La fourmilière

A Thomas,

Partie I

« L’hôtel Reda s’il vous plaît.

-Où est-ce que c’est ça ?

-Jebel Ahmar. »

Le chauffeur jeta un œil sur ses rétroviseurs avant de démarrer. L’opération de dégagement prit plusieurs secondes et fut accompagnée par quelques frayeurs lorsque le taxi, à maintes reprises, manqua de se faire heurter par un conducteur arrivant trop vite par derrière. Après quelques tentatives, le véhicule réussit néanmoins à s’intégrer dans le trafic et devint enfin un des nombreux fils de cette gigantesque toile de chaleur qu’était la cité rouge.

Hector regarda le compteur afin d’avoir une idée du prix que le trajet lui coûterait. L’écran affichait un chiffre impossible et était sans doute hors de marche.

« Votre compteur est cassé ? demanda Hector, timidement.

-Pas du tout, il prend juste de l’avance ! » répondit le chauffeur en se tournant légèrement de biais vers Hector. Il souriait et ce faisant, le côté droit de sa bouche se souleva pour légèrement resserrer son œil droit d’une part et découvrir ses dents jaunis et mal réparties de l’autre.

Son précédent séjour dans le désert avait habitué Hector au silence et à la solitude. Une fois arrivé dans la grande ville dont les coups de klaxon des taxis, les cris des marchands et les conversations de gueulante au téléphone composaient l’orchestre, Hector fut donc d’autant plus sensible au fourmillement auditif autour de lui. A l’horizon fuyant s’étaient succédées les rues exiguës, à l’individu seul s’était succédé l’homme parmi tant d’autres, aux échos de sa voix dans l’immensité s’était enchainé l’étouffement de ses paroles par les nombreux bruits extérieurs. Hector regardait cette capitale bondée de l’autre côté de la vitre. Elle bougeait, évoluait et se transformait autour de lui.

Il était 2h du matin et le taxi passait à côté d’un marché où l’afflux atteignait son paroxysme. Les hommes négociaient les prix en hurlant, se tapaient dans le dos en signe d’amitié, toussaient, crachaient, éternuaient. Les femmes, voilées pour la plupart et malgré l’âge suggéré à Hector par leurs traits, se comportaient toutes comme des petites filles. Elles riaient et se vexaient gentiment lorsque les marchands usaient un peu trop de leur charme pour arranger le meilleur prix ou gloussaient lorsqu’une d’elles attirait le regard ambigu d’un étranger qu’elles croisaient. Au milieu du marché, se trouvaient également des chameaux et des chevaux contrôlés par des enfants de moins de dix ans pour la plupart. Malgré leur âge précaire, les montures étaient parfaitement dirigées au sein de la foule. Elles esquivaient, pivotaient et trouvaient un chemin au moindre obstacle.

« C’est plein parce que c’est l’aïd demain, cria le chauffeur.

-Personne ne travaille ?

-Pas le matin. »

La voiture passa sur un monticule de sable et les remua.

« Désolé.

-Il y’a du sable en dessous ? demanda Hector, se rendant compte de l’idiotie de sa question.

-Oui, sous la ville. Autour aussi. »

Un silence suivit la réponse.

« Nous sommes bientôt arrivés à l’hôtel ?

-Encore 10 minutes. »

Hector regarda alors le chauffeur du coin de l’œil et fut étonné de ne pas avoir réalisé l’âge de ce dernier plus tôt. De son cou, ressortaient trois veines qui se gonflaient lorsque les cordes vocales s’apprêtaient à être utilisées. Au dessus, sur son bouc, quelques poils grisâtres rebiquaient vers sa bouche dont les lèvres ne se voyaient presque pas. Les joues, avec l’âge, semblaient être remontées pour créer des rides proéminentes sur les deux extrémités des yeux. Les pupilles, quant à elles, brillaient d’un noir éclatant, comme si la vie s’était progressivement déplacée de tout le visage vers les yeux. Les sourcils épais et frisés s’abaissaient sous les rides du front et, au-dessus, une casquette verte cachait des cheveux gris irrégulièrement dispersés et extraordinairement fins. Le chauffeur était très âgé.

