Le naufragé

Partie V

Jean Sewing était un de ces rares chirurgiens à être restés au sein des Freaks depuis le commencement jusqu’à la fin. En plus de cela, même s’il était sous-entendu qu’aucun membre ne devait trop en savoir sur son voisin, ses expériences se firent tout de même connaitre. La réputation de ces travaux ajoutée à la longévité de la carrière du docteur avaient, au final, contribué à ce que ce dernier soit considéré comme une sorte de symbole. La raison pour laquelle lui en particulier marqua tant les esprits n’était pas uniquement due à la durée de sa carrière mais surtout au rapport qu’il entretenait avec son travail. Aucun des Freaks ne travaillait pour l’argent, peu importe le domaine, s’ils étaient là, c’était toujours par choix. Ce fut d’ailleurs pour cette raison que le groupe eut une telle efficacité. Pour autant, le docteur Sewing, depuis le début des opérations, semblait avoir quelque chose de plus encore. Faisant partie des inhabituels scientifiques à avoir intégré le groupe en fin de carrière (face au danger des opérations, la plupart étaient jeunes), le docteur Sewing semblait avoir un regard philosophique et même, dans une certaine mesure, érudit, sur son oeuvre. Après chaque opération, il sortait de son cabinet et se dirigeait toujours au même endroit, à la pointe du pont. De là, il contemplait l’horizon durant de longues heures en réfléchissant à ce qu’il venait d’accomplir.

Qu’importe l’heure ou la météo, il était là, irrémédiablement là.

Comme à la recherche d’une vérité.

Un jour, un chirurgien plus jeune vint à côté de lui et lui déclara:

« Vous êtes un modèle. »

Sans dévier son regard de l’horizon, Jean ne répondit pas, il ne sembla même pas l’écouter.

La raison de cette surdité résidait dans ce que certains considéreront comme un oxymore : Jean était un scientifique rêveur.

Une autre habitude du docteur était de tout noter. Qu’il s’agisse de science ou de faits quelconques, il écrivait. Ce trait de caractère s’amplifia drastiquement à mesure que le temps passait. Au final, il avait atteint une abondance telle qu’on pouvait compter, au terme des Freaks, quarante trois carnets et dix sept livres.

Evidemment, tout fut brûlé.

Sauf un carnet.

La raison pour laquelle le docteur Sewing écrivait autant n’avait rien de bien particulier. Elle était en fait commune à beaucoup d’individus et tout particulièrement à beaucoup de scientifiques.

Il voulait simplement laisser une trace dans l’histoire.

A l’image du conflit intérieur d’Achille, certains y voient une forme d’égoïsme, d’autres, d’éternité.

D’un côté, on aurait pu lui reprocher d’être opportuniste et de chercher à aller toujours plus loin en dépit des règles et de l’éthique, on aurait eu raison.

De l’autre, on aurait pu admirer son acharnement et sa volonté de voir le monde connaître son nom, on aurait eu raison aussi.

On aurait aussi eu raison de dire qu’il vivait dans le passé.

Au même titre qu’on aurait eu raison de dire qu’il vivait pour l’avenir.

Si on lui reprochait de vivre dans le présent, là, en revanche, on aurait eu tort.

En voici la raison : Jean considérait sa carrière comme un kaléidoscope des pires monstruosités chirurgicales, toutes accomplies sous l’égide de la science. Le pire pour autant, n’était pas là. Le pire était dans le remord et le sentiment redoutablement conscient qu’il n’avait rien eu en retour. Pour cette raison, Jean était hanté par son passé.

De ce passé, il en imaginait un avenir. A l’instar d’un joueur contemplant la montagne de ce qu’il avait déjà perdu, il décidait alors, sans que rien ne l’y indique, de continuer. Quitte à perdre, autant poursuivre. Néanmoins, là où on aurait pu croire qu’il vivait pour le présent, il est important de dire que si Jean décidait de continuer, ce n’était en aucun cas pour ne plus penser à ce qu’il avait fait mais, au contraire, pour en tirer quelque chose. En somme, la raison pour laquelle Jean ne vivait pas au jour le jour était qu’il voulait constamment légitimiser son passé par un lendemain où son nom serait connu, où il ne serait pas oublié par le monde.

Où aussi horrible qu’avait pu être sa vie, elle servirait toujours à d’autres.

Où aussi noir qu’avait pu être son passé, il éclairerait l’avenir.

D’un côté scientifique, de l’autre rêveur ; d’un côté opportuniste, de l’autre universel ; d’un côté dans le passé, de l’autre dans l’avenir ; Jean était un être de contradictions.

Un jour, ces conflits intérieurs retentirent de leur force la plus terrible.

Le Shelley accostait une fois par semaine afin de refaire ses provisions et de collecter le courrier. Presque mécaniquement, cette mesure était accomplie dans la discrétion la plus totale. Le navire déposait ses passagers un par un dans des endroits différents mais relativement proches, pendant ce temps, un des membres (désigné par roulement) restait à bord afin de garder le bateau loin de terre le temps de la procédure. Une fois celle-ci terminée, un signal était envoyé, le bateau se rapprochait et ramenait alors l’équipage.

