Le prix à payer

Le grand prix automobile Celérite était organisé tous les dix ans. Il récompensait les conducteurs les plus chevronnés des quatre coins de la planète. La dangerosité de l’évènement avait contribué à rassembler les meilleurs pilotes du monde ainsi qu’un grand nombre de spectateurs amateurs d’excitation. Une grande majorité de ceux-ci se déplaçait à travers des milliers de kilomètres pour assister à l’événement. Même ceux qui refusaient de faire le voyage se scotchaient à quelques centimètres de leur poste de télévision pour ne rien manquer. La diffusion se faisait tant dedans que dehors, depuis les grandes places bondées des capitales où étaient installés des écrans géants et où chaque départ de course propageait des tonnerres d’applaudissements dans tout le centre ville.

Le nombre de spectateur avait cru avec chaque nouvelle édition et l’audimat de l’émission indiquait toujours un chiffre plus élevé que celui de l’année précédente. Cette récompense numérique contentait l’équipe en charge de la diffusion. Elle y trouvait une contrepartie positive à ses efforts.

 

Cinquante ans auparavant, le premier concours n’avait eu d’autre objectif que de divertir pendant quelques heures une poignée d’amateurs. Mais au fil des années, les choses avaient changé. Le nombre de spectateurs avait beaucoup augmenté et surtout, l’objectif en lui-même avait changé. Au départ, le but de Célérite était de distraire, angles de caméra accrocheurs et commentaires énergiques à l’appui. A la vue de la popularité croissante de l’émission, les motivations devinrent toutefois plus ambitieuses. Certains critiques et médias accordèrent leur appui, tant idéologique que financier, à l’événement. En contrepartie, les organisateurs jouèrent le jeu. Ils commencèrent à chercher des sponsors et des partenaires pour mieux se faire connaître.  Le soutien de la presse lança la popularisation de Célérite. Trois éditions plus tard, le nombre de spectateurs devint comparable à ceux du Superball aux Etats-Unis, du football en France ou encore du rugby en Grande Bretagne. Outre la presse, les organisateurs contribuèrent eux aussi à l’ampleur de l’événement. Ils mirent en place des parades, lancèrent une ligne de vêtements, programmèrent des jeux vidéos. Ils décidèrent également de lancer une nouvelle marque de voitures.

 

Au même titre que l’orientation de l’émission changeait, les motivations des pilotes elles aussi devinrent différentes. Pour ceux des premières éditions, l’objectif était simple : faire une course avec un autre pilote sur une portion de route. Pour le départ, il fallait être suffisamment réactif afin de réussir à rapidement prendre de l’accélération. Au milieu, il était nécessaire d’assurer une bonne transmission, c’est-à-dire d’être assez haut dans les tours pour ne pas perdre de la vitesse tout en évitant d’être trop élevé pour risquer la surchauffe et, à la fin, il fallait s’arrêter dans un espace d’une dizaine de mètres.

L’année suivante, les règles changèrent. Les moteurs étant devenus plus performants, on allongea les pistes pour permettre plus de vitesse.

Cette même année, les accidents doublèrent.

Mais l’audimat aussi.

 

Avec la deuxième puis la troisième édition, la vitesse continua à croître. Le nombre de nouveaux spectateurs également. Les deux évoluèrent de manière exponentielle. Plus on allait vite, plus on avait du chiffre. A l’issue de la troisième édition, Célérite avait atteint un audimat dix fois supérieur à celui de la première fois. La vitesse, elle, était devenue folle. Les voitures devenaient très souvent instables,  leur conducteur en perdant le contrôle.

Le surplus d’accident attisa rapidement le feu des critiques. De nombreux syndicats et associations commencèrent à condamner l’émission. Les avis devenant de plus en plus unanimes et menaçants, les organisateurs de Célérite concédèrent à baisser la vitesse tolérée. Aussitôt, l’audimat baissa lui aussi. Entre la troisième et la quatrième édition, le profit chuta radicalement. L’équipe en charge de l’événement commença alors à réfléchir à un moyen de faire remonter l’audimat tout en préservant la sécurité. Une idée reçut un appui unanime : alourdir les voitures.

 

Après avoir baissé la vitesse tolérée, on s’adapta à elle. L’objectif ne fut pas tant d’anéantir les accidents que de les envisager et de s’en protéger. On équipa les pilotes d’armures et les voitures de parachutes. On remplaça certaines pièces en fer par du titane, on descendit les suspensions pour rapprocher les véhicules du sol, on élargit les pneus afin d’avoir plus d’adhérence et on rajouta des poids dans la carrosserie.

En plus de ces changements, on mit en place un nouveau règlement. On accorda beaucoup plus de flexibilité à la vitesse. On estima qu’en contrepartie de la nouvelle stabilité des voitures, il n’était plus nécessaire d’interdire d’aller trop vite. On décréta également la mise en place d’une piste de plus de cinquante kilomètres afin de permettre au pilote de freiner dès qu’il le voudrait. Dès la quatrième édition, le gagnant devint non seulement le plus rapide mais aussi et surtout le plus téméraire.

Aussitôt le nouveau règlement publié, les critiques recommencèrent à fuser. On jugea inacceptable d’inciter à de telles prises de risque. On n’hésita pas à qualifier le concours de « mascarade » dans les titres de journaux. Outre la presse, les pilotes des premières éditions se scandalisèrent eux aussi. Ils jugèrent les nouvelles règles comme étant suicidaires.

A partir ce moment-là, les choses commencèrent à changer.

Tous les anciens pilotes refusèrent de participer à la quatrième édition du grand prix. Un seul accepta de rester.

Jack Salambo.

 

La nouvelle génération de jeunes pilotes tenait plus du cascadeur que du conducteur.

Jack Salambo était le seul à avoir participé à tous les grand prix. Etant très nostalgique, il portait toujours le même costume. Aux pieds, il portait des bottes en cuir noir délabrées. Au dessus: un jean sale, troué et décoloré. Et en haut, il revêtait une veste en cuir brun également très usée. Quelques décorations militaires y étaient déposées. Elles semblaient être placées de manière hasardeuse.

Ces médailles contribuaient à accentuer un peu plus le contraste entre Jack et les autres pilotes. La guerre étant terminée depuis bien longtemps, peu d’individus s’en souciaient. Les rares intéressés se contentaient de défiler devant Jack en observant vaguement ses décorations. Ils ne manquaient pas d’émettre un petit rire au passage, amusés par une figure envahie par des cheveux longs et grisâtres en haut et une barbe jaunie et grasse en bas. Aux yeux de tous, Jack Salambo tenait plus du fou que du vétéran.

 

C’est en tout cas l’image qu’en eut le jeune reporter de la chaine d’information continue Sky Seven. A défaut d’autres pilotes disponibles, il se tourna vers Jack et lui cria :

« Hé ! Le vieux ! »

Jack regarda autour de lui pour vérifier que l’on parlait bien de lui, il se retourna ensuite vers le journaliste.

