L’aveugle

I

 

La salle du tribunal était vide d’un côté et pleine à craquer de l’autre. Chantale Veziès avait fait l’unanimité. Elle était issue d’une famille respectée et sa situation financière était très convenable. Elle n’avait rien hérité et avait travaillé toute sa vie pour gagner le moindre centime. L’argent qu’elle dépensait était le sien, il ne résultait jamais d’un prêt ni d’un crédit. Il était utilisé correctement, proprement et éthiquement, sa propriétaire investissant beaucoup d’argent dans la charité.

Chantale Veziès avait rendu visite à une association d’aide aux aveugles. Elle y avait rencontré Giuseppe Monti. D’emblée, elle l’avait trouvé très intelligent. Après quelques mois, elle lui avait proposé d’être son secrétaire.

 

Il accepta. La nouvelle renforça très vite l’admiration qu’on eut pour elle. On trouva son acte généreux, humain, ouvert. On la félicita longuement de ce risque professionnel qu’elle prenait pour la bonne cause. On commença même en quelques sortes à la sacraliser. On la compara très fréquemment à un ange, à une sorte de mère Teresa des temps modernes. Petit à petit, elle devint un peu plus parfaite, un peu plus innocente, un peu plus inatteignable.

Inatteignable, elle le devint encore plus que le reste. Bientôt, personne n’osa plus lui reprocher quoi que ce soit. La simple idée qu’on s’attaque à elle quitta progressivement les esprits, elle devint sacrée, tellement élevée par l’admiration qu’on lui porta qu’elle en quitta le relationnel.

Un jour cependant, elle y retourna.

Elle fut défiée, attaquée, mise en péril et ce, par la personne la plus proche d’elle. Un individu qui lui devait travail et estime : Giuseppe.

L’aveugle l’accusait d’avoir participé au meurtre de son défunt mari, Claude. Après trente années de mariage, le corps du vieillard avait été retrouvé, criblé de balles, au bord d’une rivière dans les environs.

 

Giuseppe ne fut pas pris au sérieux. Personne ne crut à ses propos. De nombreuses occasions avaient montré une excellente entente conjugale entre Claude et Chantale et tour à tour, chacun des membres de l’association d’aveugles lui rappela la clémence et la générosité de l’accusée. Même le commissaire de police eut du mal à prendre l’accusation au sérieux et ce, malgré l’objectivité présupposée à sa profession. Il congédia Giuseppe en claquant la porte derrière lui et en lui rappelant le confort auquel il avait eu le droit grâce à cette « bonne vieille Chantale ».

Il ne se découragea pas. Il retourna au commissariat après quelques semaines et répéta les mêmes accusations. Le commissaire ne contint cette fois-ci pas sa colère. Il tapa du poing sur une table et hurla :

« Soit, puisque c’est comme ça, vous allez l’avoir votre procès ! »

 

On fut très vite au courant des événements. De nombreux habitants n’hésitèrent pas à qualifier l’accusation d’ « outrage ». Pour une certaine partie, il était inconcevable d’accuser une sainte comme Chantale. Et pour tous, il était intolérable qu’une pareille accusation vienne d’un homme tant aidé.

Beaucoup d’habitants vinrent soutenir Chantale. L’initiative s’avéra efficace. Stressée et angoissée au départ, elle devint progressivement plus sereine. Au fil des visites, elle comprit qu’elle ne serait pas seule au procès, qu’elle serait épaulée par une majeure partie de son entourage.

 

II

 

« Monsieur, comment connaissez-vous madame Veziès ? commença Gille Crochet, l’avocat de la défense, un homme aux lunettes rondes et au nez pointu.

-J’ai été son secrétaire, répondit timidement Giuseppe.

-Combien de temps ?

-Quelques années.

-Soyez spécifique » dit fermement Gilles Crochet avant d’ajouter un « s’il-vous plaît » pour nuancer.

Il réfléchit.

