, il recommença à marcher.

Fabien, lui, resta immobile au pied de l’arbre. Il avait dépassé les limites, il le savait. Il ferma les yeux et essaya de reprendre son calme.

Aussitôt, il sentit la chaleur des premiers rayons de soleil lui réchauffer la peau.

Le vent du matin l’apaisa.

Quand il rouvrit les paupières, il vit le soleil projeter une lumière jaune qui donnait une couleur dorée aux champs.

A ce moment-là, l’image de sa famille qui l’attendait lui vint à l’esprit. Calmé, il s’apprêta à courir pour rejoindre Paul et s’excuser. Il constata alors que ce dernier n’avait pas bougé.

Il semblait s’être arrêté pour reprendre son souffle. Il le vit se recroqueviller, se tordre et tomber.

Une seconde plus tard, avant même qu’il n’aie eu le temps de s’inquiéter, Paul se releva et recommença à marcher, cette fois-ci en titubant.

Rassuré, Fabien baissa les yeux et laissa échapper un soupire. Il regarda Paul s’éloigner.

« Et lui, qui va t-il retrouver maintenant ? » se demanda t-il en songeant à sa famille.

Alors, il comprit.

Il tomba sur les genoux et frappa la terre des poings, de haine.

Comment avait-il pu être si stupide ?

Leur arrivée, leur soirée, leur nuit, leur matin, les longues heures pendant lesquelles ils creusaient sans relâche, tout ce temps qu’ils avaient dédié corps et âme à ce Klan au fond pas plus important que les autres, tout cela n’avait rien à voir avec le corps de la femme de Paul. C’était en fait précisément l’inverse : ils étaient là pour ne plus penser à elle.

Il s’était trompé, non pas une fois mais deux. Non seulement la présence de la défunte n’avait rien à voir avec cela mais pire encore, c’était le contraire que Paul était venu chercher : son absence.

« Mais alors, si ce n’est pas pour elle qu’il est là… » chuchota Fabien en relevant les yeux.

Il aperçut Paul s’éloigner lentement, épuisé par la fatigue et vit une feuille d’un jaune pâle passer entre lui et la silhouette sombre, abattue par la fatalité de son sort. Il la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle tombe à côté de sa main. Ses yeux s’écarquillèrent doucement lorsqu’il vit qu’à l’endroit où elle avait délicatement atterri, avait poussé, une mandragore.

Jadd Hilal

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