« Moi ? dit-il en se pointant du doigt.

-Ouais, tu veux pas me dire un mot ? »

Hésitant, il se rapprocha en se tenant les mains derrière le dos.

« Allez allez ! J’ai pas toute la journée ! »

Une fois à côté, Jack salua bêtement la caméra.

« Bonjour ! » dit-il, l’air de s’adresser directement à quelqu’un.

Le journaliste se pencha vers son caméraman et lui chuchota quelque chose en ricanant, il se retourna ensuite à nouveau vers Jack et lui demanda :

« Prêt ?

-Envoie ! répondit Jack en pointant son doigt vers la caméra.

-Alors, c’est parti ! »

Le voyant de la caméra passa au vert.

« Monsieur bonjour ! Vous participez aujourd’hui au cinquième grand prix Célérite, est-ce votre première fois ?

-Non ! » cria Jack en souriant.

Un silence suivit.

« Coupez ! » hurla le reporter.

Le caméraman soupira.

« Mon vieux ! Faut que tu parles un peu plus ! Je le sais que c’est pas ta première édition !

-Alors pourquoi tu me le demandes ?

-Mais pour que tu en parles pardi ! Allez, on y retourne ! »

Le journaliste prit une respiration. Le voyant passa à nouveau au vert, il reprit :

« Bonjour monsieur ! Vous avez l’honneur de piloter pour cette cinquième édition du grand prix Célérite, qui êtes-vous au juste ? »

Jack ouvrit les yeux en grand, il prit une grande respiration et cria:

« Ah ça mon petit ! »

Le journaliste recula le micro.

« Je suis Jack Salambo moi ! Voilà qui je suis ! Tu me connais pas ? Tout le monde me connaît ! C’est ma cinquième édition à moi aussi ! Ça je peux te dire, à l’époque, c’était pas la même, on faisait la course pour de vrai. Puis, on se connaissait tous hein ! Je m’en souviens tiens, du moment où René avait fêté son anniversaire ici ! On avait parié qu’il ne monterait pas à 250 kilomètres heure et il l’avait fait ce salaud ! Il avait fait sauter la barre ! Et on avait fêté ça bien comme il faut, ah ça à l’époque on savait y faire ! Tiens une autre fois…

-Très drôle, interrompit le journaliste en simulant un rire, et alors où sont-ils ces anciens camarades ?

-Ils ont tous arrêté ces fillettes ! Faut dire, je les comprends !

-Pourquoi cela ?

-Boh vous savez, ça a changé ici ! C’est devenu du spectacle tout ça ! Regardez le celui-là ».

Jack pointa un pilote du doigt.

« Il a tellement de paillettes sur lui qu’on le voit même plus ! »

Le caméraman dirigea son objectif sur le pilote en question.

« Mais pourquoi êtes-vous resté vous alors ?

-Et ben parce que j’ai rien d’autre à faire ».

Un silence suivit.

« Allons donc monsieur Salambo »

Le journaliste posa une main sur l’épaule de Jack. Il se tourna ensuite vers la caméra.

« Je suis prêt à parier que vous avez d’autres choses dans la vie ! Tiens, votre petite femme vous regardera sûrement rouler par exemple, dites-lui au moins un mot pour finir ! »

Le regard de Jack changea. Il resta silencieux. Il sembla lutter pour essayer de parler, comme s’il manquait de souffle. Après un long silence, il contracta un sourire curieux et figé. Doucement, ses yeux se mouillèrent. Une larme coula du coin de son œil.

« Coupez ! cria le journaliste.

-Excuse-moi petit, je dois avoir un truc dans l’œil »

Décontenancé, le journaliste chercha ses mots. Il comprit que quelque chose de funeste s’était produit dans la vie de Jack. Il voulut lui dire qu’il était désolé, qu’il ne savait pas, qu’il était de tout cœur avec lui, qu’il fallait qu’il tienne le coup. Il ouvrit la bouche et entendit :

« Prochaine course ! Jack Salambo contre Miguel Vaïstas, que les pilotes se préparent ! »

Jack s’éloigna lentement de lui. Il le salua brièvement et se dirigea ensuite vers sa voiture. Une fois à l’intérieur, il le vit enfiler son casque et attendre que le feu passe au vert. Il se dirigea quant à lui vers les tribunes d’où il continua à observer le pilote.

Le premier feu passa au vert.

Il vit Jack lever les yeux sur la piste.

Le deuxième feu passa au vert.

Sa tête se tourna vers lui, il croisa son regard. Et il comprit. Il comprit tout l’intérêt de cette course. Cette dernière course. Il se leva et courut en direction de la piste.

Le troisième feu passa au vert.

 

Jadd Hilal

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Le naufragé

Partie VII

Sept années passèrent.

 

La veille du mariage d’Alexandre et d’Alexandra, Jean fut frappé par une crise cardiaque. Ce jour-là malheureusement, les deux fiancés étaient occupés à la préparation des derniers détails de leur cérémonie, si bien que ni l’un ni l’autre ne put immédiatement venir au secours de Jean. Néanmoins, alors que ce dernier sentit son cœur se serrer, il réussit à saisir le fusil de chasse d’Alexandre et à tirer par la fenêtre avant d’être complètement paralysé par la douleur. Alarmé par le bruit, Alexandre abandonna alors la construction de l’autel en bois à l’endroit de la forêt où lui et Alexandra s’étaient rencontrés pour la première fois et courut en direction de la maison. Lorsqu’il arriva, quelques minutes plus tard, sur le palier, il vit le corps de Jean gisant par terre. Il laissa alors tomber sa hache et se précipita vers lui.

« Jean, vous m’entendez ? » demanda t-il en haletant.

Jean ouvrit lentement ses pupilles et, une fois qu’il reconnut le visage d’Alexandre, il les écarquilla soudainement, comme s’il venait d’apprendre une vérité.

« C’est moi, c’est Alexandre, vous me reconnaissez ? dit-il en lui caressant le front.

-Oui, je te reconnais maintenant » répondit Jean avec une étrange sérénité dans la voix.

Alexandre allongea le corps tremblant sur le sol.

« Surtout ne bougez pas, je vais appeler le médecin. »

Lorsqu’il essaya de s’éloigner, Alexandre fut alors fermement tiré par le bras.

« Attends, reste avec moi.

-Mais…

-Calme-toi, j’ai quelque chose à te dire, interrompit Jean.

-Mais vous me le direz plus tard ! Laissez moi appeler les secours.

-Ecoute-moi bon sang, cria t-il.

A la vue de la fatigue dangereuse qu’entrainait l’effort de Jean pour hausser la voix, Alexandre résolut alors, malgré son inquiétude, de se taire.

