Le discours

« Comment suis-je mon cher Pierrot?

-Très élégant monsieur. Permettez-moi de nouer votre cravate et vous serez prêt ».

Pierrot tira les extrémités de la cravate noire et blanche afin de l’aligner, de manière symétrique, au corps du maître.

« Et bien nous y voilà, aucun retour en arrière possible maintenant ».

Clovis soupira.

« Que le temps passe vite Pierrot. Parfois, j’ai l’impression d’être porté par le courant ».

Pierrot ne répondit pas. Il se mit à genoux et commença à polir les chaussures noires de Clovis. Ce dernier ne lui prêta pas la moindre attention. Il était maintenant habitué à ne plus se soucier de son apparence. Celle-ci n’était plus de son ressort. Comme les poupées de sa fille, dès sa naissance, lui aussi était destiné à être habillé par d’autres.

En retour, Pierrot ne s’intéressait jamais aux questions philosophiques de son maître. Il savait qu’au fond, celui-ci ne cherchait pas vraiment à avoir quelqu’un avec qui parler mais plutôt quelqu’un à qui parler. Lui, il n’était qu’un simple medium pour exprimer ce que son maître pensait, pour l’aider à ne pas parler tout seul en somme.

Ennuyé par le rituel quotidien de l’habillage, Clovis tourna son regard vers la fenêtre. Il vit derrière elle le balcon où il devait bientôt faire son discours. En observant la vitre, il remarqua une trace de main. Il fut étonné de voir qu’aucun serviteur ne l’avait nettoyée.

« Je vais essuyer un peu cette fenêtre » murmura t-il.

Il s’apprêta à se diriger vers elle quand sa jambe fut violemment saisie. Il eut alors l’impression que son corps tout entier s’arrêtait. Plus étonné qu’effrayé, il tourna son regard en direction de sa jambe et vit la main de son serviteur sur elle. La force avec laquelle il avait été retenu était époustouflante. Elle l’avait paralysé.

« Je veux juste la nettoyer un peu» murmura Clovis, très calmement.

Sans répondre, le serviteur ramena la jambe à lui et continua de polir la chaussure.

« Je rêve de lui parfois » reprit Clovis, après quelques secondes de silence.

Il soupira et se résigna à ne voir la fenêtre que de loin.

« Les choses étaient tellement plus simples quand il était là. »

Sa voix résonnait dans la vaste chambre. Il ressentait tout le poids de sa solitude. Il dévia son regard de la fenêtre pour l’orienter vers le dessus de la tête de Pierrot. Il se rassura de ne pas être seul. Il se décida à initier une nouvelle conversation avec son serviteur. Comme à son habitude, il chercha le ton idéal afin de suggérer une question sans pour autant totalement en attendre une réponse et dit : « Peut-être qu’il me hante ».

La tête en dessous de lui bougea légèrement. Après un instant, elle pivota. Le front de Pierrot se découvrit de plus en plus à lui. Bientôt, il put apercevoir son regard inquisiteur. Les yeux étaient nettement plus bas. Pourtant, il ressentit toute la tension qu’ils transmettaient.

« Il vous hante monsieur ? »

Un silence suivit. Après quelques secondes, Clovis soupira à nouveau.

« Au risque de passer pour un fou, je vais vous expliquer ce qui m’est arrivé l’autre soir, reprit –il, vous jugerez par la suite de la validité ou non de mes craintes. Je ne peux de toute façon plus garder ce fardeau pour moi. »

Clovis évitait le regard de son serviteur. Celui-ci l’effrayait. Le contraste entre les yeux et les postures était alors indéniable. Le maître debout était dominé par le serviteur à genoux.

« Parfois, durant la nuit, je le vois. Il vient toujours au même endroit et me fixe du regard ».

Pierre ne se troubla pas.

« Et quel est donc cet endroit monsieur ? » demanda t-il calmement.

-Sur le balcon, derrière la même fenêtre de laquelle vous m’empêchez de me rapprocher. »

Le serviteur accéléra légèrement son polissage.

« Vous dit-il quoique ce soit ? »

Il essaya de se souvenir. Il ferma les yeux afin de se remémorer son rêve. Celui-ci le réveillant chaque nuit, il s’en rappela très rapidement. Il est assis sur son lit, recroquevillé sur son côté droit. Faisant face à la fenêtre, il la regarde passivement jusqu’à ce qu’il aperçoive un point blanc dans le ciel. Il l’observe et le voit soudainement se déplacer. Très vite, il réalise qu’il vient vers lui. Il essaie de s’échapper mais ses muscles sont encore endormis. Il ne peut rien faire d’autre que de subir l’approche effroyable du point blanc qu’il distingue de plus en plus. Après quelques secondes, il prend conscience que c’est un fantôme. Puis, lorsque le spectre s’arrête sur le balcon, il reconnaît son père. La figure, quant à elle, ne le regarde pas, elle a les paupières fermées. Il tente de forcer ses jambes à bouger, il essaie de crier et de se frapper le corps pour se réveiller. Finalement, une de ses paupières tremble. Pas tout à fait conscient, il arrive à entrouvrir la deuxième et se réveille. La figure blanche disparait alors de son champ visuel.

A ce moment-là, le vrai Clovis ouvrit également les yeux. Il s’apprêta à expliquer son rêve à Pierrot quand un détail lui perça l’esprit. Il se rappela du dernier regard qu’il avait porté sur le fantôme de son père. Juste avant que celui-ci ne disparaisse, il se souvint qu’il était pieds nus.

Il regarda du côté gauche de la chambre et parcourut l’armoire où étaient disposés les vêtements de son défunt père. Il chercha les habits que portait celui-ci lors de son suicide. A l’extrémité droite du meuble, il trouva une pile de vêtements et en dessous, une paire de chaussures. Il constata qu’elles étaient parfaitement cirées.

Il comprit pourquoi il n’arrivait pas à croire au suicide de son père. Il redirigea lentement et discrètement son regard vers son serviteur qui l’observa en retour. Dans ses yeux, il lut l’approche de sa propre destruction. Il comprit sa mort programmée et indirectement, celle du monde bâti par sa famille et lui même. Il était enfant unique. Son temps arrivait à sa fin et aucune relève ne serait possible. Tout était programmé.

« Alors vous êtes l’un d’entre eux », murmura t-il.

Pierrot se leva lentement. Il lui réajusta la cravate et se dirigea vers la fenêtre. Il resta silencieux un moment face à elle. Après quelques secondes, il prit une grande respiration et l’ouvrit.

Aucun applaudissement ne retentit. Il comprit que personne ne l’attendait dehors. Il entendit le silence. Un silence qui le troubla, qui l’effraya. Ce silence-là n’annonçait aucune suite, aucun après. Il le pressentait. Pierrot se retourna vers lui. Il s’inclina d’un mouvement gracieux. De son bras droit, il lui indiqua la fenêtre et de l’autre, il ouvrit une malle remplie d’instruments de torture.

« Pourquoi la signature des chaussures? » demanda le maître, avec une voix tremblante.

Caché par sa pose, le serviteur soupira et répondit :

« Il faut bien que le peuple trouve chaussure à son pied ».

 

Jadd Hilal

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s