Incubus

Allongé sur son lit, Mathias rêvait. Julie dormait toujours, la tête tournée de l’autre côté et la respiration profonde et continue. Il comprit qu’il n’arriverait plus à dormir et décida de se lever. Il arriva sur le palier de la porte et se retourna vers Julie. Il se surprit de ne pas l’avoir embrassée en sortant du lit. C’était pourtant un rituel. Oui mais cette fois-ci, le réveil avait été brutal. Ça ne comptait pas.

Il décida d’aller chercher des croissants et des pains au chocolat. Il s’habilla très rapidement avec un vieux jean et un pull à capuche, prit les clefs sur la table du salon et ferma délicatement la porte en sortant. L’ascenseur lui donna l’étrange impression d’aller plus vite que d’habitude. A peine était-il entré que les portes s’ouvraient à nouveau pour le faire accéder au rez-de-chaussée. Il se dit qu’il était probablement encore un peu endormi. Il ouvrit les grilles et sortit de son hall. Il prit son vélo pour aller à la boulangerie. Il commença à pédaler avec une aisance qui le surprit et se demanda si dormir moins ne l’aidait pas, au final, à être plus réveillé. Un moment plus tard, il arriva au pont qu’il devait traverser pour atteindre la boulangerie juste de l’autre côté.

Le pont était incliné. L’effort sur ses cuisses devint rapidement laborieux. Il pédala avec peine jusqu’à la fin de la montée. Une fois celle-ci terminée, il laissa ensuite aller le vélo pour la redescente. Etrangement néanmoins, le vélo ne prit pas de vitesse. Même en descente, c’était comme s’il était en montée. Il recommença à pédaler.

Quelque chose n’allait pas. Il pédalait de plus en plus et avançait de moins en moins. Il rétrograda, vérifia ses freins. Rien. Tandis qu’il forçait sur les pédales, il vit le pont bouger. Soudainement, il lui sembla se tordre. Après quelques secondes, ça recommençait. Le pont parut se soulever. Il commença à paniquer. S’il s’effondrait maintenant, c’en serait fini de lui. Il voulut abandonner le vélo et continuer à pied. Mais il ne réussit pas à se lever de la selle. C’était comme s’il y était collé. Il fixa ses jambes du regard et se força à pédaler le plus vite possible. Plus rien d’autre ne compta, ni l’effroi ni l’angoisse.

Il ne réussit pas à accélérer. Il s’épuisa après quelques mètres parcourus seulement et s’arrêta. Il reprit son souffle et se rendit compte que les secousses s’étaient arrêtées. Il releva les yeux en direction du bout du pont.

Il sursauta.

Le vélo reculait.

Il ne contrôlait plus le vélo. Il roulait tout seul, dans le sens inverse. Il remonta le pont. Il faisait le même itinéraire qu’il avait pris pour venir jusque-là, mais dans l’autre sens. Et la rapidité de recul croissait. Il espéra s’arrêter devant chez lui, là où tout avait commencé. La vitesse augmenta encore. Il sentit progressivement ses yeux se fermer. Il allait s’évanouir. Il sursauta. Il secoua la tête et se força à se réveiller. Ses yeux restèrent fermés. Il ne s’évanouirait pas, il ne renoncerait pas avant d’être arrivé chez lui, il s’accrocherait tant qu’il le pourrait. Le vélo ralentit puis s’arrêta. Il décrocha lentement ses paupières l’une de l’autre. Il était devant chez lui.

Il soupira de soulagement et sentit à nouveau ses forces le quitter. Ses paupières se fermèrent délicatement. Puis, il eut l’impression de sortir de son corps. Il se voyait au-delà, comme par une caméra. Il dirigea son regard vers son corps à lui, le corps qu’il croyait avoir laissé derrière lui. Il remarqua que ce n’était pas lui qu’il regardait. Ce n’était pas lui sur le vélo.

C’était elle.

C’était Julie.

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