« Trois ans je dirais ».

En face de lui, il entendait l’avocat marcher de gauche à droite.

« Bien, vous étiez payé non ?

-Oui.

-Quel était votre salaire ?

-1200 euros par mois.

-Et combien d’heures travailliez-vous par jour ?

-De cinq à sept heures.

-Combien de jours par semaine ?

-Cinq en moyenne.

-Bien ! Cela est raisonnable non ?

-Tout à fait ».

Un silence suivit.

« Et vous travailliez dans de bonnes conditions ? » reprit-il.

Giuseppe leva les sourcils.

« Qu’est-ce que vous voulez dire ?

-Vous est-il déjà arrivé d’être insulté, frappé ou épuisé par la tâche par exemple ?

-Non, jamais ».

Il entendit l’avocat ralentir et marcher vers lui. Il arriva juste en face, son ton devint plus ferme.

« Comment pouvez vous penser que madame Veziès, une femme qui prend autant soin de vous, ait put fournir une arme en vue de tuer son mari pour ensuite rejoindre son soi-disant amant juste après la mort de monsieur Veziès ? »

Des chuchotements se répandirent dans la salle.

Il resta silencieux.

« Avez-vous déjà entendu parler de Francesco Fernardi ? » reprit l’avocat.

Il ne répondit pas. Après quelques secondes, il entendit des ricanements émaner de la salle.

« Votre honneur ! s’exclama Gilles Crochet, cet homme ne sait même pas qui est le soi-disant amant qu’il accuse lui-même ! C’est ridicule enfin ! Et puis… »

Il parut hésiter.

« Et puis quoi ? » demanda Giuseppe.

« Et bien… »

L’avocat allongea chaque fin de mot.

« Sauf votre respect monsieur… »

Giuseppe crut comprendre vers quoi tendait le raisonnement.

« Et bien ? dit-il.

-Et bien… Comment pouvez-vous prétendre avoir vu quoique ce soit au juste? »

Aussitôt, plusieurs cris émanèrent de la salle. Giuseppe sursauta. On hurla « voilà ! », « bien dit ! » « pas trop tôt ! » et on commença même à applaudir. Il comprit à moment-là que l’intégralité de la salle était contre lui. La vague d’excitation s’amplifia et s’arrêta après un coup de marteau du juge. La composition de la salle le troubla, il ne put dissimuler une certaine nervosité.

L’avocat le fixa un moment. L’air satisfait, il se tourna vers le public à qui il adressa un clin d’œil fugitif. Il revint ensuite devant l’aveugle et continua.

« Permettez-moi de résumer »

Il montra son index au juge.

« Vous avez été admirablement traité par une femme qui vous a soutenu pendant de nombreuses années »

Il leva un deuxième doigt.

« Malgré cette bienveillance, vous accusez cette même femme et ceci sans aucune preuve, d’avoir tué son mari pour rejoindre quelqu’un que vous n’avez jamais rencontré ».

Il leva son annulaire.

« Et enfin, ayant une déficience comme la vôtre, vous maintenez être un témoin valide à ce procès alors que même votre parole d’avoir vu quoi que ce soit est impossible à considérer ».

Un tonnerre d’applaudissements se répandit dans toute la salle. L’avocat ne prêta aucune attention à Giuseppe. Il ne lui laissa pas le temps de répondre et termina en déclarant qu’il n’avait pas d’autres questions. Il retourna ensuite s’asseoir avec un sourire sur les lèvres.

 

Tout le monde se prépara à partir. La décision était évidente. Même les jurés avaient deviné comment le procès allait se terminer. La plupart avaient adopté une posture les orientant vers la sortie. Beaucoup de regards étaient dirigés vers la grande horloge. Tout le monde bougeait, se grattait, tapait du pied et soupirait. Un seul homme était resté droit. Pierre Lombardi, l’avocat de Giuseppe, n’avait pas bougé d’un pouce.

Il se leva, ajusta calmement sa cravate et commença.

