L’aveugle

I

 

La salle du tribunal était vide d’un côté et pleine à craquer de l’autre. Chantale Veziès avait fait l’unanimité. Elle était issue d’une famille respectée et sa situation financière était très convenable. Elle n’avait rien hérité et avait travaillé toute sa vie pour gagner le moindre centime. L’argent qu’elle dépensait était le sien, il ne résultait jamais d’un prêt ni d’un crédit. Il était utilisé correctement, proprement et éthiquement, sa propriétaire investissant beaucoup d’argent dans la charité.

Chantale Veziès avait rendu visite à une association d’aide aux aveugles. Elle y avait rencontré Giuseppe Monti. D’emblée, elle l’avait trouvé très intelligent. Après quelques mois, elle lui avait proposé d’être son secrétaire.

 

Il accepta. La nouvelle renforça très vite l’admiration qu’on eut pour elle. On trouva son acte généreux, humain, ouvert. On la félicita longuement de ce risque professionnel qu’elle prenait pour la bonne cause. On commença même en quelques sortes à la sacraliser. On la compara très fréquemment à un ange, à une sorte de mère Teresa des temps modernes. Petit à petit, elle devint un peu plus parfaite, un peu plus innocente, un peu plus inatteignable.

Inatteignable, elle le devint encore plus que le reste. Bientôt, personne n’osa plus lui reprocher quoi que ce soit. La simple idée qu’on s’attaque à elle quitta progressivement les esprits, elle devint sacrée, tellement élevée par l’admiration qu’on lui porta qu’elle en quitta le relationnel.

Un jour cependant, elle y retourna.

Elle fut défiée, attaquée, mise en péril et ce, par la personne la plus proche d’elle. Un individu qui lui devait travail et estime : Giuseppe.

L’aveugle l’accusait d’avoir participé au meurtre de son défunt mari, Claude. Après trente années de mariage, le corps du vieillard avait été retrouvé, criblé de balles, au bord d’une rivière dans les environs.

 

Giuseppe ne fut pas pris au sérieux. Personne ne crut à ses propos. De nombreuses occasions avaient montré une excellente entente conjugale entre Claude et Chantale et tour à tour, chacun des membres de l’association d’aveugles lui rappela la clémence et la générosité de l’accusée. Même le commissaire de police eut du mal à prendre l’accusation au sérieux et ce, malgré l’objectivité présupposée à sa profession. Il congédia Giuseppe en claquant la porte derrière lui et en lui rappelant le confort auquel il avait eu le droit grâce à cette « bonne vieille Chantale ».

Il ne se découragea pas. Il retourna au commissariat après quelques semaines et répéta les mêmes accusations. Le commissaire ne contint cette fois-ci pas sa colère. Il tapa du poing sur une table et hurla :

« Soit, puisque c’est comme ça, vous allez l’avoir votre procès ! »

 

On fut très vite au courant des événements. De nombreux habitants n’hésitèrent pas à qualifier l’accusation d’ « outrage ». Pour une certaine partie, il était inconcevable d’accuser une sainte comme Chantale. Et pour tous, il était intolérable qu’une pareille accusation vienne d’un homme tant aidé.

Beaucoup d’habitants vinrent soutenir Chantale. L’initiative s’avéra efficace. Stressée et angoissée au départ, elle devint progressivement plus sereine. Au fil des visites, elle comprit qu’elle ne serait pas seule au procès, qu’elle serait épaulée par une majeure partie de son entourage.

 

II

 

« Monsieur, comment connaissez-vous madame Veziès ? commença Gille Crochet, l’avocat de la défense, un homme aux lunettes rondes et au nez pointu.

-J’ai été son secrétaire, répondit timidement Giuseppe.

-Combien de temps ?

-Quelques années.

-Soyez spécifique » dit fermement Gilles Crochet avant d’ajouter un « s’il-vous plaît » pour nuancer.

Il réfléchit.

« Trois ans je dirais ».

En face de lui, il entendait l’avocat marcher de gauche à droite.

« Bien, vous étiez payé non ?

-Oui.

-Quel était votre salaire ?

-1200 euros par mois.

-Et combien d’heures travailliez-vous par jour ?

-De cinq à sept heures.

-Combien de jours par semaine ?

-Cinq en moyenne.

-Bien ! Cela est raisonnable non ?

-Tout à fait ».

Un silence suivit.

« Et vous travailliez dans de bonnes conditions ? » reprit-il.

Giuseppe leva les sourcils.

« Qu’est-ce que vous voulez dire ?

-Vous est-il déjà arrivé d’être insulté, frappé ou épuisé par la tâche par exemple ?

-Non, jamais ».

Il entendit l’avocat ralentir et marcher vers lui. Il arriva juste en face, son ton devint plus ferme.

« Comment pouvez vous penser que madame Veziès, une femme qui prend autant soin de vous, ait put fournir une arme en vue de tuer son mari pour ensuite rejoindre son soi-disant amant juste après la mort de monsieur Veziès ? »

Des chuchotements se répandirent dans la salle.

Il resta silencieux.

« Avez-vous déjà entendu parler de Francesco Fernardi ? » reprit l’avocat.

Il ne répondit pas. Après quelques secondes, il entendit des ricanements émaner de la salle.

« Votre honneur ! s’exclama Gilles Crochet, cet homme ne sait même pas qui est le soi-disant amant qu’il accuse lui-même ! C’est ridicule enfin ! Et puis… »

Il parut hésiter.

« Et puis quoi ? » demanda Giuseppe.

« Et bien… »

L’avocat allongea chaque fin de mot.

« Sauf votre respect monsieur… »

Giuseppe crut comprendre vers quoi tendait le raisonnement.

« Et bien ? dit-il.

-Et bien… Comment pouvez-vous prétendre avoir vu quoique ce soit au juste? »

Aussitôt, plusieurs cris émanèrent de la salle. Giuseppe sursauta. On hurla « voilà ! », « bien dit ! » « pas trop tôt ! » et on commença même à applaudir. Il comprit à moment-là que l’intégralité de la salle était contre lui. La vague d’excitation s’amplifia et s’arrêta après un coup de marteau du juge. La composition de la salle le troubla, il ne put dissimuler une certaine nervosité.

L’avocat le fixa un moment. L’air satisfait, il se tourna vers le public à qui il adressa un clin d’œil fugitif. Il revint ensuite devant l’aveugle et continua.

« Permettez-moi de résumer »

Il montra son index au juge.

« Vous avez été admirablement traité par une femme qui vous a soutenu pendant de nombreuses années »

Il leva un deuxième doigt.

« Malgré cette bienveillance, vous accusez cette même femme et ceci sans aucune preuve, d’avoir tué son mari pour rejoindre quelqu’un que vous n’avez jamais rencontré ».

Il leva son annulaire.

« Et enfin, ayant une déficience comme la vôtre, vous maintenez être un témoin valide à ce procès alors que même votre parole d’avoir vu quoi que ce soit est impossible à considérer ».

Un tonnerre d’applaudissements se répandit dans toute la salle. L’avocat ne prêta aucune attention à Giuseppe. Il ne lui laissa pas le temps de répondre et termina en déclarant qu’il n’avait pas d’autres questions. Il retourna ensuite s’asseoir avec un sourire sur les lèvres.

 

Tout le monde se prépara à partir. La décision était évidente. Même les jurés avaient deviné comment le procès allait se terminer. La plupart avaient adopté une posture les orientant vers la sortie. Beaucoup de regards étaient dirigés vers la grande horloge. Tout le monde bougeait, se grattait, tapait du pied et soupirait. Un seul homme était resté droit. Pierre Lombardi, l’avocat de Giuseppe, n’avait pas bougé d’un pouce.

Il se leva, ajusta calmement sa cravate et commença.

« Giuseppe, où étiez-vous le jeudi 23 août, il y a trois mois de cela ? » demanda t-il.

Il prit un dossier sur sa table et l’amena au juge. Le sourire de l’autre avocat s’estompa légèrement.

« J’ai subi une opération » répondit Giuseppe.

Le regard de Gilles Crochet se figea.

« Quel genre d’opération ? »

Giuseppe ouvrit les yeux.

Les chuchotements et les agitations cessèrent immédiatement. Tous les regards se dirigèrent vers lui. Celui de Gilles Crochet en premier.

« Cela a dû changer votre vie n’est-ce pas ? Vous sentez-vous mieux aujourd’hui ? demanda Pierre Lombardi.

Giuseppe ne répondit pas, il observa Chantale Veziès. Elle l’intrigua. Il eut l’impression qu’elle ressentait autre chose que de la simple surprise. Il perçut une certaine colère dans la manière dont elle se tenait et dans les veines qui se gonflaient dans son cou. Son regard aussi. Il lui sembla s’intensifier de seconde en seconde, gagner en profondeur, en amplitude. Il vit son corps se contracter progressivement, en même temps, il eut même l’impression de la voir s’avancer légèrement.

« Vous avez pu développer de nouvelles passions, comme la photographie par exemple n’est-ce pas ? »

Giuseppe resta silencieux. Pierre Lombardi renonça.

« Pouvez-vous ouvrir le dossier Monsieur le juge ? » demanda t-il en soupirant.

Gilles Crochet leva les yeux. Son regard se dirigea vers le juge. Il le vit sortir une feuille du dossier et lever les sourcils. Il le vit ensuite tourner la feuille pour la montrer à la salle. C’était une photo. Il reconnut Chantale Veziès. Elle tendait une arme à Francesco Fernardi. Le juge présenta le document à l’accusée.

« Est-ce bien vous madame ? » demanda t-il.

Giuseppe comprit l’intention de Chantale. Il se leva de sa chaise et se jeta en arrière. L’accusée bondit de son siège. Elle escalada la barrière qui séparait le public du couloir central et se rua sur lui. A mi-chemin, un garde l’attrapa par la taille. Il ne put toutefois la maitriser. Il fit appel à un puis deux collègue. A trois, ils réussirent à la mettre au sol. Elle commença alors à les griffer et à les frapper.

Tout le monde était resté paralysé. Même le juge sembla horrifié. Chantale bavait, criait et tremblait.

« Enfoiré ! Connard ! » hurlait-elle.

Elle se faisait tirer à l’extérieur du tribunal.

« J’aurai ta peau un jour sal enculé d’aveugle ! Si je te retrouve, je t’étrangle ta sale gueule, tu vas voir quand je vais sortir de là ! Tu vas voir comme je vais t’étrangler et te tordre le cou sal fils de pute ! »

Chantale avança les bras et mima un étranglement. Elle se débattit tellement qu’elle commença à perdre ses vêtements. Entre deux insultes, elle commença également à se griffer. L’image devint rapidement insupportable pour beaucoup. Des cris d’horreur émanèrent de la salle, certains parents fermèrent les oreilles de leur enfants, d’autres leur détournèrent les yeux.

Un seul individu était resté impassible. Giuseppe se contentait d’observer. Il fixait Chantale du regard. Il la suivit jusqu’à la voir disparaître derrière la porte de sortie.

Il scruta ensuite la salle et y vit des regards hasardeux, excités, incontrôlés, apeurés.

 

Il ferma les yeux et se jura de ne plus jamais les rouvrir.

 

Jadd Hilal

A bicyclette

« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre »

Albert Einstein

 

A Gérard,

 

I

Pour Michel, faire du vélo c’était comme marcher. L’enfant avait pris l’habitude de ne se déplacer qu’en pédalant. Du haut de son mètre quarante, il ne touchait pas le sol. Mais il ne s’en souciait guère. Il répondait à tous les taquins que la différence de hauteur lui plaisait, qu’elle le rendait plus grand que son âge.

Bien qu’étant jeune, Michel travaillait, il livrait le courrier au village. A Sanasse, on l’avait désigné comme « facteur ». Personne ne se souciait vraiment des titres. Les occupations étaient organisées pour répondre aux besoins, elles ne résultaient pas de conventions ou de progressions sociales. S’il y avait un boulanger, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boulanger, s’il y avait un boucher, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boucher et au même titre, s’il y avait un facteur, c’était parce qu’il fallait bien que quelqu’un livre le courrier.

Pour Michel, la question du métier ne se posa d’ailleurs même pas. Dès qu’on remarqua son intérêt pour le vélo, on lui attribua la fonction. Au départ, il protesta. Il déclara que pédaler lui suffisait. Mais le maire rendit visite à sa mère et lui expliqua la situation. Dès lors, la négociation ne dura guère longtemps.

« Comment ça ‘non’? » hurla t-elle.

Le maire attendait devant la porte.

« Mais je veux faire du vélo moi, je m’en fous de livrer !

-Hé mon petit, mais tu n’as absolument pas le choix ! Tu vas accepter ce boulot vite fais, c’est moi qui te le dit tiens ! »

Elle le regarda ensuite d’un air dédaigneux.

« Non mais regardez le l’artiste ! ‘Je veux faire du vélo’ ».

Il comprit qu’aucune échappatoire n’était possible. Il accepta.

 

Il commença à livrer le courrier tous les matins entre neuf heures et dix heures. Le maire fit preuve d’une certaine flexibilité après quelques semaines. Il l’autorisa à changer le parcours imposé au départ. Il lui imposa toutefois une contrainte horaire en lui précisant que son nouveau trajet ne devait pas lui prendre plus de temps. Michel redessina son itinéraire. Il projeta de livrer la partie est du village à toute vitesse, puis, à la place d’aller vers l’ouest en traversant le centre comme demandé au départ, il contournerait par la forêt pour revenir de l’autre côté du village. De là, il entreprendrait de retourner vers le centre afin de livrer les dernières lettres. Il songea que de cette manière, il pourrait rouler en forêt et profiter du terrain pour s’exercer à une conduite plus aventureuse.

 

La plupart du temps, il réussissait à livrer le courrier à temps et pour tout le monde. Un jour cependant, tandis qu’il slalomait et dérapait dans les bois, il prit un peu de retard. Ne portant pas grande attention ni au sol ni à sa vitesse, il dérapa et perdit l’équilibre. Il tomba et fit plusieurs tonneaux. En ouvrant les yeux, il vit sa sacoche à côté de lui, elle s’était détachée de la bicyclette. Elle était ouverte et plusieurs lettres s’étaient éparpillées au sol. Il se releva, posa son vélo contre un tronc et revint vers le tas de lettres qu’il regarda avec exaspération. Il se baissa mollement et ramassa les lettres une à une. Pendant l’opération, il trouva une enveloppe particulièrement malmenée par la chute. Elle était déchirée en deux et couverte de terre. Il rapprocha les deux morceaux l’un de l’autre et constata alors qu’elle était destinée à David Rosenblag, le boucher.

