Un héros ordinaire

Inspiré du film « Drive »

 

I

 

La bise lui piquait la peau, il remonta la fenêtre.

Il jeta un coup d’œil à sa montre.

Huit heures moins quatre, il leur restait encore sept minutes.

Il composa le numéro de la police.

Une fois qu’on décrocha, il fit mine d’être essoufflé:

« Allo! Oui ! Les voleurs sont au rez-de-chaussée, je les entends monter ! Vite ! Je suis au 44 avenue du maréchal de Foch, vite, les voilà ».

Il s’apprêta à raccrocher lorsqu’il entendit :

« Jorge c’est toi ? »

Jorge était caissier. Il travaillait à la supérette de son quartier. Ses journées se déroulaient au rythme des bips des codes barres. Parfois, entre deux articles, il avait le droit à un regard compatissant ou à une parole réconfortante sur son métier. Il n’en avait pourtant pas besoin. Jorge n’était pas véritablement gêné d’être caissier. Il n’était pas réellement gêné par quoique ce soit. Aux yeux de beaucoup, il avait l’air un peu bête.

Jorge avait du mal à vivre de son salaire. Crise oblige, il ne lui suffisait plus pour lutter contre la flambée des prix et l’augmentation des taxes. Son loyer fut révisé et augmenté de dix pourcent. Ne pouvant plus le payer, il décida de chercher un travail de nuit.

Au début, il prit la chose très à cœur. Tous les jours, il scruta chacune des annonces du journal, se déplaça en personne à tous les endroits susceptibles de recruter et passa de nombreux coup de fils. Il contacta aussi les agences de placement et s’inscrivit sur les registres. Après quelques semaines, il se rendit compte que ses recherches ne menaient à rien. Il songea alors à vendre sa voiture.

Cette carte aurait pu être jouée bien avant mais pour Jorge c’était différent. Conduire lui était nécessaire.

Le jour où il avait débarqué à la supérette, personne ne savait ni d’où il venait ni où il allait. Tout au long de son entretien, il avait déclaré n’avoir aucun ami aucune famille et aucune relation. Lui même le disait: il n’avait pas l’air d’avoir de projets, de plans de carrière ou de rêves.

Ni passé, ni futur.

Mais quand il conduisait, quand il était là, derrière son volant, il avait vraiment l’impression d’exister. Tout ce qu’il était se résumait à la route, tout son être se dédiait à elle.

Commençant à réellement manquer d’argent, il quitta son appartement et s’installa dans sa voiture. Il ne souffrit pas du manque d’espace. Il arrêta même ses recherches de travail. Débarrassé de son logement, il se débarrassait du loyer à payer et des factures à rembourser.

L’hiver arriva. Ses nuits devinrent de plus en plus courtes, la batterie de la voiture ne démarrait dorénavant qu’un jour sur deux. Le chauffage s’arrêtait en plein milieu de la nuit et le vent s’insérait dans tous les interstices. Le froid avait ainsi un accès libre à l’habitacle. Après quelques semaines, il commença à avoir des migraines et quelques semaines plus tard encore, il cracha du sang en toussant. Il décida alors de recommencer à chercher du travail. Il se tourna cette fois-ci vers certains métiers qu’il jugeait jusqu’alors trop dangereux. Sa vie étant en danger, il se résolut à oublier tous ses principes.

Une fois ses critères de recherche élargis, Jorge trouva très vite du travail. Il ne s’en étonna pas. Il avait deux caractéristiques idéales pour l’escroquerie : l’air gentil et le caractère réservé. Au cours d’une réunion, on lui demanda s’il avait une voiture et s’il était disponible pour remplacer, durant quelques temps, un des conducteurs qui s’était cassé une jambe au cours d’un braquage. Jorge accepta. Il étonna toute l’équipe dès la première mission. L’opération se déroula exactement comme prévue. Un des voleurs prit plus de temps qu’il ne le devait pour revenir à la voiture. Mais Jorge réussit à rattraper le retard sans attirer l’attention. Quelques jours plus tard, le chef de l’organisation eut écho du succès de la mission. Il le convoqua à son bureau. Dès qu’il franchit le pas de la porte, il lui exprima son intention de le promouvoir au poste de conducteur. Il lui précisa qu’il serait appelé deux fois par semaine sur un téléphone sécurisé. Une demi-heure plus tard, il devrait être à l’endroit indiqué pour transporter les voleurs en lieu sûr.

Jorge donna trois conditions avant d’accepter : un, il ne donnerait jamais son nom ; deux, il ne se déplacerait jamais ni de la voiture ni même de son siège et trois, il attendrait les voleurs pendant sept minutes, délais au-delà duquel, il s’en irait quoiqu’il arrive.

Le chef ne put dissimuler une certaine frustration. Il resta muet un long moment. Puis, il jaillit soudainement de sa chaise et se précipita vers Jorge. Il arriva à quelques centimètres seulement de son visage.

« Tu te prends pour qui petit con ? » cria t-il en lui postillonnant dessus.

Il le pointa du doigt.

« Tu crois que c’est toi qui dictes les règles ici ? »

Jorge ne répondit pas, il le regarda d’un air inexpressif. Le chef redoubla d’énervement.

« Je fais les choses à ma manière et si t’es pas content, tu dégages ! » hurla t-il.

