Decitre : pour ou contre ?

Paru le 20 février 2012 sur le webzine lyonnais May I Introduce You

Huit établissements, trois cents salariés, soixante cinq millions d’euros de chiffre d’affaires, deux cent vingt pays expédiés, quatre-vingt-dix mille titres en librairies, six cent cinquante mille titres sur internet, attendez, attendez, est-ce que l’on parle bien de Decitre là ?

Axé sur la région Rhône-Alpes, le groupe Decitre est effectivement devenu un incontournable. Sachant que la première boutique a ouvert voilà maintenant une centaine d’années, on a envie de dire : il était temps ! Mais pourtant, était-ce vraiment gagné d’avance ? Face à toutes les mutations subies par le marché du livre, peut-on aujourd’hui réellement se reposer sur sa réputation, aussi ferme soit-elle ? La vérité est qu’avoir une histoire ne suffit plus, lorsqu’il s’agit d’un changement économique radical, un nom, même s’il est fiable et reconnu, ne sauve pas. Ainsi, pour la plupart des librairies, les nombreuses innovations technologiques sont des obstacles qu’il faut impérativement considérer. Le libre accès à certaines œuvres sur internet, le passage du format papier au format électronique, le monopole de la vente en ligne ; tous ces changements créent de nouvelles réalités économiques face auxquelles les acquis ne suffisent plus. Aujourd’hui, c’est l’adaptation qui prime et c’est précisément le domaine dans lequel Decitre excelle.

En 1997, dans le cadre de la popularisation d’internet, Decitre est l’un des premiers à lancer son site de vente en ligne. En 1999, « Vigilibris », un service exclusif Decitre alerte gratuitement et par e-mail sur les dernières nouveautés parues. En 2011, à l’heure où les plateformes d’échange dominent, la marque met en place un site internet intitulé « Entréelivre » qui permet aux auteurs, lecteurs et libraires d’échanger leurs avis ainsi que leurs critiques littéraires en ligne. En avril 2012, à Lyon Confluence, s’ouvrira une nouvelle boutique dans laquelle non seulement plus de 1000m2 de livres seront accessibles à un endroit au centre des préoccupations mais où encore une fois Decitre fera fort au niveau adaptation en lançant cette fois-ci, accrochez vous bien, un ebookstore !

Faisons ici l’impasse sur les jugements pour ou contre le nouveau médium de lecture ainsi que sur une interview de Guillaume Decitre en 2009 dans laquelle à la question de l’ebook, ce dernier avait répondu : « un livre reste un objet très personnel que l’on offre » pour nous concentrer sur un problème plus spécifique à la branche : la frontière entre l’adaptation et le profit. Une telle flexibilité commerciale fait effectivement naître un doute : Est-ce que la branche se contente de s’adapter ou cherche t-elle en fait le monopole ?

A la vue de tous ces chiffres, on aurait envie de répondre la deuxième, on aurait d’ailleurs même envie de mettre Decitre dans le même sac que la FNAC et Amazon, surtout lorsqu’on apprend que la branche est le troisième acteur sur internet (derrière la FNAC et Amazon donc) dans la vente du livre. Il est alors bien difficile, par exemple, de ne pas associer l’initiative « Entréelivre » évoquée auparavant à une volonté de couper l’herbe sous les pieds des deux grands groupes.

Malgré cela, certaines différences persistent. Si dans les chiffres Decitre n’est pas loin derrière les grands noms, en terme d’idéologie, les choses diffèrent. La première est qu’à Decitre, contrairement à Virgin par exemple, il n’y a que des livres. Qu’est ce que ça change ? Le personnel. Quelqu’un qui travaille dans un environnement uniquement dédié à littérature tient plus du libraire que du vendeur. La différence peut paraître subtile pour autant elle est très importante dans la mesure où l’attitude et la connaissance d’un vendeur de magasin est radicalement différente de celle indispensable au libraire.

Une autre caractéristique spécifique à Decitre : l’orientation étudiante. Loin d’être un critère qui justifie à lui tout seul une réputation, le fait que la boutique soit recommandée par la plupart des professeurs d’université contribue à lui donner une étiquette plus intellectuelle que commerciale. Il serait faux que de dire que le milieu de l’enseignement et de la recherche universitaire a une parole toute puissante mais ce serait également faire preuve de mauvaise foi que de ne pas reconnaître une certaine fiabilité.

De même, les ouvrages nécessaires aux différents programmes des universités Lyon 2 et Lyon 3 sont la plupart du temps rapidement disponibles en magasin et ce, en quantité suffisante et avec la maison d’édition requise.

