Chute d’haut

Avec Marlène Cavagna

 

I

 

J’ai toujours su qu’elle était amoureuse de moi. On dit que les filles sentent ce genre de choses, mais moi aussi. Étant homme, ça doit être ma part de féminité qui s’exprime de cette façon.

Nous étions tous autour d’un feu de camp, dans les landes, en plein mois de juin. C’était formellement interdit et nous le savions, mais nous avions l’habitude de faire ça depuis notre enfance, ou comme nous aimions à le dire, depuis toujours. Sandra posa sa main sur mon avant-bras. Il était doré par le soleil, même en cette période précoce de l’été. Cela faisait presque trois semaines que nous passions nos journées au soleil, comme chaque année. Ce n’est pas tant la chaleur de sa main, mais la douceur et l’intensité avec laquelle elle l’avait posée sur moi qui me fit frissonner légèrement. Elle voulait me dire quelque chose, alors que j’écoutais Paul depuis un moment. Il me racontait comment lui et Cédric avaient découvert un sentier presque entièrement balisé, avec des sauts et des couloirs pour leur vélos tout terrain.
Je tournai légèrement ma tête vers elle, lui adressai un coup d’œil sévère, pour qu’elle me laisse tranquille. J’étais occupé. L’attention qu’elle me réclamait m’ennuyait et je ne savais pas comment y répondre sans lui donner de faux espoirs. Déjà l’année précédente, j’avais senti les prémices de cette affection, mais cet été-là, elle avait grandi, et semblait vouloir que je le remarque. Quant à moi, je me demandais ce que je pensais d’elle.  Nous avions tous grandis. Elle avait maintenant 20 ans, et moi 23. Elle était devenue jolie, et j’étais devenu un homme.

Pendant l’année, à la fac, j’avais rencontré Lisa dans un cours optionnel sur le cinéma italien. Je m’étais laissé faire. Elle s’était arrangée pour travailler avec moi sur le néo-réalisme dans les films de Visconti, et nous devions préparer un exposé ensemble. Elle était belle, extrêmement désirable, et j’avais envie d’elle. Sa présence à mes côtés m’excitait, et lorsqu’elle m’embrassa au cours d’une de nos longues soirées de travail, je ne pus résister. Je la mangeais littéralement chaque soir après avoir essayé de travailler une heure ou deux, jamais plus.
Au fil du temps, nous étions devenus amis, et avions commencé à lier nos âmes en plus de nos corps.
Quand je voyais Sandra, Lisa me manquait. J’avais besoin d’un corps féminin contre moi, en particulier celui que j’avais l’habitude d’explorer chaque soir. J’avais vu le corps de Sandra changer et devenir celui d’une femme, mais je me souvenais d’elle enfant. C’était mon amie, juste une amie,  je ne l’avais jamais regardée avec mes yeux d’homme.

 

Le lendemain de notre soirée autour du feu, nous sommes tous allés nous baigner. Les grands-parents de Paul possédaient une maison sur la plage, un bien rare et familial, dont ils nous faisaient profiter.
Je me changeai dans l’une des chambres, pris ma planche de surf et couru sur la plage. Les autres étaient déjà là. Il y avait Paul et Cédric, mes deux amis, presque mes frères, et Sandra, ainsi que Laurie, la petite sœur de Paul. Nous étions toujours tous les cinq. C’était ainsi. Nous étions proches,  et pourtant, aucun d’entre nous n’avait eu d’aventure avec l’une ou l’autre personne du groupe. C’était tacite. Nous étions amis, nous nous voyions pendant les vacances, mais nous avions d’autres vies le reste de l’année. Finalement, cela m’a toujours surpris. Nous avions passé ensemble nos moments les plus doux, de ceux qui constituent les souvenirs dorés de la jeunesse,  mais nos expériences humaines et amoureuses s’étaient faites ailleurs.

