Une expérience douloureuse

Colette attendait. Songeuse, elle regardait la nappe se faire malmener par la bise d’une matinée de fin d’octobre. Le café donnait sur un parc où le vent soufflait si fortement qu’il penchait tous les cyprès vers la droite. Quelques rares passants parcouraient la rue d’en face et la fixaient, étonnés de voir qu’une personne si âgée puisse rester dehors pendant une matinée aussi froide. Sur le pas de la porte d’entrée du café, le serveur parut également surpris de voir quelqu’un assis à la terrasse. Il ne sortit qu’après quelques minutes de béatitude.

« J’attends mon petit-fils, il est toujours en retard » lui indiqua t-elle en souriant.

Son visage resta figé. Il se retourna et entra dans le café.

 

Elle se pencha. Elle crut distinguer la silhouette de David s’approcher du fond de la rue. Elle le reconnut, comme à son habitude, il marchait la tête tournée vers le sol. Elle remarqua qu’il portait une écharpe. Elle s’en étonna. Elle ne l’avait jamais vu avec un tissu autour du cou, peu importe la météo. L’écharpe qu’il portait ne lui allait d’ailleurs pas du tout. Le motif était hideux et les carreaux vert foncé bordés par du jaune pâle lui donnaient un teint maladif.

Le reste de son apparence n’avait pas changé. Il portait toujours la même veste en cuir brun et les mêmes gants qu’elle lui avait tricoté un an plus tôt.

 

Elle lui sourit tandis qu’il levait les yeux du trottoir pour la chercher du regard. Elle lui fit signe de la main. Quand il se fut suffisamment approché, elle se leva et s’avança vers lui pour le serrer dans ses bras. Elle le vit alors reculer brutalement.

« Tu ne fais plus la bise à ta mamie ? demanda t-elle, chagrinée.

-Désolé mamie, j’ai attrapé un rhume, je veux pas te le donner.

-C’est pour ça que tu portes ton écharpe sur la bouche ? »

Il hocha de la tête. Il s’assit ensuite à la table et fit signe au serveur.

« Tu es pressé mon chéri ?

-Non, non, tout va bien ».

Elle comprit qu’il feignait. Elle fit semblant de ne pas y prêter attention.

« Un expresso s’il vous plaît, demanda le jeune homme au serveur.

-Et bien, et moi ?

-Il est pour toi mamie.

-Mais toi alors ? Tu ne veux rien ?

-Non, j’ai bu un café au laboratoire ».

Un silence suivit.

« C’est une nouvelle écharpe ? » demanda Colette.

Elle ne put dissimuler sa répulsion pour les couleurs.

« Tu m’aurais dit, je t’en aurais tricoté une plus…

-C’est un cadeau, interrompit David, elle est pas très belle à voir mais je dois la porter ».

Le serveur déposa la tasse de café.

« Juste pour un petit rhume ? »

Il ne répondit pas, il baissa les yeux et tapa nerveusement du pied sur le sol.

« Tu es sûr que tout va bien mon chéri ? demanda t-elle finalement.

-Oui oui Mamie tout va bien, c’est un peu la panique au travail c’est tout.

-Tu veux en parler ? »

Il parut hésiter.

-Non ça va aller, ne t’inquiète pas » dit-il enfin en souriant, cette fois-ci plus sincèrement.

 

Le serveur déposa la tasse de café sur la table. David voulut aussitôt demander l’addition. Il leva une main qu’il garda en l’air un moment. Colette remarqua qu’il tremblait beaucoup. Il regarda sa main, puis, il la baissa rapidement sous la table.

Un long silence suivit.

Elle essaya de le réconforter sans succès. Il s’était mis sur la défensive, évitant tout contact visuel. Son repli sur lui-même et son empressement lui donnèrent à penser que quelque chose de grave s’était produit. Elle s’efforça de ne rien laisser transparaitre. Elle songea que son petit-fils avait ses raisons. Pendant un long moment, ils n’échangèrent pas un mot. Elle se contenta de sourire calmement. David, lui, regardait ailleurs. Il jouait nerveusement avec l’addition. Après une dizaine de minutes, elle voulut tendre la main pour lui caresser l’avant bras. Aussitôt, elle le vit s’écarter brutalement. Il se leva très vite et commença à marcher à reculons de la table.

Elle l’observa, inquiète.

David regardait nerveusement partout. Après quelques pas, il ouvrit la bouche et lui dit d’une voix saccadée et hésitante :

« Désolé.

-Tout va bien mon chéri, repose-toi » répondit-elle aussitôt. Elle s’efforça de n’exprimer que de la douceur, de la compassion. Pour la première fois, il la regarda droit dans les yeux. Après quelques secondes, il se retourna et s’éloigna en courant.

 

Elle resta pensive. Elle se pencha sur sa gauche pour le voir parcourir la rue et le vit fondre dans le brouillard grisâtre. Son attention revint vaguement sur l’addition. Elle s’attrista du poids de travail subi par son petit-fils. Le pauvre était entièrement submergé. Il était méconnaissable. Son rythme de vie l’avait changé.

Pour la première fois, elle perdit un peu de son sang-froid. La souffrance de son David lui devint intolérable. Elle devait l’appeler, savoir ce qui s’était passé. Elle devait faire quelque chose, au moins pour le consoler. Elle se leva, puis, réalisant qu’elle n’avait pas payé, se rassit et prit l’addition dans les mains. Elle remarqua alors que le papier était humide.

La table était sèche et le temps, s’il était froid, n’était pas pluvieux. Elle ne comprenait donc pas pourquoi le bout de papier était moite. La seule source possible ne pouvant venir  que du contact d’une main, elle pensa au serveur. Rassurée, elle posa l’addition sur la table et commença à chercher de la monnaie dans la poche de son manteau.

Elle s’arrêta brutalement.

Il avait eu un problème au laboratoire.

Il portait une écharpe qui lui recouvrait la bouche.

Il tremblait.

Il transpirait.

 

Un mois plus tard, on grava deux épitaphes. L’une disait « Docteur David Shelley a donné sa vie pour le monde » et l’autre: « Madame Colette Shelley a donné sa vie pour son petit-fils »

 

Thomas Lanvin et Jadd Hilal

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