« Comment se fait-il que vous travailliez encore à une heure si tardive ? demanda Hector, intrigué.

Le conducteur, en dépit d’un éventuel danger sur la route, se tourna alors entièrement vers Hector pour le regarder droit dans les yeux. Il ria et répondit :

« Oh vous savez, il faut bien qu’on se divertisse. »

L’hôtel était légèrement à l’écart du centre et le chauffeur dut maintenant conduire en montagne. Alors que la route montait en altitude, Hector se retourna pour admirer la ville de loin. La cité ressemblait maintenant à une gigantesque toile de lumière dont la chaleur faisait légèrement onduler les couleurs. Il entendait encore certains cris étouffés et quelques coups de klaxons presque muets qui arrivaient tout de même à ses oreilles, comme si la cité lui criait de loin : Que tu sois là ou non, moi je ne change pas.

Hector se retourna pour regarder la route et vit la voiture adopter des trajectoires très aléatoires. La ligne séparant les deux axes sur la route ne semblait être d’aucune utilité. Les virages étaient pris, par le chauffeur du taxi tout comme par les rares autres conducteurs, par le moyen le plus confortable possible. En conséquence, les courbes étaient parcourues de manière ample et le coup de klaxon à l’entrée de chaque tournant était le moyen unique d’avertir de sa présence. A un moment, la voiture s’écarta dangereusement de la route, Hector regarda alors à nouveau le chauffeur afin de vérifier s’il était fatigué. Ses yeux ne témoignaient aucun signe d’endormissement, bien au contraire, ils étaient toujours aussi vifs et intenses. Le chauffeur capta le regard d’Hector et lui sourit. Hector sourit en retour et se retourna vers la route.

La voiture roulait maintenant sur une route beaucoup plus archaïque. Ils avaient totalement quitté la ville lorsqu’Hector aperçut, au loin, un point brillant. A mesure que le taxi s’en rapprochait, trois, quatre puis cinq points s’y ajoutaient. Le conducteur ne semblait pas y accorder la moindre attention et Hector s’apprêta à l’avertir du danger puis, il se résigna en pensant que c’était probablement des animaux ou des pièces de monnaie sur le sable. Lorsque la voiture se fut suffisamment rapprochée des étranges lumières qu’Hector ne quittait pas du regard, il écarquilla soudainement les yeux.

Trois enfants jouaient sur la route.

Les pupilles d’un noir encore plus éclatant et brillant que celui du chauffeur de taxi furent l’espace d’un instant éclairées par les phares de la voiture. La voiture dévia alors fermement sa trajectoire et passa juste à côté d’eux.

Hector les regarda.

Les enfants le fixaient du regard.

Durant cette fraction de seconde, les six pupilles eurent le temps de lui communiquer quelque chose d’étrange. Comme si elles avaient pu, en dépit du peu de temps, envoyer un virus, implanter une image qui, non seulement, ne le quitterait jamais mais qui, en plus, le contaminerait.

« Des bédouins, dit le chauffeur

-C’est pas dangereux pour eux de rester là ?

-Non, ils connaissent la route.

-C’est vrai qu’ils parlent toutes les langues ?

-Toutes. »

Hector regarda derrière lui, les enfants avaient toujours leur tête tournée de son côté. « C’est fou de penser qu’en étant si loin de tout, on puisse tout de même connaître toutes les langues.