 

Sandra était en maillot de bain, et depuis la veille, j’attendais ce moment frénétiquement. Même engagé auprès de Lisa, j’étais curieux, je me demandais ce que je pourrais avoir. Elle portait un bikini vert qui seyait parfaitement à sa peau blanche et légèrement rougie par le soleil. Elle était fine, bien formée et enfantine. Ses cheveux d’un blond vénitien tirant sur le roux lui vinrent dans la figure, alors qu’elle se retourna pour me sourire. Ses yeux noisettes se plissèrent de bonheur, et je lui rendis son sourire.
« Salut Romain, me dit-elle, d’une voix fluette.
-Salut, ça va ? Dis-je un peu confus.
-Oui. Les autres vont surfer, mais je trouve qu’il y a trop de vent. Je pense rester un peu sur la plage ».
Silence.

Je ne savais pas quoi dire. Est-ce qu’elle me proposait par là de rester avec elle ? Je n’en avais pas spécialement envie, mais il y avait trop de vent, c’était vrai. Je n’avais jamais été très téméraire en surf, et elle le savait.
Elle me regardait intensivement, en attente. Je me sentais balourd, maladroit. Je regardais les autres courir vers les vagues, puis Sandra. Encore une fois, elle posa sa main sur mon bras. Cette fois-ci, mon corps entier tressaillit, elle m’attirait.
« Romain… » dit-elle de la façon dont on s’apprête à dire des paroles gênantes.
Je sentis qu’elle allait dire quelque chose qui lui tenait à cœur, quelque chose de sérieux, de nouveau entre nous.
« Je suis amoureuse de toi ».
Je me sentis pâlir. Je restai coi quelques secondes.
« Désolé, j’ai déjà une petite amie » dis-je enfin, en me dirigeant gauchement vers les autres.
J’aperçus son visage étonné et déçu, ses bras ballants le long de son corps. Comme sur une photo.
Lisa arrivait trois jours plus tard. Je l’avais invitée.

 

Je ne savais pas comment l’annoncer à Sandra. J’en avais parlé à Paul et Cédric, mais ils n’en parlaient pas devant les filles. Elle ne savait pas, et je me demandais comment cela se passerait. Je ne lui avais jamais rien promis, je ne lui devais rien. Les deux jours suivants s’écoulèrent comme tous les autres. Paisiblement, sur la plage, sur le surf, devant le feu. Je renonçai à toute tentative pour la prévenir, mais j’adoptai une attitude qui me semblait digne et distante, sans être froide. Est-ce que les hommes sont capables de ça ? Du moins, j’essayais.
Elle me parut normale. Je pensais avoir agi de la bonne manière.

Seulement, la veille de l’arrivée de Lisa, quelque chose se déclara en moi. Nous étions tous assis devant le feu, en cercle. J’observais le visage délicat de Sandra éclairé par les flammes, en face de moi. Elle semblait normale. Encore. Normale… Finalement, c’était ça qui me posait problème. Elle avait compris, l’autre jour sur la plage, alors que j’avais fui sa déclaration. Elle avait compris que ses sentiments n’étaient pas partagés, et elle s’était retirée du champ de bataille, si j’ose dire. Elle renonçait, elle quittait la partie.
Ça m’énervait.
Soudain, elle m’attira intensément. J’avais envie d’aller vers elle, de l’attirer à moi, violemment, de me coller à elle. J’imaginais sa peau sucrée contre mes lèvres, son corps ferme sous mes mains. J’étais en colère. Je voulais qu’elle fasse un effort.
Je me levai et rentrai dormir, sans prononcer un mot. Les autres me regardèrent m’éloigner, interloqués.

 

