Le naufragé

Partie I

 

« Comment ça tu sais pas ce qu’il fait là?

-Ben je le connais pas moi ce gamin.

-Tu m’as dit que c’était toi qui l’avait trouvé.

-Si j’lai trouvé, ca veut pas dire que j’le connais. »

Alain et Yves se penchèrent alors tous les deux sur le petit garçon.  La lumière du phare fit scintiller leurs yeux dont le contour était entièrement recouvert par des paupières rougies et ridées par la mer. Après quelques secondes d’observation, les deux se relevèrent.

« Tu l’as trouvé où?

-Là bas » Yves pointa en direction du rivage « il était assis au bord de la mer et il la regardait.

-Qu’est ce qu’on va en faire de ce machin-là nous?

-Pas grand chose, mais on va pas le laisser là quand même si? »

Un silence suivit.

« Tu sais nager petit? demanda Alain, s’étant à nouveau baissé vers le petit garçon.

-Comment tu t’appelles? » Yves ajouta t-il

Le garçon ne répondit pas. Il les regardait.

« Il parle même pas la langue, tu parles d’une tare! »

A ce moment, la lumière du phare éclaira à nouveau la plage. Lorsque le faisceau illumina les trois silhouettes, Yves se recula soudainement:

« Chef, je crois qu’il est aveugle. »

Alain passa une main devant les yeux du petit garçon qui ne fit aucun geste en retour. A la vue du nombre d’handicaps accumulés par l’être abandonné, Alain soupira, puis il se releva et se tourna lentement vers Yves:

« On peut pas se permettre de le prendre avec nous, viens, on s’en va. » Alain chuchota t-il à Yves avant de le prendre par le bras et de s’éloigner discrètement du petit enfant.

Alors qu’ils prenaient de la distance, à plusieurs reprises, les deux se retournèrent et virent à chaque fois, la silhouette fébrile, figée au même endroit. Plus la distance grandissait plus le petit garçon décroissait jusqu’à prendre la forme d’un point noir au loin. L’horizon, au contraire, semblait s’élargir, intensifiant ainsi l’infini de la mer d’un côté et la fragilité de l’être de l’autre. Après plusieurs dizaines de mètres, Alain tira soudainement le bras de Yves afin de l’arrêter.

« Attends! Ecoute ! dit-il en penchant légèrement la tête sur la droite.

-Quoi?

-Ecoute ! »

Yves tendit alors l’oreille et entendit un rythme continu qui semblait battre sur le sable. Les deux pensèrent immédiatement à l’enfant, néanmoins la distance était maintenant telle qu’ils ne purent vérifier si ce dernier avait disparu de l’endroit où ils l’avaient laissé au départ.

« Il est où? demanda Yves, paniqué.

-Je sais pas moi, je le vois pas, mais c’est peut-être pas lui, ca se trouve c’est juste une bête. »

Le bruit de pas s’intensifia progressivement jusqu’à ce que les deux marins puissent lui donner une direction. A ce moment là, ils se tournèrent tous deux vers l’origine du son et virent la forme du petit enfant à quelques mètres d’eux.

« Viens, cria Alain, en saisissant à nouveau Yves par le bras.

-Non attend!

-Je t’ai dit viens! Faut qu’on parte!

-Il nous a trouvé.

-Et alors? cria Alain en tirant encore plus fort.

-Et alors nous-même on a même pas pu savoir d’où il venait alors qu’on entendait le bruit de ses pas! Nous, on bougeait même pas et il a réussi à nous trouver de tout là-bas. Il peut pas être aveugle. »

Alain desserra alors progressivement le bras de Yves. Sans lui répondre, il se contenta de regarder le garçon marcher lentement vers eux. Lorsqu’il fut suffisamment proche, il se tourna à nouveau vers Yves cette fois-ci avec une sorte d’hésitation dans le regard puis, après quelques secondes, il se baissa et sourit à l’enfant.

« On va t’appeler Alexandre. »

« C’est quand même bizarre ces yeux non? demanda Yves, en tournant le visage d’Alexandre vers la lumière de la chambre.