Outre l’orientation étudiante, la présence à Lyon d’une librairie spécialisée dans les œuvres en langue originale donne le sentiment d’avoir affaire à une marque tout de même consciente de l’enrichissement culturel du plurilinguisme. On pourrait ici répondre que la démarche est commerciale pourtant, il faut savoir que la vente de livres en langue originale rapporte beaucoup moins que celle des ouvrages traduits. En plus de répondre aux besoins des étudiants de langues et de littératures étrangères, le principe même de cette initiative semble donc être, lui aussi, quelque chose d’autre qu’une simple course au profit.

Au final, toutes ces raisons placent Decitre dans une catégorie bien difficile à cerner. Dans les chiffres, on pourrait penser que la branche a une attitude commerciale et on aurait raison. Dans les idées, on pourrait affirmer que cette dernière est fiable, nécessaire et enrichissante à la région et là aussi, on aurait raison.

La vérité est que tant que le clivage entre le commercial et l’alternatif existera dans l’inconscient collectif, la question ‘pour ou contre Decitre?’ n’aura jamais de réponse. Il est tout simplement impossible d’évaluer la branche ou même quelconque librairie si l’on s’entête à vouloir leur coller l’une ou l’autre des étiquettes. La raison fondamentale en est que dans le marché d’aujourd’hui les librairies alternatives sont loin d’être toutes inaccessibles et, au même titre, les librairies grand public peuvent être tout sauf commerciales.

La preuve : Decitre n’est-elle pas un peu des deux ? A vous de me le dire

-Nicolas Gary, «‘La recommandation, c’est notre métier’, Decitre, avec EntréeLivre , 03/02/2012, http://www.actualitte.com/actualite/lecture- numerique/usages/la-recommandation-c-est-notre-metier-decitre-avec- entreelivre-31722.htm

-Nicolas Gary, «Decitre inaugurera son ebookstore début avril, à Lyon», 24/01/2012, http://www.actualitte.com/actualite/monde- edition/librairies/decitre-inaugurera-son-ebookstore-debut-avril-a-lyon- 31422.htm

-Le Journal des Entreprises, « Decitre. À la page du numérique », 04/09/2009

 

 

 

Quand la nuit tombe sur la ville des Lumières

Paru le 28 mars 2012 sur le webzine lyonnais May I Introduce You

Du 29 mars au 1er avril se tiendra la huitième édition du festival Quais du Polar au Palais du Commerce à Lyon.

Réel carrefour entre la littérature, le cinéma, la bande dessinée, le théâtre et le débat, chaque année, c’est sur tous les arts que le festival Quais du polar décline son ambiance de crime.

Pour cette huitième édition, la partie livre regroupera le thriller, le roman historique, le roman à énigme et le roman noir. Parmi les génies de l’horreur, on trouvera des noms connus comme Thomas H. Cook, Deon Meyer ou encore Michael Connelly mais aussi des écrivains plus modestes tels que Andrei Kourkov, Vincent Perriot ou encore Sébastien Rutes.

En collaboration avec l’Institut Lumière, la partie cinéma proposera quant à elle des projections accompagnées à chaque fois par une présentation du réalisateur ainsi que de l’œuvre. Et au cas où vous pensiez pouvoir vous échapper, Quais du polar vous poursuivra aux quatre coins de la ville où des expositions, des pièces de théâtres, des tables rondes et des lectures propageront le festival !

Avec un accent porté sur les États-Unis, cette édition 2012 nous entraine dans un voyage aux origines du polar. Comme le disent les organisateurs eux mêmes, « le polar est l’héritier du western ». En plus d’une programmation béton, c’est donc également un précieux retour aux sources que nous proposera Quais du Polar pour cette nouvelle année.

Quant à nous, il est inutile de préciser que nous serons de la partie. Rendez-vous donc très bientôt pour le bilan complet !

Enfin…si nous sommes toujours là !

 

 

 

Vénissieux, un autre regard

Paru le 12 mars 2012 sur le webzine lyonnais May I Introduce You

C’est bel et bien cette fin que nous raconte Vénissieux, un autre regard. La fin du silence d’un nom et surtout celle de l’ignorance d’un monde. Ce nom, c’est Vénissieux, ce monde c’est celui qui se cache derrière ce que l’on croit connaître de la ville. Par le biais de la photographie, de la peinture et de l’écriture, Jean Miaille, Oliver Fischer et Thierry Renard se sont associés pour nous montrer à quel point nous nous trompons, à quel point ce que nous pensons d’une ville n’est pas ce qu’elle est. Pour nous le faire comprendre, les trois auteurs nous emmènent dans un voyage onirique au sein d’une Vénissieux malheureusement peu ou mal connue mais qui, comme l’écrit Thierry Renard ci-dessous, gagnerait à l’être.