Il décida de ne pas la distribuer. Il la rangea dans sa poche, remit les autres dans sa sacoche et reprit sa tournée.

 

Une fois sa journée terminée, il rentra chez lui pour raccommoder la dernière lettre. Il monta dans sa chambre et la posa sur son lit. Il projeta de recoller les deux morceaux de papiers et de les mettre dans une nouvelle enveloppe qu’il poserait chez David Rosenblag dès que possible. Il scotchait les deux bouts quand son regard entra en contact avec un mot.

Le mot mort.

Il ferma la porte de sa chambre à clef, posa les deux morceaux de papier sur son bureau et les rapprocha.

Il lut.

 

‘David,

Alice m’a tout dit. Je sais que vous baisez ensemble depuis six mois. Je t’écris juste pour te dire que tu ne la verras plus jamais, pas parce que je te défends de la voir mais parce que personne ne pourra plus jamais la voir. En guise de preuve, je te laisse regarder dans tes stocks de viande dès que tu liras cette lettre. Et quant à toi, tu ne vas pas tarder à la suivre. Dans deux jours, pas un de moins, pas un de plus, t’es mort’.

 

 

II

 

Il posa lentement la lettre et resta ébahi quelques secondes.

Il prit ensuite les deux morceaux de papier dans les mains, se leva et descendit au salon. Il déambula dans les escaliers, verrouilla la porte de l’entrée, ferma les fenêtres et tira les rideaux. Il fit ensuite un tour sur lui-même pour vérifier, puis, il se dirigea vers la cheminée. Une fois en face du feu, il sortit les morceaux de papier de sa poche et les déplia. Il les rapprocha des flammes jusqu’à ce que le papier entre en contact avec elles. Un doute lui traversa alors l’esprit. Il souffla sur le coin qui brûlait.

Il remit les morceaux de papier dans sa poche et alla s’asseoir sur le fauteuil du salon. Il songea que si la lettre arrivait au boucher, ce dernier pourrait se préparer au danger à venir. Il en déduit qu’il ne fallait pas qu’il brule la lettre. Il se releva.

Un autre scénario lui traversa l’esprit. S’il ne donnait pas la lettre, personne ne saurait rien sur son compte. A part le tueur, personne ne pourrait l’accuser d’avoir mal livré le courrier et si lui l’accusait, il renonçait à son anonymat. L’image des morceaux de viande humaine lui vint à l’esprit. Il frissonna.

Il resta assis encore quelques secondes, n’étant pas arrivé à se décider, il se leva et garda la tête basse. Il remonta les escaliers avec une démarche lente et résignée. Une fois dans sa chambre, il ouvrit son armoire, prit une feuille blanche et recopia le texte de la lettre. Il la rangea ensuite dans une enveloppe qu’il mit sous son oreiller. Il entendit alors la porte d’entrée s’ouvrir en craquant. Sa mère était arrivée.

 

« Ah, le voilà mon petit facteur ! cria t-elle en ouvrant les bras, tu as passé une bonne journée mon chéri ? »

Résolu à ne pas l’inquiéter, il se contenta de dire :

« Oui, oui, rien de spécial ».

 

Le lendemain, à dix heures, il livra le courrier du jour. Depuis son réveil, il redouta le moment où il allait se retrouver face au boucher. Arrivé devant sa vitrine, il posa son vélo, prit une longue respiration et entra.

« Hé ! Le voilà le petit Michel ! » lui hurla aussitôt l’homme grand et gros, au crâne chauve.

Il s’efforça de sourire.

« Quelles bonnes nouvelles tu nous ramènes ?

-Juste une lettre monsieur ».

Il tendit l’enveloppe d’une main tremblante.

-Merci mon petit, je lirai ça plus tard ».

Il se rendit compte que le boucher aurait pu lire la lettre devant lui.

« Pourquoi tu trembles comme ça toi, ta maman va bien ? Tiens ramène-lui ça ».

Il coupa un morceau de viande.

« Non merci monsieur, ma maman va très bien, elle vous salue.

-Prends le ce morceau ! C’est de la côte d’agneau, tu vas te régaler.

-Non merci, on en a la maison.

-Non mais ! »

Le boucher ouvrit les yeux en grand.

« Puisque je te dis de le prendre! »

A contrecœur, il prit la viande dans les mains.

« Tu vois quand tu veux…tiens dis moi, tu te souviens d’Emilie, la femme de Laurent ? »

Il ne put s’empêcher de baisser les yeux sur le morceau de viande.

« Ca fait quelques jours que je l’ai pas vue, pas que ça m’intéresse mais tu l’aurais pas croisée des fois ? »

Il ne répondit pas.

Le boucher lui sourit et lui fit gentiment signe de s’en aller. Michel le regarda longuement dans les yeux, puis, il se recula du comptoir et sortit de la boutique. Il monta ensuite sur son vélo et commença à pédaler.

Il s’arrêta quelques mètres plus loin et pleura.

 

Une heure plus tard, il entendit les sirènes de la police depuis sa chambre.

« Ils ont trouvé les morceaux de viande » dit-il tout haut.

Convaincu de son implication dans le meurtre, il décida de ne pas sortir de chez lui. Il passa le reste de la journée enfermé. A l’exception d’un déplacement vers la salle de bain, il ne sortit d’ailleurs même pas de sa chambre. Vers huit heures, il entendit sa mère rentrer du travail. Pour la première fois de la journée, il descendit au salon.

Dès qu’elle le vit, Angelique se précipita pour le serrer dans ses bras. Il comprit qu’elle était au courant.

« Tu vas bien ? Tout s’est bien passé aujourd’hui ? demanda t-elle inquiète.

-Oui ça va, et toi ?

-Ça va mon Michel, ça va ».

Elle se déplaçait nerveusement.

« Je vais te faire à manger, qu’est ce que tu veux ? » demanda t-elle en se ruant vers la cuisine.

Il la suivit et décida de la tester pour connaître son implication dans l’histoire.

« Le boucher m’a donné un morceau de viande, de la côte d’agneau je crois. On peut manger ça non ? » demanda t-il.

Aussitôt, il vit le visage de sa mère se figer.

« Tu es allé chez le boucher aujourd’hui ? » l’interrogea t-elle en retour.

-Oui, pour livrer le courrier, répondit-il avec un timbre hésitant.

-Et comment il allait ? »

Il baissa les yeux et murmura :

« Bien bien »

Un silence suivit.

« Et si je te préparais plutôt ton plat préféré ? »

En même temps qu’elle posa la question, elle prit le morceau de viande et le jeta à la poubelle. Il comprit qu’elle savait tout.

Après le diner, Angelique accompagna Michel dans sa chambre. Elle ressentit un profond besoin de le rassurer et ce, bien qu’elle ne connaisse pas son implication dans l’histoire. Elle passa près d’une heure à le bercer, à le réconforter et à lui raconter des histoires. Michel s’assoupit au bout de quelques minutes seulement, mais elle continua.

 

Michel se réveilla en sursaut. Il regarda l’heure sur sa montre. Réalisant qu’il était en retard, il sauta de son lit. Aussitôt, il entendit une voix lui crier depuis le salon :

« Reste couché mon chéri, pas de tournée aujourd’hui ».

Il sourit, se coucha sur le côté et referma lentement les yeux.

Tout à coup, il les ouvrit en grand.

« Deux jours » dit-il tout haut.

Il sauta à nouveau de son lit et s’habilla à toute vitesse. Décidé à ne pas informer sa mère, il ouvrit la fenêtre de sa chambre et descendit le long de l’arbre juste à côté de la maison. Arrivé en bas, il prit son vélo et fonça en direction de la boucherie.

Sur place, il vit ce qu’il redoutait.

La boucherie était fermée, les policiers avaient quadrillé la zone. A côté de la boutique, deux ambulanciers transportaient un brancard sur lequel était un corps recouvert d’un drap blanc.

Il s’arrêta et descendit de la bicyclette. Il se rapprocha à pied jusqu’à arriver devant l’entrée. Il entendit alors un policier murmurer à son collègue:

« Empoisonner la viande, c’était pas bête ».

L’autre rit un peu.

« Faudrait quand même vérifier que ce salaud n’ait pas empoisonné des viandes vendues non ? » demanda t-il à son tour.

Michel ne put s’empêcher d’intervenir.

« C’était au boucher qu’il en voulait, pas aux autres » dit-il, l’air distrait.

Les deux policiers se tournèrent immédiatement vers lui, puis, ils se reculèrent de manière à bloquer la porte de la boucherie.

« Reste pas là mon petit, c’est pas pour ton âge ces histoires » dit le plus grand des deux.

Il ne répondit pas. Après un moment, il se retourna et marcha en direction de sa bicyclette. Il crut voir quelque chose bouger dans le bois.

 

Il décida de livrer le courrier, ne serait-ce que pour se changer un peu les idées. Il roula mollement en direction du centre et remonta à la poste pour prendre les lettres du jour. Elles n’étaient pas nombreuses, même s’il était déjà neuf heures et quart. Il ouvrit sa sacoche pour les déposer et remarqua qu’une enveloppe était à l’intérieur.

Intrigué, il la sortit et constata qu’elle était sans adresse et sans expéditeur. Il songea qu’il avait oublié de la livrer la veille. Pour savoir où aller, il l’ouvrit et la lut :

‘Je ne sais pas qui tu es, mais je sais que tu es au courant de cette histoire’

Il frissonna. C’était lui, le meurtrier. Il regarda autour de lui. Rien.

‘La lettre chez David n’était pas de mon écriture. Tu as bien fait de ne pas t’en mêler plus que ça. Malheureusement, ça ne me suffit pas. Tu en sais trop et je ne peux pas me le permettre.’

Il fit tomber la lettre de ses mains.

 

Il leva les yeux et regarda sa maison au loin, il tourna son vélo dans l’autre sens et roula.

 

Jadd Hilal

A bicyclette

« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre »

Albert Einstein

 A Gérard,

Partie I

Pour Michel, le vélo c’était comme marcher. L’enfant avait pris l’habitude de ne se déplacer que par ce biais. Du haut de son mètre quarante, il ne touchait pas le sol. Pour autant, cela ne l’empêchait pas de flâner, bien au contraire, Michel se vantait de la différence d’hauteur. Pour lui, toucher le sol, c’était tricher.

Malgé son jeune âge, Michel était facteur, enfin, il livrait le courrier tout du moins. Il faut dire que dans le village de Sanasse, personne ne se souciait vraiment des titres. Tous les métiers étaient organisés en fonction du besoin des villageois. A Sanasse, s’il y avait un boulanger, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boulanger, s’il avait un boucher, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boucher et au même titre, s’il y avait un facteur, c’était parce qu’il fallait bien que quelqu’un livre le courrier.

Pour Michel, la question ne se posa même pas, dès qu’on remarqua son intérêt pour le vélo, on lui attribua le rôle. Au départ, il le refusa en répondant que pédaler, ça lui suffisait mais le jour où Angelique, sa mère, fut mise au courant par le maire, les choses changèrent.

« Comment ça tu t’en fiches ? lui avait-elle crié dessus alors que le maire attendait devant la porte.

-Mais je veux faire du vélo moi, je m’en fous de livrer ! avait répondu Michel.

-Hé mon petit, qu’est ce qui te fait croire que tu as le choix ? Tu vas accepter ce boulot vite fais, c’est moi qui te le dit tiens ! Non mais regardez le l’artiste ! ‘Je veux faire du vélo’ »

Dès lors, Michel avait compris qu’aucune échappatoire ne serait possible. Il hésita un moment entre l’itinéraire qu’on lui imposait d’un côté et l’argent qu’il pourrait ramener de l’autre avant de finir par capituler.

Michel commença donc à distribuer le courrier. Tous les matins entre neuf heures et dix heures, il pédalait pour l’argent. Au fur et à mesure du temps, on lui permit de construire son parcours à lui. Tant que son trajet ne lui prendrait pas plus de temps que celui qu’on lui avait imposé, il pouvait aller où il le voulait. Après quelques semaines, Michel avait donc tracé un itinéraire qui lui convenait plus. Il livrait rapidement la partie est du village puis à la place d’aller vers l’ouest en traversant le centre, il contournait par la forêt pour revenir de l’autre côté du village. Il retournait ensuite vers le centre où il terminait de livrer à toute vitesse. De cette manière, Michel pouvait rouler en forêt où il profitait du terrain pour s’exercer à une conduite plus aventureuse.

Un jour que Michel dérapait en slalomant entre les troncs, il fit tomber sa sacoche. En s’échouant par terre, celle-ci s’ouvrit et laissa échapper plusieurs lettres qui s’éparpillèrent au sol. Michel posa alors son vélo contre un tronc avant de revenir vers le tas de lettres qu’il regarda bêtement et silencieusement pendant quelques secondes. Conscient du désorde qu’il avait crée, il soupira et se baissa ensuite afin de ramasser les lettres une par une. Après quelques temps, il remarqua qu’une des enveloppes en particulier avait été malmenée par la chute. Celle-ci était déchirée en deux et couverte de terre. Michel la prit dans ses mains.

Elle était destinée à David Rosenblag, le boucher.

A la vue de l’état de la lettre, Michel décida de ne pas la distribuer, il la mit dans sa poche, rangea les autres et continua sa tournée.

Après avoir terminé sa journée, il rentra chez lui et monta dans sa chambre afin de recoller la lettre pour la mettre dans une nouvelle enveloppe qu’il livrerait dès que possible au boucher. Alors qu’il se préparait à scotcher le papier que la chute avait séparé en deux, le regard de Michel entra en contact avec un mot qui le perturba.

Le mot « mort ».

Curieux, Michel regarda instinctivement derrière son épaule pour vérifier qu’il était bien seul puis, il posa les deux morceaux de papier sur son bureau et les rapprocha.

Voici ce qu’il put reconstituer:

‘David,

Alice m’a tout dit. Je sais que vous baisez ensemble depuis bien six mois. Je t’écris juste pour te dire que tu la verras plus jamais. Pas parce que je te défends de la voir mais parce que personne ne pourra plus jamais la voir. En guise de preuve, je te laisse regarder dans tes stocks de viande dès que tu liras cette lettre. Et quant à toi mon David, j’ai le plaisir de te dire que tu vas pas tarder à la suivre. Dans deux jours, pas un de moins, pas un de plus, t’es mort’.

A suivre…

Jadd Hilal

La brindille et l’étoile

I

 

« Tu crois qu’il va venir ? » chuchota Joe.