Il y va sans dire, les enfants restaient à bord.

Au soir d’une journée celle-ci, alors que Jean était comme à son habitude à la pointe du navire et que les hommes lisaient leur courrier, un cri fut entendu. Au départ, le docteur ne s’en soucia point. En mer, il était fréquent que certains matelots perdent parfois leur tempérament, surtout après une nouvelle de l’extérieur. Néanmoins, au bruit du cri, se succéda un bruit de pas lourd et bientôt, un homme sortit sur le pont en brandissant un papier dans les mains. D’une voix usée, ce dernier s’écria :

« Nous sommes repérés, il faut tout arrêter ! »

Sans déplacer son visage, le regard de Jean se tourna alors lentement vers le côté. Pour la première fois, il écouta.

« C’est une lettre de mon oncle, il fait partie de votre groupe. Tous les Freaks se font arrêtés, tués dans les villes et le Roi a déjà commencé à envoyer des vaisseaux vers les endroits suspects en mer » cria le capitaine du vaisseau dont la fonction donnait une certaine crédibilité.

Après quelques secondes de silence durant lesquelles tout l’équipage resta béat, abruti par la nouvelle, tous les membres se tournèrent vers Jean.

Alors, sans montrer le moindre signe d’inquiétude, le docteur soupira et descendit lentement les marches vers le pont. Arrivé en face des matelots, comme insensible à l’annonce,  il prononça avec une voix très calme les mots suivants:

« Nous accosterons demain. »

Puis, sans prendre la peine de s’expliquer, il tourna le dos à l’équipage et se dirigea paisiblement vers son laboratoire. Alors que le capitaine criait « vous l’avez entendu, allez vous coucher » et que tous commencèrent à s’agiter de part et d’autre, le docteur ouvrit tranquillement la porte de son cabinet et la referma soigneusement derrière lui. Une fois à l’intérieur, il se plaça devant une grande malle contenant des fournitures, la saisit et la déplaça devant la porte de manière à empêcher quelconque accès depuis l’extérieur. Puis, après avoir vérifié l’impénétrabilité de la chambre, il se dirigea vers la salle d’opération.

Dans la pièce, un matelas était disposé.

Sur le matelas était un enfant endormi.

A côté du matelas, sur la table de travail, était un carnet rouge.

Jean se rapprocha calmement de la table d’opération, nettoya ses instruments et commença à travailler.

Une demi-heure plus tard, sur le pont, la porte du laboratoire s’ouvrit furieusement. Surpris, les hommes qui étaient en train de rassembler leurs affaires se tournèrent alors vers le bruit. Bien que certains d’entre eux avaient assisté aux expériences les plus  inhumaines, tous sans exception furent terrorisés face à ce qu’ils virent à ce moment là. Eclairé à moitié par la lumière blafarde de la salle d’expérience, la figure du docteur Sewing leur apparut comme si lui même avait conduit une expérience sur son visage. Ce n’était pas le chirurgien qu’ils connaissaient, il paraissait profondément changé. Ses yeux étaient écarquillés et donnaient d’autant plus d’intensité à un regard aussi hagard que furieux, sa mâchoire était contractée et ses dents grinçaient les unes contre les autres d’une manière telle qu’elles semblaient prêtes à se fracasser, tous ses membres étaient contractés au point que ses articulations semblaient s’être solidifiées. Face à cette horreur, les hommes étaient tétanisés, ils regardaient avec torpeur le monstre dont la démarche elle même n’avait plus rien d’humain. Chaque pas résonnait avec une force terrible et semblait détenir une intensité prête à briser le sol. Après quelques secondes, les hommes comprirent que le docteur se dirigeait vers la pointe du bateau. Puis, après minutes, ils comprirent que le dernier enfant à bord était mort.

Ce qu’ils ne comprirent pas, c’est que pour le docteur Sewing, ce n’était pas uniquement l’enfant qui était mort mais surtout le but de sa vie. Cet enfant, à lui tout seul, aurait pu justifier toutes les horreurs qu’il avait accompli jusque là. Grâce à cet enfant, il aurait pu pratiquer une expérience inédite et son nom aurait pu traverser les temps.

Aussi horrible qu’avait été son passé, l’enfant l’aurait rendu utile à l’avenir.

L’enfant lui aurait donné un sens.

Dans le carnet rouge, si l’enfant n’avait pas succombé, nous aurions pu lire les mots suivants:

17 mars : Succès de l’expérience, aveugle mais pupilles intactes, enfant en bonne santé.

A la place de ceux-ci :

17 mars : Echec de l’expérience, un œil perdu, perte de mémoire en hausse, un jour avant amnésie totale.

Et, surtout, de ceux-là :

18 mars : Succès de l’expérience. Aveugle mais pupilles intactes. Ma fille est en bonne santé.

A suivre…

Jadd Hilal

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