Le naufragé Partie VI

Partie VI

Voilà les choses bien équilibrées:

Jean Sewing était donc bien le père biologique d’Alexandra.

Depuis ce jour où Alexandre rencontra Jean pour ce qu’il croyait être la première fois, le garçon fut accepté et aimé. Dès les premières semaines, Alexandre passa de plus en plus de temps chez les Sewing chez qui la venue de cet inconnu avait crée un réel enthousiasme. A l’issu du premier mois seulement, Jean l’invitait à toutes les excursions, promenades ou randonnées qu’il organisait avec Alexandra. Non seulement une certaine complicité s’était crée entre les trois, mais se matérialisait également, à l’issue du deuxième mois, une amitié profonde. A la vue de ce lien qui se créait, Jean jugea alors dommage qu’Alexandre passe autant de temps chez eux alors qu’Alain et Yves ne leur avaient jamais rendu visite. Il demanda donc à Alexandre d’inviter ses parents à venir diner.

Cette première rencontre ne fut néanmoins pas un succès. Sans réellement être en mesure de donner des explications, Alain et Yves ressentirent, dès le premier instant, un certain malaise en présence de Jean. Même s’ils ne le montrèrent pas à Alexandre et si d’ailleurs, au fond, cela ne changeait pas grand chose, tous deux sentaient un côté malsain se dégager du père d’Alexandra. Très vite, leurs visites aux Sewing se firent donc de plus en plus rares. Prétextant un rendez-vous ou une tache quelconque, Alain et Yves s’éloignèrent ainsi progressivement de la famille. Pour autant, comme nous l’avons dit, cela ne changea pas grand chose, Alexandre passa autant de temps chez les Sewing.

Puis, ce fut auprès d’Alexandra qu’il passa plus de temps.

Au fond, qui aurait pu en vouloir à ces deux êtres ? Ils étaient parfaitement complémentaires. Personne d’autre au monde n’aurait pu être aimé de la même manière que l’un aurait pu aimer l’autre. Avec ces deux entités, c’était la vie elle même qui semblait avoir joué une partie gagnée d’avance.

L’un était immonde mais voyait, l’autre était belle mais aveugle.

Que demander de plus ?

Non seulement le Ying avait rencontré le Yang mais, comme si cela ne suffisait pas, même ces deux petits points, l’un noir, l’autre blanc, étaient eux aussi bel et bien là.

Chez la monstruosité ténébreuse du petit garçon, le point blanc était sa sagesse.

Cette sagesse, il l’avait trouvé dans la solitude.

Il avait été déformé puis placé là, à côté des autres.

Pour autant, il n’en faisait pas partie.

Eux étaient d’un côté et lui de l’autre.

Non seulement avait-il été abandonné par ses vrais, puis par ses faux parents, mais il était tellement monstrueux que l’humanité elle même l’abandonna.

Contraint d’avoir été exclu du reste, il se tourna donc vers lui même.

Comme si l’absence de dialogue l’avait emmené vers un monologue perpétuel.

Comme si le manque de voix autour de lui avait intensifié la sienne.

Il s’écouta et s’entendit.

De là, la sagesse.

Néanmoins pour équilibrer cette sagesse, il fallait de l’imprudence et Alexandra l’avait. Le point noir de cette blancheur radieuse qu’était Alexandra, était effectivement dans son attitude aventureuse.

La petite fille, depuis son plus jeune âge, répondait en permanence à son père, cassait des assiettes, courrait constamment dans la maison quitte à renverser tout ce qui passait sur son chemin. Elle frappait, cognait, tapait du pied, crachait, criait.

Vivait.

Cette imprudence et cette légèreté équilibrèrent la sagesse et la conscience d’Alexandre.  Avec l’opposition de ces deux traits de caractère, l’harmonie de ces deux êtres devint ainsi complète.

Dans le Ying, il y’eut le Yang.

Et dans le Yang, il y’eut le Ying.

A mesure que les années passaient sous le regard contemplatif de Jean, d’Alain et de Yves que la vieillesse marquait de plus en plus, les deux adolescents devinrent d’autant plus affectifs l’un envers l’autre.

Au départ, Alexandre se le reprochait.

Il se forçait souvent à regarder ailleurs lorsqu’Alexandra ne s’apercevait pas que son épaule se dévoilait, de même, ses yeux se fixaient instantanément sur ses chaussures quand celle-ci courrait impudiquement dans l’herbe à quelques pas de lui.