Laurence ne répondit pas, il écarta doucement les branches en face de lui.

« Ils sont beaucoup, dit-il.

-Beaucoup combien ?

-Une dizaine au moins.

-Une dizaine ! »

Il remit les branches à leur place et se déplaça à quatre pattes vers une petite pierre sur laquelle il s’assit.

« Qu’est-ce qu’on fait nous maintenant ? demanda Joe, paralysé par la nouvelle.

-On attend ».

Laurence commença à jouer avec un couteau qu’il avait sorti de sa poche.

« Tu crois qu’il va venir ?

-J’ai pas dit ‘on l’attend’, j’ai dit ‘on attend’ ».

Joe baissa les yeux, après quelques secondes, il écarta à son tour les branches du buisson.

« On dirait qu’ils nous cherchent » dit t-il en se tournant vers son supérieur.

Silence.

Il se déplaça lui aussi vers la pierre. Une fois assis à côté de Laurence, il le fixa du regard, l’air d’attendre une directive. Il n’en reçut aucune. Il dévia ses yeux vers le sol qu’il observa, pensif.

« Et si on…

-Attend, interrompit Laurence.

-Quoi ?

-Chut ».

Laurence tendit l’oreille.

Il entendit un craquement à sa gauche. Il se tourna en direction du bruit, saisit son couteau et le leva en l’air.

Il aperçut une ombre s’esquisser dans la forêt. Un bruit de pas se fit entendre. Les deux soldats en fixèrent la source. Le son se précisa, les bruits devinrent réguliers. Laurence devina que ce qui s’approchait était un homme. Il comprit également qu’ils étaient repérés.

 

Laurence analysa leur situation. Dès qu’il entendit le premier bruit de pas, il comprit que deux cas de figures étaient possibles. L’inconnu était là pour les tuer ou pour les sauver. Il en déduit que dans leur situation, ne pas se défendre était leur unique possibilité de survie.

Il commença par jauger le contexte. Joe et lui étaient dans un espace ouvert lui-même entouré par une forêt. Il en tira la conclusion que la personne qui se dirigeait vers eux avait beaucoup plus de chance de les voir que d’être vue. Il réfléchit ensuite à l’inconnu. Il jugea que si l’homme était un ennemi, il se cacherait à l’approche de sa cible. Il serait probablement informé du fait qu’aucun de ses alliés ne pouvait situer l’endroit où ils étaient Joe et lui et n’hésiterait donc pas à s’en prendre à eux. Laurence en déduit qu’ils avaient cent pour cent de chances d’être tués dans ce cas de figure.

Il baissa progressivement son couteau vers le sol et pensa à une deuxième configuration. Si l’homme était un allié, ils avaient leur chance. Face à eux, l’inconnu aurait besoin d’un certain lapse de temps pour savoir s’il devait tirer ou non. Ces quelques secondes étaient impératives en territoire inconnu. Quiconque tombait sur deux formes étrangères était tenu, par les ordres, de les identifier avant d’agir. Laurence en déduit que toutes leur chances résidaient dans cette éventualité. S’ils se montraient pacifiques face à un allié, ils avaient la possibilité d’être identifiés. S’ils pointaient leurs arme en revanche, l’homme pouvait leur tirer dessus par légitime défense ou par reflexe.

Dès lors, il décida de renoncer à se défendre.

 

Joe, lui, n’avait pas bougé d’un pouce. Guidé par son instinct de survie, il était resté en posture défensive, son arme pointée vers la cible. Il ajustait son angle au moindre mouvement et, l’index sur la gâchette, se tenait prêt à ouvrir le feu. Son attention était entièrement tournée vers les bois, ses membres étaient contractés et ses nerfs à vif. Il ne clignait presque plus des yeux. Tous ses sens étaient en alertes. Il sursauta légèrement quand Laurence lui posa une main sur l’épaule.

Il garda un œil sur le bruit de pas et dévia l’autre pour accorder de l’attention à son supérieur. Il le vit alors se baisser et poser son couteau à terre. D’un geste de la main, Laurence lui indiqua d’en faire de même avec son fusil. Il refusa et s’écarta légèrement de peur d’être forcé à poser l’arme. Laurence se rapprocha de lui et lui murmura à l’oreille : « c’est un ordre ».

Il se résigna et posa délicatement son fusil au sol.

 

Il vit Laurence lever lentement les bras en l’air. Il lui fit ensuite signe d’en faire de même. A contrecœur, il obéit à nouveau. Il resta dans cette position durant un moment. Après quelques secondes, il entendit le bruit de pas ralentir puis cesser totalement.

Ils étaient vus.

Une voix émana des bois.

« Laurence ?

-Paul ! » cria Joe.

Laurence frappa Joe à l’arrière de la tête.

« Arrête de crier débile.

-Mais qu’est-ce que vous foutez là ? » demanda Paul.

Il se dirigea, accroupi, vers ses compagnons.

« On se faisait une petite balade, qu’est ce qu’on fait là d’après toi ? On s’est fait repéré ! »

Paul se rapprocha encore. Laurence remarqua qu’il n’avait pas de radio.

« Comment t’as fait pour venir jusque-là toi ? demanda t-il.

-Le mec qui patrouillait est parti pisser, du coup je suis passé. Je vous cherchais ».

Laurence et Joe se regardèrent.

Joe fit signe à Paul de le suivre vers le buisson. Il écarta les branches et l’incita à observer.

 

Plus un mot ne fut échangé. Le silence dura plusieurs heures. Il ne fut interrompu que par quelques brises, remuant les feuilles dans les branches.

Laurence continua à scruter le camp ennemi.

Joe fixait le sol et y arrichait quelques brindilles.

Sur la jambe de Paul, une coccinelle monta délicatement et décolla. Il la regarda s’envoler dans le ciel qu’il commença à observer.

 

 

 

II

 

A l’aurore, Laurence était toujours éveillé. Il était resté à côté du buisson derrière lequel il pouvait distinguer le camp ennemi. De là, il percevait un homme qui montait lui aussi la garde. Il avait la peau très noire, il lui paraissait également assez grand. Après quelques secondes, il lui sembla qu’il le regardait en retour. Il n’avait aucune chance d’être repéré, pourtant, la vue de cet homme le glaçait.

« Tiens ! »

Il sursauta.

« C’est marrant, il te ressemble » lui murmura Joe.

Il se retourna vers l’homme. C’était vrai. Il lui ressemblait d’une certaine manière. Il s’étonna que Joe l’ait remarqué.

« Va réveiller Paul » lui dit-il, comme pour se débarrasser de lui.

Il continua à regarder l’homme un moment. Il remarqua qu’il montait la garde seul.

« Bon » dit-il tout haut.

Il se leva et se dirigea vers ses compagnons.

« Vu que vous êtes finalement réveillées mes belles au bois dormant, on va pouvoir parler ».

Il se plaça juste en face d’eux.

« Je pense que vous êtes d’accord avec moi, il faut qu’on se sorte de là rapidement ».

Il fit mine d’attendre une réaction.

Il n’en reçut aucune.

« Cette nuit, reprit-il sur un ton plus ferme, pendant que vous étiez en train de roupiller comme des porcs, moi j’ai réfléchi à plusieurs possibilités. Comme d’habitude, vous me direz laquelle vous préférez, puis, étant donné que je me fiche de ce que vous pensez, on suivra celle que je préfère moi.

Paul soupira.

« Passez la première étape » murmura t-il.

-Quoi ? Tu crois que je renoncerais si facilement au plaisir de vous dire ce que je pense de vos idées à la con ? »

Joe soupira à son tour.

« Comme je le disais, plusieurs possibilités. La première »

Il leva un doigt.

« C’est d’emprunter le chemin qu’on a pris pour venir mais en sens inverse. Problème : quand on est arrivés, y avait pas de patrouille, maintenant, d’après Paul y en a une. Du coup, on pourrait faire comme il a fait, c’est-à-dire attendre que le mec parte pisser mais je vous avoue que moi, si un de mes soldats fait sa petite commission pendant une ronde, je le pends par les couilles et le fais sécher contre un arbre ».

Laurence se tourna vers Paul.

« Je pense que tu as eu un sacré coup de bol, garde ça en tête ».

Il reprit son souffle.

« La deuxième solution maintenant, continua t-il en levant un deuxième doigt, ce serait de se la jouer fillettes, c’est à dire de partir n’importe où, de décamper en gros. Là par contre, sachant qu’il y a des patrouilles tout autour de cette foutue forêt et ça, de nuit comme de jour, pour que ça marche, il y a de grandes chances qu’on ait à utiliser nos fusils pour nettoyer le terrain. Du coup, problème encore : personne n’a de silencieux et on est en territoire ennemi donc si on fait du bruit, on va se faire tirer comme des lapins ».

Il fit une pause.

« Jusque-là, reprit-il, je pense que vous êtes d’accord avec moi pour dire qu’on est foutu ».

Il fit à nouveau mine d’attendre une réponse. Après quelques secondes de silence, il reprit.

« Maintenant, la solution magique de Laurence ».

Il se gratta la gorge pour donner plus clarté à sa voix, puis, il ouvrit les bras et dit :

« La grenade aveuglante ».

Il lut l’ignorance dans le regard des deux soldats.

« Une grenade aveuglante, recommença t-il, ça sert à aveugler l’ennemi. Bon, bien sûr, ça sert à rien s’il ne la voit pas. Ça va pas beaucoup nous avancer de jeter ça comme ça au pif, à part à aveugler les fourmis. Et puis il suffit qu’un mec ne regarde pas dans la direction de la grenade pour qu’on se fasse liquider. Mais par contre, quand c’est bien lancé, là, ça fait effet. Ce qu’il faudrait donc faire, ce serait d’attirer l’attention de tous les soldats ennemis à un endroit précis avant d’y balancer la grenade. Qu’est-ce que vous en pensez ? »

Paul parut hésiter, après quelques secondes, il murmura timidement :

« Moi je pense que…

-Vous avez raison, interrompit Laurence, je vais pas vous demander votre avis, ça va m’emmerder ».

Paul referma les lèvres avec un air bête.

« Bon, reprit Laurence, la première étape est de trouver comment attirer l’attention de l’ennemi. Je vais pas vous mentir, si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais fait filer une de vos sales tronches avec une grenade dans le cul mais comme éthiquement ça le fait moyen, faut qu’on fasse autrement ».

Joe ne put s’empêcher de laisser échapper un rire.

« C’est moi qui te fait rire ? » demanda Laurence.

Joe baissa les yeux.

Laurence garda un long regard sévère sur lui.

« Comme je disais donc, reprit-il, il faut attirer leur attention. Pour ça, j’ai pensé à quelque chose. Je garantis par le résultat mais pour l’instant, c’est tout ce qu’on a alors ouvrez bien vos esgourdes j’ai pas l’intention de répéter ».

Il se baissa à terre, prit un bout de bois et commença à dessiner sur le sol. Il traça tout d’abord un cercle pour designer le camp ennemi puis, en dessous, un deuxième cercle pour représenter la forêt dans laquelle ils étaient eux. Entre les deux, sur la gauche, il dessina une première croix.

« Là, c’est l’endroit où on devra attirer l’attention, il faut que tous les soldats regardent là et quand je dis ‘tous’, je pense surtout à ceux-ci et à ceux-là ».

Il dessina une croix à droite du cercle d’en bas et une autre croix à droite du cercle d’en haut.

« Pourquoi me direz vous ? Et ben parce qu’une fois que la grenade va péter, nous, on va se tirer par là ».

Il traça la dernière croix à droite des deux cercles mais cette fois-ci, entre les deux. Il pointa ensuite la première croix.

« C’est pour ça qu’il faut que tous les soldats ennemis aillent à cet endroit-là soit une quinzaine de mecs environ ».

Il leva son regard vers ses compagnons. Joe l’observa droit dans les yeux en louchant un peu, Paul se gratta le menton. « Vous avez rien compris c’est ça ? »

Silence.

« Bordel mais c’est pas compliqué ! Vous…

-On jette la grenade à gauche et on court à droite en gros » interrompit Paul.

Il hésita quelques secondes, puis, il se releva et continua.

« Vous aurez qu’à me suivre et merde. Allez maintenant que ça c’est réglé, je vais vous dire comment on fait pour attirer leur attention. Là, vous avez intérêt à vous concentrer parce que si vous comprenez rien, ça voudra dire que l’un de nous se sera… »

Il s’interrompit soudainement.

« Le succès du plan, continua t-il, c’est le bruit et la nuit. Au début, on va faire du bruit pour attirer l’attention. Quand les soldats ennemis entendront ce bruit, ils vont chercher d’où ça vient et c’est là que la nuit entre en jeu. Vu qu’ils vont y voir comme à travers une pelle, ils vont devoir se rapprocher un maximum pour pouvoir cibler le son. En plus, ça m’étonnerait beaucoup qu’un seul mec débarque. J’ai observé le camp en face, ils isolent rarement leurs unités à part pour le garde ».

L’image de l’homme lui traversa l’esprit.

« Au contraire même, reprit-il, ils ont l’air de tout faire ensemble. Mais il faut quand même que le problème soit assez fort et suspect pour qu’ils se disent pas que c’est juste un lapin qui est en train de crever. Dans l’idée, il faut le bruit d’une arme et vu qu’il faut que le son soit continu, il faudrait plus précisément celui d’une mitraillette ».

Joe et Paul se regardèrent d’un air hagard.

Laurence soupira.

« Il faut que l’un de nous se sacrifie ».

Les deux levèrent les yeux, puis, ils se figèrent.

« Je vous laisse quelques minutes pour digérer, à l’aube, on tirera à la courte paille ».

 

Laurence retourna au buisson afin d’observer l’homme d’en face une nouvelle fois. Il constata qu’il n’avait pas bougé d’un centimètre. Il ressentit la même impression que la première fois.

Il le fixa du regard.

Pourquoi était-il si persuadé que cet homme était différent des autres ? Il ne le voyait que très vaguement et ne le connaissait ni d’Eve ni d’Adam. Rien sur lui ne montrait d’ailleurs le moindre signe d’altérité. Pourtant, il en était sûr, ce soldat n’était pas comme les autres.

Son attention fut détournée par un sanglot. Il se retourna et vit Joe s’essuyer les joues.

« On a pas le choix » murmura t-il sans dévier du regard.

Il songea à la hauteur, à la posture, à la couleur de peau, puis, il écarta chacune de ces possibilités. Ce n’était pas son corps qui le dissociait des autres, plutôt son visage ou ses yeux.

