La fourmilière

Partie II

Sans réellement comprendre pourquoi, Hector se laissa aller. Il se sentit agréablement tiré vers un ailleurs, vers un endroit où il pourrait enfin comprendre les enfants, où il saurait pourquoi ils avaient percé son âme. Ce n’est qu’après quelques secondes qu’il réalisa que son avant-bras subissait des griffures et que les clapotements réguliers qui le berçaient n’étaient autres que le contact sourd des goutes de sang sur le sable. Il reprit alors conscience, comme à la sortie d’un mauvais rêve, et tira rapidement son membre. La perte de sang avait au moins eu le mérite de lubrifier sa peau et Hector put, sans trop de difficulté, glisser son bras à l’extérieur de la cavité.

Il resta debout, face au mur.

Il regardait le trou, haletant, les yeux écarquillés et irrités par la sueur qui forçait ses pupilles à cligner frénétiquement puis, il s’éloigna lentement et à reculons du trou avant de rentrer à l’hôtel.

Lorsqu’il déambula dans la réception, le gérant se rua sur lui afin de lui porter secours. Il l’assaillit de questions auxquelles Hector répondit qu’il s’était fait attaqué par un chat enragé. Les marques des griffures correspondaient bien à l’animal et Hector fut même fier d’avoir réussi à inventer un mensonge aussi réaliste en si peu de temps. Les blessures étaient superficielles et le sang fut maintenu à l’aide de trois simples sparadraps. Après avoir couvert ses blessures, on lui proposa un repas gratuit qu’il dégusta, encore sonné, avant de monter dans sa chambre, de prendre une douche et de se coucher. Il s’endormit très rapidement et ne se réveilla qu’à la voix tonnante d’un homme probablement ivre qui beuglait dans le couloir. Il faisait presque nuit.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, la première chose qu’il entendit fut un son d’eau qui coule. L’absence exceptionnelle de bruits extérieurs avait contribué à ce qu’il puisse distinguer cette sonorité qu’il s’étonnait de n’avoir pas entendu plus tôt. Le son venait de la salle de bain. Hector se leva et ouvra la porte coulissante de la seconde pièce. Il aperçut alors, à côté du lavabo, une petite décoration en pierre. Comme pour une fontaine, un mécanisme interne faisait continuellement circuler l’eau qui jaillissait du sommet de la pierre pour s’écouler sur cette dernière. La vue de la construction lui fit alors ressentir une impression de déjà vu.

Il repensa à la pierre sur la route.

Pourquoi était-elle là, exactement au même endroit où étaient les enfants la veille ? Après quelques secondes de réflexion, son corps se rétracta subitement. Il se leva et courut hors de sa chambre d’hôtel sans la fermer à clef, il descendit les escaliers en sautant des marches et faillit tomber à plusieurs reprises avant de sortir de l’hôtel pour se précipiter sur la route. Lorsqu’il s’en rapprocha, il ralentit ses pas et longea le mur. Il regarda à l’endroit où devait être la pierre et sa respiration fut alors bloquée.

Les enfants étaient bel et bien là.
C’était donc ça. Rien ne devait passer sur cette portion de la route. Pendant la journée, ils laissaient la pierre à leur place pour éviter une insolation et pendant la nuit, ils remplaçaient la pierre dans le cas où un conducteur ne la verrait pas et roulerait dessus. Tout était parfaitement calculé.

Il recula très doucement et après quelques pas, il se retourna pour revenir à l’hôtel.

Le lendemain matin, le plan d’Hector était décidé. Puisque l’endroit cachait non seulement quelque chose mais surtout que ce quelque chose était, d’une manière ou d’une autre, lié à lui, il devait découvrir à tout prix découvrir ce que c’était. Il en était maintenant sûr, sous cette pierre ou sous ces pieds, se cachait une partie de lui. Les enfants eux aussi savaient qu’il avait un rôle à jouer, c’était pour cette raison qu’ils l’avaient regardé aussi intensément dès la première fois. Aussi improbable que ça l’était, lui, un homme qui n’avait rien en commun avec le pays où il s’était rendu, en était tout de même lié par l’intermédiaire de ces trois créatures insignifiantes, de ces trois fourmis.

