I.A.

I

Le 25 décembre 2027, Rob Liah éteignit son alarme avec le dos de la main. Replongé dans le silence mortuaire de sa chambre, il se recoucha.

Après la seconde sonnerie, il se leva et se dirigea, presque automatiquement, en direction de la salle de bain. Une fois en face du lavabo, il se brossa les dents et se rinça. En relevant la tête, il aperçut son visage dans le miroir et le trouva particulièrement sale. Etonné par son apparence inhabituelle, il utilisa un mécanisme interne au miroir afin de zoomer et réalisa à quel point sa barbe était épaisse et ses boutons nombreux.

« Rasage de près monsieur ? »

Rob sursauta. Il se retourna rapidement en direction de la voix, tenant la brosse à dent comme une arme. En face de lui, il y avait l’opposé de ce qu’il venait de voir dans le miroir, c’était un visage clair et net sur lequel des cheveux blonds en brosse se dressaient très proprement. La figure paraissait d’autant plus délicate que deux yeux bleu clair étaient en son sein. Sur la joue droite de l’inconnu, le sigle NS-2027 était inscrit.

C’était un robot.

Rob ne baissa pas sa brosse à dent. Il remarqua une note agrafée sur le torse de la machine. Les mots suivant y figuraient :

« Joyeux anniversaire mon Robie. Je sais que tu détestes les robots mais celui-ci ne t’aidera qu’à nettoyer le bazar dans lequel tu vis. Je suis désolée mon chéri mais après ma dernière visite, je ne pouvais plus supporter l’idée que tu puisses vivre comme ça. Alors voilà ! Bon anniversaire mon amour. Maman ».

Il quitta aussitôt la salle de bain et se dirigea vers sa chambre. Il ouvrit un tiroir dans sa table de chevet et en sortit un pistolet. Une fois de retour dans la première pièce, il chargea l’arme et tira sans prendre la peine de viser, sur le robot. Les câbles de la machine s’éparpillèrent dans toute la salle de bain. Il regarda la quantité de fils et d’objets électriques répandus un peu partout et songea qu’il n’aurait pas le temps de tout nettoyer. Il se décida à le faire le soir, en rentrant du travail. Il vérifia son emploi de temps sur son ordinateur portable et quitta son appartement.

Il resta quelques secondes, immobile et silencieux dans les courants d’air. C’était devenu une habitude. Il avait besoin de son moment quand il sortait du hall décrépi de son immeuble. Une fois dehors, le vent l’apaisait. Aujourd’hui était un beau jour.

La structure du ciel était fragmentée par quelques fins rayons de lumière. Ils semblaient avoir de la peine à percer à travers la couche grisâtre. Ils n’éclairaient que pendant une fraction de seconde après laquelle la pollution reprenait aussitôt le dessus. En dessous du ciel parsemé, des nuages noirs stagnaient et les éclairs y dessinaient des arcs de cercle retournés.

Le spectacle lui était réconfortant.

Sous le ciel, les bâtiments, eux, étaient restés les mêmes. Ils lui donnaient l’impression d’être prêts à s’écrouler d’une seconde à l’autre. Le gratte-ciel délabré en face de lui l’angoissait tout particulièrement. A n’importe quelle heure de la journée, la couleur de ses murs paraissait triste et dégradée. La lumière était rare à cette époque. Les fenêtres était étranges. Peu importe l’angle, leur intérieur paraissait noir. Un jour, il avait voulu en voir le contenu. Il était monté sur le toit de son immeuble et les avait observé d’en face avec des jumelles. Même en pleine journée et avec une quantité formidable d’éclairs dans le ciel, il n’avait réussi à voir que l’infaillible obscurité.

L’immeuble était un crâne.

Mort à l’intérieur et en décomposition à l’extérieur.

Il contempla le mystérieux bâtiment pendant quelques minutes. Il se dirigea ensuite vers sa voiture, l’ouvrit par un système de reconnaissance vocale et s’assit sur le siège au cuir usé. Il brancha son ordinateur au tableau de bord à l’aide d’un câble. Une fois la liaison faite, une voix féminine émana :

« Bonjour M. Liah, votre tâche aujourd’hui est de détruire un robot HUM 2027 émotionnellement endommagé ».

Les nouveaux modèles, songea t-il, ces nouveaux types de robots avaient été crées pour penser et réagir précisément comme des êtres humains.

La voix continua :

« Le robot prendra un café au Stardust Millenium à dix heures ».

Rob sourit. La coïncidence l’amusa. Le café en question était le dernier endroit où il s’était rendu avant que sa femme ne décède.

Il écarta cette pensée et alluma le moteur.

La voiture s’éleva silencieusement et s’éloigna dans le ciel, vers les quartiers les plus sombres de New York.

II

Lorsqu’il atterrit sur le parking du Stardust Millenium, plusieurs voitures étaient déjà garées. Le café étant habituellement peu fréquenté, il ne sut où laisser sa voiture.