 

Le soleil se couchait. Laurence invita Joe et Paul à s’asseoir à côté de lui. Il ferma les yeux, caressa le sol du doigt et arracha trois brindilles d’herbe. Il les cacha aux autres et à lui-même, puis il les rajusta afin que leurs pointes arrivent à la même hauteur.

« Allez-y » dit-il une fois l’opération terminée.

Joe tira le premier, Paul suivit, puis, Laurence.

Les trois comparèrent.

A la vue du résultat, Joe jeta sa brindille au sol et se leva pour la piétiner du pied.

« Putain ! Ça devrait être moi bordel ! hurla t-il, c’est à cause de moi qu’on est dans cette putain de merde, fais chier merde ! »
Il faisait de grands gestes et frappait le sol du pied. Au départ, ni Paul ni Laurence ne réagirent. Après un moment, Laurence se leva et posa une main sur son épaul

« Arrête, lui murmura t-il, de toute façon, j’en pouvais plus de voir vos tronches. Tout compte fait ça m’arrange bien ! »

Il rit.

« Non putain, je m’en fous ! C’est moi qui y vais ! »

Joe se dégagea de la main sur son épaule. Il prit son fusil d’une main, la grenade aveuglante de l’autre et marcha en direction du camp ennemi. Laurence et Paul se regardèrent quelques secondes puis, réalisant soudainement, ils se jetèrent sur Joe et le plaquèrent au sol.

« Qu’est-ce que tu fous Joe bordel ? hurla Paul.

-Lachez moi putain !

-Calme toi maintenant, tu vas tous nous faire buter avec tes conneries ».

Malgré le poids des deux corps sur lui, Joe se débâtait avec une force extraordinaire.

« Arrête Joe, tu fais chier merde, cria Paul.

-Ta gueule toi ! »

Il réussit à dégager Paul d’un coup de coude. Il le fit saigner du nez. Laurence se jeta à califourchon sur le dos de Joe et le fit tomber au sol. Il sortit ensuite le pistolet qu’il avait dans le dos et le frappa à l’arrière de la tête.

Joe s’évanouit.

« Et ben, tu parles d’une sale bête ! » dit Laurence en reprenant son souffle.

Paul ne répondit pas, il déchira un tissu de sa manche et le mit dans son nez. En silence, il retourna ensuite s’asseoir à l’écart.

 

Une fois la nuit tombée, Laurence alla réveiller Joe. Il prit quelques secondes pour réaliser où il était. Le souvenir des brindilles lui revint à l’esprit, il se leva mollement.

« Rejoins-nous au buisson quand tu seras prêt » lui chuchota Laurence.

Joe suivit immédiatement. Il vint s’asseoir à côté de Paul.

« Dès que vous entendez le bruit de la mitraillette, commanda Laurence, vous vous préparez à courir. Moi, j’ai repéré une petite cavité où je vais attirer leur attention, ça devrait me laisser assez de temps pour qu’ils débarquent tous avant que je jette la grenade. Dès que vous voyez l’explosion, vous courrez à droite, c’est clair ? »

Joe retenait ses larmes.

Paul hocha de la tête.

Laurence prit une respiration.

« C’est parti ! »

Il s’élança dans les bois et partit vers la gauche. Après quelques secondes seulement, Paul et Joe le perdirent du regard. Leur attention resta néanmoins entièrement portée sur l’endroit où il avait disparu. Ils attendaient, tels deux chats observant leur cible avant de l’attaquer. Progressivement, ils entendirent les échos de quelques tirs de mitraillette. Après un moment, d’autres tirs se firent entendre puis encore d’autres, puis encore d’autres. Cinq minutes plus tard, un réel orchestre de mitraillettes leur arrivait aux oreilles.

Au milieu de la fusillade, Paul et Joe aperçurent un point blanc s’éclairer à gauche.

Tous les tirs s’arrêtèrent.

A leur tour, Paul et Joe s’élancèrent. Joe se retourna à plusieurs reprises vers la gauche. Paul, lui, jeta toutes ses affaires au sol pour gagner de la vitesse. Ils coururent pendant près d’une minute. Joe continua à regarder derrière lui.

« Pourquoi tu te retournes ? lui demanda Paul quelques mètres plus loin.

-Il y’a quelqu’un qui nous suit ».

Paul tendit l’oreille et entendit un bruit de pas.

« C’est Laurence » cria Joe.

Paul se retourna. La silhouette était celle de Laurence. Il continua à courir.

« C’est pas possible, cria t-il, il devrait être mort ! »

Joe se retourna à son tour, il commença à courir à reculons. « Mais si c’est lui, faut qu’on arrête de courir, il a dû s’échapper ! »

Ils ralentirent puis s’arrêtèrent. Ils virent la silhouette s’arrêter elle aussi. Après quelques secondes, ils la virent faire quelques pas vers eux.

Joe écarquilla les yeux, il prit Paul par le bras et s’élança dans la direction opposée. Presque instantanément, deux balles fusèrent et vinrent les toucher.

Ils tombèrent au sol.

 

Tout redevint calme. La plaine retrouva son silence.

Joe fixa les brindilles que le vent faisait parfois pencher.

Paul, lui, regardait le ciel.

Un visage vint s’interposer entre les étoiles et lui.

Un visage obscure lui aussi, à l’exception de deux yeux.

Entièrement blancs.

 

Jadd Hilal

Un héros ordinaire

Inspiré du film « Drive »

 

I

 

La bise lui piquait la peau, il remonta la fenêtre.

Il jeta un coup d’œil à sa montre.

Huit heures moins quatre, il leur restait encore sept minutes.

Il composa le numéro de la police.

Une fois qu’on décrocha, il fit mine d’être essoufflé:

« Allo! Oui ! Les voleurs sont au rez-de-chaussée, je les entends monter ! Vite ! Je suis au 44 avenue du maréchal de Foch, vite, les voilà ».

Il s’apprêta à raccrocher lorsqu’il entendit :

« Jorge c’est toi ? »

Jorge était caissier. Il travaillait à la supérette de son quartier. Ses journées se déroulaient au rythme des bips des codes barres. Parfois, entre deux articles, il avait le droit à un regard compatissant ou à une parole réconfortante sur son métier. Il n’en avait pourtant pas besoin. Jorge n’était pas véritablement gêné d’être caissier. Il n’était pas réellement gêné par quoique ce soit. Aux yeux de beaucoup, il avait l’air un peu bête.

Jorge avait du mal à vivre de son salaire. Crise oblige, il ne lui suffisait plus pour lutter contre la flambée des prix et l’augmentation des taxes. Son loyer fut révisé et augmenté de dix pourcent. Ne pouvant plus le payer, il décida de chercher un travail de nuit.

Au début, il prit la chose très à cœur. Tous les jours, il scruta chacune des annonces du journal, se déplaça en personne à tous les endroits susceptibles de recruter et passa de nombreux coup de fils. Il contacta aussi les agences de placement et s’inscrivit sur les registres. Après quelques semaines, il se rendit compte que ses recherches ne menaient à rien. Il songea alors à vendre sa voiture.

Cette carte aurait pu être jouée bien avant mais pour Jorge c’était différent. Conduire lui était nécessaire.

Le jour où il avait débarqué à la supérette, personne ne savait ni d’où il venait ni où il allait. Tout au long de son entretien, il avait déclaré n’avoir aucun ami aucune famille et aucune relation. Lui même le disait: il n’avait pas l’air d’avoir de projets, de plans de carrière ou de rêves.

Ni passé, ni futur.

Mais quand il conduisait, quand il était là, derrière son volant, il avait vraiment l’impression d’exister. Tout ce qu’il était se résumait à la route, tout son être se dédiait à elle.

Commençant à réellement manquer d’argent, il quitta son appartement et s’installa dans sa voiture. Il ne souffrit pas du manque d’espace. Il arrêta même ses recherches de travail. Débarrassé de son logement, il se débarrassait du loyer à payer et des factures à rembourser.

L’hiver arriva. Ses nuits devinrent de plus en plus courtes, la batterie de la voiture ne démarrait dorénavant qu’un jour sur deux. Le chauffage s’arrêtait en plein milieu de la nuit et le vent s’insérait dans tous les interstices. Le froid avait ainsi un accès libre à l’habitacle. Après quelques semaines, il commença à avoir des migraines et quelques semaines plus tard encore, il cracha du sang en toussant. Il décida alors de recommencer à chercher du travail. Il se tourna cette fois-ci vers certains métiers qu’il jugeait jusqu’alors trop dangereux. Sa vie étant en danger, il se résolut à oublier tous ses principes.

Une fois ses critères de recherche élargis, Jorge trouva très vite du travail. Il ne s’en étonna pas. Il avait deux caractéristiques idéales pour l’escroquerie : l’air gentil et le caractère réservé. Au cours d’une réunion, on lui demanda s’il avait une voiture et s’il était disponible pour remplacer, durant quelques temps, un des conducteurs qui s’était cassé une jambe au cours d’un braquage. Jorge accepta. Il étonna toute l’équipe dès la première mission. L’opération se déroula exactement comme prévue. Un des voleurs prit plus de temps qu’il ne le devait pour revenir à la voiture. Mais Jorge réussit à rattraper le retard sans attirer l’attention. Quelques jours plus tard, le chef de l’organisation eut écho du succès de la mission. Il le convoqua à son bureau. Dès qu’il franchit le pas de la porte, il lui exprima son intention de le promouvoir au poste de conducteur. Il lui précisa qu’il serait appelé deux fois par semaine sur un téléphone sécurisé. Une demi-heure plus tard, il devrait être à l’endroit indiqué pour transporter les voleurs en lieu sûr.

Jorge donna trois conditions avant d’accepter : un, il ne donnerait jamais son nom ; deux, il ne se déplacerait jamais ni de la voiture ni même de son siège et trois, il attendrait les voleurs pendant sept minutes, délais au-delà duquel, il s’en irait quoiqu’il arrive.

Le chef ne put dissimuler une certaine frustration. Il resta muet un long moment. Puis, il jaillit soudainement de sa chaise et se précipita vers Jorge. Il arriva à quelques centimètres seulement de son visage.

« Tu te prends pour qui petit con ? » cria t-il en lui postillonnant dessus.

Il le pointa du doigt.

« Tu crois que c’est toi qui dictes les règles ici ? »

Jorge ne répondit pas, il le regarda d’un air inexpressif. Le chef redoubla d’énervement.

« Je fais les choses à ma manière et si t’es pas content, tu dégages ! » hurla t-il.

Lentement, Jorge se retourna en direction de la porte. Il marcha ensuite lentement vers elle. Arrivé sur le seuil, il sentit une main se poser sur son épaule.

« Demain, dix-neuf heures, rue sainte Catherine »

Il hocha de la tête et sortit.

 

 

II

 

L’hiver se termina. Jorge retrouva son appartement. Il continua à conduire quelques mois, pour pouvoir se faire plaisir. Un jour, une vieille connaissance le reconnut à la caisse.

« Jorge, c’est toi ? »

Il la reconnut immédiatement.

« Oui.

-C’est moi, c’est Angelina ! »

Il l’avait déjà identifiée mais elle ne l’avait pas remarqué.

« Comment tu vas ? demanda t-elle.

-Bien bien ».

Il la regarda droit dans les yeux. Il vit son sourire s’agrandir après quelques secondes. Il sourit alors lui aussi en retour.

« Tu veux boire un café ce soir ? » proposa t-elle en rangeant ses courses dans les sacs.

Il ne répondit pas et se contenta de sourire un peu plus. Elle parut comprendre la réponse.

« Voilà mon numéro » dit-elle.

Elle l’écrivit sur le ticket de caisse et lui tendit. « Appelle-moi » ajouta t-elle.

Il la suivit du regard jusqu’à sa sortie du magasin.

Il la raccompagna chez elle et l’embrassa sur le palier de la porte. Il insista pour entrer, sans succès. Elle lui promit tout de même un dîner le lendemain soir. Toute la nuit, il repensa à sa soirée avec elle. Le lendemain, au magasin, il espéra la voir entrer à chaque ouverture de porte. Le soir venu, il rentra chez lui à pied et ne put s’empêcher de sourire. L’idée de dîner avec Angelina le lendemain le comblait de joie.

Il s’arrêta brutalement.

Le diner. Il n’avait pas assez d’argent pour le payer. Tous ses gains avaient été dépensés dans la voiture. Il avait acheté de nouvelles jantes et avait renouvelé toute sa carrosserie afin de rendre son véhicule plus sportif. Il prit son téléphone, hésita quelques secondes avant de composer le numéro puis se décida.

« Pourquoi tu appelles ? demanda une voix rauque.

-Je veux du travail.

-Ca marche pas comme ça, on t’appelle quand on a besoin, salut.

-Vous avez rien pour ce soir ?

-J’ai dit ‘salut’, c’est clair ? »

Il entendit le combiné s’éloigner.

« Je prendrai trois fois moins » dit-il au dernier moment.

Un silence suivit.

« Allo ? reprit-il.

-Une demi-heure, banque LCL, Villeurbanne ».

On raccrocha.

Il regarda sa montre, il était sept heures. En temps normal, il était à quinze minutes de marche de son appartement. Il accéléra. Il réussit à arriver dix minutes plus tard en bas de son immeuble. Une fois à l’intérieur de sa voiture, il démarra et conduisit jusqu’au point de rendez-vous. Arrivé sur place, il éteignit ses phares, coupa le contact et roula en roue libre pour venir se garer près de la porte arrière de la banque.

De là, il jeta un coup d’œil à sa montre.

Huit heures moins quatre, il lui restait sept minutes.

Il composa le numéro de la police pour orienter l’attention vers un endroit éloigné.

Dès qu’on décrocha, il fit mine d’être essouflé.

« Allo! Oui ! les voleurs sont au rez-de-chaussée, je les entends monter ! Vite ! Je suis au 44 avenue du maréchal de Foch, vite, les voilà ».

Il s’apprêta à raccrocher quand il entendit :

« Jorge c’est toi ? »

Il reconnut aussitôt la voix, jeta son téléphone par la fenêtre, alluma le contact et démarra. En accélérant, il entendit quelque chose frapper contre la vitre, il se retourna et vit les deux voleurs. Ils étaient en avance. Il tourna son regard en direction de la route et enfonça son pied sur l’accélérateur. Les pneus crissèrent et la voiture s’élança sous un nuage de fumée. Elle quitta le parking de la banque quand Jorge entendit trois coups de feu dont un qui perça la vitre. Il analysa rapidement l’angle à adopter pour éviter les tirs. Il se dirigea vers le côté droit de la route et prit la direction du périphérique. Il passa la deuxième, la troisième puis, sur le point de passer la quatrième, il constata que la boîte de vitesse glissait sous la paume de sa main. Il regarda et remarqua une épaisse couche de sang tout autour.

