A bicyclette

« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre »

Albert Einstein

 

A Gérard,

 

I

Pour Michel, faire du vélo c’était comme marcher. L’enfant avait pris l’habitude de ne se déplacer qu’en pédalant. Du haut de son mètre quarante, il ne touchait pas le sol. Mais il ne s’en souciait guère. Il répondait à tous les taquins que la différence de hauteur lui plaisait, qu’elle le rendait plus grand que son âge.

Bien qu’étant jeune, Michel travaillait, il livrait le courrier au village. A Sanasse, on l’avait désigné comme « facteur ». Personne ne se souciait vraiment des titres. Les occupations étaient organisées pour répondre aux besoins, elles ne résultaient pas de conventions ou de progressions sociales. S’il y avait un boulanger, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boulanger, s’il y avait un boucher, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boucher et au même titre, s’il y avait un facteur, c’était parce qu’il fallait bien que quelqu’un livre le courrier.

Pour Michel, la question du métier ne se posa d’ailleurs même pas. Dès qu’on remarqua son intérêt pour le vélo, on lui attribua la fonction. Au départ, il protesta. Il déclara que pédaler lui suffisait. Mais le maire rendit visite à sa mère et lui expliqua la situation. Dès lors, la négociation ne dura guère longtemps.

« Comment ça ‘non’? » hurla t-elle.

Le maire attendait devant la porte.

« Mais je veux faire du vélo moi, je m’en fous de livrer !

-Hé mon petit, mais tu n’as absolument pas le choix ! Tu vas accepter ce boulot vite fais, c’est moi qui te le dit tiens ! »

Elle le regarda ensuite d’un air dédaigneux.

« Non mais regardez le l’artiste ! ‘Je veux faire du vélo’ ».

Il comprit qu’aucune échappatoire n’était possible. Il accepta.

 

Il commença à livrer le courrier tous les matins entre neuf heures et dix heures. Le maire fit preuve d’une certaine flexibilité après quelques semaines. Il l’autorisa à changer le parcours imposé au départ. Il lui imposa toutefois une contrainte horaire en lui précisant que son nouveau trajet ne devait pas lui prendre plus de temps. Michel redessina son itinéraire. Il projeta de livrer la partie est du village à toute vitesse, puis, à la place d’aller vers l’ouest en traversant le centre comme demandé au départ, il contournerait par la forêt pour revenir de l’autre côté du village. De là, il entreprendrait de retourner vers le centre afin de livrer les dernières lettres. Il songea que de cette manière, il pourrait rouler en forêt et profiter du terrain pour s’exercer à une conduite plus aventureuse.

 

La plupart du temps, il réussissait à livrer le courrier à temps et pour tout le monde. Un jour cependant, tandis qu’il slalomait et dérapait dans les bois, il prit un peu de retard. Ne portant pas grande attention ni au sol ni à sa vitesse, il dérapa et perdit l’équilibre. Il tomba et fit plusieurs tonneaux. En ouvrant les yeux, il vit sa sacoche à côté de lui, elle s’était détachée de la bicyclette. Elle était ouverte et plusieurs lettres s’étaient éparpillées au sol. Il se releva, posa son vélo contre un tronc et revint vers le tas de lettres qu’il regarda avec exaspération. Il se baissa mollement et ramassa les lettres une à une. Pendant l’opération, il trouva une enveloppe particulièrement malmenée par la chute. Elle était déchirée en deux et couverte de terre. Il rapprocha les deux morceaux l’un de l’autre et constata alors qu’elle était destinée à David Rosenblag, le boucher.

Il décida de ne pas la distribuer. Il la rangea dans sa poche, remit les autres dans sa sacoche et reprit sa tournée.

 

Une fois sa journée terminée, il rentra chez lui pour raccommoder la dernière lettre. Il monta dans sa chambre et la posa sur son lit. Il projeta de recoller les deux morceaux de papiers et de les mettre dans une nouvelle enveloppe qu’il poserait chez David Rosenblag dès que possible. Il scotchait les deux bouts quand son regard entra en contact avec un mot.

Le mot mort.

Il ferma la porte de sa chambre à clef, posa les deux morceaux de papier sur son bureau et les rapprocha.

Il lut.

 

‘David,

Alice m’a tout dit. Je sais que vous baisez ensemble depuis six mois. Je t’écris juste pour te dire que tu ne la verras plus jamais, pas parce que je te défends de la voir mais parce que personne ne pourra plus jamais la voir. En guise de preuve, je te laisse regarder dans tes stocks de viande dès que tu liras cette lettre. Et quant à toi, tu ne vas pas tarder à la suivre. Dans deux jours, pas un de moins, pas un de plus, t’es mort’.

 

 

II

 

Il posa lentement la lettre et resta ébahi quelques secondes.

Il prit ensuite les deux morceaux de papier dans les mains, se leva et descendit au salon. Il déambula dans les escaliers, verrouilla la porte de l’entrée, ferma les fenêtres et tira les rideaux. Il fit ensuite un tour sur lui-même pour vérifier, puis, il se dirigea vers la cheminée. Une fois en face du feu, il sortit les morceaux de papier de sa poche et les déplia. Il les rapprocha des flammes jusqu’à ce que le papier entre en contact avec elles. Un doute lui traversa alors l’esprit. Il souffla sur le coin qui brûlait.

Il remit les morceaux de papier dans sa poche et alla s’asseoir sur le fauteuil du salon. Il songea que si la lettre arrivait au boucher, ce dernier pourrait se préparer au danger à venir. Il en déduit qu’il ne fallait pas qu’il brule la lettre. Il se releva.

Un autre scénario lui traversa l’esprit. S’il ne donnait pas la lettre, personne ne saurait rien sur son compte. A part le tueur, personne ne pourrait l’accuser d’avoir mal livré le courrier et si lui l’accusait, il renonçait à son anonymat. L’image des morceaux de viande humaine lui vint à l’esprit. Il frissonna.