Lentement, Jorge se retourna en direction de la porte. Il marcha ensuite lentement vers elle. Arrivé sur le seuil, il sentit une main se poser sur son épaule.

« Demain, dix-neuf heures, rue sainte Catherine »

Il hocha de la tête et sortit.

 

 

II

 

L’hiver se termina. Jorge retrouva son appartement. Il continua à conduire quelques mois, pour pouvoir se faire plaisir. Un jour, une vieille connaissance le reconnut à la caisse.

« Jorge, c’est toi ? »

Il la reconnut immédiatement.

« Oui.

-C’est moi, c’est Angelina ! »

Il l’avait déjà identifiée mais elle ne l’avait pas remarqué.

« Comment tu vas ? demanda t-elle.

-Bien bien ».

Il la regarda droit dans les yeux. Il vit son sourire s’agrandir après quelques secondes. Il sourit alors lui aussi en retour.

« Tu veux boire un café ce soir ? » proposa t-elle en rangeant ses courses dans les sacs.

Il ne répondit pas et se contenta de sourire un peu plus. Elle parut comprendre la réponse.

« Voilà mon numéro » dit-elle.

Elle l’écrivit sur le ticket de caisse et lui tendit. « Appelle-moi » ajouta t-elle.

Il la suivit du regard jusqu’à sa sortie du magasin.

Il la raccompagna chez elle et l’embrassa sur le palier de la porte. Il insista pour entrer, sans succès. Elle lui promit tout de même un dîner le lendemain soir. Toute la nuit, il repensa à sa soirée avec elle. Le lendemain, au magasin, il espéra la voir entrer à chaque ouverture de porte. Le soir venu, il rentra chez lui à pied et ne put s’empêcher de sourire. L’idée de dîner avec Angelina le lendemain le comblait de joie.

Il s’arrêta brutalement.

Le diner. Il n’avait pas assez d’argent pour le payer. Tous ses gains avaient été dépensés dans la voiture. Il avait acheté de nouvelles jantes et avait renouvelé toute sa carrosserie afin de rendre son véhicule plus sportif. Il prit son téléphone, hésita quelques secondes avant de composer le numéro puis se décida.

« Pourquoi tu appelles ? demanda une voix rauque.

-Je veux du travail.

-Ca marche pas comme ça, on t’appelle quand on a besoin, salut.

-Vous avez rien pour ce soir ?

-J’ai dit ‘salut’, c’est clair ? »

Il entendit le combiné s’éloigner.

« Je prendrai trois fois moins » dit-il au dernier moment.

Un silence suivit.

« Allo ? reprit-il.

-Une demi-heure, banque LCL, Villeurbanne ».

On raccrocha.

Il regarda sa montre, il était sept heures. En temps normal, il était à quinze minutes de marche de son appartement. Il accéléra. Il réussit à arriver dix minutes plus tard en bas de son immeuble. Une fois à l’intérieur de sa voiture, il démarra et conduisit jusqu’au point de rendez-vous. Arrivé sur place, il éteignit ses phares, coupa le contact et roula en roue libre pour venir se garer près de la porte arrière de la banque.

De là, il jeta un coup d’œil à sa montre.

Huit heures moins quatre, il lui restait sept minutes.

Il composa le numéro de la police pour orienter l’attention vers un endroit éloigné.

Dès qu’on décrocha, il fit mine d’être essouflé.

« Allo! Oui ! les voleurs sont au rez-de-chaussée, je les entends monter ! Vite ! Je suis au 44 avenue du maréchal de Foch, vite, les voilà ».

Il s’apprêta à raccrocher quand il entendit :

« Jorge c’est toi ? »

Il reconnut aussitôt la voix, jeta son téléphone par la fenêtre, alluma le contact et démarra. En accélérant, il entendit quelque chose frapper contre la vitre, il se retourna et vit les deux voleurs. Ils étaient en avance. Il tourna son regard en direction de la route et enfonça son pied sur l’accélérateur. Les pneus crissèrent et la voiture s’élança sous un nuage de fumée. Elle quitta le parking de la banque quand Jorge entendit trois coups de feu dont un qui perça la vitre. Il analysa rapidement l’angle à adopter pour éviter les tirs. Il se dirigea vers le côté droit de la route et prit la direction du périphérique. Il passa la deuxième, la troisième puis, sur le point de passer la quatrième, il constata que la boîte de vitesse glissait sous la paume de sa main. Il regarda et remarqua une épaisse couche de sang tout autour.

Il était blessé.

Une balle lui avait percé le flanc et le sang coulait en grosse quantité. Il releva les yeux.

Il était sur le périphérique.

Il comprit qu’il était trop tard pour chercher un hôpital. Il ne pouvait à présent rien faire d’autre que rouler, comme il l’avait toujours fait.

Il sentit des picotements dans le bout de ses doigts. Le visage d’Angelina lui vint à l’esprit. Elle connaissait sa voiture, l’avait t-elle dénoncé? Il espérait que non. Tout ce qui lui importait était qu’elle ne sache pas la vérité. Cette soirée passée avec lui devait rester le seul souvenir.

Il sentit qu’il allait s’évanouir. Il relâcha légèrement la pédale et la voiture perdit de l’accélération. Il entendit le moteur se taire. Il se ressaisit à nouveau et ouvrit les yeux en grand. Il passa la quatrième et enfonça l’accélérateur.

Il était tard, il était seul sur le périphérique.

 

Jadd Hilal

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