Le naufragé

Partie IV

1

Au bord de cette plage, était son premier souvenir.

Pour autant, le nom du docteur avait produit un tintement familier en lui.

Il semblait venir d’un ailleurs, du fin fond d’une vie antérieure ou du lointain d’une vie prochaine.

Ce nom lui parut, comme Alexandra, être lié à lui, mais sur un autre plan.

Dans un autre monde.

Au même titre qu’Alexandre croyait que la plage marquait le début de sa vie, il nourrissait la certitude d’être né avec son visage actuel.

Avec ses yeux.

Une conviction d’autant plus remarquable qu’elle confirmait le talent du Docteur Sewing.

Au même titre qu’Alexandra, Alexandre avait effectivement vécu sur le Shelley.

Seulement, il ne le savait pas.

Ce qui était d’autant plus inquiétant était que le docteur lui,  le savait.

S’il le savait pour Alexandra, il le savait pour Alexandre.

Fort heureusement, lorsque les deux enfants arrivèrent, le père d’Alexandra était absent. Aveugle face à toutes ces préoccupations, la petite fille se dirigea alors à grands pas vers la cuisine. Puis, aveugle tout court, elle se servit à tâtons, un verre de jus d’orange. Après en avoir proposé un à Alexandre qui, par politesse, le refusa, Alexandra sortit dans le jardin et s’assit dans l’herbe. Alexandre la suivit et s’assit à côté d’elle. Après quelques secondes de silence, il lui demanda :

« Que fais ton père ?

-Il est à la retraite, répondit-elle en lui souriant pour la première fois.

Alexandre n’osa pas avouer qu’il ne savait pas ce que cela voulait dire.

-Et avant ?

-Je ne sais pas, il n’a jamais voulu me dire. »

Alexandra arrachait les brindilles d’herbe à pleines poignées.

-Je me demande ce qu’il fait.

-Il ne va pas tarder…

-Comment tu sais ? demanda t-elle en se tournant vers Alexandre.

-Je ne sais pas, je dis ça pour te rassurer.

-Alors ne le dis pas.

Un silence suivit.

-Tu as de la chance d’avoir un vrai père tu sais. Moi j’ai été adopté, confessa Alexandre.

-Oui, il me ressemble beaucoup il paraît. »

Il était évident qu’il était plus simple à Jean Sewing de considérer Alexandra comme sa fille plutôt que de lui expliquer ce qu’il lui avait fait subir. De plus, il est possible qu’en prenant soin d’elle, ce dernier eût le sentiment de se faire progressivement pardonner pour ses actes.

« Tu n’as pas de père toi ?

-Non, enfin, j’en ai deux mais ce ne sont pas mes vrais parents, répondit Alexandre en s’allongeant dans l’herbe.

-Comment ça ?

-Ils m’ont trouvé.

-Où ça ?

-Au bord d’une plage.

-Tu as été abandonné ?

-Oui.

-Par qui ?

-Je ne sais pas.

-Tu ne t’en rappelles plus ?

-Non.

Ici, Alexandra s’arrêta et soupira.

« Moi aussi, je ne me souviens plus de mon enfance, mais Jean m’a dit que ma mère était morte en me donnant naissance.

-Et tu es aveugle depuis que tu es née ? demanda Alexandre, se rendant compte trop tard de la maladresse de sa question.

-Oui.

Alexandre commença à arracher les brindilles à son tour.

« Ca tombe bien tu sais, parce que comme ça, tu peux pas me voir.

-Comment ça ?

-Non mais je veux dire, parce que je ne suis pas très beau.

-Ah bon ?

-Depuis que je suis petit, j’ai quelque chose de différent des autres.

-Quoi ?

-Mes yeux sont tout blancs.

-Mais tu vois ?

-Oui.

-Moi ils sont colorés mais je ne vois pas, on se complémente ! » dit-elle en mettant un bras sur l’épaule d’Alexandre.

A nouveau, Alexandre ressenti alors une émotion terrible. Comme la fois précédente, le contact corporel lui chargea la poitrine avec une sensation forte de chaleur. Cette fois-ci néanmoins, c’était comme si la chaleur le brulait. Rapidement, le bras au dessus de lui le gêna, il en fut même énervé. La nuit blanche lui avait mis les nerfs à vif. Progressivement, il commença alors à trembler et à respirer de plus en plus fort.

« Tout va bien ? demanda Alexandra.

-Oui, je vais aller chercher un verre d’eau, répondit t-il en en se levant brusquement.

-D’accord. » Alexandra, aveugle mais inquiète, sembla alors le suivre du regard.

Alexandre se dirigea vers la cuisine pour se servir un verre d’eau qu’il but d’une traite. Puis, il posa le verre dans l’évier et regarda l’eau s’écouler.

Il resta un moment, pensif, à fixer l’évier.

L’espace d’un instant, il eut la sensation de couler avec l’eau.

Au son de l’écoulement se succéda très doucement le bruit d’un véhicule qui semblait s’approcher.

Alexandre leva alors la tête et vit, par la fenêtre de la cuisine, une voiture grise s’avancer lentement vers la barrière d’entrée.

Alexandre ne le savait pas, mais si cette voiture s’arrêtait, il était perdu.

Si elle continuait il était sauf.

La voiture s’arrêta.

Du véhicule, sortit un homme maigre, de grande taille et très âgé. Il se traina jusqu’à la porte d’entrée avec une allure morbide puis, mollement arrivé en face d’elle, il rentra sa clef dans la serrure. Alexandre entendit alors les pas lourds d’Alexandra qui se précipitait du jardin vers le salon.