Il resta assis encore quelques secondes, n’étant pas arrivé à se décider, il se leva et garda la tête basse. Il remonta les escaliers avec une démarche lente et résignée. Une fois dans sa chambre, il ouvrit son armoire, prit une feuille blanche et recopia le texte de la lettre. Il la rangea ensuite dans une enveloppe qu’il mit sous son oreiller. Il entendit alors la porte d’entrée s’ouvrir en craquant. Sa mère était arrivée.

 

« Ah, le voilà mon petit facteur ! cria t-elle en ouvrant les bras, tu as passé une bonne journée mon chéri ? »

Résolu à ne pas l’inquiéter, il se contenta de dire :

« Oui, oui, rien de spécial ».

 

Le lendemain, à dix heures, il livra le courrier du jour. Depuis son réveil, il redouta le moment où il allait se retrouver face au boucher. Arrivé devant sa vitrine, il posa son vélo, prit une longue respiration et entra.

« Hé ! Le voilà le petit Michel ! » lui hurla aussitôt l’homme grand et gros, au crâne chauve.

Il s’efforça de sourire.

« Quelles bonnes nouvelles tu nous ramènes ?

-Juste une lettre monsieur ».

Il tendit l’enveloppe d’une main tremblante.

-Merci mon petit, je lirai ça plus tard ».

Il se rendit compte que le boucher aurait pu lire la lettre devant lui.

« Pourquoi tu trembles comme ça toi, ta maman va bien ? Tiens ramène-lui ça ».

Il coupa un morceau de viande.

« Non merci monsieur, ma maman va très bien, elle vous salue.

-Prends le ce morceau ! C’est de la côte d’agneau, tu vas te régaler.

-Non merci, on en a la maison.

-Non mais ! »

Le boucher ouvrit les yeux en grand.

« Puisque je te dis de le prendre! »

A contrecœur, il prit la viande dans les mains.

« Tu vois quand tu veux…tiens dis moi, tu te souviens d’Emilie, la femme de Laurent ? »

Il ne put s’empêcher de baisser les yeux sur le morceau de viande.

« Ca fait quelques jours que je l’ai pas vue, pas que ça m’intéresse mais tu l’aurais pas croisée des fois ? »

Il ne répondit pas.

Le boucher lui sourit et lui fit gentiment signe de s’en aller. Michel le regarda longuement dans les yeux, puis, il se recula du comptoir et sortit de la boutique. Il monta ensuite sur son vélo et commença à pédaler.

Il s’arrêta quelques mètres plus loin et pleura.

 

Une heure plus tard, il entendit les sirènes de la police depuis sa chambre.

« Ils ont trouvé les morceaux de viande » dit-il tout haut.

Convaincu de son implication dans le meurtre, il décida de ne pas sortir de chez lui. Il passa le reste de la journée enfermé. A l’exception d’un déplacement vers la salle de bain, il ne sortit d’ailleurs même pas de sa chambre. Vers huit heures, il entendit sa mère rentrer du travail. Pour la première fois de la journée, il descendit au salon.

Dès qu’elle le vit, Angelique se précipita pour le serrer dans ses bras. Il comprit qu’elle était au courant.

« Tu vas bien ? Tout s’est bien passé aujourd’hui ? demanda t-elle inquiète.

-Oui ça va, et toi ?

-Ça va mon Michel, ça va ».

Elle se déplaçait nerveusement.

« Je vais te faire à manger, qu’est ce que tu veux ? » demanda t-elle en se ruant vers la cuisine.

Il la suivit et décida de la tester pour connaître son implication dans l’histoire.

« Le boucher m’a donné un morceau de viande, de la côte d’agneau je crois. On peut manger ça non ? » demanda t-il.

Aussitôt, il vit le visage de sa mère se figer.

« Tu es allé chez le boucher aujourd’hui ? » l’interrogea t-elle en retour.

-Oui, pour livrer le courrier, répondit-il avec un timbre hésitant.

-Et comment il allait ? »

Il baissa les yeux et murmura :

« Bien bien »

Un silence suivit.

« Et si je te préparais plutôt ton plat préféré ? »

En même temps qu’elle posa la question, elle prit le morceau de viande et le jeta à la poubelle. Il comprit qu’elle savait tout.

Après le diner, Angelique accompagna Michel dans sa chambre. Elle ressentit un profond besoin de le rassurer et ce, bien qu’elle ne connaisse pas son implication dans l’histoire. Elle passa près d’une heure à le bercer, à le réconforter et à lui raconter des histoires. Michel s’assoupit au bout de quelques minutes seulement, mais elle continua.

 

Michel se réveilla en sursaut. Il regarda l’heure sur sa montre. Réalisant qu’il était en retard, il sauta de son lit. Aussitôt, il entendit une voix lui crier depuis le salon :

« Reste couché mon chéri, pas de tournée aujourd’hui ».

Il sourit, se coucha sur le côté et referma lentement les yeux.

Tout à coup, il les ouvrit en grand.

« Deux jours » dit-il tout haut.

Il sauta à nouveau de son lit et s’habilla à toute vitesse. Décidé à ne pas informer sa mère, il ouvrit la fenêtre de sa chambre et descendit le long de l’arbre juste à côté de la maison. Arrivé en bas, il prit son vélo et fonça en direction de la boucherie.

Sur place, il vit ce qu’il redoutait.

La boucherie était fermée, les policiers avaient quadrillé la zone. A côté de la boutique, deux ambulanciers transportaient un brancard sur lequel était un corps recouvert d’un drap blanc.

Il s’arrêta et descendit de la bicyclette. Il se rapprocha à pied jusqu’à arriver devant l’entrée. Il entendit alors un policier murmurer à son collègue:

« Empoisonner la viande, c’était pas bête ».

L’autre rit un peu.

« Faudrait quand même vérifier que ce salaud n’ait pas empoisonné des viandes vendues non ? » demanda t-il à son tour.

Michel ne put s’empêcher d’intervenir.

« C’était au boucher qu’il en voulait, pas aux autres » dit-il, l’air distrait.

Les deux policiers se tournèrent immédiatement vers lui, puis, ils se reculèrent de manière à bloquer la porte de la boucherie.

« Reste pas là mon petit, c’est pas pour ton âge ces histoires » dit le plus grand des deux.

