La mouette

« Dis voir, t’as une idée de c’que c’est qu’cette carcasse là-bas Georges ?

-Ca m’a tout bien l’air d’être un bateau.

-Et ben dis donc, penser qu’une pareille taule a pu flotter ! »

Georges changea alors d’itinéraire et commença à marcher en direction de la vieille construction. Billie hésita un moment, se parla à lui même, frotta nerveusement son index contre son jean puis il se décida à suivre George. Une fois qu’ils furent suffisamment proches pour distinguer les détails de la coque, ils débattirent sur le type de bois qui avait pu être utilisé pour construire le bateau. Georges et Billie savaient qu’aucun d’eux deux n’avait la moindre connaissance sur le sujet, pour autant, la discussion dura une vingtaine de minutes. La fierté des deux les menait toujours à ce type de conflits infructueux. Finalement, Billie accepta l’argument de Georges selon lequel le bateau était fait de chêne et que si il avait le malheur de répondre, il aurait le droit à une correction, puis il resta silencieux.

« Au moins, on est pas les premiers à être là, dit calmement Georges avant de s’asseoir au bord de l’eau et d’y tremper ses pieds.

-Tu penses qu’on arrivera à sortir d’là Georges ?

-On est sur une île Billie. »

Billie s’assit à côté de Georges et sanglota. Georges leva les yeux de l’eau et regarda la vieille carcasse sur laquelle une mouette avait atterri. Elle s’était posée sur ce qui semblait être la figure de proue. Fixant l’objet des yeux, Georges réalisa que sous les couches de boue et de saleté, une dorure brillait à certains endroits.

Il essaya alors de se lever afin de s’approcher un peu lorsqu’il sentit une très légère pression sur son bras. Georges réalisa que pendant une fraction de seconde, Billie avait essayé de l’empêcher de s’en aller. L’excitation de la découverte d’un éventuel trésor le fit néanmoins totalement oublier le geste. Il se leva et fit quelques pas.

Il observa alors quelques motifs qui lui firent penser que la forme initiale du mat devait être celle du visage d’un être humain, une femme plus probablement d’après les longs cheveux dessinés.

« Faut que j’aille voir ma femme » dit Georges, se retournant vers Billie.

Billie était toujours assis sur la plage et semblait maintenant être saisi par un trouble étrange. Il tremblait et se grattait partout. Le regard qu’il porta sur Georges ne prédisait également rien de rassurant.

« Elle va s’inquiéter si elle reste seule trop longtemps. Puis, on a rien trouvé à manger. »

A ce moment précis, Billie se leva et sembla étonnement plus calme. Il s’approcha de Georges et lui murmura à l’oreille.

« Ptête bien qu’ya un trésor là d’dans. »

Billie connaissait la répercussion qu’aurait une telle remarque sur un ancien bandit nostalgique. Les pupilles de Georges s’enflammèrent d’excitation. Il se tourna à nouveau vers le bateau et s’imagina la quantité d’or et de pierreries qu’il pourrait trouver en son intérieur. Oubliant totalement sa femme, Georges commença alors à marcher en direction de la carcasse. Billie lui adressa quelques mots qu’il n’entendit même plus, comme si son excitation était d’une importance telle qu’il n’était plus capable d’entendre quoique ce soit d’autre.

 

A mesure que Georges s’éloignait de la plage, il dut lutter de plus en plus avec les vagues qui grandissaient. Georges n’était pas le type d’homme à accepter un « non », même de la part de la mer. Que ce soit avec Billie ou avec quoique ce soit d’autre, il refusait d’être contredit ou même critiqué. A ce moment, ses pas en témoignaient. Il défia la mer, déplaçant son corps comme un géant jusqu’à ce que la mer accepte le défi. A mesure qu’il s’approchait du bateau, les vagues devinrent tellement féroces que Georges dut se retourner à chaque fois qu’il en apercevait une afin de ne pas en être avalé. Alors que le rythme des vagues s’accélérait, il lui fut de plus en plus difficile de maintenir sa trajectoire. Il sentit alors que s’il continuait à combattre la mer de front, il perdrait la bataille et en serait probablement avalé. Il devait contourner. Il plongea donc dans l’eau et nagea en diagonale. Après quelques minutes, il trouva le bateau, remonta à la surface, mit ses deux mains sur la coque et nagea autour jusqu’à ce que, finalement, il aperçoive un trou dans une des cabines.