Pour autant, il arriva progressivement à un âge où il lui fut de plus en plus difficile de garder cette distance. Plus le temps passait, plus les sensations qu’il ressentait semblaient devenir d’une autre nature. Elles ne lui chargeaient plus la poitrine avec un sentiment de bien être mais plutôt, de désir. Aussi heureux qu’il pouvait être avec Alexandra, cela ne lui suffisait plus. Chacun des nombreux gestes affectifs d’Alexandra le rapprochait de plus en plus d’elle tout en faisant en sorte que lui, réussisse de moins en moins à résister. A chaque fois qu’Alexandre tentait de tendre le fil afin de s’éloigner, ce dernier semblait toujours être tiré par le destin.

Pour autant, il serait faux de penser que durant tout ce temps, Alexandra subissait. Bien au contraire, et c’est là où la sagesse d’Alexandre put être contournée, aussi aveugle qu’elle était, Alexandra voyait tout à travers lui. Abandonné par tous les autres, elle réalisait qu’Alexandre se rapprochait d’elle et elle en jouait. Sans que rien de charnel ne se réalise, elle laissait entendre par ses choix, son temps, ses désirs, ses loisirs, ses passions et ses jeux qu’elle vivait par lui autant que lui vivait par elle. Puis, bientôt, ce fut au tour des mots de tirer encore plus le fil.

Alexandra avait été la première à lui dire « je t’aime ». Les sons sortirent si naturellement le garçon, étant à ce moment là en train d’imiter théâtralement le ton d’Alain lorsque ce dernier se mettait en colère, ne les remarqua même pas. Par la suite, au milieu d’une flopée de « je t’adore », les « je t’aime » se furent de plus en plus nombreux. A ceci se rajoutèrent certains gestes affectifs. Un jour, alors qu’Alexandra pleurait, Alexandre l’avait prise dans ses bras et en retour, celle-ci lui avait donné un baiser sur la joue. Puis, au fur et à mesure du temps, les raisons pour une accolade devinrent de moins en moins valable. Tout devint prétexte à se câliner. Non seulement Alexandra serrait Alexandre dans ses bras plus souvent mais aussi plus longtemps, ce qui lui permettait parfois de caresser subtilement son dos. Puis,  après l’accolade, ce fut au tour des mains. Alors, sous le regard amusé d’ Yves et d’Alain, les deux prétextaient de se guider dans la forêt afin de se tenir la main.

Un jour qu’ils partirent dans la forêt pour cueillir des fruits, Alexandra poussa Alexandre dans l’herbe et s’allongea à côté de lui.

« Tu m’aimes ? lui demanda t-elle.

Oui, je t’aime. » lui répondit Alexandre en se tournant avec hésitation vers elle.

Alexandra rapprocha alors doucement son visage jusqu’à ce que ses lèvres soient sur le point de toucher celles d’Alexandre. Puis, soudainement, elle se leva et courut en riant dans les bois.

Une autre fois, dans une situation similaire (partir à la cueillette était devenu une habitude très arrangeante pour les deux), alors qu’Alexandre et Alexandra étaient en plein milieu des forêt, la pluie commença à tomber. Au départ, pensant que c’était une averse, les deux ne s’en soucièrent cependant pas et continuèrent innocemment à chercher des fruits. Après quelques minutes néanmoins, la pluie s’abattit avec une férocité telle que la possibilité d’une averse fut éliminée. Alexandre prit alors la main d’Alexandra dans l’intention de la ramener chez Jean. Lorsqu’il la tira, il se rendit cependant compte qu’elle résistait. Il se tourna alors, perplexe, vers Alexandra.

Elle souriait.

« Pourquoi ne veux-tu pas venir ? » lui demanda t-il.

Alexandra ne répondit pas et dissipa soudainement son air amusé.

« Tout va bien ? »

Alexandre criait sous la pluie assourdissante, il se forçait à ouvrir les yeux malgré les goutes qui lui battaient sur les paupières.

Sans répondre, la tête d’Alexandra se tourna alors dans sa direction. Aussi aveugle qu’elle était, son regard sembla, à ce moment là, être chargé d’une étrange intensité.

« Tu viens ? »  répéta Alexandre, de plus en plus inquiet par la cacophonie torrentielle autour de lui.

Soudainement, il comprit. Le silence le plus profond s’installa alors autour de lui. Il n’osa d’abord pas ouvrir les yeux mais après quelques secondes néanmoins, il écarta lentement ses pupilles et leva une main tremblante sur son manteau afin de le défaire.

Doucement, Alexandra baissa alors la bretelle de son épaule droite.

A suivre…

Jadd Hilal

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