Il ne répondit pas. Après un moment, il se retourna et marcha en direction de sa bicyclette. Il crut voir quelque chose bouger dans le bois.

 

Il décida de livrer le courrier, ne serait-ce que pour se changer un peu les idées. Il roula mollement en direction du centre et remonta à la poste pour prendre les lettres du jour. Elles n’étaient pas nombreuses, même s’il était déjà neuf heures et quart. Il ouvrit sa sacoche pour les déposer et remarqua qu’une enveloppe était à l’intérieur.

Intrigué, il la sortit et constata qu’elle était sans adresse et sans expéditeur. Il songea qu’il avait oublié de la livrer la veille. Pour savoir où aller, il l’ouvrit et la lut :

‘Je ne sais pas qui tu es, mais je sais que tu es au courant de cette histoire’

Il frissonna. C’était lui, le meurtrier. Il regarda autour de lui. Rien.

‘La lettre chez David n’était pas de mon écriture. Tu as bien fait de ne pas t’en mêler plus que ça. Malheureusement, ça ne me suffit pas. Tu en sais trop et je ne peux pas me le permettre.’

Il fit tomber la lettre de ses mains.

 

Il leva les yeux et regarda sa maison au loin, il tourna son vélo dans l’autre sens et roula.

 

Jadd Hilal

A bicyclette

« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre »

Albert Einstein

 A Gérard,

Partie I

Pour Michel, le vélo c’était comme marcher. L’enfant avait pris l’habitude de ne se déplacer que par ce biais. Du haut de son mètre quarante, il ne touchait pas le sol. Pour autant, cela ne l’empêchait pas de flâner, bien au contraire, Michel se vantait de la différence d’hauteur. Pour lui, toucher le sol, c’était tricher.

Malgé son jeune âge, Michel était facteur, enfin, il livrait le courrier tout du moins. Il faut dire que dans le village de Sanasse, personne ne se souciait vraiment des titres. Tous les métiers étaient organisés en fonction du besoin des villageois. A Sanasse, s’il y avait un boulanger, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boulanger, s’il avait un boucher, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boucher et au même titre, s’il y avait un facteur, c’était parce qu’il fallait bien que quelqu’un livre le courrier.

Pour Michel, la question ne se posa même pas, dès qu’on remarqua son intérêt pour le vélo, on lui attribua le rôle. Au départ, il le refusa en répondant que pédaler, ça lui suffisait mais le jour où Angelique, sa mère, fut mise au courant par le maire, les choses changèrent.

« Comment ça tu t’en fiches ? lui avait-elle crié dessus alors que le maire attendait devant la porte.

-Mais je veux faire du vélo moi, je m’en fous de livrer ! avait répondu Michel.

-Hé mon petit, qu’est ce qui te fait croire que tu as le choix ? Tu vas accepter ce boulot vite fais, c’est moi qui te le dit tiens ! Non mais regardez le l’artiste ! ‘Je veux faire du vélo’ »

Dès lors, Michel avait compris qu’aucune échappatoire ne serait possible. Il hésita un moment entre l’itinéraire qu’on lui imposait d’un côté et l’argent qu’il pourrait ramener de l’autre avant de finir par capituler.

Michel commença donc à distribuer le courrier. Tous les matins entre neuf heures et dix heures, il pédalait pour l’argent. Au fur et à mesure du temps, on lui permit de construire son parcours à lui. Tant que son trajet ne lui prendrait pas plus de temps que celui qu’on lui avait imposé, il pouvait aller où il le voulait. Après quelques semaines, Michel avait donc tracé un itinéraire qui lui convenait plus. Il livrait rapidement la partie est du village puis à la place d’aller vers l’ouest en traversant le centre, il contournait par la forêt pour revenir de l’autre côté du village. Il retournait ensuite vers le centre où il terminait de livrer à toute vitesse. De cette manière, Michel pouvait rouler en forêt où il profitait du terrain pour s’exercer à une conduite plus aventureuse.

Un jour que Michel dérapait en slalomant entre les troncs, il fit tomber sa sacoche. En s’échouant par terre, celle-ci s’ouvrit et laissa échapper plusieurs lettres qui s’éparpillèrent au sol. Michel posa alors son vélo contre un tronc avant de revenir vers le tas de lettres qu’il regarda bêtement et silencieusement pendant quelques secondes. Conscient du désorde qu’il avait crée, il soupira et se baissa ensuite afin de ramasser les lettres une par une. Après quelques temps, il remarqua qu’une des enveloppes en particulier avait été malmenée par la chute. Celle-ci était déchirée en deux et couverte de terre. Michel la prit dans ses mains.

Elle était destinée à David Rosenblag, le boucher.

A la vue de l’état de la lettre, Michel décida de ne pas la distribuer, il la mit dans sa poche, rangea les autres et continua sa tournée.

Après avoir terminé sa journée, il rentra chez lui et monta dans sa chambre afin de recoller la lettre pour la mettre dans une nouvelle enveloppe qu’il livrerait dès que possible au boucher. Alors qu’il se préparait à scotcher le papier que la chute avait séparé en deux, le regard de Michel entra en contact avec un mot qui le perturba.

Le mot « mort ».

Curieux, Michel regarda instinctivement derrière son épaule pour vérifier qu’il était bien seul puis, il posa les deux morceaux de papier sur son bureau et les rapprocha.

Voici ce qu’il put reconstituer:

‘David,

Alice m’a tout dit. Je sais que vous baisez ensemble depuis bien six mois. Je t’écris juste pour te dire que tu la verras plus jamais. Pas parce que je te défends de la voir mais parce que personne ne pourra plus jamais la voir. En guise de preuve, je te laisse regarder dans tes stocks de viande dès que tu liras cette lettre. Et quant à toi mon David, j’ai le plaisir de te dire que tu vas pas tarder à la suivre. Dans deux jours, pas un de moins, pas un de plus, t’es mort’.

