La fabuleuse invention de M. Lopique

Au moment où le « Flying city » prit son envol pour la première fois, M. Lopique tremblait d’excitation. Après tant d’années, la machine de ses rêves allait enfin être révélée au monde entier.

La rue piétonne de Saint Simon était méconnaissable, toute la région s’était précipitée pour assister à l’avènement de l’invention et des visiteurs venus de régions plus exotiques les unes que les autres s’intégraient à la foule éparse que M. Lopique avait en face de lui. Le regard des scientifiques se portait sur le moteur de la machine afin d’en comprendre les mécanismes, les journalistes se disséminaient dans les quatre coins de la place pour saisir le Flying City sous son meilleur angle, les marchands discutaient entre eux des possibilités économiques d’une telle machine dans l’avenir et les ouvriers débattaient fièrement sur le type d’outils qui avait pu être utilisé dans la conception. Juste derrière les barrières séparant le public de M. Lopique et de sa machine, un attroupement d’enfants curieux s’était composé, ils levaient les yeux, songeurs, en direction de l’immense ensemble mécanique. Toute cette foule faisait résonner une clameur enivrante dans laquelle des formidables cris d’impatience se faisaient entendre dans un endroit avant d’être partagés par l’ensemble. Bientôt, les conversations se perdirent au milieu des applaudissements, des cris et des sifflements de la foule impatiente.

En face de cette cacophonie, M. Lopique se tenait debout, il regardait autour de lui avec un sourire fier et paraissait évaluer son succès, ému à l’idée d’être finalement récompensé après tant d’années de travail.

 

Après s’être incliné plusieurs fois, il se tourna lentement vers le ruban rouge afin d’inaugurer la machine. Sous les applaudissements et les cris incessants, il approcha le ciseau pour couper.

Aussitôt, il n’entendit plus aucun bruit.

Le silence se matérialisa si subitement qu’il dut regarder derrière lui d’inquiétude. Ce faisant, il vit des milliers de pupilles l’observer en retour, avec attention. Personne ne sembla oser le moindre geste, tous ces inconnus, aussi nombreux qu’ils étaient, parurent s’être gelés sur place.

M. Lopique se tourna à nouveau vers le ruban, il prit une grande respiration, glissa le bas du ciseau sur le tissu et coupa.

Aussitôt, la machine fit entendre un fracas phénoménal. Chacun des rouages se mit progressivement en marche et des bruits assourdissants de vapeur retentirent à divers endroits du sol. Ceux-ci furent ensuite relayés par un son plus grave et plus constant, comme un vrombissement géant.

En parallèle à ce formidable concert mécanique, le sol commença à légèrement trembler et l’inquiétude se fit bientôt ressentir au sein de la foule. Certains enfants s’agrippèrent aux jupes de leur mères et quelques visages se tournèrent de gauche et de droite pour chercher le regard d’un voisin. Un homme, en particulier, parut assez nerveux, il s’était légèrement avancé et semblait, de part sa gestuelle, avoir l’intention d’interpeller M. Lopique pour descendre de la plateforme. Juste avant que cela ne se produise néanmoins, la machine décolla.

Les câbles tout autour du Flying city se détachèrent un à un et les dizaines de ballons géants se gonflèrent rapidement au dessus de la plateforme.

La première ville du ciel s’élevait.

La structure décolla lentement, sûrement. Les applaudissements reprirent de plus belle. Bientôt on recommença à chanter le succès du Flying City et le talent de son inventeur.

 

Après quelques minutes de vol, M. Lopique enclencha un levier pour mettre fin à l’ascension du Flying city qui s’arrêta alors à une centaine de mètres. Une fois que l’ensemble fut stabilisé, on n’entendit plus que le bruit de fond de la machine, un moteur dont le vrombissement constant semblait stabiliser la plateforme en l’air. Un tonnerre d’applaudissement prit néanmoins rapidement le dessus sur ce dernier et, après quelques secondes seulement, plus personne ne sembla s’en soucier.

 

M. Lopique n’était pas surpris de son succès, non seulement l’invention dont le monde entier parlait depuis maintenant quatre années avait fonctionné mais surtout, tous ces individus en avaient été eux mêmes témoins. Ils avaient participés à une première mondiale, une conquête semblable aux premiers pas sur la lune ou sur l’Amérique. Ils étaient ancrés dans l’histoire, on les connaitrait comme les précurseurs du ciel.