Quant à lui, ne se doutant pas de qui était l’homme qui traverserait la porte, il regarda avec ignorance la poignée lentement pivoter sur la droite.

Chaque centimètre de rotation lui criait de s’éloigner, de fuir.

Chaque cliquetis du mécanisme lui hurlait l’horreur de l’homme qui allait entrer.

De l’homme qui le reconnaitrait sans que lui le reconnaisse.

De l’homme qui ferait probablement tout pour le tuer par peur de se faire un jour reconnaître.

Jusqu’à ce que la poignée cesse de tourner.

La porte s’ouvrit alors en grand.

Alexandre vit l’homme et l’homme le vit.

Une seconde de silence passa.

Soudainement, l’homme ouvrit la bouche et écarquilla les yeux.

Il se précipita sur Alexandre, écarta les bras et les lança sur son cou.

Juste avant d’atteindre leur cible, subitement, les bras s’ouvrirent et les mains atterrirent sur les épaules du garçon.

Alors, avec son seul œil, l’homme fixa Alexandre et dit:

« Qui est ce charmant petit jeune homme ? »

2

La chirurgie contre-esthétique était, inversement à ce que l’on pourrait croire, nettement plus complexe que la réparatrice. Pour atteindre le beau, il y’avait un modèle vers lequel tendre, une perfection établie et acceptée par tous, il était facile de créer du beau dans la mesure où tout le monde s’était accordé pour dire ce que c’était.

Mais comment créer du monstrueux ?

Dessiner avec un modèle est technique, dessiner sans est différent.

Pour obtenir un résultat acceptable, des réunions s’étaient établies, des questions s’étaient posées, des tests furent menés. Les premiers furent déplorables. La raison principale fut que la plupart des enfants mourraient. Quant à ceux qui avaient la chance de survivre, ils paraissaient tellement changés qu’ils n’avaient plus rien d’humain.

Cela ne plaisait pas.

La bourgeoisie voulait de la monstruosité humaine.

Elle ne voulait pas de l’impossible mais du concevable.

Non à l’aberration, oui à l’étrangeté.

Après quelques semaines, les résultats devinrent plus satisfaisants. Au sein des Freaks, on avait appris ce qu’il fallait. L’idée était de transformer légèrement sans pour autant tout changer. Il fallait altérer.

Alors on altéra.

On transforma le corps de certains enfants en maintenant leur visage, on les retourna, les pivota, les divisa, les multiplia, puis inversement, on changea les visages sans toucher aux corps. Certaines pupilles furent déplacées, d’autres nez mis derrière la tête, quelques bouches disposées à la verticale.

Aussi impressionnantes qu’étaient ces transformations, pour autant, à nouveau, le public se lassa. A leurs tours, ces modifications commencèrent à déplaire elles aussi. Au sein de certaines salles prestigieuses, l’ennui parcourait progressivement toutes les discussions et durant les réceptions, entre des tables florissantes de nourriture, certaines remarques comme « à quoi bon changer si on sait à quoi s’attendre ? » ou « c’est le même que la semaine dernière ! » ou encore « Je n’ai pas payé pour voir ce que j’ai déjà vu ! » se faisaient de plus en plus entendre.

La bourgeoisie s’était lassée.

Il fallait innover.

Alors on innova.

Des enquêtes furent à nouveau menées et des débats refirent surface au sein des Freaks. A l’issu de quelques semaines, une nouvelle orientation fut décidée : surprendre. Cette fois-ci néanmoins, la nouvelle mode, contrairement à celle qui la précédait, n’eut pas le temps de se concrétiser.  C’était effectivement au moment où la chirurgie contre-esthétique allait entrer dans cette nouvelle ère que le petit garçon dont nous avons évoqué l’histoire auparavant, avait grimpé sur la fontaine.

Pour autant, un nombre très infime d’expériences eurent tout de même lieu. Par manque de temps néanmoins, la police arriva au laboratoire pour les interrompre. Toutes les expériences échouèrent.

Toutes, sauf deux :

Les deux illusions visuelles du docteur Sewing.

L’une des expériences consistait à rendre aveugle, sans pour autant perdre les pupilles.

L’autre à perdre les pupilles, sans pour autant rendre aveugle.

 

Si les modes s’était modifiées avec le temps, une chose ne changea jamais au sein de la chirurgie contre-esthétique : toutes les opérations avaient ceci en commun qu’elles devaient être pratiquées avec endormissement et amnésie. Il était d’autant plus fermement interdit de contourner ces méthodes qu’elles constituaient la ligne de conduite la plus fondamentale du code d’honneur des Freaks et étaient donc les plus sévèrement punies auquel cas elles ne seraient pas suivies :

Loi I

Une loi est au-dessus de toutes les autres:

Au sein de chaque expérience,

L’anesthésie générale et l’amnésie rétrograde seront pratiquées.

Un manque fut –il fait à cette loi

L’individu en question serait alors condamné à mort sans jugement.

Le but était double : non seulement les enfants ne se rappelleraient ni de l’expérience, ni du visage des Freaks mais surtout, n’ayant nulle conscience de leur précédentes caractéristiques corporelles, ils ne se poseraient aucune question face au changement physique. Même s’ils étaient condamnés à effrayer, rien ne leur indiquerait que leur laideur ne fut pas naturelle.

En somme, envoyés dans les quatre coins du monde, personne ne se douterait de rien, pas même eux-mêmes.

Ainsi, Alexandra et Alexandre perdirent la mémoire.

Jean Sewing aussi.

A suivre…

Jadd Hilal

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