« Dieu merci, la mer est haute » pensa Georges, tirant avec toutes ses forces afin d’entrer dans la pièce.

Lorsqu’il fut finalement à l’intérieur, sachant que le vieux bois pouvait se casser à la moindre pression et sachant surtout que si un pareil accident se produisait, il serait coincé ; Georges marcha délicatement.

Dans la vieille pièce, tout semblait avoir été moisi par le temps. L’odeur du vieux bois lui était insupportable et la lumière traversant les rares trous de la coque n’apportait pas suffisamment de clarté pour explorer correctement. Très vite, les vieux reflexes de voleur de Georges se mirent en marche. Tout d’abord, il devrait parcourir les quatre coins de la pièce puisqu’il s’agissait des endroits où le bois avait probablement le plus tenu, puis, il devrait se déplacer très délicatement vers le centre. Le bruit des vagues rendit l’opération particulièrement difficile dans la mesure où Georges ne put entendre correctement le volume du craquement sous ses pieds afin de se diriger en fonction de la sensibilité du sol.

Alors qu’il eut presque fini d’explorer la chambre, dans le ciel, un nuage se déplaça suffisamment pour laisser passer un rayon de lumière entre les planches de bois. Cette lumière éphémère éclaira entièrement la pièce vide pendant quelques secondes. A ce moment, Georges vit soudainement, à l’opposé de l’endroit où il était, un couloir qui semblait mener vers une autre chambre où quelque chose avait brillé. Il s’imprégna rapidement de l’image afin de prendre ses repères et une fois que l’obscurité fut revenue, il marcha le long du mur sur sa droite et traversa délicatement le couloir qui menait à l’autre pièce. Cette fois-ci, le plafond était si bas qu’il ne pouvait plus rester debout, il se mit donc à genoux et commença à tâter le sol tout autour de lui dans l’espoir de trouver une éventuelle pièce de trésor. Sa main atterrit alors sur quelque chose de plus dur que de la saleté ou de la boue, il saisit l’objet et l’inspecta, c’était un pistolet. Quand il souleva l’arme, comme un enfant soulèverait un cadeau de noël, Georges fut surpris de voir que le pistolet ne semblait pas avoir été endommagé par le temps ou par l’eau. Il fut d’autant plus étonné de voir qu’il était chargé de sept munitions.

« Prends ça, maudite tempête. Avec ça, on arrivera à chasser et à manger pendant un bon moment » pensa Georges, convaincu d’avoir enfin trouvé un moyen de survivre après le naufrage.

Visant le sol et animé par un espoir naissant, il pressa la gâchette afin de vérifier si le pistolet fonctionnait toujours. La balle perça alors le bois, le sol sous lui craqua, se brisa et Georges tomba dans la coque qui semblait être totalement immergée. Même si le niveau de l’eau avait l’air de descendre rapidement, Georges n’arriva plus à respirer et après quelques secondes, il s’évanouit.

La première image qu’il vit en se réveillant fut le visage rouge de Billie qui était juste au-dessus de lui. Billie lui pressait violement la poitrine afin de lui redonner de l’air. Lorsqu’il reprit connaissance, Georges vomit, se nettoya la bouche avec sa manche et s’assit sur le sable. Alors qu’il se penchait, Billie vit le pistolet placé à l’arrière du jean de Georges et se recula vivement.

« Qu’est ce que c’est qu’ca ? demanda Billie, pointant l’arme du doigt.