-Tu n’es pas celui que tu crois être. »

Jean prit une longue respiration. Puis, sentant que ses dernières secondes approchaient, il se contenta alors de répéter très faiblement:

« Tu n’es pas celui que tu crois être… »

Après avoir soupiré cet étrange message, les pupilles de Jean se fermèrent lentement et la mort entra doucement en lui. Puis, soudainement, juste avant d’expirer, il fut ramené à la vie par une convulsion.

Jean s’assit brusquement, sortit une clef de la poche de sa veste et la tendit à Alexandre en lui chuchotant quelque chose à l’oreille.

Lentement, il s’allongea à nouveau et ferma les yeux, cette fois-ci, pour la dernière fois.

 

Pendant plusieurs minutes, Alexandre resta assis sur le sol, tétanisé et terrorisé par la scène. Dans son esprit, tout se mélangeait. Les images de la mort de Jean, les mots qu’il lui avait chuchoté, le visage d’Alexandra lorsqu’elle reviendrait avec sa robe de mariée; le passé, le présent et l’avenir s’enroulaient dans un cyclone mental. Progressivement néanmoins, Alexandre en trouva l’œil, il réussit à se calmer suffisamment pour arriver à créer un entonnoir avec ses idées. Bientôt le silence revint autour de lui et du cadavre. Il put ainsi se concentrer sur l’essentiel : les mots que Jean lui avait chuchoté.

Au sein de la phrase, deux mots uniquement lui revinrent à l’esprit. L’un était « malle » et l’autre était « grenier ». Il en déduit alors que la clef que Jean lui avait donné devait servir à ouvrir l’un des deux. Alors, les jambes tremblantes, Alexandre se leva et marcha avec peine en direction du grenier de la maison. Il arriva devant l’échelle qu’il grimpa avec d’autant plus d’efforts que le traumatisme de la scène semblait avoir drainé ses jambes de toute leur vigueur. Enfin, après quelques secondes, il arriva au grenier.

Dès son premier regard, Alexandre réalisa que cette partie de la maison était particulièrement délabrée. Le sol craquait tellement sous ses pas qu’il semblait prêt à se briser à la moindre pression. En outre, la seule lumière au sein de la pièce était fournie par un vasistas poussiéreux, si bien qu’une seule partie du grenier était réellement éclairée et que même celle-ci l’était que très faiblement. A tâtons dans cette demi obscurité, Alexandre commença alors à chercher la malle.

La tache fut difficile dans la mesure où la pièce était remplie d’une quantité formidable de fournitures. C’était une réelle jungle de vêtements, de décorations et de meubles délabrés. Lors de sa recherche, Alexandre tomba sur des manteaux coloniaux déchirés, des vases entièrement recouverts par une épaisse couche de poussière ou encore des vieux jouets en bois dont les parties étaient dispersées aux quatre coins de la pièce. Il se fraya un chemin entre les vieilles armoires auxquelles ils manquaient la plupart des tiroirs si ce n’était des portes, entre des miroirs dont le verre était fracturé sur toute la surface ou encore des cartes tellement obsolètes qu’elles ne semblaient plus rien représenter. Au sein de cette jungle de délabrement, pour autant, il ne vit aucune malle. Après une demi-heure de recherche, Alexandre avait scruté l’ensemble de la pièce sans succès.

Frustré par cet échec, il se persuada alors que Jean ne devait pas avoir toute sa raison et que ce dernier avait probablement été victime de son imagination. Après tout, qui aurait pu lui en vouloir dans un état aussi second que celui dans lequel il était ?

Convaincu alors que la perte de logique était la seule raison des derniers mots de Jean, il se résolut à quitter le grenier et se dirigea donc vers l’échelle.

A mi-chemin soudainement, une lumière l’éblouit.

Etonné, il se recula légèrement de manière à recevoir le faisceau à nouveau et une fois qu’il fut dans la trajectoire, il en regarda la source. L’inclinaison du soleil à ce moment semblait projeter une lumière qui se reflétait très légèrement sur un miroir qu’il n’avait pas remarqué auparavant. Il constata alors que l’objet en question avait une inclinaison étrange. Le miroir paraissait être beaucoup trop relevé pour être par terre et beaucoup trop allongé pour être contre le mur. Intrigué, Alexandre s’en s’approcha et remarqua alors qu’il reposait sur une malle rouge.

 

Il profita alors de l’inclinaison provisoire du soleil pour se dépêcher d’ouvrir l’objet momentanément éclairé. Il inséra la clef rouillée au sein de la serrure et la plaça dans diverses orientations afin de trouver l’angle adéquat pour activer le mécanisme. Une fois celui-ci trouvé, la malle s’ouvrit. Alexandre se recula alors immédiatement en raison de l’odeur d’une part et de la poussière de l’autre. Puis après quelques secondes, il revint hésitant et regarda prudemment l’intérieur.

A la vue de la quantité d’objets au sein du grenier, Alexandre s’attendait alors à ce que la malle en soit elle aussi remplie. Pour autant, celle-ci semblait vide, tout du moins à première vue. Il inséra donc sa main afin d’en vérifier l’intérieur et sentit néanmoins un léger relief dans un des coins. Il semblait y avoir quelque chose d’incrustée au fond de la malle. Réalisant que l’objet bougeait très légèrement, Alexandre inséra alors son deuxième bras de manière à avoir plus de force et tira. Une fois le bon angle trouvé, l’attache céda et il tomba en arrière, l’objet dans les mains. Après s’être assit à nouveau, Alexandre lui enleva alors la poussière et le plaça à la lumière. Il réalisa à ce moment que ce qu’il tenait dans ses mains était un carnet.

Un carnet rouge.

Les pages étaient très jaunies mais l’intérieur en était resté parfaitement intact. Plus ou moins lisible selon les passages, l’écriture était, de manière générale, suffisamment appliquée pour donner du sens à l’ensemble. La seule difficulté venait de la lumière, Alexandre réalisa en effet très vite que la pièce n’était plus suffisamment éclairée pour pouvoir observer correctement le contenu du carnet. Il décida donc de redescendre au rez-de-chaussée afin de l’étudier.

 

En une demi-heure de lecture, rien ne s’était clarifié. La plupart du carnet, s’il était lisible ne portait pour autant aucun sens pour Alexandre. C’était tout au plus une accumulation de noms, de formules scientifiques ainsi que d’observations toutes plus indéchiffrables les unes que les autres. Ainsi, arrivé à la moitié du carnet, la frustration devint telle  qu’Alexandre se décida à lire en diagonale. Il continua alors la lecture des cinquante dernières pages, à moitié attentif à ce qu’il lisait, à moitié pensif face au corps de Jean qui gisait toujours sur le sol en face de lui ; jusqu’à ce qu’il arrive à la fin.

Il réalisa alors que la dernière page était différente des autres.

Tout simplement parce que c’était la dernière page.

Une page que l’on ne pouvait pas tourner.

Une page qui signifiait, la fin.