« Giuseppe, où étiez-vous le jeudi 23 août, il y a trois mois de cela ? » demanda t-il.

Il prit un dossier sur sa table et l’amena au juge. Le sourire de l’autre avocat s’estompa légèrement.

« J’ai subi une opération » répondit Giuseppe.

Le regard de Gilles Crochet se figea.

« Quel genre d’opération ? »

Giuseppe ouvrit les yeux.

Les chuchotements et les agitations cessèrent immédiatement. Tous les regards se dirigèrent vers lui. Celui de Gilles Crochet en premier.

« Cela a dû changer votre vie n’est-ce pas ? Vous sentez-vous mieux aujourd’hui ? demanda Pierre Lombardi.

Giuseppe ne répondit pas, il observa Chantale Veziès. Elle l’intrigua. Il eut l’impression qu’elle ressentait autre chose que de la simple surprise. Il perçut une certaine colère dans la manière dont elle se tenait et dans les veines qui se gonflaient dans son cou. Son regard aussi. Il lui sembla s’intensifier de seconde en seconde, gagner en profondeur, en amplitude. Il vit son corps se contracter progressivement, en même temps, il eut même l’impression de la voir s’avancer légèrement.

« Vous avez pu développer de nouvelles passions, comme la photographie par exemple n’est-ce pas ? »

Giuseppe resta silencieux. Pierre Lombardi renonça.

« Pouvez-vous ouvrir le dossier Monsieur le juge ? » demanda t-il en soupirant.

Gilles Crochet leva les yeux. Son regard se dirigea vers le juge. Il le vit sortir une feuille du dossier et lever les sourcils. Il le vit ensuite tourner la feuille pour la montrer à la salle. C’était une photo. Il reconnut Chantale Veziès. Elle tendait une arme à Francesco Fernardi. Le juge présenta le document à l’accusée.

« Est-ce bien vous madame ? » demanda t-il.

Giuseppe comprit l’intention de Chantale. Il se leva de sa chaise et se jeta en arrière. L’accusée bondit de son siège. Elle escalada la barrière qui séparait le public du couloir central et se rua sur lui. A mi-chemin, un garde l’attrapa par la taille. Il ne put toutefois la maitriser. Il fit appel à un puis deux collègue. A trois, ils réussirent à la mettre au sol. Elle commença alors à les griffer et à les frapper.

Tout le monde était resté paralysé. Même le juge sembla horrifié. Chantale bavait, criait et tremblait.

« Enfoiré ! Connard ! » hurlait-elle.

Elle se faisait tirer à l’extérieur du tribunal.

« J’aurai ta peau un jour sal enculé d’aveugle ! Si je te retrouve, je t’étrangle ta sale gueule, tu vas voir quand je vais sortir de là ! Tu vas voir comme je vais t’étrangler et te tordre le cou sal fils de pute ! »

Chantale avança les bras et mima un étranglement. Elle se débattit tellement qu’elle commença à perdre ses vêtements. Entre deux insultes, elle commença également à se griffer. L’image devint rapidement insupportable pour beaucoup. Des cris d’horreur émanèrent de la salle, certains parents fermèrent les oreilles de leur enfants, d’autres leur détournèrent les yeux.

Un seul individu était resté impassible. Giuseppe se contentait d’observer. Il fixait Chantale du regard. Il la suivit jusqu’à la voir disparaître derrière la porte de sortie.

Il scruta ensuite la salle et y vit des regards hasardeux, excités, incontrôlés, apeurés.

 

Il ferma les yeux et se jura de ne plus jamais les rouvrir.