Le lendemain, Lisa arriva.
Les autres étaient partis à la plage en fin de matinée, et j’avais dit que je revenais une heure plus tard, sans préciser où j’allais. Je pris la voiture du grand-père de Paul, une vieille deux chevaux rouge, qui traînait dans la cour de la maison, et dont nous avions le droit de nous servir. Je la conduisis jusqu’à la gare d’Arcachon, où Lisa devait arriver par le train de 13h05.
J’étais content de la retrouver. Son corps m’avait manqué. D’après ses baisers et son empressement, je sentis que je lui avais manqué aussi. Elle resta collée à moi pendant tout le trajet, et à peine arrivés, nous nous sommes enfermés dans la chambre pendant plus d’une heure.
Quand nous sommes ressortis, les autres étaient rentrés de la plage, ils déjeunaient de pain et de fromage sur la terrasse. Ils étaient attablés autour d’une grande table ovale, derrière une porte vitrée. La première à me voir faire mon entrée au bras de Lisa fut Sandra, assise juste en face de la porte. Elle jouissait d’une vue parfaite sur notre arrivée.
Son visage se figea, si bien que les autres se retournèrent et nous aperçurent. Laurie parut un peu surprise, mais Paul et Cédric savait que j’étais allé chercher Lisa.
« Je vous présente, Lisa… Ma copine » dis-je.
Tout le monde salua poliment, sauf Sandra, qui baissa les yeux au sol, le visage rouge sang. Les salutations furent suivies d’un silence gêné. Laurie devait être au courant du béguin de Sandra pour moi, et les garçons ne devaient pas comprendre l’embarras des filles. Lisa s’assit près de Laurie, et sourit à tout le monde. Je restais debout à regarder la scène, tout en jubilant de la réaction de Sandra. Comme précédemment près du feu, j’avais envie d’elle. Je regardais Sandra et Lisa alternativement, et je ne savais à laquelle je devais m’adresser en premier, si je devais sourire, si je devais m’excuser ou simplement partir, les laisser en plan là, toutes les deux, incapable de choisir.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu viens pas t’asseoir près de moi ? me demanda Lisa.
« Si… Non, c’est juste que je pensais à quelque chose. Ça vous dit d’aller à la piscine cet après-midi ? Ça changerait de la plage. Et de l’odeur de poisson. »
J’avais dit ça au hasard, pour faire croire que je pensais vraiment à quelque chose. Finalement la piscine, c’était une idée assez stupide, on y allait presque jamais.
« Mouais, pourquoi pas, rétorqua Paul. Au moins, on rencontrera peut-être des jolies filles, pas comme l’autre mamie,  qui s’est foutue à poil ! L’autre jour, sur la plage publique ! Et à côté de moi !
« Qu’est-ce que ça change, à côté de toi ? dit Cédric, tu devrais être content, si ça se trouve, elle te draguait ».
Tout le monde rit, et je pris délicatement place entre Lisa et Sandra. Pendant la courte effusion, cette dernière se leva, et quitta la table.

 

L’après midi, nous prîmes tous le bus pour nous rendre à la piscine. La deux chevaux ne contenant que quatre places, deux personnes devaient se sacrifier et prendre un vélo. Personne ne voulut. On trancha pour le bus.
Sandra portait son bikini vert à faire pâlir un garçon de huit ans. Je remarquai à peine le maillot noir de Lisa. Je l’avais possédée ce matin-là, j’étais satisfait. J’avais faim de Sandra.
Depuis sa présentation avec Lisa, elle s’était reprise. Elle paraissait à nouveau tranquille, rigolait avec tout le monde, faisait des blagues guillerettes, comme à son habitude. Son manque d’attention à mon égard me rendit fou, et je ne savais quel stratagème employer pour la ramener à moi. Lisa s’approcha.
« Tu viens te baigner ?
« Pas tout de suite, lui dis-je, un peu renfrogné. J’ai froid, je vais rester un peu au soleil ».
Elle parut surprise, un peu déçue.
« Bon. Moi j’y vais ».
Elle plongea. Elle nageait très bien, et ne perdit pas cette occasion de le montrer. Paul et Cédric la suivirent. Tous les trois se chamaillaient dans l’eau, alors que Laurie, Sandra et moi les regardions sans rien dire. Je sentais la présence de Sandra dans mon dos. Si elle ne m’observait pas, du moins je l’espérais. J’avais envie que Laurie parte, et je crois qu’elle le comprit, ou alors Sandra dut lui faire signe, car au bout d’une minute, elle rejoignit les autres dans l’eau.
Lisa me lançait des regards interrogateurs.
Sandra et moi étions seuls, assis l’un derrière l’autre, sans se voir et sans rien dire. Nous restâmes comme ça quelques minutes. Elle ne disait rien, elle avait subi l’affront de rencontrer Lisa, pensais-je, et j’avais repoussé sa dernière tentative de déclaration sur la plage, quelques jours plus tôt.