A mesure que son regard parcourait cette ultime feuille, les battements de son cœur gagnèrent en intensité. Il comprit ce qu’était réellement le carnet rouge et qui était son auteur. A partir de ce moment là, la descente de la page se transforma en une descente en enfer. A chaque fin de ligne, il se sentait finir lui aussi un peu plus, à chaque début d’une autre, il frissonnait et tremblait d’appréhension face à ce qu’il découvrirait, à chaque nouveau mot, il craignait une nouvelle et terrible prise de conscience. Ainsi, martelé par l’écriture, il descendit le gouffre jusqu’à ce qu’il en touche le fond :

« 18 mars : Succès de l’expérience. Aveugle mais pupilles intactes. Ma fille est en bonne santé. »

Alors, des onces de mémoire commencèrent à lui revenir. Son enfance, son enlèvement, l’expérience qu’il avait subi, son abandon sur la plage où les défunts Alain et Yves l’avaient recueilli. Pire, il réalisa que Jean Sewing avait non seulement participé à ces expériences mais qu’il les avait pratiqué sur sa propre fille. Tétanisé par ce qu’il venait de lire, il laissa alors tomber le carnet à côté du corps de Jean dont le visage était maintenant imprégné par une blancheur morbide. Puis, face au cadavre, Alexandre ressentit une rage formidable. Il voulut le piétiner, le fracasser, le briser, l’anéantir afin de se venger de tout ce que ce monstre avait fait. Il se leva et regarda le corps, résolu à déchainer sa colère sur lui jusqu’à ce que, soudainement, un autre mot lui perce l’esprit.

Il desserra les poings avant de se baisser pour ramasser le carnet.

Ce mot était un de ceux que Jean lui avait chuchoté.

Ce mot était « palimpseste ».

 

Cette nuit-là, dans une maison que personne ne trouva jamais, un bout de papier s’envola alors au dessus de trois cadavres. Il flotta délicatement, porté par le vent nocturne et, avec lui, s’envolèrent les mots suivants :

« 18 mars : Succès de l’expérience. Voyant mais pupilles détruites. Mon fils est, lui aussi, en bonne santé ».

 

Jadd Hilal

 

Le naufragé

Partie IV

1

Au bord de cette plage, était son premier souvenir.

Pour autant, le nom du docteur avait produit un tintement familier en lui.

Il semblait venir d’un ailleurs, du fin fond d’une vie antérieure ou du lointain d’une vie prochaine.

Ce nom lui parut, comme Alexandra, être lié à lui, mais sur un autre plan.

Dans un autre monde.

Au même titre qu’Alexandre croyait que la plage marquait le début de sa vie, il nourrissait la certitude d’être né avec son visage actuel.

Avec ses yeux.

Une conviction d’autant plus remarquable qu’elle confirmait le talent du Docteur Sewing.

Au même titre qu’Alexandra, Alexandre avait effectivement vécu sur le Shelley.

Seulement, il ne le savait pas.

Ce qui était d’autant plus inquiétant était que le docteur lui,  le savait.

S’il le savait pour Alexandra, il le savait pour Alexandre.

Fort heureusement, lorsque les deux enfants arrivèrent, le père d’Alexandra était absent. Aveugle face à toutes ces préoccupations, la petite fille se dirigea alors à grands pas vers la cuisine. Puis, aveugle tout court, elle se servit à tâtons, un verre de jus d’orange. Après en avoir proposé un à Alexandre qui, par politesse, le refusa, Alexandra sortit dans le jardin et s’assit dans l’herbe. Alexandre la suivit et s’assit à côté d’elle. Après quelques secondes de silence, il lui demanda :

« Que fais ton père ?

-Il est à la retraite, répondit-elle en lui souriant pour la première fois.

Alexandre n’osa pas avouer qu’il ne savait pas ce que cela voulait dire.

-Et avant ?

-Je ne sais pas, il n’a jamais voulu me dire. »

Alexandra arrachait les brindilles d’herbe à pleines poignées.

-Je me demande ce qu’il fait.

-Il ne va pas tarder…

-Comment tu sais ? demanda t-elle en se tournant vers Alexandre.

-Je ne sais pas, je dis ça pour te rassurer.

-Alors ne le dis pas.

Un silence suivit.

-Tu as de la chance d’avoir un vrai père tu sais. Moi j’ai été adopté, confessa Alexandre.

-Oui, il me ressemble beaucoup il paraît. »

Il était évident qu’il était plus simple à Jean Sewing de considérer Alexandra comme sa fille plutôt que de lui expliquer ce qu’il lui avait fait subir. De plus, il est possible qu’en prenant soin d’elle, ce dernier eût le sentiment de se faire progressivement pardonner pour ses actes.

« Tu n’as pas de père toi ?

-Non, enfin, j’en ai deux mais ce ne sont pas mes vrais parents, répondit Alexandre en s’allongeant dans l’herbe.

-Comment ça ?

-Ils m’ont trouvé.

-Où ça ?

-Au bord d’une plage.

-Tu as été abandonné ?

-Oui.

-Par qui ?

-Je ne sais pas.

-Tu ne t’en rappelles plus ?

-Non.

Ici, Alexandra s’arrêta et soupira.

« Moi aussi, je ne me souviens plus de mon enfance, mais Jean m’a dit que ma mère était morte en me donnant naissance.

-Et tu es aveugle depuis que tu es née ? demanda Alexandre, se rendant compte trop tard de la maladresse de sa question.

-Oui.

Alexandre commença à arracher les brindilles à son tour.

« Ca tombe bien tu sais, parce que comme ça, tu peux pas me voir.

-Comment ça ?

-Non mais je veux dire, parce que je ne suis pas très beau.

-Ah bon ?

-Depuis que je suis petit, j’ai quelque chose de différent des autres.

-Quoi ?

-Mes yeux sont tout blancs.

-Mais tu vois ?

-Oui.

-Moi ils sont colorés mais je ne vois pas, on se complémente ! » dit-elle en mettant un bras sur l’épaule d’Alexandre.

A nouveau, Alexandre ressenti alors une émotion terrible. Comme la fois précédente, le contact corporel lui chargea la poitrine avec une sensation forte de chaleur. Cette fois-ci néanmoins, c’était comme si la chaleur le brulait. Rapidement, le bras au dessus de lui le gêna, il en fut même énervé. La nuit blanche lui avait mis les nerfs à vif. Progressivement, il commença alors à trembler et à respirer de plus en plus fort.

« Tout va bien ? demanda Alexandra.

-Oui, je vais aller chercher un verre d’eau, répondit t-il en en se levant brusquement.

-D’accord. » Alexandra, aveugle mais inquiète, sembla alors le suivre du regard.

Alexandre se dirigea vers la cuisine pour se servir un verre d’eau qu’il but d’une traite. Puis, il posa le verre dans l’évier et regarda l’eau s’écouler.