Il était blessé.

Une balle lui avait percé le flanc et le sang coulait en grosse quantité. Il releva les yeux.

Il était sur le périphérique.

Il comprit qu’il était trop tard pour chercher un hôpital. Il ne pouvait à présent rien faire d’autre que rouler, comme il l’avait toujours fait.

Il sentit des picotements dans le bout de ses doigts. Le visage d’Angelina lui vint à l’esprit. Elle connaissait sa voiture, l’avait t-elle dénoncé? Il espérait que non. Tout ce qui lui importait était qu’elle ne sache pas la vérité. Cette soirée passée avec lui devait rester le seul souvenir.

Il sentit qu’il allait s’évanouir. Il relâcha légèrement la pédale et la voiture perdit de l’accélération. Il entendit le moteur se taire. Il se ressaisit à nouveau et ouvrit les yeux en grand. Il passa la quatrième et enfonça l’accélérateur.

Il était tard, il était seul sur le périphérique.

 

Jadd Hilal

Poker

Ernest s’assit sur un des quatre fauteuils. Il prit ses cartes.

Fowles posa les siennes faces cachées et baissa délicatement son chapeau sur son visage.

Bradshaw leva les yeux du cendrier sur lequel il tapotait la cendre de son cigare.

La partie commença.

Les cinq premiers jetons de dix frappèrent la table en triolet. Ernest jeta le premier, les deux de Fowles suivirent puis ceux de Bradshaw. Pour compléter, Ernest lança son deuxième jeton qui vint claquer contre les cinq autres, au milieu de la table.

Un silence suivit.

Fowles posa sa main sur le paquet de cartes et leva les yeux. Il chercha du regard l’approbation des autres. Ernest et Bradshaw hochèrent légèrement de la tête. Il coinça alors son cigare au coin droit de ses lèvres et tira six cartes dont il brûla alternativement trois.

Un épais nuage de fumée envahissait la table du côté de Bradshaw.

 

Ernest posa délicatement un jeton de vingt sur lequel il garda son doigt le temps de réfléchir. Il resta un moment dans cette position. Après quelques secondes, il souleva son index. Fowles suivit immédiatement la mise. Il lança un regard, de biais, en direction de Bradshaw dont les traits du visage s’estompaient de plus en plus derrière le brouillard de fumée. Il le vit se redresser, pincer des doigts deux jetons de vingt et les poser au centre de la table.

Fowles laissa échapper un sourire en coin. Il releva son chapeau et se tourna vers Ernest.

« Alors ? » lui murmura t-il.

Ernest posa un deuxième jeton de vingt en guise de réponse. Presque instantanément, Fowles posa le sien. Il chercha ensuite le consentement des autres avant de passer au tour suivant. Cette fois-ci, pas même un regard ne lui fut adressé.

Il brûla une carte et en tourna une autre.

 

Bradshaw observait son jeu en soulevant ses cartes par le bas. Il regardait alternativement en direction d’Ernest. Après un certain temps, il le vit répondre à son regard et toquer deux fois sur la table.

Un rire étouffé émana de Fowles. Son visage était caché par le chapeau. Fowles déplaça lentement sa main en direction de ses jetons, il parcourut les différentes sommes en caressant le haut des colonnes. Il s’arrêta devant celle de cinquante. La respiration d’Ernest s’accéléra, il observa les doigts de Fowles pincer un puis deux puis trois jetons. Il le vit ensuite soulever sa pile en l’air et la plaquer avec force contre la table.

Un bruit sourd retentit.

Bradshaw prit une grande respiration. Il tapota plusieurs fois son cigare contre le bord du cendrier. Après quelques secondes, il souleva ses deux cartes et les posa faces cachées au milieu de la table.

Fowles et Ernest se regardèrent.

 

Ernest frappa le premier jeton de cinquante contre la table.

Il en posa ensuite un deuxième qu’il fit claquer contre le premier.

Puis, un troisième.

Toujours caché sous son chapeau, Fowles s’apprêta à dévoiler la dernière carte. Il entendit alors un, puis deux, puis trois, puis quatre, puis cinq bruits similaires au trois premiers.

Il resta figé, la main sur le tas.

Après quelques secondes, il souleva le haut de son chapeau avec son index et regarda en direction du centre de la table. Il vit huit jetons de cinquante. Le coin droit de ses lèvres trembla légèrement.

« Tu es bien sûr de toi mon petit Ernest ? demanda t-il.

-A toi de me le dire »

Fowles compléta la mise et dévoila l’ultime carte.

Ernest toqua deux fois sur la table et attendit, les yeux rivés sur ceux de son adversaire. Celui-ci souleva légèrement son chapeau de manière à se faire bien voir. Il murmura :

« Tapis ».

Le regard d’Ernest se figea.

En retour, celui de Fowles s’anima.

L’analyse commença.

 

Tous deux recherchèrent la moindre faille dans le regard de l’autre. Le plus petit signe suffisait, un changement, une expression, un clignement, n’importe quoi.

Aucun des deux ne perçut le moindre sentiment chez l’autre.

Après quelques secondes, Ernest vit les pupilles de Fowles s’orienter vers une lampe située au plafond, à gauche. Elles revinrent une fraction de seconde plus tard vers les siennes.

Il se laissa tomber en arrière sur sa chaise et s’autorisa un sourire en coin.

Fowles soupira. Lui, se leva et partit.

 

Jadd Hilal

Le prix à payer

Le grand prix automobile Celérite était organisé tous les dix ans. Il récompensait les conducteurs les plus chevronnés des quatre coins de la planète. La dangerosité de l’évènement avait contribué à rassembler les meilleurs pilotes du monde ainsi qu’un grand nombre de spectateurs amateurs d’excitation. Une grande majorité de ceux-ci se déplaçait à travers des milliers de kilomètres pour assister à l’événement. Même ceux qui refusaient de faire le voyage se scotchaient à quelques centimètres de leur poste de télévision pour ne rien manquer. La diffusion se faisait tant dedans que dehors, depuis les grandes places bondées des capitales où étaient installés des écrans géants et où chaque départ de course propageait des tonnerres d’applaudissements dans tout le centre ville.

Le nombre de spectateur avait cru avec chaque nouvelle édition et l’audimat de l’émission indiquait toujours un chiffre plus élevé que celui de l’année précédente. Cette récompense numérique contentait l’équipe en charge de la diffusion. Elle y trouvait une contrepartie positive à ses efforts.

 

Cinquante ans auparavant, le premier concours n’avait eu d’autre objectif que de divertir pendant quelques heures une poignée d’amateurs. Mais au fil des années, les choses avaient changé. Le nombre de spectateurs avait beaucoup augmenté et surtout, l’objectif en lui-même avait changé. Au départ, le but de Célérite était de distraire, angles de caméra accrocheurs et commentaires énergiques à l’appui. A la vue de la popularité croissante de l’émission, les motivations devinrent toutefois plus ambitieuses. Certains critiques et médias accordèrent leur appui, tant idéologique que financier, à l’événement. En contrepartie, les organisateurs jouèrent le jeu. Ils commencèrent à chercher des sponsors et des partenaires pour mieux se faire connaître.  Le soutien de la presse lança la popularisation de Célérite. Trois éditions plus tard, le nombre de spectateurs devint comparable à ceux du Superball aux Etats-Unis, du football en France ou encore du rugby en Grande Bretagne. Outre la presse, les organisateurs contribuèrent eux aussi à l’ampleur de l’événement. Ils mirent en place des parades, lancèrent une ligne de vêtements, programmèrent des jeux vidéos. Ils décidèrent également de lancer une nouvelle marque de voitures.

 

Au même titre que l’orientation de l’émission changeait, les motivations des pilotes elles aussi devinrent différentes. Pour ceux des premières éditions, l’objectif était simple : faire une course avec un autre pilote sur une portion de route. Pour le départ, il fallait être suffisamment réactif afin de réussir à rapidement prendre de l’accélération. Au milieu, il était nécessaire d’assurer une bonne transmission, c’est-à-dire d’être assez haut dans les tours pour ne pas perdre de la vitesse tout en évitant d’être trop élevé pour risquer la surchauffe et, à la fin, il fallait s’arrêter dans un espace d’une dizaine de mètres.

L’année suivante, les règles changèrent. Les moteurs étant devenus plus performants, on allongea les pistes pour permettre plus de vitesse.

Cette même année, les accidents doublèrent.

Mais l’audimat aussi.

 

Avec la deuxième puis la troisième édition, la vitesse continua à croître. Le nombre de nouveaux spectateurs également. Les deux évoluèrent de manière exponentielle. Plus on allait vite, plus on avait du chiffre. A l’issue de la troisième édition, Célérite avait atteint un audimat dix fois supérieur à celui de la première fois. La vitesse, elle, était devenue folle. Les voitures devenaient très souvent instables,  leur conducteur en perdant le contrôle.

Le surplus d’accident attisa rapidement le feu des critiques. De nombreux syndicats et associations commencèrent à condamner l’émission. Les avis devenant de plus en plus unanimes et menaçants, les organisateurs de Célérite concédèrent à baisser la vitesse tolérée. Aussitôt, l’audimat baissa lui aussi. Entre la troisième et la quatrième édition, le profit chuta radicalement. L’équipe en charge de l’événement commença alors à réfléchir à un moyen de faire remonter l’audimat tout en préservant la sécurité. Une idée reçut un appui unanime : alourdir les voitures.

 

Après avoir baissé la vitesse tolérée, on s’adapta à elle. L’objectif ne fut pas tant d’anéantir les accidents que de les envisager et de s’en protéger. On équipa les pilotes d’armures et les voitures de parachutes. On remplaça certaines pièces en fer par du titane, on descendit les suspensions pour rapprocher les véhicules du sol, on élargit les pneus afin d’avoir plus d’adhérence et on rajouta des poids dans la carrosserie.

En plus de ces changements, on mit en place un nouveau règlement. On accorda beaucoup plus de flexibilité à la vitesse. On estima qu’en contrepartie de la nouvelle stabilité des voitures, il n’était plus nécessaire d’interdire d’aller trop vite. On décréta également la mise en place d’une piste de plus de cinquante kilomètres afin de permettre au pilote de freiner dès qu’il le voudrait. Dès la quatrième édition, le gagnant devint non seulement le plus rapide mais aussi et surtout le plus téméraire.

Aussitôt le nouveau règlement publié, les critiques recommencèrent à fuser. On jugea inacceptable d’inciter à de telles prises de risque. On n’hésita pas à qualifier le concours de « mascarade » dans les titres de journaux. Outre la presse, les pilotes des premières éditions se scandalisèrent eux aussi. Ils jugèrent les nouvelles règles comme étant suicidaires.

A partir ce moment-là, les choses commencèrent à changer.

Tous les anciens pilotes refusèrent de participer à la quatrième édition du grand prix. Un seul accepta de rester.

Jack Salambo.

 

La nouvelle génération de jeunes pilotes tenait plus du cascadeur que du conducteur.

Jack Salambo était le seul à avoir participé à tous les grand prix. Etant très nostalgique, il portait toujours le même costume. Aux pieds, il portait des bottes en cuir noir délabrées. Au dessus: un jean sale, troué et décoloré. Et en haut, il revêtait une veste en cuir brun également très usée. Quelques décorations militaires y étaient déposées. Elles semblaient être placées de manière hasardeuse.

Ces médailles contribuaient à accentuer un peu plus le contraste entre Jack et les autres pilotes. La guerre étant terminée depuis bien longtemps, peu d’individus s’en souciaient. Les rares intéressés se contentaient de défiler devant Jack en observant vaguement ses décorations. Ils ne manquaient pas d’émettre un petit rire au passage, amusés par une figure envahie par des cheveux longs et grisâtres en haut et une barbe jaunie et grasse en bas. Aux yeux de tous, Jack Salambo tenait plus du fou que du vétéran.

 

C’est en tout cas l’image qu’en eut le jeune reporter de la chaine d’information continue Sky Seven. A défaut d’autres pilotes disponibles, il se tourna vers Jack et lui cria :

« Hé ! Le vieux ! »

Jack regarda autour de lui pour vérifier que l’on parlait bien de lui, il se retourna ensuite vers le journaliste.

« Moi ? dit-il en se pointant du doigt.

-Ouais, tu veux pas me dire un mot ? »

Hésitant, il se rapprocha en se tenant les mains derrière le dos.

« Allez allez ! J’ai pas toute la journée ! »

Une fois à côté, Jack salua bêtement la caméra.

« Bonjour ! » dit-il, l’air de s’adresser directement à quelqu’un.

Le journaliste se pencha vers son caméraman et lui chuchota quelque chose en ricanant, il se retourna ensuite à nouveau vers Jack et lui demanda :

« Prêt ?

-Envoie ! répondit Jack en pointant son doigt vers la caméra.

-Alors, c’est parti ! »

Le voyant de la caméra passa au vert.

« Monsieur bonjour ! Vous participez aujourd’hui au cinquième grand prix Célérite, est-ce votre première fois ?

-Non ! » cria Jack en souriant.

Un silence suivit.

« Coupez ! » hurla le reporter.

Le caméraman soupira.

« Mon vieux ! Faut que tu parles un peu plus ! Je le sais que c’est pas ta première édition !

-Alors pourquoi tu me le demandes ?

-Mais pour que tu en parles pardi ! Allez, on y retourne ! »

Le journaliste prit une respiration. Le voyant passa à nouveau au vert, il reprit :

« Bonjour monsieur ! Vous avez l’honneur de piloter pour cette cinquième édition du grand prix Célérite, qui êtes-vous au juste ? »

Jack ouvrit les yeux en grand, il prit une grande respiration et cria:

« Ah ça mon petit ! »

Le journaliste recula le micro.

« Je suis Jack Salambo moi ! Voilà qui je suis ! Tu me connais pas ? Tout le monde me connaît ! C’est ma cinquième édition à moi aussi ! Ça je peux te dire, à l’époque, c’était pas la même, on faisait la course pour de vrai. Puis, on se connaissait tous hein ! Je m’en souviens tiens, du moment où René avait fêté son anniversaire ici ! On avait parié qu’il ne monterait pas à 250 kilomètres heure et il l’avait fait ce salaud ! Il avait fait sauter la barre ! Et on avait fêté ça bien comme il faut, ah ça à l’époque on savait y faire ! Tiens une autre fois…

-Très drôle, interrompit le journaliste en simulant un rire, et alors où sont-ils ces anciens camarades ?