Dans Vénissieux, un autre regard, cet « autre regard » c’est tout d’abord celui de la beauté. Au carrefour de la photographie, du dessin et de texte, c’est un regard poétique et rêveur qui nous transporte dans une vision romantisée de Vénissieux. On contemple ainsi la ville sous un œil nouveau. « On connaissait Vénissieux l’Industrielle et Vénissieux la Rebelle, je tenais (…) à montrer Vénissieux la belle » nous écrit Michèle Picard, le maire de la ville, dans la préface de l’œuvre. Mission accomplie, au fil des pages, c’est bel et bien la beauté d’une ville que l’on lit, celle d’une Vénissieux libérée de toutes ces étiquettes « d’industrielle » ou de « Rebelle », d’une Vénissieux lyrique, harmonieuse et élevée. La ville en est d’ailleurs tellement élevée qu’elle en devient presque un songe : « Les Minguettes, Parilly, le quartier du Moulin-à-vent, l’école Pasteur, l’école du centre, le cinéma Gérard Philipe…Ces lieux parlent, même à mes rêves les plus lointains » écrit Thierry Renard.

Au delà d’un voyage onirique, Vénissieux, un autre regard est aussi un retour vers le local, une proximité avec les habitants qui nous montre elle aussi que rien n’est acquis que tout bouge. Les photographies de marchés, de cafés, de maisons et de rues se mêlent à celles des métros, de trains et de trams. Vénissieux, un autre regard, c’est un aller vers les « rêves les plus lointains » mais aussi un retour vers « Le peuple des banlieues » qui « s’agite et frémit ». C’est un mouvement perpétuel, une tempête continue qui souffle les étiquettes et les acquis et qui jette sur la ville un vent de changement et de mobilité.

Que cet « autre regard » soit porté vers le rêve d’une Vénissieux céleste et délicate ou vers le fourmillement d’une ville en constante évolution, qu’il provienne du maire, de l’écrivain, du photographe ou du dessinateur, remercions-le donc parce que, comme l’écrit Thierry Renard, « là-haut sur la colline, un jour de grand vent et de liberté », il a réussi à rendre à Vénissieux « toute sa dignité ».

Vénissieux, un autre regard

Jean Miaille, Olivier Fischer et Thierry Renard
Edition La Passe du Vent.

 

 

Benoît Delval et la réalité dans l’art

Paru le 09 janvier 2012 sur le webzine lyonnais May I Introduce You

Benoît Delval, jeune illustrateur de bandes dessinées lyonnais, m’a confié il y a quelques jours une vision très particulière de l’art et de son rapport à la réalité.

Porté depuis son plus jeune âge par les aventures d’Astérix ou encore celles de Lucky Luck, Benoit commence à créer en combinant l’art avec cette passion de toujours : la bande dessinée. Encouragé par ses professeurs à se décomplexer de l’art, il leur montre immédiatement ses dessins. Dès lors, il se rend compte que les choses ne sont pas si faciles. Des critiques toutes plus négatives les unes que les autres jaillissent sur son travail. On lui dit que la bande dessinée ne représente pas la réalité, que celle-ci en donne simplement une vision caricaturée, que ce n’est que de l’humour, qu’il faut qu’il s’intéresse à d’autres choses. Pour Benoît, c’en est trop, il quitte les beaux art en se posant une question : où est-elle cette réalité ?

Est-elle dans la bande dessinée ? Les beaux arts y répondent que non. Est-elle alors chez les beaux arts ? Benoît y répond que non puisque ce serait une réalité théorisée. Finalement, y’en a t-il vraiment une ?

Selon Benoît, il y en a en plusieurs. Il remarque avec le temps que les gens donnent parfois à l’œuvre un sens très différent de celui de l’auteur. Intéressé par cette dynamique, il a l’idée de faire des peintures de personnages politiques célèbres afin de les montrer à son entourage. Ça ne rate pas, les personnages étant populaires, Benoît se rend rapidement compte que ce à quoi renvoie l’œuvre est parfois radicalement différent pour tous. A mi-chemin entre l’anthropologie et l’art, il en fait dès lors son fil conducteur.

Le dessin en tant que projet, le dessin au moment de sa création et le dessin partagé aux autres, c’est bel et bien tout l’enjeu entre l’auteur, l’œuvre et ses représentations que Benoît nous propose depuis, dans ses superbes bandes dessinées.

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