Il resta un moment, pensif, à fixer l’évier.

L’espace d’un instant, il eut la sensation de couler avec l’eau.

Au son de l’écoulement se succéda très doucement le bruit d’un véhicule qui semblait s’approcher.

Alexandre leva alors la tête et vit, par la fenêtre de la cuisine, une voiture grise s’avancer lentement vers la barrière d’entrée.

Alexandre ne le savait pas, mais si cette voiture s’arrêtait, il était perdu.

Si elle continuait il était sauf.

La voiture s’arrêta.

Du véhicule, sortit un homme maigre, de grande taille et très âgé. Il se traina jusqu’à la porte d’entrée avec une allure morbide puis, mollement arrivé en face d’elle, il rentra sa clef dans la serrure. Alexandre entendit alors les pas lourds d’Alexandra qui se précipitait du jardin vers le salon.

Quant à lui, ne se doutant pas de qui était l’homme qui traverserait la porte, il regarda avec ignorance la poignée lentement pivoter sur la droite.

Chaque centimètre de rotation lui criait de s’éloigner, de fuir.

Chaque cliquetis du mécanisme lui hurlait l’horreur de l’homme qui allait entrer.

De l’homme qui le reconnaitrait sans que lui le reconnaisse.

De l’homme qui ferait probablement tout pour le tuer par peur de se faire un jour reconnaître.

Jusqu’à ce que la poignée cesse de tourner.

La porte s’ouvrit alors en grand.

Alexandre vit l’homme et l’homme le vit.

Une seconde de silence passa.

Soudainement, l’homme ouvrit la bouche et écarquilla les yeux.

Il se précipita sur Alexandre, écarta les bras et les lança sur son cou.

Juste avant d’atteindre leur cible, subitement, les bras s’ouvrirent et les mains atterrirent sur les épaules du garçon.

Alors, avec son seul œil, l’homme fixa Alexandre et dit:

« Qui est ce charmant petit jeune homme ? »

2

La chirurgie contre-esthétique était, inversement à ce que l’on pourrait croire, nettement plus complexe que la réparatrice. Pour atteindre le beau, il y’avait un modèle vers lequel tendre, une perfection établie et acceptée par tous, il était facile de créer du beau dans la mesure où tout le monde s’était accordé pour dire ce que c’était.

Mais comment créer du monstrueux ?

Dessiner avec un modèle est technique, dessiner sans est différent.

Pour obtenir un résultat acceptable, des réunions s’étaient établies, des questions s’étaient posées, des tests furent menés. Les premiers furent déplorables. La raison principale fut que la plupart des enfants mourraient. Quant à ceux qui avaient la chance de survivre, ils paraissaient tellement changés qu’ils n’avaient plus rien d’humain.

Cela ne plaisait pas.

La bourgeoisie voulait de la monstruosité humaine.

Elle ne voulait pas de l’impossible mais du concevable.

Non à l’aberration, oui à l’étrangeté.

Après quelques semaines, les résultats devinrent plus satisfaisants. Au sein des Freaks, on avait appris ce qu’il fallait. L’idée était de transformer légèrement sans pour autant tout changer. Il fallait altérer.

Alors on altéra.

On transforma le corps de certains enfants en maintenant leur visage, on les retourna, les pivota, les divisa, les multiplia, puis inversement, on changea les visages sans toucher aux corps. Certaines pupilles furent déplacées, d’autres nez mis derrière la tête, quelques bouches disposées à la verticale.

Aussi impressionnantes qu’étaient ces transformations, pour autant, à nouveau, le public se lassa. A leurs tours, ces modifications commencèrent à déplaire elles aussi. Au sein de certaines salles prestigieuses, l’ennui parcourait progressivement toutes les discussions et durant les réceptions, entre des tables florissantes de nourriture, certaines remarques comme « à quoi bon changer si on sait à quoi s’attendre ? » ou « c’est le même que la semaine dernière ! » ou encore « Je n’ai pas payé pour voir ce que j’ai déjà vu ! » se faisaient de plus en plus entendre.

La bourgeoisie s’était lassée.

Il fallait innover.

Alors on innova.

Des enquêtes furent à nouveau menées et des débats refirent surface au sein des Freaks. A l’issu de quelques semaines, une nouvelle orientation fut décidée : surprendre. Cette fois-ci néanmoins, la nouvelle mode, contrairement à celle qui la précédait, n’eut pas le temps de se concrétiser.  C’était effectivement au moment où la chirurgie contre-esthétique allait entrer dans cette nouvelle ère que le petit garçon dont nous avons évoqué l’histoire auparavant, avait grimpé sur la fontaine.

Pour autant, un nombre très infime d’expériences eurent tout de même lieu. Par manque de temps néanmoins, la police arriva au laboratoire pour les interrompre. Toutes les expériences échouèrent.

Toutes, sauf deux :

Les deux illusions visuelles du docteur Sewing.

L’une des expériences consistait à rendre aveugle, sans pour autant perdre les pupilles.

L’autre à perdre les pupilles, sans pour autant rendre aveugle.

 

Si les modes s’était modifiées avec le temps, une chose ne changea jamais au sein de la chirurgie contre-esthétique : toutes les opérations avaient ceci en commun qu’elles devaient être pratiquées avec endormissement et amnésie. Il était d’autant plus fermement interdit de contourner ces méthodes qu’elles constituaient la ligne de conduite la plus fondamentale du code d’honneur des Freaks et étaient donc les plus sévèrement punies auquel cas elles ne seraient pas suivies :

Loi I

Une loi est au-dessus de toutes les autres:

Au sein de chaque expérience,

L’anesthésie générale et l’amnésie rétrograde seront pratiquées.

Un manque fut –il fait à cette loi

L’individu en question serait alors condamné à mort sans jugement.

Le but était double : non seulement les enfants ne se rappelleraient ni de l’expérience, ni du visage des Freaks mais surtout, n’ayant nulle conscience de leur précédentes caractéristiques corporelles, ils ne se poseraient aucune question face au changement physique. Même s’ils étaient condamnés à effrayer, rien ne leur indiquerait que leur laideur ne fut pas naturelle.

En somme, envoyés dans les quatre coins du monde, personne ne se douterait de rien, pas même eux-mêmes.

Ainsi, Alexandra et Alexandre perdirent la mémoire.

Jean Sewing aussi.

