Le prix à payer

Le grand prix automobile Celérite était organisé tous les dix ans. Il récompensait les conducteurs les plus chevronnés des quatre coins de la planète. La dangerosité de l’évènement avait contribué à rassembler les meilleurs pilotes du monde ainsi qu’un grand nombre de spectateurs amateurs d’excitation. Une grande majorité de ceux-ci se déplaçait à travers des milliers de kilomètres pour assister à l’événement. Même ceux qui refusaient de faire le voyage se scotchaient à quelques centimètres de leur poste de télévision pour ne rien manquer. La diffusion se faisait tant dedans que dehors, depuis les grandes places bondées des capitales où étaient installés des écrans géants et où chaque départ de course propageait des tonnerres d’applaudissements dans tout le centre ville.

Le nombre de spectateur avait cru avec chaque nouvelle édition et l’audimat de l’émission indiquait toujours un chiffre plus élevé que celui de l’année précédente. Cette récompense numérique contentait l’équipe en charge de la diffusion. Elle y trouvait une contrepartie positive à ses efforts.

 

Cinquante ans auparavant, le premier concours n’avait eu d’autre objectif que de divertir pendant quelques heures une poignée d’amateurs. Mais au fil des années, les choses avaient changé. Le nombre de spectateurs avait beaucoup augmenté et surtout, l’objectif en lui-même avait changé. Au départ, le but de Célérite était de distraire, angles de caméra accrocheurs et commentaires énergiques à l’appui. A la vue de la popularité croissante de l’émission, les motivations devinrent toutefois plus ambitieuses. Certains critiques et médias accordèrent leur appui, tant idéologique que financier, à l’événement. En contrepartie, les organisateurs jouèrent le jeu. Ils commencèrent à chercher des sponsors et des partenaires pour mieux se faire connaître.  Le soutien de la presse lança la popularisation de Célérite. Trois éditions plus tard, le nombre de spectateurs devint comparable à ceux du Superball aux Etats-Unis, du football en France ou encore du rugby en Grande Bretagne. Outre la presse, les organisateurs contribuèrent eux aussi à l’ampleur de l’événement. Ils mirent en place des parades, lancèrent une ligne de vêtements, programmèrent des jeux vidéos. Ils décidèrent également de lancer une nouvelle marque de voitures.

 

Au même titre que l’orientation de l’émission changeait, les motivations des pilotes elles aussi devinrent différentes. Pour ceux des premières éditions, l’objectif était simple : faire une course avec un autre pilote sur une portion de route. Pour le départ, il fallait être suffisamment réactif afin de réussir à rapidement prendre de l’accélération. Au milieu, il était nécessaire d’assurer une bonne transmission, c’est-à-dire d’être assez haut dans les tours pour ne pas perdre de la vitesse tout en évitant d’être trop élevé pour risquer la surchauffe et, à la fin, il fallait s’arrêter dans un espace d’une dizaine de mètres.

L’année suivante, les règles changèrent. Les moteurs étant devenus plus performants, on allongea les pistes pour permettre plus de vitesse.

Cette même année, les accidents doublèrent.

Mais l’audimat aussi.

 

Avec la deuxième puis la troisième édition, la vitesse continua à croître. Le nombre de nouveaux spectateurs également. Les deux évoluèrent de manière exponentielle. Plus on allait vite, plus on avait du chiffre. A l’issue de la troisième édition, Célérite avait atteint un audimat dix fois supérieur à celui de la première fois. La vitesse, elle, était devenue folle. Les voitures devenaient très souvent instables,  leur conducteur en perdant le contrôle.

Le surplus d’accident attisa rapidement le feu des critiques. De nombreux syndicats et associations commencèrent à condamner l’émission. Les avis devenant de plus en plus unanimes et menaçants, les organisateurs de Célérite concédèrent à baisser la vitesse tolérée. Aussitôt, l’audimat baissa lui aussi. Entre la troisième et la quatrième édition, le profit chuta radicalement. L’équipe en charge de l’événement commença alors à réfléchir à un moyen de faire remonter l’audimat tout en préservant la sécurité. Une idée reçut un appui unanime : alourdir les voitures.