-Ils ont tous arrêté ces fillettes ! Faut dire, je les comprends !

-Pourquoi cela ?

-Boh vous savez, ça a changé ici ! C’est devenu du spectacle tout ça ! Regardez le celui-là ».

Jack pointa un pilote du doigt.

« Il a tellement de paillettes sur lui qu’on le voit même plus ! »

Le caméraman dirigea son objectif sur le pilote en question.

« Mais pourquoi êtes-vous resté vous alors ?

-Et ben parce que j’ai rien d’autre à faire ».

Un silence suivit.

« Allons donc monsieur Salambo »

Le journaliste posa une main sur l’épaule de Jack. Il se tourna ensuite vers la caméra.

« Je suis prêt à parier que vous avez d’autres choses dans la vie ! Tiens, votre petite femme vous regardera sûrement rouler par exemple, dites-lui au moins un mot pour finir ! »

Le regard de Jack changea. Il resta silencieux. Il sembla lutter pour essayer de parler, comme s’il manquait de souffle. Après un long silence, il contracta un sourire curieux et figé. Doucement, ses yeux se mouillèrent. Une larme coula du coin de son œil.

« Coupez ! cria le journaliste.

-Excuse-moi petit, je dois avoir un truc dans l’œil »

Décontenancé, le journaliste chercha ses mots. Il comprit que quelque chose de funeste s’était produit dans la vie de Jack. Il voulut lui dire qu’il était désolé, qu’il ne savait pas, qu’il était de tout cœur avec lui, qu’il fallait qu’il tienne le coup. Il ouvrit la bouche et entendit :

« Prochaine course ! Jack Salambo contre Miguel Vaïstas, que les pilotes se préparent ! »

Jack s’éloigna lentement de lui. Il le salua brièvement et se dirigea ensuite vers sa voiture. Une fois à l’intérieur, il le vit enfiler son casque et attendre que le feu passe au vert. Il se dirigea quant à lui vers les tribunes d’où il continua à observer le pilote.

Le premier feu passa au vert.

Il vit Jack lever les yeux sur la piste.

Le deuxième feu passa au vert.

Sa tête se tourna vers lui, il croisa son regard. Et il comprit. Il comprit tout l’intérêt de cette course. Cette dernière course. Il se leva et courut en direction de la piste.

Le troisième feu passa au vert.

 

Jadd Hilal

Chute d’haut

Avec Marlène Cavagna

 

I

 

J’ai toujours su qu’elle était amoureuse de moi. On dit que les filles sentent ce genre de choses, mais moi aussi. Étant homme, ça doit être ma part de féminité qui s’exprime de cette façon.

Nous étions tous autour d’un feu de camp, dans les landes, en plein mois de juin. C’était formellement interdit et nous le savions, mais nous avions l’habitude de faire ça depuis notre enfance, ou comme nous aimions à le dire, depuis toujours. Sandra posa sa main sur mon avant-bras. Il était doré par le soleil, même en cette période précoce de l’été. Cela faisait presque trois semaines que nous passions nos journées au soleil, comme chaque année. Ce n’est pas tant la chaleur de sa main, mais la douceur et l’intensité avec laquelle elle l’avait posée sur moi qui me fit frissonner légèrement. Elle voulait me dire quelque chose, alors que j’écoutais Paul depuis un moment. Il me racontait comment lui et Cédric avaient découvert un sentier presque entièrement balisé, avec des sauts et des couloirs pour leur vélos tout terrain.
Je tournai légèrement ma tête vers elle, lui adressai un coup d’œil sévère, pour qu’elle me laisse tranquille. J’étais occupé. L’attention qu’elle me réclamait m’ennuyait et je ne savais pas comment y répondre sans lui donner de faux espoirs. Déjà l’année précédente, j’avais senti les prémices de cette affection, mais cet été-là, elle avait grandi, et semblait vouloir que je le remarque. Quant à moi, je me demandais ce que je pensais d’elle.  Nous avions tous grandis. Elle avait maintenant 20 ans, et moi 23. Elle était devenue jolie, et j’étais devenu un homme.

Pendant l’année, à la fac, j’avais rencontré Lisa dans un cours optionnel sur le cinéma italien. Je m’étais laissé faire. Elle s’était arrangée pour travailler avec moi sur le néo-réalisme dans les films de Visconti, et nous devions préparer un exposé ensemble. Elle était belle, extrêmement désirable, et j’avais envie d’elle. Sa présence à mes côtés m’excitait, et lorsqu’elle m’embrassa au cours d’une de nos longues soirées de travail, je ne pus résister. Je la mangeais littéralement chaque soir après avoir essayé de travailler une heure ou deux, jamais plus.
Au fil du temps, nous étions devenus amis, et avions commencé à lier nos âmes en plus de nos corps.
Quand je voyais Sandra, Lisa me manquait. J’avais besoin d’un corps féminin contre moi, en particulier celui que j’avais l’habitude d’explorer chaque soir. J’avais vu le corps de Sandra changer et devenir celui d’une femme, mais je me souvenais d’elle enfant. C’était mon amie, juste une amie,  je ne l’avais jamais regardée avec mes yeux d’homme.

 

Le lendemain de notre soirée autour du feu, nous sommes tous allés nous baigner. Les grands-parents de Paul possédaient une maison sur la plage, un bien rare et familial, dont ils nous faisaient profiter.
Je me changeai dans l’une des chambres, pris ma planche de surf et couru sur la plage. Les autres étaient déjà là. Il y avait Paul et Cédric, mes deux amis, presque mes frères, et Sandra, ainsi que Laurie, la petite sœur de Paul. Nous étions toujours tous les cinq. C’était ainsi. Nous étions proches,  et pourtant, aucun d’entre nous n’avait eu d’aventure avec l’une ou l’autre personne du groupe. C’était tacite. Nous étions amis, nous nous voyions pendant les vacances, mais nous avions d’autres vies le reste de l’année. Finalement, cela m’a toujours surpris. Nous avions passé ensemble nos moments les plus doux, de ceux qui constituent les souvenirs dorés de la jeunesse,  mais nos expériences humaines et amoureuses s’étaient faites ailleurs.

 

Sandra était en maillot de bain, et depuis la veille, j’attendais ce moment frénétiquement. Même engagé auprès de Lisa, j’étais curieux, je me demandais ce que je pourrais avoir. Elle portait un bikini vert qui seyait parfaitement à sa peau blanche et légèrement rougie par le soleil. Elle était fine, bien formée et enfantine. Ses cheveux d’un blond vénitien tirant sur le roux lui vinrent dans la figure, alors qu’elle se retourna pour me sourire. Ses yeux noisettes se plissèrent de bonheur, et je lui rendis son sourire.
« Salut Romain, me dit-elle, d’une voix fluette.
-Salut, ça va ? Dis-je un peu confus.
-Oui. Les autres vont surfer, mais je trouve qu’il y a trop de vent. Je pense rester un peu sur la plage ».
Silence.

Je ne savais pas quoi dire. Est-ce qu’elle me proposait par là de rester avec elle ? Je n’en avais pas spécialement envie, mais il y avait trop de vent, c’était vrai. Je n’avais jamais été très téméraire en surf, et elle le savait.
Elle me regardait intensivement, en attente. Je me sentais balourd, maladroit. Je regardais les autres courir vers les vagues, puis Sandra. Encore une fois, elle posa sa main sur mon bras. Cette fois-ci, mon corps entier tressaillit, elle m’attirait.
« Romain… » dit-elle de la façon dont on s’apprête à dire des paroles gênantes.
Je sentis qu’elle allait dire quelque chose qui lui tenait à cœur, quelque chose de sérieux, de nouveau entre nous.
« Je suis amoureuse de toi ».
Je me sentis pâlir. Je restai coi quelques secondes.
« Désolé, j’ai déjà une petite amie » dis-je enfin, en me dirigeant gauchement vers les autres.
J’aperçus son visage étonné et déçu, ses bras ballants le long de son corps. Comme sur une photo.
Lisa arrivait trois jours plus tard. Je l’avais invitée.

 

Je ne savais pas comment l’annoncer à Sandra. J’en avais parlé à Paul et Cédric, mais ils n’en parlaient pas devant les filles. Elle ne savait pas, et je me demandais comment cela se passerait. Je ne lui avais jamais rien promis, je ne lui devais rien. Les deux jours suivants s’écoulèrent comme tous les autres. Paisiblement, sur la plage, sur le surf, devant le feu. Je renonçai à toute tentative pour la prévenir, mais j’adoptai une attitude qui me semblait digne et distante, sans être froide. Est-ce que les hommes sont capables de ça ? Du moins, j’essayais.
Elle me parut normale. Je pensais avoir agi de la bonne manière.

Seulement, la veille de l’arrivée de Lisa, quelque chose se déclara en moi. Nous étions tous assis devant le feu, en cercle. J’observais le visage délicat de Sandra éclairé par les flammes, en face de moi. Elle semblait normale. Encore. Normale… Finalement, c’était ça qui me posait problème. Elle avait compris, l’autre jour sur la plage, alors que j’avais fui sa déclaration. Elle avait compris que ses sentiments n’étaient pas partagés, et elle s’était retirée du champ de bataille, si j’ose dire. Elle renonçait, elle quittait la partie.
Ça m’énervait.
Soudain, elle m’attira intensément. J’avais envie d’aller vers elle, de l’attirer à moi, violemment, de me coller à elle. J’imaginais sa peau sucrée contre mes lèvres, son corps ferme sous mes mains. J’étais en colère. Je voulais qu’elle fasse un effort.
Je me levai et rentrai dormir, sans prononcer un mot. Les autres me regardèrent m’éloigner, interloqués.

 

Le lendemain, Lisa arriva.
Les autres étaient partis à la plage en fin de matinée, et j’avais dit que je revenais une heure plus tard, sans préciser où j’allais. Je pris la voiture du grand-père de Paul, une vieille deux chevaux rouge, qui traînait dans la cour de la maison, et dont nous avions le droit de nous servir. Je la conduisis jusqu’à la gare d’Arcachon, où Lisa devait arriver par le train de 13h05.
J’étais content de la retrouver. Son corps m’avait manqué. D’après ses baisers et son empressement, je sentis que je lui avais manqué aussi. Elle resta collée à moi pendant tout le trajet, et à peine arrivés, nous nous sommes enfermés dans la chambre pendant plus d’une heure.
Quand nous sommes ressortis, les autres étaient rentrés de la plage, ils déjeunaient de pain et de fromage sur la terrasse. Ils étaient attablés autour d’une grande table ovale, derrière une porte vitrée. La première à me voir faire mon entrée au bras de Lisa fut Sandra, assise juste en face de la porte. Elle jouissait d’une vue parfaite sur notre arrivée.
Son visage se figea, si bien que les autres se retournèrent et nous aperçurent. Laurie parut un peu surprise, mais Paul et Cédric savait que j’étais allé chercher Lisa.
« Je vous présente, Lisa… Ma copine » dis-je.
Tout le monde salua poliment, sauf Sandra, qui baissa les yeux au sol, le visage rouge sang. Les salutations furent suivies d’un silence gêné. Laurie devait être au courant du béguin de Sandra pour moi, et les garçons ne devaient pas comprendre l’embarras des filles. Lisa s’assit près de Laurie, et sourit à tout le monde. Je restais debout à regarder la scène, tout en jubilant de la réaction de Sandra. Comme précédemment près du feu, j’avais envie d’elle. Je regardais Sandra et Lisa alternativement, et je ne savais à laquelle je devais m’adresser en premier, si je devais sourire, si je devais m’excuser ou simplement partir, les laisser en plan là, toutes les deux, incapable de choisir.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu viens pas t’asseoir près de moi ? me demanda Lisa.
« Si… Non, c’est juste que je pensais à quelque chose. Ça vous dit d’aller à la piscine cet après-midi ? Ça changerait de la plage. Et de l’odeur de poisson. »
J’avais dit ça au hasard, pour faire croire que je pensais vraiment à quelque chose. Finalement la piscine, c’était une idée assez stupide, on y allait presque jamais.
« Mouais, pourquoi pas, rétorqua Paul. Au moins, on rencontrera peut-être des jolies filles, pas comme l’autre mamie,  qui s’est foutue à poil ! L’autre jour, sur la plage publique ! Et à côté de moi !
« Qu’est-ce que ça change, à côté de toi ? dit Cédric, tu devrais être content, si ça se trouve, elle te draguait ».
Tout le monde rit, et je pris délicatement place entre Lisa et Sandra. Pendant la courte effusion, cette dernière se leva, et quitta la table.

 

L’après midi, nous prîmes tous le bus pour nous rendre à la piscine. La deux chevaux ne contenant que quatre places, deux personnes devaient se sacrifier et prendre un vélo. Personne ne voulut. On trancha pour le bus.
Sandra portait son bikini vert à faire pâlir un garçon de huit ans. Je remarquai à peine le maillot noir de Lisa. Je l’avais possédée ce matin-là, j’étais satisfait. J’avais faim de Sandra.
Depuis sa présentation avec Lisa, elle s’était reprise. Elle paraissait à nouveau tranquille, rigolait avec tout le monde, faisait des blagues guillerettes, comme à son habitude. Son manque d’attention à mon égard me rendit fou, et je ne savais quel stratagème employer pour la ramener à moi. Lisa s’approcha.
« Tu viens te baigner ?
« Pas tout de suite, lui dis-je, un peu renfrogné. J’ai froid, je vais rester un peu au soleil ».
Elle parut surprise, un peu déçue.
« Bon. Moi j’y vais ».
Elle plongea. Elle nageait très bien, et ne perdit pas cette occasion de le montrer. Paul et Cédric la suivirent. Tous les trois se chamaillaient dans l’eau, alors que Laurie, Sandra et moi les regardions sans rien dire. Je sentais la présence de Sandra dans mon dos. Si elle ne m’observait pas, du moins je l’espérais. J’avais envie que Laurie parte, et je crois qu’elle le comprit, ou alors Sandra dut lui faire signe, car au bout d’une minute, elle rejoignit les autres dans l’eau.
Lisa me lançait des regards interrogateurs.
Sandra et moi étions seuls, assis l’un derrière l’autre, sans se voir et sans rien dire. Nous restâmes comme ça quelques minutes. Elle ne disait rien, elle avait subi l’affront de rencontrer Lisa, pensais-je, et j’avais repoussé sa dernière tentative de déclaration sur la plage, quelques jours plus tôt.