A suivre…

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie III

1

La plupart des Freaks furent arrêtés. Parmi eux, certains furent lâchés dans une foule qui les avala avant de les écarteler, de les démembrer et de les jeter aux ordures. D’autres, plus chanceux, furent pendus ou décapités en public. Les dirigeants reçurent, quant à eux, la moins clémente des punitions. Ils furent torturés durant de longues heures par leurs propres outils avant d’être chirurgicalement blessés afin de mourir dans le plus long délai possible. Les tortures furent d’autant plus sévères qu’aucuns des membres des Freaks (même les moins gradés) ne semblait montrer le moindre signe de faiblesse. Juste avant leur décapitation, certains souriaient même lorsqu’ils reconnaissaient quelques visages familiers dans la foule en face d’eux. Lorsque le roi apercevait un regard insistant, il baissait alors les yeux afin de ne pas montrer la haine qu’il éprouvait à ce moment-là, non pas pour le puni mais pour le visage que ce dernier regardait. Que ce soit celui d’un bourgeois engraissé et hypocrite à un point tel qu’il  était venu assister à la mise à mort de son propre fournisseur ou celui d’une mère qui avait donné son enfant en échange d’une part d’argent; aussi monstrueuse qu’avait été la démarche, le roi comprenait progressivement que tous ces hommes qui restaient déterminés jusqu’à leur dernière heure, méritaient moins de mourir que ceux qui les avaient payé.

Si le peuple savait que la faute venait également de la classe bourgeoise et que même le roi s’en douta, il était tout de même inconcevable d’accuser sans preuves, cela aurait été généraliser. Etant évident qu’aucun bourgeois ne voudrait avouer sa participation à la chose (au-delà d’une condamnation personnelle, un simple témoignage aurait suffit à propager le doute dans la classe) aucune sanction ne fut donc prise. Pour autant, dans l’esprit du roi, une frustration permanente rongeait les nuits. Il était hanté par la conviction que si tous les bourgeois avaient été punis, les trois quarts des sanctions auraient été à juste titre. Il en fut persuadé lorsque, sous une torture létale, le chef des Freaks leva son dernier regard vers lui.

Il comprit que ceux qui payaient pour les Freaks ne paieraient jamais autant que les Freaks payaient pour leurs actes.

Comme nous le disions donc, la plupart des Freaks furent saisis. Pour cela, ils furent poursuivis sur tous les terrains possibles. Au sol, des espions furent envoyés dans chaque petit village, dans le ciel, des dirigeables parcoururent la moindre parcelle d’air, en mer, la flotte scruta l’horizon à la recherche d’une embarcation ou pire d’un bateau suspect.

Le Shelley était l’un d’eux.

Initialement un bateau de pêche à la baleine blanche, le Shelley fut racheté par les Freaks afin de devenir leur plus grand navire. L’un des avantages de l’ouvrage était son habitabilité. Tous les individus à son bord y vivaient. Au delà de la discrétion apportée par  la fonction de bateau de pêche, le fait de se déplacer en permanence contribuait également à ce que personne ne puisse réellement dire que le navire existait. Le Shelley fut le seul bateau à ne jamais avoir été arrêté. Au mieux, certains navigateurs revenus à port, hurlaient dans les tavernes:

« Je savais pas qu’il y’avait des baleines dans l’coin! »

A quoi on leur répondit:

« Il y’a pas de baleine. »

Ils haussaient alors les épaules et continuaient de boire leur cidre.

A bord du Shelley étaient cinq marins. Trois d’entres eux ne parlaient pas la langue et n’étaient en conséquence pas au courant du type d’expériences qui se produisait au sein du navire tandis que les deux autres se forçaient à ne pas y penser. Hormis les matelots, le capitaine Watson dirigeait le bateau sur les flots moyennant une part sur le salaire des Freaks à bord ; ces derniers étant trois scientifiques: le docteur chirurgien en chef Jean Swerving et deux jumeaux, ses assistants.

Jean, de part son apparence, effrayait beaucoup. Certains matelots en étaient paralysés lorsqu’ils voyaient, en pleine nuit, son visage terrible sortir du cabinet avec un air à la fois hagard et pensif. La vieillesse du chirurgien contribua à lui donner ce regard double commun à beaucoup de scientifiques âgés. Un regard exprimant d’un côté une intelligence et une perspicacité développées et de l’autre, le regret d’une vie dédiée uniquement à cela. Comme si la sagesse de la vieillesse ne trouvait pas sa place.

Une des raisons pour lesquelles les Freaks eurent une telle répercussion étaient due à leur remarquable gestion des taches. Aucun des membres n’était supposé travailler à différents objectifs, chacun avait son propre but. Le processus se déroulait de la manière suivante: une équipe était en charge de l’enlèvement ou de la réception des enfants, une autre équipe s’occupait alors de transporter ces enfants d’une cachette provisoire jusqu’au laboratoire central puis, de là, plusieurs groupes amenaient les enfants jusqu’aux laboratoires disséminés partout dans la ville et sur la mer. Deux avantages étaient apportés par  ce mode d’opération: le premier était qu’il fut bien difficile de savoir où chercher et le deuxième, d’autant plus efficace, était qu’au sein même du clan, très peu de dénonciations étaient possibles dans la mesure où l’effectif était disséminé.

Personne ne savait ce que faisait l’autre.

Au sein du Shelley, lorsque Jean recevait de nouveaux enfants, il n’avait donc proprement aucune idée ni de où ni de qui ils provenaient. Ainsi, il lui était relativement facile de ne pas attacher la moindre affection à quelconque enfant dans la liste innombrable et innommable d’expériences qu’il avait mené durant sa carrière. 

Relativement 

Un jour, un fait déstabilisa effectivement le système, le docteur ressentit son premier regret.

2

Face au regard perplexe et perdu en face de lui, Alexandre resta muet pendant quelques secondes. La petite fille répéta alors:

« Il y’a quelqu’un?

Progressivement, il retrouva ses sens. Il ouvrit alors la bouche et répondit d’une voix presque inintelligible:

« Oui.

-Qui es-tu? demanda la fille en sursautant.

-Je m’appelle Alexandre. »

Le regard vide de l’inconnue s’était maintenant orienté vers lui. Elle l’observait avec concentration, l’air d’attendre une suite à cette brève présentation.

« J’habite à côté, je suis venu cueillir des fruits pour faire de la compote. »

Un silence suivit l’explication.

« Comment se fait-il que je ne t’ai jamais vu? » ajouta l’étrangère.

Alexandre ne sut alors pas quoi répondre. Il baissa les yeux et se gratta nerveusement le bras.

A ce moment, la petite fille leva la main pour palper son visage. Lorsque les doigts fins et suaves approchèrent de lui, comme par réflexe, le petit garçon se recula.

« Désolé » ajouta t-il nerveusement.

Puis, Alexandre se leva et s’élança le plus vite possible dans la forêt afin de rentrer chez Alain et Yves.

Cette nuit-là, Alexandre ne dormit pas. Il songea pendant de longues heures à la rencontre qu’il avait fait. De nombreuses questions lui traversèrent l’esprit. Qui était-elle? Pourquoi s’était t-il reconnu en elle? Pourquoi avait t-il eu le sentiment si intense d’être, d’une manière ou d’une autre, lié à cette étrangère? Autant de questions auxquelles il ne put formuler aucune réponse.