A suivre…

Jadd Hilal

Une expérience douloureuse

Colette attendait. Songeuse, elle regardait la nappe se faire malmener par la bise d’une matinée de fin d’octobre. Le café donnait sur un parc où le vent soufflait si fortement qu’il penchait tous les cyprès vers la droite. Quelques rares passants parcouraient la rue d’en face et la fixaient, étonnés de voir qu’une personne si âgée puisse rester dehors pendant une matinée aussi froide. Sur le pas de la porte d’entrée du café, le serveur parut également surpris de voir quelqu’un assis à la terrasse. Il ne sortit qu’après quelques minutes de béatitude.

« J’attends mon petit-fils, il est toujours en retard » lui indiqua t-elle en souriant.

Son visage resta figé. Il se retourna et entra dans le café.

 

Elle se pencha. Elle crut distinguer la silhouette de David s’approcher du fond de la rue. Elle le reconnut, comme à son habitude, il marchait la tête tournée vers le sol. Elle remarqua qu’il portait une écharpe. Elle s’en étonna. Elle ne l’avait jamais vu avec un tissu autour du cou, peu importe la météo. L’écharpe qu’il portait ne lui allait d’ailleurs pas du tout. Le motif était hideux et les carreaux vert foncé bordés par du jaune pâle lui donnaient un teint maladif.

Le reste de son apparence n’avait pas changé. Il portait toujours la même veste en cuir brun et les mêmes gants qu’elle lui avait tricoté un an plus tôt.

 

Elle lui sourit tandis qu’il levait les yeux du trottoir pour la chercher du regard. Elle lui fit signe de la main. Quand il se fut suffisamment approché, elle se leva et s’avança vers lui pour le serrer dans ses bras. Elle le vit alors reculer brutalement.

« Tu ne fais plus la bise à ta mamie ? demanda t-elle, chagrinée.

-Désolé mamie, j’ai attrapé un rhume, je veux pas te le donner.

-C’est pour ça que tu portes ton écharpe sur la bouche ? »

Il hocha de la tête. Il s’assit ensuite à la table et fit signe au serveur.

« Tu es pressé mon chéri ?

-Non, non, tout va bien ».

Elle comprit qu’il feignait. Elle fit semblant de ne pas y prêter attention.

« Un expresso s’il vous plaît, demanda le jeune homme au serveur.

-Et bien, et moi ?

-Il est pour toi mamie.

-Mais toi alors ? Tu ne veux rien ?

-Non, j’ai bu un café au laboratoire ».

Un silence suivit.

« C’est une nouvelle écharpe ? » demanda Colette.

Elle ne put dissimuler sa répulsion pour les couleurs.

« Tu m’aurais dit, je t’en aurais tricoté une plus…

-C’est un cadeau, interrompit David, elle est pas très belle à voir mais je dois la porter ».

Le serveur déposa la tasse de café.

« Juste pour un petit rhume ? »

Il ne répondit pas, il baissa les yeux et tapa nerveusement du pied sur le sol.

« Tu es sûr que tout va bien mon chéri ? demanda t-elle finalement.

-Oui oui Mamie tout va bien, c’est un peu la panique au travail c’est tout.

-Tu veux en parler ? »

Il parut hésiter.

-Non ça va aller, ne t’inquiète pas » dit-il enfin en souriant, cette fois-ci plus sincèrement.

 

Le serveur déposa la tasse de café sur la table. David voulut aussitôt demander l’addition. Il leva une main qu’il garda en l’air un moment. Colette remarqua qu’il tremblait beaucoup. Il regarda sa main, puis, il la baissa rapidement sous la table.

Un long silence suivit.

Elle essaya de le réconforter sans succès. Il s’était mis sur la défensive, évitant tout contact visuel. Son repli sur lui-même et son empressement lui donnèrent à penser que quelque chose de grave s’était produit. Elle s’efforça de ne rien laisser transparaitre. Elle songea que son petit-fils avait ses raisons. Pendant un long moment, ils n’échangèrent pas un mot. Elle se contenta de sourire calmement. David, lui, regardait ailleurs. Il jouait nerveusement avec l’addition. Après une dizaine de minutes, elle voulut tendre la main pour lui caresser l’avant bras. Aussitôt, elle le vit s’écarter brutalement. Il se leva très vite et commença à marcher à reculons de la table.

Elle l’observa, inquiète.

David regardait nerveusement partout. Après quelques pas, il ouvrit la bouche et lui dit d’une voix saccadée et hésitante :

« Désolé.

-Tout va bien mon chéri, repose-toi » répondit-elle aussitôt. Elle s’efforça de n’exprimer que de la douceur, de la compassion. Pour la première fois, il la regarda droit dans les yeux. Après quelques secondes, il se retourna et s’éloigna en courant.

 

Elle resta pensive. Elle se pencha sur sa gauche pour le voir parcourir la rue et le vit fondre dans le brouillard grisâtre. Son attention revint vaguement sur l’addition. Elle s’attrista du poids de travail subi par son petit-fils. Le pauvre était entièrement submergé. Il était méconnaissable. Son rythme de vie l’avait changé.

Pour la première fois, elle perdit un peu de son sang-froid. La souffrance de son David lui devint intolérable. Elle devait l’appeler, savoir ce qui s’était passé. Elle devait faire quelque chose, au moins pour le consoler. Elle se leva, puis, réalisant qu’elle n’avait pas payé, se rassit et prit l’addition dans les mains. Elle remarqua alors que le papier était humide.

La table était sèche et le temps, s’il était froid, n’était pas pluvieux. Elle ne comprenait donc pas pourquoi le bout de papier était moite. La seule source possible ne pouvant venir  que du contact d’une main, elle pensa au serveur. Rassurée, elle posa l’addition sur la table et commença à chercher de la monnaie dans la poche de son manteau.

Elle s’arrêta brutalement.

Il avait eu un problème au laboratoire.

Il portait une écharpe qui lui recouvrait la bouche.

Il tremblait.

Il transpirait.

 

Un mois plus tard, on grava deux épitaphes. L’une disait « Docteur David Shelley a donné sa vie pour le monde » et l’autre: « Madame Colette Shelley a donné sa vie pour son petit-fils »

 

Thomas Lanvin et Jadd Hilal

La mouette

« Dis voir, t’as une idée de c’que c’est qu’cette carcasse là-bas Georges ?