-Je l’ai trouvé sur le bateau, t’étais où ?

-J’tai dis, j’suis allé voir comment allait Sandra et r’garde c’que j’ai trouvé ! » Billie montra alors un bout de bois où étaient disposés quelques morceaux de viande. « J’ai attrapé une mouette !

-Comment va Sandra ? cria Georges, réalisant qu’il avait complètement oublié sa femme durant la dernière demi-heure.

-Ca va, t’inquiètes pas, elle a juste b’soin de s’reposer encore un peu. Allez viens, on va manger.

-Tu lui en as donné ?

-Ouais, j’ai attrapé deux mouettes, j’lui ai donné la première. Elle a pas eu l’air d’aimer ça mais elle en a mangé.

-Pas étonnant, c’est de la viande crue prise sur un oiseau. »

Georges, encore hésitant quant à Sandra, suivit Billie vers le bout de bois. Quand il vit les deux morceaux de viande, il sourit à Billie, lui tapota l’épaule et le félicita.

La consistance la viande était d’une dureté telle que les deux la mangèrent très rapidement et l’avalèrent presque sans respirer. La nourriture était également étrangement salée.

« T’as lavé la viande dans la mer ? postillonna Georges.

-Nan, pourquoi ? »

Georges ne répondit pas, il avala son dernier morceau, se leva et dit :

« Viens, on va voir Sandra maintenant. »

Billie termina sa viande et suivit Georges qui marchait déjà en direction de l’autre côté de l’île. Tout au long de leur chemin vers la barque où Sandra attendait, Georges sentit le regard de Billie sur son arme.

Après avoir marché pendant dix minutes, Georges aperçut la barque au loin. Soudainement, il s’arrêta puis courut en direction de l’embarcation. S’étant suffisamment approché, il s’arrêta à nouveau et écarquilla les yeux. La barque était vide.

 

Georges resta, hagard, les yeux sur l’embarcation déserte pendant quelques secondes. Il fut alors saisi par un profond regret lorsqu’il réalisa qu’il avait préféré un trésor à sa femme. Il prit l’arme dans son dos et la jeta au sol. En tombant, le pistolet fit un bruit sourd avant de légèrement s’enfoncer dans le sol. Billie se précipita sur l’arme, la saisit et la ramena à Georges.

« On sait jamais c’qui peut arriver.

-Où est-elle ? hurla Georges en saisissant Billie par les épaules et en le secouant frénétiquement.

-Calmes toi, j’sais pas où elle est bon sang. La dernière fois que j’lai vu, elle mangeait sur c’bateau.

-Elle y est pas là, tu vois bien !

-Elle doit être allée marcher, rester dans c’machin pendant des heures c’est pas confortable, elle doit être dans l’coin.

-Je lui ai dit de pas se promener ici, Sandra m’écoute toujours ! » Georges tenait toujours Billie et le regardait maintenant directement dans les yeux.

« Ecoutes, dit Billie en enlevant lentement les mains de Georges de ses épaules, on va aller la chercher, j’suis sur qu’elle est pas loin. »

Georges continua de regarder anxieusement Billie puis il le lâcha et se précipita soudainement en direction de la jungle. Billie le suivit rapidement en lui criant à maintes reprises de l’attendre. Georges ne s’arrêta néanmoins pas car il était encore une fois trop préoccupé pour entendre. Il entra furieusement dans la jungle riche et Billie le suivit quelques secondes plus tard. Georges courait à une vitesse telle que les situations durant lesquelles Billie le perdait furent de plus en plus fréquentes. Après un quart d’heure, ce dernier put uniquement localiser Georges grâce au bruit de ses pas jusqu’à ce que soudainement, le bruit de pas s’arrête. Georges s’était interrompu afin de reprendre un peu d’air. A ce moment, Billie marcha jusqu’à lui et quand il fut à côté, il mit sa main sur son dos avant de lui murmurer :

« Ecoutes, j’pense pas qu’ce soit l’meilleur moyen de… »

Georges ne laissa pas le temps à la phrase de finir et se précipita à nouveau, cette fois-ci de manière totalement aléatoire, dans la jungle.