Lorsqu’Alexandre commença à apercevoir la lune par sa fenêtre, il en déduit qu’il était environ trois heures et qu’il était donc temps de dormir. Il se tourna alors sur le côté et ferma les yeux. A ce moment, des pensées d’une autre nature commencèrent à fuser dans son esprit.

Comme si le côté clair de la lune avait cédé la place à l’obscur.

D’ailleurs, si elle ne savait pas ce qu’il faisait là, il pouvait très bien lui retourner la remarque. Lui non plus ne l’avait jamais croisée auparavant. Il avait probablement plus évité les routes qu’elle mais ce n’était pas une raison pour lui faire subir un interrogatoire. Pour qui se prenait t-elle? A l’accuser ainsi, comme si la forêt était son territoire? Il avait autant le droit d’être là, puis, il lui avait fait aucun mal. Elle était aveugle, certes, elle avait le droit d’être méfiante, mais ce n’était pas une raison pour être aussi vulgaire. Qu’est ce qui lui donnait le droit de croire qu’elle pouvait le bafouer comme ça sans qu’il ait eu son mot à dire? Les yeux ouverts par l’énervement, Alexandre fronça les sourcils et prit la résolution ferme de retourner voir l’inconnue le lendemain pour lui dire ce qu’il pensait de ses manières.

Une fois cette décision prise, il réussit enfin à se calmer et referma à nouveau lentement ses pupilles. Progressivement, il se laissa aller et plongea dans des songes plus profonds.

Au dessus de lui, comme l’inconnue, la lune le fixait, aveugle mais radieuse.

Le lendemain matin, Alain et Yves attendaient Alexandre pour le petit déjeuner. Une fois ce dernier réveillé, il se leva et sans prendre la peine de se laver ou de se changer, il alla dans le salon. Lorsqu’ils virent les yeux d’Alexandre, Alain et Yves eurent un mouvement de sursaut:

« Pourquoi tu fais cette tête là? demanda Yves.

-Tu as pas dormi toi, ajouta Alain.

-Est ce que quelqu’un habite à côté de chez nous? demanda timidement Alexandre.

-Non, on est tous seuls! Tout ce terrain rien que pour nous, tu y crois ça mon petit? » répondit Alain.

Alexandre fronça légèrement les sourcils.

« Pourquoi? ajouta Yves.

-Pour rien. Je ne vais pas petit-déjeuner aujourd’hui, je vais tout de suite retourner à la cueillette. A toute à l’heure! » dit Alexandre en franchissant la porte de la maison sans même laisser le temps à Yves et à Alain de répondre.

Une fois arrivé au même endroit que la veille, Alexandre chercha le buisson dans lequel il s’était caché la veille. Puis, une fois ce dernier trouvé, il s’assit à côté et attendit.

Plusieurs heures passèrent et il eut de plus en plus de mal à ne pas s’endormir. Au bout d’un certain temps, un bruit de pas vint cependant le ranimer. Il ouvrit alors les yeux et vit une silhouette se rapprocher de lui, sur le chemin de terre. Une fois qu’il eut reconnu la petite fille de la veille, Alexandre se leva et marcha dans sa direction. L’étrangère, quant à elle, s’arrêta puis, inquiétée par le bruit, elle commença à reculer.

« C’est moi ! Le garçon d’hier! » cria alors Alexandre afin de se faire reconnaître.

Au son de sa voix, la petite fille s’arrêta. Alors, Alexandre se rapprocha jusqu’à arriver juste en face d’elle. Une fois placé, il réalisa cependant qu’il ne savait pas quoi dire. « Bonjour » tenta t-il d’une voix hasardeuse

La petite fille ne répondit pas. Elle le regarda, étonnée, avant de froncer les sourcils et de crier en tapant du pied:

« Encore toi? Que veux-tu? »

Alexandre fut ébranlé par cet aplomb. Il resta muet et ébahi durant quelques secondes. Puis, il se ressaisît, serra les poings et se décida à maintenir l’objectif qu’il s’était fixé:

« Ecoute!

-Tu veux venir boire le thé chez mon papa? » demanda t-elle en lui coupant son élan.

Un silence suivit la question.

« Viens! »

La petite fille prit alors Alexandre par le bras et le serra contre elle. Puis, elle se mit à marcher rapidement, son bras sous celui d’Alexandre, le long du chemin de terre.

« Je m’appelle Alexandra, lui dit-elle en appuyant sa tête sur son épaule.

-D’accord ».

Alexandre n’écoutait même plus. Il venait de recevoir, en l’espace de quelques secondes, une affection incomparable à celle à laquelle il avait eu le droit depuis sa naissance. Son cœur s’emballait tandis que des vagues de chaleur lui parcouraient le corps, son cerveau était anesthésié, son corps ne pouvait s’empêcher de trembler.

Non seulement cette beauté radieuse n’avait pas fui devant lui mais, bien au contraire, elle le collait. Sa peau tiède, à elle, était en contact avec sa peau, à lui. Cette déesse caressait, de ses doigts fins et doux, son bras à lui et à personne d’autre.

Il ne pensait plus.

Il ne réalisait pas.

Sans même s’en rendre compte, Alexandre se retrouva devant la maison d’Alexandra. Il revint alors à ses esprits et demanda:

« Comment s’appelle ton papa?

– Jean Swerving » répondit t-elle en ouvrant le portail.

A suivre…

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie I

 

« Comment ça tu sais pas ce qu’il fait là?

-Ben je le connais pas moi ce gamin.

-Tu m’as dit que c’était toi qui l’avait trouvé.

-Si j’lai trouvé, ca veut pas dire que j’le connais. »

Alain et Yves se penchèrent alors tous les deux sur le petit garçon.  La lumière du phare fit scintiller leurs yeux dont le contour était entièrement recouvert par des paupières rougies et ridées par la mer. Après quelques secondes d’observation, les deux se relevèrent.

« Tu l’as trouvé où?

-Là bas » Yves pointa en direction du rivage « il était assis au bord de la mer et il la regardait.

-Qu’est ce qu’on va en faire de ce machin-là nous?

-Pas grand chose, mais on va pas le laisser là quand même si? »

Un silence suivit.

« Tu sais nager petit? demanda Alain, s’étant à nouveau baissé vers le petit garçon.

-Comment tu t’appelles? » Yves ajouta t-il

Le garçon ne répondit pas. Il les regardait.

« Il parle même pas la langue, tu parles d’une tare! »

A ce moment, la lumière du phare éclaira à nouveau la plage. Lorsque le faisceau illumina les trois silhouettes, Yves se recula soudainement:

« Chef, je crois qu’il est aveugle. »

Alain passa une main devant les yeux du petit garçon qui ne fit aucun geste en retour. A la vue du nombre d’handicaps accumulés par l’être abandonné, Alain soupira, puis il se releva et se tourna lentement vers Yves:

« On peut pas se permettre de le prendre avec nous, viens, on s’en va. » Alain chuchota t-il à Yves avant de le prendre par le bras et de s’éloigner discrètement du petit enfant.