-Ca m’a tout bien l’air d’être un bateau.

-Et ben dis donc, penser qu’une pareille taule a pu flotter ! »

Georges changea alors d’itinéraire et commença à marcher en direction de la vieille construction. Billie hésita un moment, se parla à lui même, frotta nerveusement son index contre son jean puis il se décida à suivre George. Une fois qu’ils furent suffisamment proches pour distinguer les détails de la coque, ils débattirent sur le type de bois qui avait pu être utilisé pour construire le bateau. Georges et Billie savaient qu’aucun d’eux deux n’avait la moindre connaissance sur le sujet, pour autant, la discussion dura une vingtaine de minutes. La fierté des deux les menait toujours à ce type de conflits infructueux. Finalement, Billie accepta l’argument de Georges selon lequel le bateau était fait de chêne et que si il avait le malheur de répondre, il aurait le droit à une correction, puis il resta silencieux.

« Au moins, on est pas les premiers à être là, dit calmement Georges avant de s’asseoir au bord de l’eau et d’y tremper ses pieds.

-Tu penses qu’on arrivera à sortir d’là Georges ?

-On est sur une île Billie. »

Billie s’assit à côté de Georges et sanglota. Georges leva les yeux de l’eau et regarda la vieille carcasse sur laquelle une mouette avait atterri. Elle s’était posée sur ce qui semblait être la figure de proue. Fixant l’objet des yeux, Georges réalisa que sous les couches de boue et de saleté, une dorure brillait à certains endroits.

Il essaya alors de se lever afin de s’approcher un peu lorsqu’il sentit une très légère pression sur son bras. Georges réalisa que pendant une fraction de seconde, Billie avait essayé de l’empêcher de s’en aller. L’excitation de la découverte d’un éventuel trésor le fit néanmoins totalement oublier le geste. Il se leva et fit quelques pas.

Il observa alors quelques motifs qui lui firent penser que la forme initiale du mat devait être celle du visage d’un être humain, une femme plus probablement d’après les longs cheveux dessinés.

« Faut que j’aille voir ma femme » dit Georges, se retournant vers Billie.

Billie était toujours assis sur la plage et semblait maintenant être saisi par un trouble étrange. Il tremblait et se grattait partout. Le regard qu’il porta sur Georges ne prédisait également rien de rassurant.

« Elle va s’inquiéter si elle reste seule trop longtemps. Puis, on a rien trouvé à manger. »

A ce moment précis, Billie se leva et sembla étonnement plus calme. Il s’approcha de Georges et lui murmura à l’oreille.

« Ptête bien qu’ya un trésor là d’dans. »

Billie connaissait la répercussion qu’aurait une telle remarque sur un ancien bandit nostalgique. Les pupilles de Georges s’enflammèrent d’excitation. Il se tourna à nouveau vers le bateau et s’imagina la quantité d’or et de pierreries qu’il pourrait trouver en son intérieur. Oubliant totalement sa femme, Georges commença alors à marcher en direction de la carcasse. Billie lui adressa quelques mots qu’il n’entendit même plus, comme si son excitation était d’une importance telle qu’il n’était plus capable d’entendre quoique ce soit d’autre.

 

A mesure que Georges s’éloignait de la plage, il dut lutter de plus en plus avec les vagues qui grandissaient. Georges n’était pas le type d’homme à accepter un « non », même de la part de la mer. Que ce soit avec Billie ou avec quoique ce soit d’autre, il refusait d’être contredit ou même critiqué. A ce moment, ses pas en témoignaient. Il défia la mer, déplaçant son corps comme un géant jusqu’à ce que la mer accepte le défi. A mesure qu’il s’approchait du bateau, les vagues devinrent tellement féroces que Georges dut se retourner à chaque fois qu’il en apercevait une afin de ne pas en être avalé. Alors que le rythme des vagues s’accélérait, il lui fut de plus en plus difficile de maintenir sa trajectoire. Il sentit alors que s’il continuait à combattre la mer de front, il perdrait la bataille et en serait probablement avalé. Il devait contourner. Il plongea donc dans l’eau et nagea en diagonale. Après quelques minutes, il trouva le bateau, remonta à la surface, mit ses deux mains sur la coque et nagea autour jusqu’à ce que, finalement, il aperçoive un trou dans une des cabines.

« Dieu merci, la mer est haute » pensa Georges, tirant avec toutes ses forces afin d’entrer dans la pièce.

Lorsqu’il fut finalement à l’intérieur, sachant que le vieux bois pouvait se casser à la moindre pression et sachant surtout que si un pareil accident se produisait, il serait coincé ; Georges marcha délicatement.

Dans la vieille pièce, tout semblait avoir été moisi par le temps. L’odeur du vieux bois lui était insupportable et la lumière traversant les rares trous de la coque n’apportait pas suffisamment de clarté pour explorer correctement. Très vite, les vieux reflexes de voleur de Georges se mirent en marche. Tout d’abord, il devrait parcourir les quatre coins de la pièce puisqu’il s’agissait des endroits où le bois avait probablement le plus tenu, puis, il devrait se déplacer très délicatement vers le centre. Le bruit des vagues rendit l’opération particulièrement difficile dans la mesure où Georges ne put entendre correctement le volume du craquement sous ses pieds afin de se diriger en fonction de la sensibilité du sol.

Alors qu’il eut presque fini d’explorer la chambre, dans le ciel, un nuage se déplaça suffisamment pour laisser passer un rayon de lumière entre les planches de bois. Cette lumière éphémère éclaira entièrement la pièce vide pendant quelques secondes. A ce moment, Georges vit soudainement, à l’opposé de l’endroit où il était, un couloir qui semblait mener vers une autre chambre où quelque chose avait brillé. Il s’imprégna rapidement de l’image afin de prendre ses repères et une fois que l’obscurité fut revenue, il marcha le long du mur sur sa droite et traversa délicatement le couloir qui menait à l’autre pièce. Cette fois-ci, le plafond était si bas qu’il ne pouvait plus rester debout, il se mit donc à genoux et commença à tâter le sol tout autour de lui dans l’espoir de trouver une éventuelle pièce de trésor. Sa main atterrit alors sur quelque chose de plus dur que de la saleté ou de la boue, il saisit l’objet et l’inspecta, c’était un pistolet. Quand il souleva l’arme, comme un enfant soulèverait un cadeau de noël, Georges fut surpris de voir que le pistolet ne semblait pas avoir été endommagé par le temps ou par l’eau. Il fut d’autant plus étonné de voir qu’il était chargé de sept munitions.