Il ouvrit la porte d’entrée et se rendit aussitôt compte de la difficulté de sa mission. Le café était bondé. Une cinquantaine de clients était là. Par mesure de discrétion, la plupart des robots n’avaient pas de numéro d’immatriculation accessible au premier regard. Il comprit qu’il s’apprêtait à chercher une aiguille dans une botte de foin. Il chercha du regard un endroit où s’asseoir.

Il s’efforça de se calmer. Il était habitué à déceler les machines, c’était son métier. Il se répéta ces mots en se dirigeant vers le comptoir où il commanda un café. Une fois servi, il trouva une place sur un divan situé dans un coin de la pièce. Il s’y assit et commença à scruter tous les détails. Les chevilles, les poignets, la nuque, toutes les parties du corps étaient potentiellement révélatrices. Après quelques minutes, son regard se fatigua. Il baissa la tête et but une gorgée de son café. Il appréhenda l’échec de plus en plus probable de sa mission. Une fois de plus, on allait lui administrer une belle leçon de morale. Peut être même allait-on le renvoyer.

Il risquait gros s’il abandonnait. Mais il était inutile de rester. Il chercha le serveur du regard pour lui demander l’addition. Il le repéra rapidement. Il était en train de servir des clients, trois rangs devant lui. A cette table, il aperçut une blonde assise, de dos. Il frissonna. En voyant sa nuque, il comprit où la subtilité s’était jouée.

C’était Marie, son ex-femme. Tout au moins en avait-elle l’apparence. Le déguisement était une technique qu’on lui avait apprise au cours de sa dernière année à l’école criminelle. Le professeur avait appelé ça « le piège affectif ». Il n’en avait jamais vu un si réaliste, même au sein des diaporamas qu’on lui avait montrés durant les cours.

Il se leva et se dirigea vers les toilettes. Une fois arrivé, il activa le système d’alarme. Il retourna ensuite dans le café. Comme il l’avait planifié, tous les clients couraient en panique vers la sortie principale.

Tous sauf le robot.

La machine était la seule à être programmée pour se diriger vers une sortie de secours en cas de danger. Il la vit se déplacer calmement vers l’autre côté de la pièce.

Il sortit avec les autres pour ne pas attirer l’attention. Une fois dehors, il se retourna et se dirigea vers l’autre côté. Il aperçut le robot.

Il regardait le ciel.

Il prit une longue respiration et commença ensuite à courir en direction de la machine. Arrivé derrière elle, il hurla « Courez ! C’est une bombe ! » et vit alors le robot courir lui aussi. Celui-ci se dirigea automatiquement vers la rue la plus proche. Il le suivit. Il se sentit heureux. L’opération se déroulait exactement comme il l’avait planifiée. Excité par un succès potentiel, il décida d’en finir rapidement avec le robot. Il accéléra et sortit son arme dès qu’il fut à côté de lui. En le voyant, le robot se jeta aussitôt sur lui. Il tomba en arrière avant d’avoir eu le temps de tirer. L’être artificiel se plaça sur lui et essaya de l’étouffer en pressant ses mains sur sa gorge. Rob réussit à sortir son pistolet de sa ceinture et à tirer sur le torse de la machine.

Celle-ci s’envola et s’écrasa contre le mur en face.

Rob se leva et se dirigea en boitant vers le robot qui était allongé au sol. Il pointa son arme sur lui et se prépara à tirer. Il vit alors la bouche s’ouvrir.

« Ramène-moi au 28 novembre »

Sa main s’engourdit aussitôt. Il ne sentit ni ses doigts ni la gâchette du pistolet. Comment pouvait-il savoir ? Comment un tel souvenir avait-il pu lui être implanté ? Qui avait été là lorsque Marie et lui s’étaient assis à Central Park à cinq heures du matin ? Qui avait été là pour l’entendre dire à Marie « je t’aime » pour la première fois ?

Il baissa son arme. La fatigue l’envahit. Il voulut renoncer, quitter ce monde où elle n’était plus, où elle avait disparu, elle et tous les moments qui allaient avec. Tout avait été banalisé, effacé.

Il baissa lentement son arme.

Il l’avait perdue « elle » et il avait perdu « eux ».

Il vit le robot sortir son arme à son tour et lui tirer dessus. Il sentit une brûlure sur son torse. Il décolla et retomba violemment à terre. Il ouvrit les yeux et vit le robot se lever lentement. Il le regarda se rapprocher. La machine pointa à nouveau son arme, cette fois-ci en direction de sa tête. Il attendit et sourit. Il songea que bientôt, il la reverrait.

Juste avant que la gâchette ne s’enclenche, il lança un dernier regard sur sa main en sang. Il vit, sous une première couche de peau arrachée, le sigle HUM-2028.

Jadd Hilal

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2 réflexions sur “I.A.

  1. ELLE est trop bien !
    Bon, soyons honnete, c’est pas tres original, mais d’habitude c’est plus des films… mais le lire c’est tellement bien!
    J’ai adoré Jadd 🙂

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