-Oh vous savez, ce sont des nomades, ils s’adaptent à tout. Comme des caméléons. »

Quelques minutes plus tard, Hector était assis sur le lit de sa chambre d’hôtel. Exténué, il s’allongea et ferma les yeux. Les images commencèrent alors à fuser dans son esprit: les rues bondées, le marché, le trafic, les coups de klaxons, les chameaux, les femmes, le chauffeur, la route. La journée qu’il venait de passer se déroulait en accéléré derrière ses yeux jusqu’à ce que l’image des trois enfants perce son esprit. Ses paupières s’ouvrirent alors toute seules et il réalisa qu’il ne réussirait pas à dormir. Hector ouvrit la fenêtre afin d’avoir un peu d’air frais, se mit assis sur son lit et songea. Il chercha à comprendre pourquoi ces enfants là, parmi tant d’autres, l’avait autant troublé. Il n’avait pas eu peur des enfants qu’il avait pu voir en ville. Que ce soit les borgnes, les mutilés ou encore les voleurs, la ville grouillait de ces petites fourmis mais pourquoi ces trois-là l’avaient perturbé plus que les autres? Il revit ces perles ténébreuses qui le fixaient et son cœur commença alors à battre.

Il se leva, prit ses clefs et sortit de l’hôtel. Dehors, le soleil se levait. Les premières couleurs réussissaient à traverser l’atmosphère. Hector fixa l’horizon rouge au dessous duquel la cité apparaissait sans pour autant s’éveiller. Elle ne se réveillait pas car elle ne s’était pas couchée. Tout autour de lui, les grains de sables orangés s’illuminaient progressivement et la chaleur douce du matin lui arrivait sur la peau. Après quelques minutes de calme, le silence et la tiédeur autour d’Hector commencèrent à le bercer. Il remonta dans sa chambre et s’allongea. Dans un silence paisible, il ferma les yeux et vit l’image des trois enfants lentement s’estomper jusqu’à ce qu’il s’endorme.

Une chaleur étouffante l’envahit néanmoins très vite et il ne put dormir que quatre heures. Dès qu’il reprit conscience, l’image des trois enfants se replaça devant ses yeux et les questions recommencèrent aussitôt à fuser dans son esprit. Hector, ne pouvant plus supporter cette hantise omniprésente, décida de sortir afin de confronter les trois démons.

Sans petit-déjeuner ni prendre sa douche, il sortit de l’hôtel et se dirigea vers le lieu où il les avait vu la veille. Il trouva rapidement l’endroit grâce à un arbre sec qu’il se souvenait avoir vu à côté. Lorsqu’il arriva, il ne vit personne. La route était totalement déserte et à la place des trois enfants, était une pierre. Elle était d’une taille si grande qu’elle devait probablement forcer les conducteurs, tout comme le taxi de la veille, à fortement changer de trajectoire. Hector voulu la déplacer par sécurité mais il échoua à cause du poids de celle-ci.

Au dessus de lui, le soleil, maintenant oblique, lui lacérait la peau avec des vagues plus ardentes les une que les autres. Des goutes de sueur tombaient de son front pour s’écraser sur le sable où elles semblaient sécher presque instantanément. Alors que l’une d’elles atterrit à côté de la pierre, il sursauta.

Quelque chose était dessiné sur le sol.

Il s’approcha pour examiner les motifs et réalisa qu’ils représentaient le contour d’un pied. C’était des traces de pas. Les empreintes commençaient à côté de la pierre et continuaient le long de la route. Hector se leva alors doucement et suivit soigneusement l’itinéraire. Il marcha, hagard et assommé par la chaleur, pendant plusieurs secondes avant d’aboutir à un obstacle. Les marques s’arrêtaient en face de la paroi de la montagne avec aucune possibilité d’escalader ni de passer au centre. Pourtant, aucune trace ne semblait indiquer un retour en arrière ou un changement de direction. Hector examina de près le mur en face de lui et, baissant les yeux, il aperçut alors une petite cavité juste au dessus du sol. Le trou avait l’air très étroit. Trop étroit pour un homme. Il se mit à genoux et inséra lentement son bras dans le creux afin d’en tâter l’intérieur.

Son bras fut saisi.

A suivre…

Jadd Hilal

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