Après deux heures de recherche hasardeuse, le soleil avait presque totalement disparu à l’horizon. Georges décida alors de retourner à la barque afin d’attendre Sandra. Pour mieux tenir la nuit, les deux collectèrent silencieusement différents types de bois et, une demi-heure plus tard, un feu hésitant avait apparu sur une ile éloignée de tout et où deux hommes avaient été écartés du monde. Georges et Billie n’avaient pas échangé un mot depuis que le soleil s’était couché. Georges, voyant que Billie essayait de tout faire pour s’empêcher de pleurer, prit néanmoins pitié de lui et dit :

« Désolé pour tout à l’heure, c’était pas de ta faute. »

Billie ne répondit pas.

« C’est cette saloperie de tempête ! » Georges frappa le sable du poing. « J’le savais que c’était une mauvaise idée cette croisière ! »

« Ptête que quelqu’un viendra nous chercher, répondit Billie en sanglots.

-Peut-être Billie. »

Les deux s’endormirent.

Encore une fois, Georges fut réveillé par Billie qui le secouait furieusement. Il criait.

« Georges, réveilles-toi ! Y’a un bateau ! Y’a un bateau !

-Quoi ? Où ça ? répondit Georges, à moitié endormi.

-Regarde ! » Billie indiqua à point blanc qui semblait se déplacer lentement à l’horizon. Puis, il se précipita vers la jungle pendant que Georges, à cause des efforts psychologiques et physiques de la veille, resta dans un état transitif. Georges ne réalisait pas où il était jusqu’à ce que Billie arrive, quelques minutes plus tard, avec un tas de bois dans les bras. Billie transportait étonnamment toutes les branches à lui tout seul. L’approche d’une éventuelle fin à toutes ses souffrances semblait lui avoir donné une force surnaturelle. Il posa tout le bois sur le sable et l’enflamma avec une allumette. L’absence du vent rendit l’opération fructueuse et dix minutes plus tard, Billie, en face d’une colonne de fumée blanche, criait à l’aide tout en faisant des grands signes avec ses bras.

Georges était toujours assis sur le sable, il contemplait le point blanc qui se mouvait à l’horizon. Soudainement, il se leva, saisit Billie par le bras et le jeta au sol. Puis, il se mit au dessus de lui et cria :

« Où est Sandra ?

-J’sais pas moi, laisse moi m’lever, répondit Billie dont le visage redevenait rouge.

-Non ! Je pars pas sans ma femme !

-C’est ton problème ça, laisse moi m’lever où ils vont pas nous voir ! hurla Billie en essayant de pousser Georges.

-Où est Sandra ? Où est Sandra ? »

A ce moment, l’envie de survivre donna à Billie une force prodigieuse. Il poussa violement Georges qui roula sur le sable. Puis, Billie se releva et regarda, paniqué, à l’horizon avant de lentement se laisser tomber en arrière, à côté de Georges.

Ils étaient venus les chercher.

A partir du lendemain, un doute permanent rongea lentement les journées de Georges. A mesure que le temps passait et qu’aucun signe de vie de Sandra ne lui arrivait, cette inquiétude grandit dans son esprit jusqu’à ce qu’un jour, pesé par cette angoisse permanente, il se décide de vérifier la validité de cette horreur dont la simple probabilité lui torturait le corps.

Il chercha alors très longuement un restaurant où il pourrait manger de la mouette, le trouva et s’y rendit. Lorsqu’il fut assis, il commanda de la viande de mouette crue et une fois servi, il la gouta.

Il laissa alors tomber sa fourchette, prit le pistolet de sa poche et se suicida.

Jadd Hilal

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