-Arrête de le faire bouger comme ça, tu vas nous le casser. »

Alexandre, sur les genoux d’Alain, regardait la pièce avec un calme étrange. Aussi bas en âge qu’il était et aussi traumatisant qu’avait pu être son abandon, l’enfant ne gesticulait pas et ne pleurait pas non plus. Il se contentait d’observer la chambre en avalant les cuillerées de soupe que lui donnait machinalement Alain.

Une fois le repas terminé, Alain émit la suggestion de commencer à éduquer Alexandre. Après avoir déplacé le bol de soupe dans la cuisine, Yves alla donc chercher une feuille et un stylo puis, il plaça Alexandre sur un tabouret avant de s’asseoir sur le tabouret d’en face. Yves commença par écrire les premières lettres de l’alphabet tout en les vocalisant afin de les faire comprendre à l’enfant. Néanmoins, en retour, Alexandre n’émit pas le moindre son. L’heure étant tardive, Alain perdit très rapidement patience, il marmonna que l’enfant était sourd et muet en plus d’être aveugle puis alla s’allonger sur le canapé. Après de nombreuses tentatives, Yves commença également à céder au sommeil. A chaque abaissement de paupière, ce dernier se raidissait néanmoins très vite afin de continuer l’instruction. Aussi inutile qu’était l’opération, Yves s’était mis en tête de ne pas se coucher avant d’avoir entendu un son. Un quart d’heure passa et amenuisa d’autant plus sa concentration. Yves arriva à bout d’idées. A ce moment, il se tourna vers Alain afin de lui demander conseil et vit son camarade affalé et endormi sur le canapé. A la vue de la forme répandue, Yves eut une idée. Il déposa l’enfant du tabouret, traversa le couloir vers sa chambre, ouvrit la porte et attendit derrière elle. Après quelques secondes, la porte s’ouvrit à nouveau et l’enfant entra à son tour dans la chambre. Immergé dans le noir le plus complet, Yves cria alors de toutes ses forces afin de surprendre Alexandre et surtout de le faire hurler. A la suite de la surprise, Alexandre se tourna lentement dans la direction de Yves sans pour autant montrer le moindre signe d’étonnement. Les deux se fixèrent alors, avec des yeux béants, du regard. Soudainement, la porte s’ouvra à nouveau, cette fois-ci violement, et heurta le petit enfant dans le dos. Avant de lui couper la respiration le choc fit néanmoins sortir un son étouffé.

« Ca va pas non ? Pourquoi tu hurles comme ça ? cria Alain, l’air effaré.

-Tu vois, il est pas muet. »

Sept années passèrent et blanchirent les barbes sèches d’Alain et de Yves. Assis à l’extérieur de la maison, et balancés par le mouvement de leur chaises, leur âge les forçait maintenant à la contemplation. Ils regardaient Alexandre couper les bouts de bois pour le feu avec vigueur. Chaque mouvement était observé avec le même regard. Un regard portant le doux regret d’une jeunesse perdue et recherchée dans celle d’un autre. L’adolescent quant à lui, après avoir terminé de couper le bois, tourna ses yeux à la fois vides et expressifs vers ses deux parents et leur souria. Yves et Alain lui sourirent en retour avant de le regarder se précipiter avec entrain dans la foret pour y cueillir des fruits.

Alexandre avait pour habitude de rester plusieurs heures dans la foret, il se sentait là comme nulle part, protégé du regard des autres. Cette fois-ci néanmoins, l’heure du diner étant proche, il se résolut à ne pas tarder. Pour revenir plus vite et étant persuadé qu’il ne rencontrerait personne à une heure comme celle-ci, il décida de suivre la route de terre qui menait, au contraire de la trajectoire sinueuse imposée par la foret, rapidement à la maison de Yves et Alain.

Entre la route et les champs à perte de vue, deux rangées de grands cyprès marquaient la séparation. Par endroits, leurs feuilles laissaient passer un rayon de lumière qui éblouissait alors Alexandre. Le contact chaleureux de la lumière sur sa peau lui était d’autant plus agréable qu’un léger vent déplaçait parfois les feuillages et allongeait ainsi la lueur. Alors qu’un des rayons de lumière l’aveuglait légèrement, il vit une silhouette apparaître au loin.

Sous une chevelure dorée par le soleil et ondulée par le vent, une inconnue le regardait, avec des yeux vides.

A suivre…

 Jadd Hilal

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