« Prends ça, maudite tempête. Avec ça, on arrivera à chasser et à manger pendant un bon moment » pensa Georges, convaincu d’avoir enfin trouvé un moyen de survivre après le naufrage.

Visant le sol et animé par un espoir naissant, il pressa la gâchette afin de vérifier si le pistolet fonctionnait toujours. La balle perça alors le bois, le sol sous lui craqua, se brisa et Georges tomba dans la coque qui semblait être totalement immergée. Même si le niveau de l’eau avait l’air de descendre rapidement, Georges n’arriva plus à respirer et après quelques secondes, il s’évanouit.

La première image qu’il vit en se réveillant fut le visage rouge de Billie qui était juste au-dessus de lui. Billie lui pressait violement la poitrine afin de lui redonner de l’air. Lorsqu’il reprit connaissance, Georges vomit, se nettoya la bouche avec sa manche et s’assit sur le sable. Alors qu’il se penchait, Billie vit le pistolet placé à l’arrière du jean de Georges et se recula vivement.

« Qu’est ce que c’est qu’ca ? demanda Billie, pointant l’arme du doigt.

-Je l’ai trouvé sur le bateau, t’étais où ?

-J’tai dis, j’suis allé voir comment allait Sandra et r’garde c’que j’ai trouvé ! » Billie montra alors un bout de bois où étaient disposés quelques morceaux de viande. « J’ai attrapé une mouette !

-Comment va Sandra ? cria Georges, réalisant qu’il avait complètement oublié sa femme durant la dernière demi-heure.

-Ca va, t’inquiètes pas, elle a juste b’soin de s’reposer encore un peu. Allez viens, on va manger.

-Tu lui en as donné ?

-Ouais, j’ai attrapé deux mouettes, j’lui ai donné la première. Elle a pas eu l’air d’aimer ça mais elle en a mangé.

-Pas étonnant, c’est de la viande crue prise sur un oiseau. »

Georges, encore hésitant quant à Sandra, suivit Billie vers le bout de bois. Quand il vit les deux morceaux de viande, il sourit à Billie, lui tapota l’épaule et le félicita.

La consistance la viande était d’une dureté telle que les deux la mangèrent très rapidement et l’avalèrent presque sans respirer. La nourriture était également étrangement salée.

« T’as lavé la viande dans la mer ? postillonna Georges.

-Nan, pourquoi ? »

Georges ne répondit pas, il avala son dernier morceau, se leva et dit :

« Viens, on va voir Sandra maintenant. »

Billie termina sa viande et suivit Georges qui marchait déjà en direction de l’autre côté de l’île. Tout au long de leur chemin vers la barque où Sandra attendait, Georges sentit le regard de Billie sur son arme.

Après avoir marché pendant dix minutes, Georges aperçut la barque au loin. Soudainement, il s’arrêta puis courut en direction de l’embarcation. S’étant suffisamment approché, il s’arrêta à nouveau et écarquilla les yeux. La barque était vide.

 

Georges resta, hagard, les yeux sur l’embarcation déserte pendant quelques secondes. Il fut alors saisi par un profond regret lorsqu’il réalisa qu’il avait préféré un trésor à sa femme. Il prit l’arme dans son dos et la jeta au sol. En tombant, le pistolet fit un bruit sourd avant de légèrement s’enfoncer dans le sol. Billie se précipita sur l’arme, la saisit et la ramena à Georges.

« On sait jamais c’qui peut arriver.

-Où est-elle ? hurla Georges en saisissant Billie par les épaules et en le secouant frénétiquement.

-Calmes toi, j’sais pas où elle est bon sang. La dernière fois que j’lai vu, elle mangeait sur c’bateau.

-Elle y est pas là, tu vois bien !

-Elle doit être allée marcher, rester dans c’machin pendant des heures c’est pas confortable, elle doit être dans l’coin.

-Je lui ai dit de pas se promener ici, Sandra m’écoute toujours ! » Georges tenait toujours Billie et le regardait maintenant directement dans les yeux.

« Ecoutes, dit Billie en enlevant lentement les mains de Georges de ses épaules, on va aller la chercher, j’suis sur qu’elle est pas loin. »

Georges continua de regarder anxieusement Billie puis il le lâcha et se précipita soudainement en direction de la jungle. Billie le suivit rapidement en lui criant à maintes reprises de l’attendre. Georges ne s’arrêta néanmoins pas car il était encore une fois trop préoccupé pour entendre. Il entra furieusement dans la jungle riche et Billie le suivit quelques secondes plus tard. Georges courait à une vitesse telle que les situations durant lesquelles Billie le perdait furent de plus en plus fréquentes. Après un quart d’heure, ce dernier put uniquement localiser Georges grâce au bruit de ses pas jusqu’à ce que soudainement, le bruit de pas s’arrête. Georges s’était interrompu afin de reprendre un peu d’air. A ce moment, Billie marcha jusqu’à lui et quand il fut à côté, il mit sa main sur son dos avant de lui murmurer :

« Ecoutes, j’pense pas qu’ce soit l’meilleur moyen de… »

Georges ne laissa pas le temps à la phrase de finir et se précipita à nouveau, cette fois-ci de manière totalement aléatoire, dans la jungle.

Après deux heures de recherche hasardeuse, le soleil avait presque totalement disparu à l’horizon. Georges décida alors de retourner à la barque afin d’attendre Sandra. Pour mieux tenir la nuit, les deux collectèrent silencieusement différents types de bois et, une demi-heure plus tard, un feu hésitant avait apparu sur une ile éloignée de tout et où deux hommes avaient été écartés du monde. Georges et Billie n’avaient pas échangé un mot depuis que le soleil s’était couché. Georges, voyant que Billie essayait de tout faire pour s’empêcher de pleurer, prit néanmoins pitié de lui et dit :

« Désolé pour tout à l’heure, c’était pas de ta faute. »

Billie ne répondit pas.