J’aperçus un plongeoir, au bout de la piscine. Il devait faire au moins 5 mètres.
« Tu veux plonger ? demandai-je, en me retournant à peine. Je ne la voyais même pas.
-Plonger ?
-Oui, il y a un plongeoir là-bas, viens avec moi ».
Je ne lui laissai pas le choix. Je me levai, l’aidai à se lever, et marchai avec elle jusqu’au plongeoir, en silence. Je sentais les regards des autres posés sur nous, l’interrogation de Lisa, le désintérêt rapide de Paul et Cédric, et le questionnement de Laurie sur mes intentions envers son amie.
Je la fis monter l’échelle devant moi. Elle n’était pas très assurée, et en voulant l’aider, je posai ma main sur sa cuisse droite. C’était la première fois que je la touchais, volontairement. Je la sentis tressaillir, se figer un quart de seconde. Le muscle de sa cuisse se contracta. Me rendant compte que mon geste était gauche et inutile, je retirai ma main. Ce geste n’avait été qu’une caresse.
Je ne savais pas dans quoi je m’embarquais, mais je fonçais droit dans le mur. Sandra aussi devait se demander pourquoi je l’avais faite grimper là. Arrivés tous deux au sommet, nous nous regardâmes.  Je vis dans ses yeux l’interrogation et la crainte.
« Vas-y d’abord, dit-elle doucement.
-Non, on y va ensemble » dis-je fermement.
Elle secoua la tête.
« J’ai vraiment trop peur » dit-elle d’une voix tremblotante. Elle avait la chair de poule.
« Et aussi trop froid, répondis-je. Viens, on saute ensemble, t’inquiète pas ».
Je fis trois pas, me retournai et la regardai. Elle me regarda, hésitante. Je ne lâchai pas mes yeux des siens. Elle s’avança.
Cette fois-ci, tous les autres nous regardaient. Je ne les avais pas vus, mais je le sentais. A cet instant précis, ils étaient loin dans mon esprit. Lisa n’existait plus. Seul le corps frémissant de Sandra à mes côtés m’obsédait. Je lui pris la main, et comptai jusqu’à trois. Elle poussa un léger cri, et nous nous lâchâmes la main en atterrissant dans l’eau. Je touchai le fond. J’ouvris les yeux et aperçu une forme verte et dorée près de moi. Je tendis la main et touchai le ventre de Sandra. Je l’attirai rapidement à moi. Ma main gauche empoigna ses fesses et serra fortement une grosse poignée de chair. De ma main droite, je cherchai rapidement son visage, l’attira au mien et fourrai ma langue dans sa bouche. Je sentis la chaleur de sa langue, de son corps entier, et j’entendis, étouffé, un gémissement de bonheur.
Très vite, je manquai d’air, nos corps se séparèrent, et nous remontâmes à la surface, complètement séparés.
Je ne savais plus où j’étais. Je vis les autres rire de l’autre côté de la piscine. Je me retournai, cherchai Sandra. Elle était sortie de l’eau. Elle était partie.

 

II

 

Et comme ça, c’était fini.

En une inspiration, une phrase, une majuscule et un point, il avait détruit la concrétisation de toutes les années derrière moi et de toutes celles devant moi. C’était étrange, bien que mes souvenirs soient bel et bien là, bien que j’aie vécu ces choses extraordinaires et inoubliables, c’était comme si les quelques mots qu’il avait prononcés à ce moment-là étaient si violents qu’ils en déformèrent ma mémoire. Dès cet instant, tout le passé que nous avions en commun devint odieux. Le moindre geste, le moindre regard, la moindre accolade dont je me rappelais m’inspira le dégoût.

« J’ai déjà une petite amie » m’avait-il dit.