J’aperçus un plongeoir, au bout de la piscine. Il devait faire au moins 5 mètres.
« Tu veux plonger ? demandai-je, en me retournant à peine. Je ne la voyais même pas.
-Plonger ?
-Oui, il y a un plongeoir là-bas, viens avec moi ».
Je ne lui laissai pas le choix. Je me levai, l’aidai à se lever, et marchai avec elle jusqu’au plongeoir, en silence. Je sentais les regards des autres posés sur nous, l’interrogation de Lisa, le désintérêt rapide de Paul et Cédric, et le questionnement de Laurie sur mes intentions envers son amie.
Je la fis monter l’échelle devant moi. Elle n’était pas très assurée, et en voulant l’aider, je posai ma main sur sa cuisse droite. C’était la première fois que je la touchais, volontairement. Je la sentis tressaillir, se figer un quart de seconde. Le muscle de sa cuisse se contracta. Me rendant compte que mon geste était gauche et inutile, je retirai ma main. Ce geste n’avait été qu’une caresse.
Je ne savais pas dans quoi je m’embarquais, mais je fonçais droit dans le mur. Sandra aussi devait se demander pourquoi je l’avais faite grimper là. Arrivés tous deux au sommet, nous nous regardâmes.  Je vis dans ses yeux l’interrogation et la crainte.
« Vas-y d’abord, dit-elle doucement.
-Non, on y va ensemble » dis-je fermement.
Elle secoua la tête.
« J’ai vraiment trop peur » dit-elle d’une voix tremblotante. Elle avait la chair de poule.
« Et aussi trop froid, répondis-je. Viens, on saute ensemble, t’inquiète pas ».
Je fis trois pas, me retournai et la regardai. Elle me regarda, hésitante. Je ne lâchai pas mes yeux des siens. Elle s’avança.
Cette fois-ci, tous les autres nous regardaient. Je ne les avais pas vus, mais je le sentais. A cet instant précis, ils étaient loin dans mon esprit. Lisa n’existait plus. Seul le corps frémissant de Sandra à mes côtés m’obsédait. Je lui pris la main, et comptai jusqu’à trois. Elle poussa un léger cri, et nous nous lâchâmes la main en atterrissant dans l’eau. Je touchai le fond. J’ouvris les yeux et aperçu une forme verte et dorée près de moi. Je tendis la main et touchai le ventre de Sandra. Je l’attirai rapidement à moi. Ma main gauche empoigna ses fesses et serra fortement une grosse poignée de chair. De ma main droite, je cherchai rapidement son visage, l’attira au mien et fourrai ma langue dans sa bouche. Je sentis la chaleur de sa langue, de son corps entier, et j’entendis, étouffé, un gémissement de bonheur.
Très vite, je manquai d’air, nos corps se séparèrent, et nous remontâmes à la surface, complètement séparés.
Je ne savais plus où j’étais. Je vis les autres rire de l’autre côté de la piscine. Je me retournai, cherchai Sandra. Elle était sortie de l’eau. Elle était partie.

 

II

 

Et comme ça, c’était fini.

En une inspiration, une phrase, une majuscule et un point, il avait détruit la concrétisation de toutes les années derrière moi et de toutes celles devant moi. C’était étrange, bien que mes souvenirs soient bel et bien là, bien que j’aie vécu ces choses extraordinaires et inoubliables, c’était comme si les quelques mots qu’il avait prononcés à ce moment-là étaient si violents qu’ils en déformèrent ma mémoire. Dès cet instant, tout le passé que nous avions en commun devint odieux. Le moindre geste, le moindre regard, la moindre accolade dont je me rappelais m’inspira le dégoût.

« J’ai déjà une petite amie » m’avait-il dit.

Comme s’il pensait que je cherchais à soustraire quelque chose, comme si c’était moi qui voulais une place déjà prise. N’était-ce pourtant pas elle la pièce rajoutée ? N’était-ce pas elle qui était venue s’interposer entre lui et moi ? Pour qui se prenait-elle, elle ? Avec ses quelques mois de relation. C’était moi qui étais déjà là, c’était moi qui avais partagé tous mes étés avec Romain depuis que nous avions cinq ans, c’était de nous que l’on disait, depuis le plus jeune âge déjà, qu’un jour nous allions nous marier. Elle n’avait rien à voir là-dedans, elle, c’était moi qui étais déjà là.

Voilà ce que j’aurais dû lui répondre.

Pourtant je n’ai pas pu.

Sur le moment, lorsque je m’étais jetée à l’eau, je n’avais rien su dire.

 

La surprise, pourtant, était bien là. Cela faisait quinze années que nous passions Romain, moi et trois autres amis chacun de nos étés ensemble. A compter de trois mois par année, cela équivaut à quarante-cinq mois, soit presque quatre ans. Et puis, ce n’était pas quatre années de rencontres occasionnelles, nous passions tout notre temps ensemble.

Nous n’étions pas toujours sur la même longueur d’onde mais c’était ça qui me plaisait. J’ai vite compris que les souvenirs des disputes et des réconciliations me touchaient bien plus que le reste. Peu m’importait le conflit, l’émotion de retrouver quelqu’un dépassait toujours tout chez moi. Je simulais parfois même de m’être trompée pour me réconcilier, j’étais tellement heureuse de regagner un ami ou un amour que je n’hésitais pas à y sacrifier ma fierté.

 

Avec Romain, nous nous disputions beaucoup, il faut dire que nous étions très proches. Je me souviens d’un été où nous avions franchi une quantité vertigineuse de barrières physiques. En l’espace de quelques mois seulement, nos deux corps s’étaient énormément rapprochés. Complices, c’était comme s’ils avaient parlé pour nous. L’effet fut d’ailleurs tel que les autres l’avaient sûrement remarqué.

Je me souviens d’un soir où nous étions allés à la plage Romain, les autres et moi. Il était environ sept heures et nous étions allés nous baigner afin de voir le soleil se coucher. Pendant que nous nagions tous ensemble, Romain m’avait prise par le bras et m’avait tirée très légèrement à l’écart. La lumière, dans mon souvenir, était assez traîtresse. Le moindre geste sous l’eau devenait difficilement percevable à première vue tout en restant devinable si le regard s’y concentrait. Autant dire qu’il avait été très difficile de cacher quoi que ce soit et d’autant plus impossible de faire durer ce quoi que ce soit trop longtemps. Malgré cela, ce jour-là, je l’avais laissé faire. Il avait commencé par m’effleurer la main avant de nager derrière moi pour me caresser le ventre. Jusque-là, moi, je n’avais pas bougé d’un pouce. Au moment où Romain fit semblant de me couler pour ensuite me rejoindre sous l’eau, j’étais néanmoins entrée dans le jeu.

Sans comprendre ni comment ni pourquoi, je l’avais alors pris dans mes bras puis, je lui avais embrassé le cou tout en lui serrant et en lui touchant tout le reste du corps. Je réalise maintenant à quel point dans cette mer, tout avait vraiment disparu. Aussi bien la conscience des autres que la conscience de nous-mêmes, plus rien d’autre que l’excitation du moment n’exista.

La machine était lancée.

Nous étions sur le point de nous embrasser lorsque nous avions manqué d’air. Nous étions remontés à la surface et après quelques secondes seulement, nous nous étions rendus compte que nous nous tenions la main. Réalisant le danger auquel nous nous exposions, Romain me l’avait alors lâchée.

 

Nous n’avons jamais reparlé de ce moment. Non pas qu’il y en ait eu besoin d’ailleurs, nous avions nos vies respectives et  envisager une relation à distance n’aurait de toute façon pas été possible ni pour lui ni pour moi. Malgré tout cela, l’été suivant, une partie de moi espérait secrètement que nous reprenions les choses là où nous les avions arrêtées.

Une semaine après le début de l’été, j’étais donc allée le voir afin de lui faire part de mes sentiments et de savoir, même si j’étais persuadée que ce serait réciproque, ce qu’il ressentait en retour.

C’est alors qu’arriva le déjà.

 

C’était étrange, depuis ce jour où il m’avait refusée, j’eus l’impression qu’il était encore plus attaché à moi. J’ai tout d’abord pensé qu’il avait peur de me perdre mais après un moment, je compris que ses intentions étaient en fait toutes autres. Il me désirait, c’était évident. Il passait de plus en plus de temps avec moi et de moins en moins avec sa petite amie. De même, que ce soit par ses accolades, ses baisers sur la joue ou ses regards, il avait l’air nettement plus affectueux qu’avant. Au bout d’un certain temps, cela en devint même gênant, aussi bien pour sa petite amie que pour moi. Je n’étais pas gêné pour elle, mais pour moi-même. Je ne saurais dire pourquoi mais dès qu’il m’eut dit non, je perdis toute attirance pour lui et à l’inverse, lui, devint de plus en plus attiré par moi.

 

Je me souviens notamment de cet après-midi où nous étions allés à la piscine. Les autres étaient partis nager en nous laissant Romain, Laurie et moi. A ce moment-là, il me semble que la présence de Laurie m’avait inquiétée et rassurée en même temps. D’un côté, j’avais été contente qu’elle soit là mais de l’autre, cela m’avait fait prendre conscience que je n’arrivais même plus à être seule avec Romain.

Nous étions restés tous les trois, dans le silence le plus inconfortable qui soit pendant plusieurs minutes. Romain parut être celui qui en souffrit le plus. Il regardait anxieusement le plongeoir de l’autre côté de la piscine tout en m’observant à plusieurs reprises du coin de l’œil. Après quelques minutes, il se tourna vers moi et me demanda d’une voix tremblotante si je voulais plonger, puis, sans vraiment me laisser le choix, il me saisit ensuite par le bras et m’emmena jusqu’au plongeoir.

Je n’avais pas résisté, pourtant j’aurais dû. En l’accompagnant, j’aurais du savoir que je ne lui livrais rien d’autre qu’un mensonge. Une fois en bas de l’échelle, la montée s’apparenta, comme je m’y attendais, à la descente aux enfers. Je regrettai très vite d’être là. Pourquoi l’avais-je suivi ? me demandai-je, Romain ne représentait plus rien pour moi, alors pourquoi m’étais-je laissée conduire jusqu’ici?

Rapidement, je ressentis le besoin de m’en aller. Je redescendis, angoissée, le plongeoir jusqu’à ce qu’un instant plus tard, je sente une main se poser sur l’arrière de ma cuisse. Le mouvement maladroit de celle-ci semblait indiquer que je devais continuer de monter. A ce moment-là, je me souviens que presque instinctivement, mon angoisse s’effaça.

Nous arrivâmes en haut et je vis Romain m’attendre avant de sauter. Je perçus alors quelque chose dans son regard, quelque chose comme une prédiction. Il avait une intention.

« Vas-y d’abord, dis-je.

-Non, on y va ensemble » répondit-il fermement.

Je secouai la tête tout en prétextant d’avoir peur de sauter.

« Viens, on saute ensemble, t’inquiète pas » insista t-il.

Ne voyant aucune échappatoire, je m’approchai un peu un peu du bord. Puis je sautai.

Aussitôt, tout s’accéléra. J’eus la sensation, en sautant, que je tombais dans un gouffre. Dès que j’ouvris les yeux à nouveau, j’aperçus une forme nager rapidement vers moi. C’était Romain.

Il m’attrapa par les bras, me saisit maladroitement et m’étreignit sans la moindre douceur. Tout en me serrant contre lui, il m’agrippa les fesses. Avec son autre main, il rapprocha ensuite brutalement mon visage du sien avant d’insérer sa langue au fond de ma gorge sans même m’embrasser.

Après ces quelques secondes qui me parurent être une éternité, je voulu m’échapper et je poussai donc un cri pour lui faire comprendre. Quand il me relâcha enfin, je remontai à la surface tout en ayant la sensation que je m’extirpais de l’enfer lui-même.

 

Je sortis de la piscine.

Lui, y était resté.

Il me regarda.

Je le suppose.

 

Marlène Cavagna et Jadd Hilal

L’autre côté du miroir

I

 

Le village de Renarte n’était ni trop petit, ni trop grand, il était suffisamment vaste pour qu’on puisse y vivre aisément mais aussi raisonnablement réduit pour qu’on y ressente une certaine cohésion sociale. A Renarte, tout le monde se connaissait et de ce fait, toutes les histoires se faisaient très rapidement connaître. Lorsque Mme Jacqueline trompa son mari, les yeux d’un voisin curieux contribuèrent à révéler son acte au grand jour. De même, quand la mère du boulanger se suicida, son fils toucha une quantité folle d’argent grâce au bouche à oreille. En l’espace d’une semaine, il dut changer sa tirelire à pourboire à trois reprises.

Mais ce sentiment d’appartenance avait aussi ses mauvais côtés. Il était très difficile de s’isoler chez soi trop longtemps ou, au contraire, de trop se montrer publiquement sans faire jaser.

 

A Renarte, une maison attisait tout particulièrement les commérages. Elle était située très légèrement à l’écart des autres et était habitée par monsieur Roublie. A l’image de l’habitation, l’habitant dégageait lui aussi l’impression d’être à l’écart. On le surnommait « le fou ».

Il existait une dynamique implacable à Renarte : on prenait très facilement les commérages pour acquis. On les adoptait très vite. Peu importait leur validité, tant qu’ils pouvaient faire discuter (« papoter » comme on disait) ils étaient aussitôt acceptés. Même si personne ne pouvait véritablement témoigner de l’état de monsieur Roublie – on ne le voyait jamais – quelques rumeurs avaient suffit à lui forger une réputation.

Son surnom n’était toutefois pas entièrement illégitime. Quiconque l’aurait vu dans les dernières semaines de sa vie aurait trouvé son appellation justifiée. La solitude du pauvre homme le conduisait à des conduites très singulières. Il avait l’habitude de se promener entièrement nu autour de sa maison, de jurer à voix haute tout seul dans la forêt. Commérage ou non, un habitant du village avait déclaré être passé devant sa maison. Il avait rapporté l’avoir vu sauter dans son l’appartement, cracher sur ses meubles, uriner dans son salon, s’arracher les cheveux et courir d’un bout à l’autre du couloir. Monsieur Roublie se serait ensuite arrêté très calmement avant de s’allonger et de mourir.

Personne n’alla vérifier.

On l’oublia très vite.