 

Prit par l’excitation, un des enfants se précipita vers l’extrémité de la plateforme pour observer le sol. Une fois au bord, il recula légèrement de peur de tomber. Il siffla en direction de ses amis qui le rejoignirent en courant. Rapidement, ce fut au tour des parents inquiets de se lancer à leur poursuite afin de les protéger d’une éventuelle chute. A la vue de l’attroupement, M. Lopique jugea le moment bon pour commencer son discours et ainsi réinstaurer le calme.

Il monta les marches du pupitre qui, une fois atteint, dévoila la petite taille du personnage. Quand M. Lopoque se tourna vers la foule, on ne put effectivement distinguer que le haut de ses épaules et au dessus : un visage aussi rond que les lunettes qu’il portait.

Il tapota, à plusieurs reprises le micro avec le haut de ses doigts afin d’obtenir le silence, puis, il commença :

« Mesdames, Messieurs, déclara t-il, permettez-moi tout d’abord de vous remercier d’être venus aussi nombreux pour le départ du Flying City. »

La première phrase n’était pas parfaitement mesurée, il prit quelques secondes pour chercher un rythme plus dynamique, une élocution qui percuterait au mieux la sensibilité de tous.

« Voilà maintenant quatre années que mon projet parcourt les journaux, la télévision et les discussions, continua t-il en marquant certaines syllabes, aujourd’hui, vous avez pu assister à la concrétisation de cette longue attente. »

Sa voix commença à se stabiliser, il prit de l’assurance et continua :

« Au sein de la foule que j’ai en face de moi, se trouvent des individus venant du monde entier et de professions multiples. Au sein de vous se trouvent des membres phares de la politique et des maillons solides des relations internationales. Entre vous se trouve, mesdames et messieurs, votre président de la République. »

Une légère agitation se fit ressentir dans la foule. La plupart des regards parurent chercher l’individu en question. Au même moment, l’orateur entendit un cri dans son oreillette :

« Bon sang mais que faites-vous Lopique ? Ca devait rester confidentiel ! »

Sans détourner le regard, il enleva lentement l’objet de son oreille, le jeta discrètement au sol et recommença son discours.

« Monsieur le président est effectivement parmi nous. Comme vous pouvez vous en douter, la venue d’un homme si haut placé est d’une rareté exceptionnelle. »

Son expression sembla changer légèrement.

« La venue du président est courageuse, c’est une chance unique de l’avoir. »

Il releva les yeux de son pupitre.

« Et une chance que je prendrai ».

Il porta un regard noir sur la foule. Il avait maintenant, et pour la première fois, une attitude sérieuse, inhabituelle, jurant presque avec son apparence ou tout du moins l’image légère qu’il avait toujours dégagé dans les médias.

Après quelques secondes de silence, il reprit son discours. Sa voix changea, elle devint plus grave et plus saccadée.

« Il y a maintenant beaucoup trop d’années que nous souffrons les caprices et les exigences de cette dictature, il est temps d’arrêter tout cela ».

Dès qu’il eut prononcé ces mots, il vit une dizaine d’hommes habillés entièrement en noir bouger en même temps au sein de la foule. Après quelques secondes, il les vit se rapprocher de lui. Il avait anticipé. Il accéléra légèrement son discours.

« Aujourd’hui, vous êtes venus des quatre coins du monde pour assister à un envol, à un commencement, pour quitter la terre ferme. Néanmoins, pour qu’il y’ait commencement, il doit y avoir fin. Logique n’est-ce pas ? »

Les hommes terminèrent de traverser la foule agitée. Ils s’approchèrent du pupitre.

« Aujourd’hui, vous avez voulu entrer dans l’histoire. Mais pour entrer dans l’histoire, il faut quitter le présent. C’est pourquoi maintenant, vous, nous, reprit-il, nous allons quitter le présent ».

Il prit alors une grande respiration et songea qu’il ne lui restait plus qu’à terminer en beauté.

« Mes chers amis, j’ai bien peur que la seule solution réside dans le sacrifice. Aujourd’hui, nous allons partir. Mais nous ne partirons pas pour rien, nous partirons pour qu’un avenir plus heureux porte nos noms. Nous partirons avec la haine et le mal pour ne laisser que l’amour et l’humanité. Voilà un sacrifice honnête et nécessaire. »

Des cris commencèrent à se faire entendre au sein de la foule. Devant lui, deux hommes en noirs grimpèrent sur la scène, ils coururent dans sa direction. Il glissa sa main sous son pupitre et pressa un bouton.

 

Le bruit de fond de la machine s’arrêta.

 

Jadd Hilal

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