Comme s’il pensait que je cherchais à soustraire quelque chose, comme si c’était moi qui voulais une place déjà prise. N’était-ce pourtant pas elle la pièce rajoutée ? N’était-ce pas elle qui était venue s’interposer entre lui et moi ? Pour qui se prenait-elle, elle ? Avec ses quelques mois de relation. C’était moi qui étais déjà là, c’était moi qui avais partagé tous mes étés avec Romain depuis que nous avions cinq ans, c’était de nous que l’on disait, depuis le plus jeune âge déjà, qu’un jour nous allions nous marier. Elle n’avait rien à voir là-dedans, elle, c’était moi qui étais déjà là.

Voilà ce que j’aurais dû lui répondre.

Pourtant je n’ai pas pu.

Sur le moment, lorsque je m’étais jetée à l’eau, je n’avais rien su dire.

 

La surprise, pourtant, était bien là. Cela faisait quinze années que nous passions Romain, moi et trois autres amis chacun de nos étés ensemble. A compter de trois mois par année, cela équivaut à quarante-cinq mois, soit presque quatre ans. Et puis, ce n’était pas quatre années de rencontres occasionnelles, nous passions tout notre temps ensemble.

Nous n’étions pas toujours sur la même longueur d’onde mais c’était ça qui me plaisait. J’ai vite compris que les souvenirs des disputes et des réconciliations me touchaient bien plus que le reste. Peu m’importait le conflit, l’émotion de retrouver quelqu’un dépassait toujours tout chez moi. Je simulais parfois même de m’être trompée pour me réconcilier, j’étais tellement heureuse de regagner un ami ou un amour que je n’hésitais pas à y sacrifier ma fierté.

 

Avec Romain, nous nous disputions beaucoup, il faut dire que nous étions très proches. Je me souviens d’un été où nous avions franchi une quantité vertigineuse de barrières physiques. En l’espace de quelques mois seulement, nos deux corps s’étaient énormément rapprochés. Complices, c’était comme s’ils avaient parlé pour nous. L’effet fut d’ailleurs tel que les autres l’avaient sûrement remarqué.

Je me souviens d’un soir où nous étions allés à la plage Romain, les autres et moi. Il était environ sept heures et nous étions allés nous baigner afin de voir le soleil se coucher. Pendant que nous nagions tous ensemble, Romain m’avait prise par le bras et m’avait tirée très légèrement à l’écart. La lumière, dans mon souvenir, était assez traîtresse. Le moindre geste sous l’eau devenait difficilement percevable à première vue tout en restant devinable si le regard s’y concentrait. Autant dire qu’il avait été très difficile de cacher quoi que ce soit et d’autant plus impossible de faire durer ce quoi que ce soit trop longtemps. Malgré cela, ce jour-là, je l’avais laissé faire. Il avait commencé par m’effleurer la main avant de nager derrière moi pour me caresser le ventre. Jusque-là, moi, je n’avais pas bougé d’un pouce. Au moment où Romain fit semblant de me couler pour ensuite me rejoindre sous l’eau, j’étais néanmoins entrée dans le jeu.

Sans comprendre ni comment ni pourquoi, je l’avais alors pris dans mes bras puis, je lui avais embrassé le cou tout en lui serrant et en lui touchant tout le reste du corps. Je réalise maintenant à quel point dans cette mer, tout avait vraiment disparu. Aussi bien la conscience des autres que la conscience de nous-mêmes, plus rien d’autre que l’excitation du moment n’exista.

La machine était lancée.

Nous étions sur le point de nous embrasser lorsque nous avions manqué d’air. Nous étions remontés à la surface et après quelques secondes seulement, nous nous étions rendus compte que nous nous tenions la main. Réalisant le danger auquel nous nous exposions, Romain me l’avait alors lâchée.

 

Nous n’avons jamais reparlé de ce moment. Non pas qu’il y en ait eu besoin d’ailleurs, nous avions nos vies respectives et  envisager une relation à distance n’aurait de toute façon pas été possible ni pour lui ni pour moi. Malgré tout cela, l’été suivant, une partie de moi espérait secrètement que nous reprenions les choses là où nous les avions arrêtées.

Une semaine après le début de l’été, j’étais donc allée le voir afin de lui faire part de mes sentiments et de savoir, même si j’étais persuadée que ce serait réciproque, ce qu’il ressentait en retour.

C’est alors qu’arriva le déjà.