 

On songea à détruire la maison. Beaucoup d’habitants déclarèrent qu’une seule maison à l’écart de toutes les autres menait trop facilement à l’isolement et à la folie. On proposa deux solutions. La première émana de Monsieur Bati qui suggéra d’écarter toutes les maisons les unes des autres afin d’agrandir la ville d’une part et de rapprocher la maison du défunt de l’autre. La deuxième fut proposée par le maire. Il préconisa de détruire la maison de monsieur Roublie pour en construire une plus près du centre. Les amateurs de changement favorisèrent la première idée. Un vote fut suggéré pour la décision finale et la deuxième solution fut ensuite acceptée.  Quand on annonça le résultat, Monsieur Bati se leva et hurla : « On recompte ! Ma maison est trop près de la poissonnerie ! »

Des rires parcourent la salle.

 

Les opérations ne se déroulèrent pas comme prévu. Quelques jours après la réunion, le maire reçut une lettre en provenance de la capitale. Elle était signée d’un certain Ulmann. Elle était composée de quelques lignes seulement. L’auteur y exprimait son désir d’acquérir la maison de Monsieur Roublie. Le maire s’en étonna. Il n’avait même pas mis la maison en vente et elle était d’ailleurs trop dégradée pour qu’on puisse y habiter. Il répondit à l’acheteur potentiel et lui fit part des opérations. Il l’assura qu’une fois la nouvelle maison construite, il pourrait y emménager aussitôt.

Le surlendemain, le maire reçut une nouvelle lettre. L’expéditeur, Monsieur Ulmann toujours, insistait cette fois-ci fortement sur la préservation de l’état actuel de la maison. Elle devait rester où elle était et dans l’état où elle était.

 

Fidèles à eux mêmes, les habitants de Renarte répandirent très rapidement la nouvelle. Aucun d’entre eux n’était allé en Autriche. Le poissonnier déclara que son père y avait vécu un certain nombre d’années. Il assura que le pays était très prospère. Aussitôt, on s’accorda pour dire que l’Autriche était un pays riche et que les Ulmann l’étaient eux aussi. On décida dès lors de leur organiser une petite fête. Il était clair pour tous que la nouvelle famille pourrait potentiellement participer à la vie sociale et surtout fournir de l’argent en cas de nécessité. On se mit d’accord pour dire qu’il fallait impérativement se les placer sous le coude.

 

Les Ulmann arrivèrent en voiture par la rue principale. Ils furent accueillis avec l’humeur la plus entraînante. Tous les marchands sortirent de leur boutiques pour leur raconter l’histoire de leurs produits. Les enfants s’attroupèrent sur les trottoirs des deux côtés de la rue et applaudirent en regardant de leurs yeux ronds les visages des nouveaux arrivés. Pour ajouter à la consécration, le maire avait demandé à l’orchestre des musiciens de Renarte de jouer pour l’arrivée. La voiture familiale roula au rythme des trompettes, des guitares et des saxophones. On escorta ainsi les Ulmann jusqu’à ce qu’ils arrivent en face de la maison du défunt.

Sous les applaudissements, ils sortirent alors un à un. Le père, un homme grand au visage propre et rasé descendit en premier. Il afficha une démarche à la fois ferme et élégante, illustrant la combinaison de l’homme riche et du père de famille. La femme descendit ensuite à son tour. Elle portait un manteau blanc qui lui remontait jusqu’au cou. Ses joues roses et pomponnées caressaient la fourrure. Après les parents, les enfants sortirent à leur tour. Ils marchèrent tout aussi soigneusement, leurs cheveux bien brossés et leur vêtements de haute qualité.

Les Ulmann firent un signe discret à l’attroupement derrière eux. Ils se dirigèrent ensuite vers la maison. Le maire les attendait sur le pas de porte.

« Bienvenue, monsieur Ulmann, dit-il en serrant fermement la main du nouveau propriétaire.

-Merci. »

Monsieur Ulmann se retourna vers le groupe derrière lui.

« Je suis un peu gêné de toute cette cérémonie » murmura t-il.

Le maire leva une main vers la maison.

« C’est moi qui suis gêné de vous donner une telle ruine, surtout pour un personnage de votre importance.

-C’est bien pour cela que je la veux comme ceci ».

Le nouveau propriétaire regardait la maison avec émerveillement.

« Vous avez été bien clair là-dessus, reprit le maire, mais maintenant que vous la voyez, êtes-vous réellement sûr de ne pas vouloir que l’on vous la nettoie ?

-Oui.

-Au moins la poussière !

-Elle est parfaite ».

Il regarda l’intérieur, puis, l’air se de rendre compte de la présence de sa femme, il se tourna rapidement vers elle.

« N’est-ce pas chérie ?

-Par-faite » confirma t-elle.

 

Il était gêné par l’accueil. Il ne l’avait pas reproché au maire par politesse. Il aurait préféré n’avoir aucun traitement de faveur. Il était venu là pour cela, pour être comme tout le monde. Il avait tout quitté, il avait éloigné sa famille de son quotidien de luxe pour une nouvelle vie. Pour tout recommencer. Il savait qu’il était nécessaire de partir de rien. Une maison normale ne l’intéressait pas, malgré les propositions scandaleuses qu’on lui fit.

Il savait que tout quitter ne signifiait pas uniquement quitter sa ville mais aussi les autres. La maison de Renarte était doublement satisfaisante. Elle permettait à sa famille de vivre comme tout le monde mais aussi loin de tout le monde. En s’y installant, il était convaincu de son succès.

 

 

II

 

Les habitants de Renarte eurent rapidement l’impression que les Ulmann n’étaient pas une famille normale. Quelque chose n’y tournait pas rond. Le facteur déclara que tous les jours, à dix heures du matin précisément, un cri émanait de chez eux. Au départ, personne ne s’en soucia. Les voix pouvaient très bien être celles des enfants, on songea qu’ils devaient probablement s’amuser. Après quelques temps néanmoins, le facteur rapporta avoir entendu la mère crier. Il confirma également l’heure, dix heures. On commença alors à se poser des questions. Une mère qui criait tous les jours précisément en même temps que ses enfants était étrange.

 

Les explications vinrent à manquer. Certaines rumeurs commencèrent à circuler. Fidèles à eux mêmes, les habitants de Renarte débutèrent leur traditionnel bouche à oreille. Les craintes furent rapidement propagées et le maire lui-même fut bientôt informé de la situation. Il décida alors de rendre visite à la famille.

 

Quand on lui ouvrit la porte, il eut l’impression d’être face à un parfait étranger. Il prit quelques secondes pour reconnaître Monsieur Ulmann. Celui-ci semblait éviter son regard. Au contraire de la première fois, il avait complètement négligé son apparence. Il ne laissa paraître que le côté droit de son visage à travers l’embrasure de la porte.

« Oui ? » demanda t-il.

-Bonjour monsieur ».

Aucune réponse.

« Comment allez-vous ? ajouta le maire.

-Bien ».

Le ton lui parut froid et sec. Le maire afficha un grand sourire pour essayer de détendre son interlocuteur.

« On m’a fait part de certains problèmes chez vous, puis-je entrer?

-Non.

-Êtes-vous sur ? J’ai cru comprendre que des cris en provenance de chez vous étaient entendus.

-Non, tout va bien.

-Allons, insista t-il, je vous promets que je ne ferai pas long ».

Le propriétaire sembla hésiter. Il regarda derrière son invité pour vérifier qu’il n’était pas accompagné. Une fois rassuré, il ouvrit la porte en grand, le tira à l’intérieur et la referma aussitôt. Dans le hall, il invita le maire à s’asseoir à la table. Il s’installa ensuite à côté de lui, sans rien lui proposer à boire ni à manger.

Un long silence suivit.

« Il y a quelque chose dans cette maison, finit-il par confesser.

-Pardon ?

-Il y a quelqu’un ».

L’invité ne sut quoi répondre.

« Vous voulez dire, murmura t-il, quelqu’un d’autre que vous et votre famille ?

-Oui ».

Silence.

« Monsieur Ulmann, dites-moi ce qui s’est passé ».

Le maire adopta un ton plus ferme. Le propriétaire prit une longue respiration. Il sembla vouloir se calmer. Après quelques secondes, il reprit la parole.

« Voyez-vous ce miroir ? » demanda t-il en le pointant du doigt.

Le maire se tourna vers l’objet.

-Tous les matins, à dix heures précisément, un visage se dessine à l’intérieur ».

Il redirigea lentement son regard vers l’habitant et fronça les sourcils.

« Comment ça, ‘un visage’ ? demanda le maire.

-Eh bien un visage !

-Mais…vous le connaissez ce visage ?

-Non ».

Encore un silence.

Le maire sentit sa patience s’essoufler. Il songea que le village avait retrouvé son fou.

« Quelle allure a-t-il ce visage ? demanda t-il, quelque peu exaspéré.

-Qu’est ce que cela…

« Je reviendrai demain à dix heures » interrompit le maire en se levant.

 

Le lendemain, les Ulmann étaient tous face au miroir. Le maire se tenait à côté d’eux. Il les observait. Dès son premier coup d’œil, il remarqua que la nouvelle apparence du père était partagée par tous les autres. La famille n’avait strictement plus rien de la prestance et du soin de leur arrivée. Il fut tellement abasourdi par ce brusque changement qu’il oublia le but de sa visite. Il sursauta donc lorsque monsieur Ulmann lui prit le bras.

« Ça y est c’est dix heures ! » lui dit-il.

Il vit chaque membre de la famille adopter progressivement la même posture. Une posture hésitante. Leur attention toute entière sembla se porter sur le miroir. Mais de l’autre côté, ils lui parurent être prêts à reculer au moindre changement. Il s’avança quant à lui lentement vers le miroir et le fixa.

Rien ne s’y passa.

« Attendez » chuchota monsieur Ulmann.

Une minute plus tard, rien n’était apparu.

« Le visage est sensé apparaître ! » hurla le père.

Le maire lui posa une main sur l’épaule.

« Monsieur Ulmann…

-Non, je ne suis pas fou » interrompit l’habitant.

Il s’écarta.

« Nous l’avons tous vu, n’est-ce pas ? » demanda t-il en se tournant vers sa famille.

Ils hochèrent la tête.

Le maire perdit lui aussi un peu de son sang froid.

« Et pourquoi ne vous en débarrassez-vous donc pas de ce maudit miroir à la fin ? » demanda t-il.

Les mots ne semblèrent pas avoir le moindre effet.

« Ce serait trop facile, rétorqua calmement le père, je veux comprendre ».

Ce fut alors au tour de Mme Ulmann, d’ordinaire silencieuse,  d’entrer dans la conversation.

« Tu vas arrêter tes caprices merde ! » hurla t-elle.

Elle pointa ses enfants du doigt et continua :

« Tu ne vois donc pas que c’est notre famille qui est en danger ? Quel père es-tu à la fin ? »

Monsieur Ulmann continua à regarder le miroir. Il ne sembla pas avoir entendu.

« Pas maintenant s’il te plait, murmura t-il.

-Bon sang mais c’est pas possible d’être aussi têtu, reprit-elle, accepte qu’il y ait certaines choses que tu ne puisses pas comprendre ! »

Il brandit son poing vers elle.

-Pas maintenant je te l’ai dit ! »

Elle revint au silence.

 

Cette même journée, le maire resta à son bureau. Il refusa de voir qui que ce soit. Il réfléchit durant de longues heures à une explication rationnelle pour la situation. Le soir venu, il ne trouva aucune conclusion si ce n’est la plus irrationnelle de toutes : la maison était hantée.

Ce constat en tête, il convia tous les habitants du village à s’informer comme ils le pouvaient sur l’histoire de la maison. Lui passa ses journées à feuilleter les archives. Il y chercha une histoire de cimetière ou de torture. Il passa une vingtaine d’heures à parcourir les vieux registres, à s’informer sur les anciens habitants. Découragé, il finit par abandonner.

La maison n’avait strictement rien d’exceptionnel. Elle était comme les autres.

 

Deux semaines plus tard, il décida d’abandonner l’investigation. Il continua toutefois à rendre visite aux Ulmann. A chaque fois, il eut l’impression de voir leur état s’aggraver un peu plus. La mère lui rapporta que les enfants passaient une grande partie de leur temps dehors, qu’ils avaient peur de rentrer. Le bibliothécaire du village lui avoua avoir prêté des livres de mysticisme et d’ésotérisme à Monsieur Ulmann.

 

Un matin, tandis qu’il arrivait chez les Ulmann, il remarqua que la porte d’entrée était ouverte. Il entra sans toquer et écarquilla aussitôt les yeux. L’intérieur était en ruine. Les meubles du salon étaient tous renversés. Dans la cuisine, le frigo était ouvert et vide. Une quantité de détritus gisait à côté de la poubelle. Il entendit des pas lourds dans l’escalier. C’était ceux de Monsieur Ulmann. Il regarda une nouvelle fois le salon et se mit aussitôt en tête de l’affronter. Décidé à le ramener à la raison, il se dirigea vers les escaliers pour l’attendre. Quand il quitta le salon, une image perça son champ de vision. Il se retourna en direction de l’apparition et vit le miroir.

 

Lentement, il s’approcha de lui. Arrivé en face, il s’avança encore un peu pour l’examiner de près. Il eut alors l’impression de le voir se déformer légèrement. Il recula, puis, après quelques secondes, se rapprocha à nouveau.

Le reflet changea. Certains traits s’y dessinèrent, puis disparurent.

L’espace d’un instant, il crut voir un autre visage remplacer le sien. Il resta béat quelques secondes. Après un moment, l’autre visage réapparut très nettement.

Il sursauta et recula tout en gardant toute son attention fixée sur le miroir. Le visage était toujours là. Il regarda sa montre. Il était dix heures. Il se précipita instinctivement sur le miroir, le saisit et hurla « moi, tu ne me rendras pas fou ! ».

Monsieur Ulmann était sur la première marche des escaliers. Il avait assisté à toute la scène. Quand il vit le maire soulever le miroir pour le fracasser au sol, il se précipita vers lui pour l’en empêcher. Mais le mouvement fut d’une rapidité telle qu’il n’arriva pas à temps. Le miroir se brisa à terre. Plusieurs morceaux de verre s’éparpillèrent partout dans la pièce. Le maire ne lâcha pas le cadre des mains. Lui trouvant une expression étrange, Monsieur Ulmann se rapprocha de lui et regarda à son tour en direction de l’objet. Entre certains bouts de verre restés sur le cadre, il crut distinguer une peinture.

Un portrait.

 

Jadd Hilal