Dès que sa résolution fut prise, il décida de louer une voiture et d’attendre la nuit. Une fois la chaleur tombée et les enfants retournés à l’endroit, il s’y rendrait. Il roulerait à toute vitesse et foncerait sur eux. Lorsqu’ils se seraient écartés du trou, il arrêterait la voiture pour rapidement aller voir ce qui est en dessous.

Après avoir téléphoné à une agence de location, il tourna dans sa chambre et visualisa son plan à maintes reprises, puis, il passa l’après midi à regarder l’horizon par la fenêtre. Il voyait la ville au loin et se rappela de son passage chez elle. Il se souvint des chameaux, du marché, du taxi et sourit lorsqu’il se rendit compte que cet ensemble aussi fourmillant, riche et intense qu’il était, prenait, dans son esprit, moins de place que ces simples trois enfants. Au milieu d’autant de traces de pas et de roues, c’était celle de trois fourmis qu’il voyait le plus.

A l’horizon, le soleil se couchait. Il se rappela alors la légende dont le conducteur lui avait parlé. Le vieil homme lui avait dit : « Pendant le coucher du soleil, si tu vois sept étoiles près de la lune, demain, il pleuvra ». Hector tourna alors la tête afin d’observer la lune et vit, à côté d’elle, un fourmillement de minuscules scintillements. Comme un présage, la lune s’élevait et le ciel s’obscurcissait. Au même rythme que le croissant montait dans le ciel, le rythme donné par son cœur augmentait lui aussi dans sa poitrine. Hector ressentit graduellement l’horreur de la scène qu’il vivrait bientôt et réalisa à quel point toute l’opération était non seulement dangereuse mais, rationnellement, inutile. A maintes reprises, il voulut renoncer, néanmoins, à mesure que l’heure se rapprochait, l’adrénaline incendiait de plus en plus son intérieur. Les images des trois enfants, de la route, de l’endroit et surtout du regard se mélangeaient dans son esprit et s’assemblaient. Aussi irrationnel qu’il était, le fil conducteur de son histoire se tissait pour l’étreindre comme un serpent et dès que le ciel eut perdu sa dernière lueur, lui aussi, perdit sa dernière lueur de bon sens. Alors, il se décida. Il était temps.

Il ferma la porte de sa chambre et sortit. Lorsqu’il arriva dans la voiture, il regarda sa montre.

Il était minuit moins sept.

Il démarra le moteur et contourna la route de manière à ne traverser l’endroit qu’une seule fois. Lorsqu’il fut placé, à plusieurs centaines de mètres des enfants, il enleva ses mains du volant, et prit une grande respiration.

Il démarra.

Hector commença à rouler lentement puis accéléra à mesure qu’il se rapprochait. Il arriva sur une ligne droite qui lui permettait de prendre de la vitesse. Les pierres de la montagne sur sa droite défilaient et le bruit du moteur se fit de plus en plus fort. Progressivement, trois silhouettes se dessinèrent au bout de la route, les battements dans son cœur doublèrent alors de vitesse et de puissance. Il faillit lever le pied et tout arrêter mais il sentit à ce moment que son corps ne pouvait pas lui permettre de vivre dans le doute plus longtemps. Il ne pensa plus et, le regard fixé sur la route, il enfonça son pied.

Les silhouettes grandirent.

Bientôt, la lumière des phares les éclaira.

Il vit leurs visages s’illuminer.

Il accéléra encore et arriva, foudroyant, à une dizaine de mètres. Soudainement, il vit leurs pupilles.

Tout s’arrêta.

Le bruit du moteur, l’adrénaline, la ville, la route, le temps, plus rien n’existait en dehors de ces pupilles.

Ce n’était pas la voiture que les enfants regardaient mais lui. Ils le regardaient comme la première fois. Ils le regardaient sans rien exprimer. Ni la peur, ni la défiance, ni le mépris, ni la tristesse, ni le courage ; rien d’humain, rien de céleste, rien. Rien que le noir éclatant.

Hector réalisa alors qu’ils ne bougeraient pas.

A suivre…

Jadd Hilal

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s