« C’est cette saloperie de tempête ! » Georges frappa le sable du poing. « J’le savais que c’était une mauvaise idée cette croisière ! »

« Ptête que quelqu’un viendra nous chercher, répondit Billie en sanglots.

-Peut-être Billie. »

Les deux s’endormirent.

Encore une fois, Georges fut réveillé par Billie qui le secouait furieusement. Il criait.

« Georges, réveilles-toi ! Y’a un bateau ! Y’a un bateau !

-Quoi ? Où ça ? répondit Georges, à moitié endormi.

-Regarde ! » Billie indiqua à point blanc qui semblait se déplacer lentement à l’horizon. Puis, il se précipita vers la jungle pendant que Georges, à cause des efforts psychologiques et physiques de la veille, resta dans un état transitif. Georges ne réalisait pas où il était jusqu’à ce que Billie arrive, quelques minutes plus tard, avec un tas de bois dans les bras. Billie transportait étonnamment toutes les branches à lui tout seul. L’approche d’une éventuelle fin à toutes ses souffrances semblait lui avoir donné une force surnaturelle. Il posa tout le bois sur le sable et l’enflamma avec une allumette. L’absence du vent rendit l’opération fructueuse et dix minutes plus tard, Billie, en face d’une colonne de fumée blanche, criait à l’aide tout en faisant des grands signes avec ses bras.

Georges était toujours assis sur le sable, il contemplait le point blanc qui se mouvait à l’horizon. Soudainement, il se leva, saisit Billie par le bras et le jeta au sol. Puis, il se mit au dessus de lui et cria :

« Où est Sandra ?

-J’sais pas moi, laisse moi m’lever, répondit Billie dont le visage redevenait rouge.

-Non ! Je pars pas sans ma femme !

-C’est ton problème ça, laisse moi m’lever où ils vont pas nous voir ! hurla Billie en essayant de pousser Georges.

-Où est Sandra ? Où est Sandra ? »

A ce moment, l’envie de survivre donna à Billie une force prodigieuse. Il poussa violement Georges qui roula sur le sable. Puis, Billie se releva et regarda, paniqué, à l’horizon avant de lentement se laisser tomber en arrière, à côté de Georges.

Ils étaient venus les chercher.

A partir du lendemain, un doute permanent rongea lentement les journées de Georges. A mesure que le temps passait et qu’aucun signe de vie de Sandra ne lui arrivait, cette inquiétude grandit dans son esprit jusqu’à ce qu’un jour, pesé par cette angoisse permanente, il se décide de vérifier la validité de cette horreur dont la simple probabilité lui torturait le corps.

Il chercha alors très longuement un restaurant où il pourrait manger de la mouette, le trouva et s’y rendit. Lorsqu’il fut assis, il commanda de la viande de mouette crue et une fois servi, il la gouta.

Il laissa alors tomber sa fourchette, prit le pistolet de sa poche et se suicida.

Jadd Hilal

La fabuleuse invention de M. Lopique

Au moment où le « Flying city » prit son envol pour la première fois, M. Lopique tremblait d’excitation. Après tant d’années, la machine de ses rêves allait enfin être révélée au monde entier.

La rue piétonne de Saint Simon était méconnaissable, toute la région s’était précipitée pour assister à l’avènement de l’invention et des visiteurs venus de régions plus exotiques les unes que les autres s’intégraient à la foule éparse que M. Lopique avait en face de lui. Le regard des scientifiques se portait sur le moteur de la machine afin d’en comprendre les mécanismes, les journalistes se disséminaient dans les quatre coins de la place pour saisir le Flying City sous son meilleur angle, les marchands discutaient entre eux des possibilités économiques d’une telle machine dans l’avenir et les ouvriers débattaient fièrement sur le type d’outils qui avait pu être utilisé dans la conception. Juste derrière les barrières séparant le public de M. Lopique et de sa machine, un attroupement d’enfants curieux s’était composé, ils levaient les yeux, songeurs, en direction de l’immense ensemble mécanique. Toute cette foule faisait résonner une clameur enivrante dans laquelle des formidables cris d’impatience se faisaient entendre dans un endroit avant d’être partagés par l’ensemble. Bientôt, les conversations se perdirent au milieu des applaudissements, des cris et des sifflements de la foule impatiente.

En face de cette cacophonie, M. Lopique se tenait debout, il regardait autour de lui avec un sourire fier et paraissait évaluer son succès, ému à l’idée d’être finalement récompensé après tant d’années de travail.

 

Après s’être incliné plusieurs fois, il se tourna lentement vers le ruban rouge afin d’inaugurer la machine. Sous les applaudissements et les cris incessants, il approcha le ciseau pour couper.

Aussitôt, il n’entendit plus aucun bruit.

Le silence se matérialisa si subitement qu’il dut regarder derrière lui d’inquiétude. Ce faisant, il vit des milliers de pupilles l’observer en retour, avec attention. Personne ne sembla oser le moindre geste, tous ces inconnus, aussi nombreux qu’ils étaient, parurent s’être gelés sur place.

M. Lopique se tourna à nouveau vers le ruban, il prit une grande respiration, glissa le bas du ciseau sur le tissu et coupa.

Aussitôt, la machine fit entendre un fracas phénoménal. Chacun des rouages se mit progressivement en marche et des bruits assourdissants de vapeur retentirent à divers endroits du sol. Ceux-ci furent ensuite relayés par un son plus grave et plus constant, comme un vrombissement géant.

En parallèle à ce formidable concert mécanique, le sol commença à légèrement trembler et l’inquiétude se fit bientôt ressentir au sein de la foule. Certains enfants s’agrippèrent aux jupes de leur mères et quelques visages se tournèrent de gauche et de droite pour chercher le regard d’un voisin. Un homme, en particulier, parut assez nerveux, il s’était légèrement avancé et semblait, de part sa gestuelle, avoir l’intention d’interpeller M. Lopique pour descendre de la plateforme. Juste avant que cela ne se produise néanmoins, la machine décolla.