 

Après avoir baissé la vitesse tolérée, on s’adapta à elle. L’objectif ne fut pas tant d’anéantir les accidents que de les envisager et de s’en protéger. On équipa les pilotes d’armures et les voitures de parachutes. On remplaça certaines pièces en fer par du titane, on descendit les suspensions pour rapprocher les véhicules du sol, on élargit les pneus afin d’avoir plus d’adhérence et on rajouta des poids dans la carrosserie.

En plus de ces changements, on mit en place un nouveau règlement. On accorda beaucoup plus de flexibilité à la vitesse. On estima qu’en contrepartie de la nouvelle stabilité des voitures, il n’était plus nécessaire d’interdire d’aller trop vite. On décréta également la mise en place d’une piste de plus de cinquante kilomètres afin de permettre au pilote de freiner dès qu’il le voudrait. Dès la quatrième édition, le gagnant devint non seulement le plus rapide mais aussi et surtout le plus téméraire.

Aussitôt le nouveau règlement publié, les critiques recommencèrent à fuser. On jugea inacceptable d’inciter à de telles prises de risque. On n’hésita pas à qualifier le concours de « mascarade » dans les titres de journaux. Outre la presse, les pilotes des premières éditions se scandalisèrent eux aussi. Ils jugèrent les nouvelles règles comme étant suicidaires.

A partir ce moment-là, les choses commencèrent à changer.

Tous les anciens pilotes refusèrent de participer à la quatrième édition du grand prix. Un seul accepta de rester.

Jack Salambo.

 

La nouvelle génération de jeunes pilotes tenait plus du cascadeur que du conducteur.

Jack Salambo était le seul à avoir participé à tous les grand prix. Etant très nostalgique, il portait toujours le même costume. Aux pieds, il portait des bottes en cuir noir délabrées. Au dessus: un jean sale, troué et décoloré. Et en haut, il revêtait une veste en cuir brun également très usée. Quelques décorations militaires y étaient déposées. Elles semblaient être placées de manière hasardeuse.

Ces médailles contribuaient à accentuer un peu plus le contraste entre Jack et les autres pilotes. La guerre étant terminée depuis bien longtemps, peu d’individus s’en souciaient. Les rares intéressés se contentaient de défiler devant Jack en observant vaguement ses décorations. Ils ne manquaient pas d’émettre un petit rire au passage, amusés par une figure envahie par des cheveux longs et grisâtres en haut et une barbe jaunie et grasse en bas. Aux yeux de tous, Jack Salambo tenait plus du fou que du vétéran.

 

C’est en tout cas l’image qu’en eut le jeune reporter de la chaine d’information continue Sky Seven. A défaut d’autres pilotes disponibles, il se tourna vers Jack et lui cria :

« Hé ! Le vieux ! »

Jack regarda autour de lui pour vérifier que l’on parlait bien de lui, il se retourna ensuite vers le journaliste.

« Moi ? dit-il en se pointant du doigt.

-Ouais, tu veux pas me dire un mot ? »

Hésitant, il se rapprocha en se tenant les mains derrière le dos.

« Allez allez ! J’ai pas toute la journée ! »

Une fois à côté, Jack salua bêtement la caméra.

« Bonjour ! » dit-il, l’air de s’adresser directement à quelqu’un.

Le journaliste se pencha vers son caméraman et lui chuchota quelque chose en ricanant, il se retourna ensuite à nouveau vers Jack et lui demanda :

« Prêt ?

-Envoie ! répondit Jack en pointant son doigt vers la caméra.

-Alors, c’est parti ! »

Le voyant de la caméra passa au vert.

« Monsieur bonjour ! Vous participez aujourd’hui au cinquième grand prix Célérite, est-ce votre première fois ?