Alors qu’ils prenaient de la distance, à plusieurs reprises, les deux se retournèrent et virent à chaque fois, la silhouette fébrile, figée au même endroit. Plus la distance grandissait plus le petit garçon décroissait jusqu’à prendre la forme d’un point noir au loin. L’horizon, au contraire, semblait s’élargir, intensifiant ainsi l’infini de la mer d’un côté et la fragilité de l’être de l’autre. Après plusieurs dizaines de mètres, Alain tira soudainement le bras de Yves afin de l’arrêter.

« Attends! Ecoute ! dit-il en penchant légèrement la tête sur la droite.

-Quoi?

-Ecoute ! »

Yves tendit alors l’oreille et entendit un rythme continu qui semblait battre sur le sable. Les deux pensèrent immédiatement à l’enfant, néanmoins la distance était maintenant telle qu’ils ne purent vérifier si ce dernier avait disparu de l’endroit où ils l’avaient laissé au départ.

« Il est où? demanda Yves, paniqué.

-Je sais pas moi, je le vois pas, mais c’est peut-être pas lui, ca se trouve c’est juste une bête. »

Le bruit de pas s’intensifia progressivement jusqu’à ce que les deux marins puissent lui donner une direction. A ce moment là, ils se tournèrent tous deux vers l’origine du son et virent la forme du petit enfant à quelques mètres d’eux.

« Viens, cria Alain, en saisissant à nouveau Yves par le bras.

-Non attend!

-Je t’ai dit viens! Faut qu’on parte!

-Il nous a trouvé.

-Et alors? cria Alain en tirant encore plus fort.

-Et alors nous-même on a même pas pu savoir d’où il venait alors qu’on entendait le bruit de ses pas! Nous, on bougeait même pas et il a réussi à nous trouver de tout là-bas. Il peut pas être aveugle. »

Alain desserra alors progressivement le bras de Yves. Sans lui répondre, il se contenta de regarder le garçon marcher lentement vers eux. Lorsqu’il fut suffisamment proche, il se tourna à nouveau vers Yves cette fois-ci avec une sorte d’hésitation dans le regard puis, après quelques secondes, il se baissa et sourit à l’enfant.

« On va t’appeler Alexandre. »

« C’est quand même bizarre ces yeux non? demanda Yves, en tournant le visage d’Alexandre vers la lumière de la chambre.

-Arrête de le faire bouger comme ça, tu vas nous le casser. »

Alexandre, sur les genoux d’Alain, regardait la pièce avec un calme étrange. Aussi bas en âge qu’il était et aussi traumatisant qu’avait pu être son abandon, l’enfant ne gesticulait pas et ne pleurait pas non plus. Il se contentait d’observer la chambre en avalant les cuillerées de soupe que lui donnait machinalement Alain.

Une fois le repas terminé, Alain émit la suggestion de commencer à éduquer Alexandre. Après avoir déplacé le bol de soupe dans la cuisine, Yves alla donc chercher une feuille et un stylo puis, il plaça Alexandre sur un tabouret avant de s’asseoir sur le tabouret d’en face. Yves commença par écrire les premières lettres de l’alphabet tout en les vocalisant afin de les faire comprendre à l’enfant. Néanmoins, en retour, Alexandre n’émit pas le moindre son. L’heure étant tardive, Alain perdit très rapidement patience, il marmonna que l’enfant était sourd et muet en plus d’être aveugle puis alla s’allonger sur le canapé. Après de nombreuses tentatives, Yves commença également à céder au sommeil. A chaque abaissement de paupière, ce dernier se raidissait néanmoins très vite afin de continuer l’instruction. Aussi inutile qu’était l’opération, Yves s’était mis en tête de ne pas se coucher avant d’avoir entendu un son. Un quart d’heure passa et amenuisa d’autant plus sa concentration. Yves arriva à bout d’idées. A ce moment, il se tourna vers Alain afin de lui demander conseil et vit son camarade affalé et endormi sur le canapé. A la vue de la forme répandue, Yves eut une idée. Il déposa l’enfant du tabouret, traversa le couloir vers sa chambre, ouvrit la porte et attendit derrière elle. Après quelques secondes, la porte s’ouvrit à nouveau et l’enfant entra à son tour dans la chambre. Immergé dans le noir le plus complet, Yves cria alors de toutes ses forces afin de surprendre Alexandre et surtout de le faire hurler. A la suite de la surprise, Alexandre se tourna lentement dans la direction de Yves sans pour autant montrer le moindre signe d’étonnement. Les deux se fixèrent alors, avec des yeux béants, du regard. Soudainement, la porte s’ouvra à nouveau, cette fois-ci violement, et heurta le petit enfant dans le dos. Avant de lui couper la respiration le choc fit néanmoins sortir un son étouffé.

« Ca va pas non ? Pourquoi tu hurles comme ça ? cria Alain, l’air effaré.

-Tu vois, il est pas muet. »

Sept années passèrent et blanchirent les barbes sèches d’Alain et de Yves. Assis à l’extérieur de la maison, et balancés par le mouvement de leur chaises, leur âge les forçait maintenant à la contemplation. Ils regardaient Alexandre couper les bouts de bois pour le feu avec vigueur. Chaque mouvement était observé avec le même regard. Un regard portant le doux regret d’une jeunesse perdue et recherchée dans celle d’un autre. L’adolescent quant à lui, après avoir terminé de couper le bois, tourna ses yeux à la fois vides et expressifs vers ses deux parents et leur souria. Yves et Alain lui sourirent en retour avant de le regarder se précipiter avec entrain dans la foret pour y cueillir des fruits.

Alexandre avait pour habitude de rester plusieurs heures dans la foret, il se sentait là comme nulle part, protégé du regard des autres. Cette fois-ci néanmoins, l’heure du diner étant proche, il se résolut à ne pas tarder. Pour revenir plus vite et étant persuadé qu’il ne rencontrerait personne à une heure comme celle-ci, il décida de suivre la route de terre qui menait, au contraire de la trajectoire sinueuse imposée par la foret, rapidement à la maison de Yves et Alain.

Entre la route et les champs à perte de vue, deux rangées de grands cyprès marquaient la séparation. Par endroits, leurs feuilles laissaient passer un rayon de lumière qui éblouissait alors Alexandre. Le contact chaleureux de la lumière sur sa peau lui était d’autant plus agréable qu’un léger vent déplaçait parfois les feuillages et allongeait ainsi la lueur. Alors qu’un des rayons de lumière l’aveuglait légèrement, il vit une silhouette apparaître au loin.

Sous une chevelure dorée par le soleil et ondulée par le vent, une inconnue le regardait, avec des yeux vides.

A suivre…

 Jadd Hilal