Les câbles tout autour du Flying city se détachèrent un à un et les dizaines de ballons géants se gonflèrent rapidement au dessus de la plateforme.

La première ville du ciel s’élevait.

La structure décolla lentement, sûrement. Les applaudissements reprirent de plus belle. Bientôt on recommença à chanter le succès du Flying City et le talent de son inventeur.

 

Après quelques minutes de vol, M. Lopique enclencha un levier pour mettre fin à l’ascension du Flying city qui s’arrêta alors à une centaine de mètres. Une fois que l’ensemble fut stabilisé, on n’entendit plus que le bruit de fond de la machine, un moteur dont le vrombissement constant semblait stabiliser la plateforme en l’air. Un tonnerre d’applaudissement prit néanmoins rapidement le dessus sur ce dernier et, après quelques secondes seulement, plus personne ne sembla s’en soucier.

 

M. Lopique n’était pas surpris de son succès, non seulement l’invention dont le monde entier parlait depuis maintenant quatre années avait fonctionné mais surtout, tous ces individus en avaient été eux mêmes témoins. Ils avaient participés à une première mondiale, une conquête semblable aux premiers pas sur la lune ou sur l’Amérique. Ils étaient ancrés dans l’histoire, on les connaitrait comme les précurseurs du ciel.

 

Prit par l’excitation, un des enfants se précipita vers l’extrémité de la plateforme pour observer le sol. Une fois au bord, il recula légèrement de peur de tomber. Il siffla en direction de ses amis qui le rejoignirent en courant. Rapidement, ce fut au tour des parents inquiets de se lancer à leur poursuite afin de les protéger d’une éventuelle chute. A la vue de l’attroupement, M. Lopique jugea le moment bon pour commencer son discours et ainsi réinstaurer le calme.

Il monta les marches du pupitre qui, une fois atteint, dévoila la petite taille du personnage. Quand M. Lopoque se tourna vers la foule, on ne put effectivement distinguer que le haut de ses épaules et au dessus : un visage aussi rond que les lunettes qu’il portait.

Il tapota, à plusieurs reprises le micro avec le haut de ses doigts afin d’obtenir le silence, puis, il commença :

« Mesdames, Messieurs, déclara t-il, permettez-moi tout d’abord de vous remercier d’être venus aussi nombreux pour le départ du Flying City. »

La première phrase n’était pas parfaitement mesurée, il prit quelques secondes pour chercher un rythme plus dynamique, une élocution qui percuterait au mieux la sensibilité de tous.

« Voilà maintenant quatre années que mon projet parcourt les journaux, la télévision et les discussions, continua t-il en marquant certaines syllabes, aujourd’hui, vous avez pu assister à la concrétisation de cette longue attente. »

Sa voix commença à se stabiliser, il prit de l’assurance et continua :

« Au sein de la foule que j’ai en face de moi, se trouvent des individus venant du monde entier et de professions multiples. Au sein de vous se trouvent des membres phares de la politique et des maillons solides des relations internationales. Entre vous se trouve, mesdames et messieurs, votre président de la République. »

Une légère agitation se fit ressentir dans la foule. La plupart des regards parurent chercher l’individu en question. Au même moment, l’orateur entendit un cri dans son oreillette :

« Bon sang mais que faites-vous Lopique ? Ca devait rester confidentiel ! »

Sans détourner le regard, il enleva lentement l’objet de son oreille, le jeta discrètement au sol et recommença son discours.

« Monsieur le président est effectivement parmi nous. Comme vous pouvez vous en douter, la venue d’un homme si haut placé est d’une rareté exceptionnelle. »

Son expression sembla changer légèrement.

« La venue du président est courageuse, c’est une chance unique de l’avoir. »

Il releva les yeux de son pupitre.

« Et une chance que je prendrai ».

Il porta un regard noir sur la foule. Il avait maintenant, et pour la première fois, une attitude sérieuse, inhabituelle, jurant presque avec son apparence ou tout du moins l’image légère qu’il avait toujours dégagé dans les médias.

Après quelques secondes de silence, il reprit son discours. Sa voix changea, elle devint plus grave et plus saccadée.

« Il y a maintenant beaucoup trop d’années que nous souffrons les caprices et les exigences de cette dictature, il est temps d’arrêter tout cela ».

Dès qu’il eut prononcé ces mots, il vit une dizaine d’hommes habillés entièrement en noir bouger en même temps au sein de la foule. Après quelques secondes, il les vit se rapprocher de lui. Il avait anticipé. Il accéléra légèrement son discours.

« Aujourd’hui, vous êtes venus des quatre coins du monde pour assister à un envol, à un commencement, pour quitter la terre ferme. Néanmoins, pour qu’il y’ait commencement, il doit y avoir fin. Logique n’est-ce pas ? »

Les hommes terminèrent de traverser la foule agitée. Ils s’approchèrent du pupitre.

« Aujourd’hui, vous avez voulu entrer dans l’histoire. Mais pour entrer dans l’histoire, il faut quitter le présent. C’est pourquoi maintenant, vous, nous, reprit-il, nous allons quitter le présent ».

Il prit alors une grande respiration et songea qu’il ne lui restait plus qu’à terminer en beauté.

« Mes chers amis, j’ai bien peur que la seule solution réside dans le sacrifice. Aujourd’hui, nous allons partir. Mais nous ne partirons pas pour rien, nous partirons pour qu’un avenir plus heureux porte nos noms. Nous partirons avec la haine et le mal pour ne laisser que l’amour et l’humanité. Voilà un sacrifice honnête et nécessaire. »

Des cris commencèrent à se faire entendre au sein de la foule. Devant lui, deux hommes en noirs grimpèrent sur la scène, ils coururent dans sa direction. Il glissa sa main sous son pupitre et pressa un bouton.

 

Le bruit de fond de la machine s’arrêta.

 

Jadd Hilal