-Non ! » cria Jack en souriant.

Un silence suivit.

« Coupez ! » hurla le reporter.

Le caméraman soupira.

« Mon vieux ! Faut que tu parles un peu plus ! Je le sais que c’est pas ta première édition !

-Alors pourquoi tu me le demandes ?

-Mais pour que tu en parles pardi ! Allez, on y retourne ! »

Le journaliste prit une respiration. Le voyant passa à nouveau au vert, il reprit :

« Bonjour monsieur ! Vous avez l’honneur de piloter pour cette cinquième édition du grand prix Célérite, qui êtes-vous au juste ? »

Jack ouvrit les yeux en grand, il prit une grande respiration et cria:

« Ah ça mon petit ! »

Le journaliste recula le micro.

« Je suis Jack Salambo moi ! Voilà qui je suis ! Tu me connais pas ? Tout le monde me connaît ! C’est ma cinquième édition à moi aussi ! Ça je peux te dire, à l’époque, c’était pas la même, on faisait la course pour de vrai. Puis, on se connaissait tous hein ! Je m’en souviens tiens, du moment où René avait fêté son anniversaire ici ! On avait parié qu’il ne monterait pas à 250 kilomètres heure et il l’avait fait ce salaud ! Il avait fait sauter la barre ! Et on avait fêté ça bien comme il faut, ah ça à l’époque on savait y faire ! Tiens une autre fois…

-Très drôle, interrompit le journaliste en simulant un rire, et alors où sont-ils ces anciens camarades ?

-Ils ont tous arrêté ces fillettes ! Faut dire, je les comprends !

-Pourquoi cela ?

-Boh vous savez, ça a changé ici ! C’est devenu du spectacle tout ça ! Regardez le celui-là ».

Jack pointa un pilote du doigt.

« Il a tellement de paillettes sur lui qu’on le voit même plus ! »

Le caméraman dirigea son objectif sur le pilote en question.

« Mais pourquoi êtes-vous resté vous alors ?

-Et ben parce que j’ai rien d’autre à faire ».

Un silence suivit.

« Allons donc monsieur Salambo »

Le journaliste posa une main sur l’épaule de Jack. Il se tourna ensuite vers la caméra.

« Je suis prêt à parier que vous avez d’autres choses dans la vie ! Tiens, votre petite femme vous regardera sûrement rouler par exemple, dites-lui au moins un mot pour finir ! »

Le regard de Jack changea. Il resta silencieux. Il sembla lutter pour essayer de parler, comme s’il manquait de souffle. Après un long silence, il contracta un sourire curieux et figé. Doucement, ses yeux se mouillèrent. Une larme coula du coin de son œil.

« Coupez ! cria le journaliste.

-Excuse-moi petit, je dois avoir un truc dans l’œil »

Décontenancé, le journaliste chercha ses mots. Il comprit que quelque chose de funeste s’était produit dans la vie de Jack. Il voulut lui dire qu’il était désolé, qu’il ne savait pas, qu’il était de tout cœur avec lui, qu’il fallait qu’il tienne le coup. Il ouvrit la bouche et entendit :

« Prochaine course ! Jack Salambo contre Miguel Vaïstas, que les pilotes se préparent ! »

Jack s’éloigna lentement de lui. Il le salua brièvement et se dirigea ensuite vers sa voiture. Une fois à l’intérieur, il le vit enfiler son casque et attendre que le feu passe au vert. Il se dirigea quant à lui vers les tribunes d’où il continua à observer le pilote.

Le premier feu passa au vert.

Il vit Jack lever les yeux sur la piste.

Le deuxième feu passa au vert.

Sa tête se tourna vers lui, il croisa son regard. Et il comprit. Il comprit tout l’intérêt de cette course. Cette dernière course. Il se leva et courut en direction de la piste.

Le troisième feu passa au vert.

 

Jadd Hilal

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