 

C’était étrange, depuis ce jour où il m’avait refusée, j’eus l’impression qu’il était encore plus attaché à moi. J’ai tout d’abord pensé qu’il avait peur de me perdre mais après un moment, je compris que ses intentions étaient en fait toutes autres. Il me désirait, c’était évident. Il passait de plus en plus de temps avec moi et de moins en moins avec sa petite amie. De même, que ce soit par ses accolades, ses baisers sur la joue ou ses regards, il avait l’air nettement plus affectueux qu’avant. Au bout d’un certain temps, cela en devint même gênant, aussi bien pour sa petite amie que pour moi. Je n’étais pas gêné pour elle, mais pour moi-même. Je ne saurais dire pourquoi mais dès qu’il m’eut dit non, je perdis toute attirance pour lui et à l’inverse, lui, devint de plus en plus attiré par moi.

 

Je me souviens notamment de cet après-midi où nous étions allés à la piscine. Les autres étaient partis nager en nous laissant Romain, Laurie et moi. A ce moment-là, il me semble que la présence de Laurie m’avait inquiétée et rassurée en même temps. D’un côté, j’avais été contente qu’elle soit là mais de l’autre, cela m’avait fait prendre conscience que je n’arrivais même plus à être seule avec Romain.

Nous étions restés tous les trois, dans le silence le plus inconfortable qui soit pendant plusieurs minutes. Romain parut être celui qui en souffrit le plus. Il regardait anxieusement le plongeoir de l’autre côté de la piscine tout en m’observant à plusieurs reprises du coin de l’œil. Après quelques minutes, il se tourna vers moi et me demanda d’une voix tremblotante si je voulais plonger, puis, sans vraiment me laisser le choix, il me saisit ensuite par le bras et m’emmena jusqu’au plongeoir.

Je n’avais pas résisté, pourtant j’aurais dû. En l’accompagnant, j’aurais du savoir que je ne lui livrais rien d’autre qu’un mensonge. Une fois en bas de l’échelle, la montée s’apparenta, comme je m’y attendais, à la descente aux enfers. Je regrettai très vite d’être là. Pourquoi l’avais-je suivi ? me demandai-je, Romain ne représentait plus rien pour moi, alors pourquoi m’étais-je laissée conduire jusqu’ici?

Rapidement, je ressentis le besoin de m’en aller. Je redescendis, angoissée, le plongeoir jusqu’à ce qu’un instant plus tard, je sente une main se poser sur l’arrière de ma cuisse. Le mouvement maladroit de celle-ci semblait indiquer que je devais continuer de monter. A ce moment-là, je me souviens que presque instinctivement, mon angoisse s’effaça.

Nous arrivâmes en haut et je vis Romain m’attendre avant de sauter. Je perçus alors quelque chose dans son regard, quelque chose comme une prédiction. Il avait une intention.

« Vas-y d’abord, dis-je.

-Non, on y va ensemble » répondit-il fermement.

Je secouai la tête tout en prétextant d’avoir peur de sauter.

« Viens, on saute ensemble, t’inquiète pas » insista t-il.

Ne voyant aucune échappatoire, je m’approchai un peu un peu du bord. Puis je sautai.

Aussitôt, tout s’accéléra. J’eus la sensation, en sautant, que je tombais dans un gouffre. Dès que j’ouvris les yeux à nouveau, j’aperçus une forme nager rapidement vers moi. C’était Romain.

Il m’attrapa par les bras, me saisit maladroitement et m’étreignit sans la moindre douceur. Tout en me serrant contre lui, il m’agrippa les fesses. Avec son autre main, il rapprocha ensuite brutalement mon visage du sien avant d’insérer sa langue au fond de ma gorge sans même m’embrasser.

Après ces quelques secondes qui me parurent être une éternité, je voulu m’échapper et je poussai donc un cri pour lui faire comprendre. Quand il me relâcha enfin, je remontai à la surface tout en ayant la sensation que je m’extirpais de l’enfer lui-même.

 

Je sortis de la piscine.

Lui, y était resté.

Il me regarda.

Je le suppose.

 

Marlène Cavagna et Jadd Hilal

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