 

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie III

1

La plupart des Freaks furent arrêtés. Parmi eux, certains furent lâchés dans une foule qui les avala avant de les écarteler, de les démembrer et de les jeter aux ordures. D’autres, plus chanceux, furent pendus ou décapités en public. Les dirigeants reçurent, quant à eux, la moins clémente des punitions. Ils furent torturés durant de longues heures par leurs propres outils avant d’être chirurgicalement blessés afin de mourir dans le plus long délai possible. Les tortures furent d’autant plus sévères qu’aucuns des membres des Freaks (même les moins gradés) ne semblait montrer le moindre signe de faiblesse. Juste avant leur décapitation, certains souriaient même lorsqu’ils reconnaissaient quelques visages familiers dans la foule en face d’eux. Lorsque le roi apercevait un regard insistant, il baissait alors les yeux afin de ne pas montrer la haine qu’il éprouvait à ce moment-là, non pas pour le puni mais pour le visage que ce dernier regardait. Que ce soit celui d’un bourgeois engraissé et hypocrite à un point tel qu’il  était venu assister à la mise à mort de son propre fournisseur ou celui d’une mère qui avait donné son enfant en échange d’une part d’argent; aussi monstrueuse qu’avait été la démarche, le roi comprenait progressivement que tous ces hommes qui restaient déterminés jusqu’à leur dernière heure, méritaient moins de mourir que ceux qui les avaient payé.

Si le peuple savait que la faute venait également de la classe bourgeoise et que même le roi s’en douta, il était tout de même inconcevable d’accuser sans preuves, cela aurait été généraliser. Etant évident qu’aucun bourgeois ne voudrait avouer sa participation à la chose (au-delà d’une condamnation personnelle, un simple témoignage aurait suffit à propager le doute dans la classe) aucune sanction ne fut donc prise. Pour autant, dans l’esprit du roi, une frustration permanente rongeait les nuits. Il était hanté par la conviction que si tous les bourgeois avaient été punis, les trois quarts des sanctions auraient été à juste titre. Il en fut persuadé lorsque, sous une torture létale, le chef des Freaks leva son dernier regard vers lui.

Il comprit que ceux qui payaient pour les Freaks ne paieraient jamais autant que les Freaks payaient pour leurs actes.

Comme nous le disions donc, la plupart des Freaks furent saisis. Pour cela, ils furent poursuivis sur tous les terrains possibles. Au sol, des espions furent envoyés dans chaque petit village, dans le ciel, des dirigeables parcoururent la moindre parcelle d’air, en mer, la flotte scruta l’horizon à la recherche d’une embarcation ou pire d’un bateau suspect.

Le Shelley était l’un d’eux.

Initialement un bateau de pêche à la baleine blanche, le Shelley fut racheté par les Freaks afin de devenir leur plus grand navire. L’un des avantages de l’ouvrage était son habitabilité. Tous les individus à son bord y vivaient. Au delà de la discrétion apportée par  la fonction de bateau de pêche, le fait de se déplacer en permanence contribuait également à ce que personne ne puisse réellement dire que le navire existait. Le Shelley fut le seul bateau à ne jamais avoir été arrêté. Au mieux, certains navigateurs revenus à port, hurlaient dans les tavernes:

« Je savais pas qu’il y’avait des baleines dans l’coin! »

A quoi on leur répondit:

« Il y’a pas de baleine. »

Ils haussaient alors les épaules et continuaient de boire leur cidre.

A bord du Shelley étaient cinq marins. Trois d’entres eux ne parlaient pas la langue et n’étaient en conséquence pas au courant du type d’expériences qui se produisait au sein du navire tandis que les deux autres se forçaient à ne pas y penser. Hormis les matelots, le capitaine Watson dirigeait le bateau sur les flots moyennant une part sur le salaire des Freaks à bord ; ces derniers étant trois scientifiques: le docteur chirurgien en chef Jean Swerving et deux jumeaux, ses assistants.

Jean, de part son apparence, effrayait beaucoup. Certains matelots en étaient paralysés lorsqu’ils voyaient, en pleine nuit, son visage terrible sortir du cabinet avec un air à la fois hagard et pensif. La vieillesse du chirurgien contribua à lui donner ce regard double commun à beaucoup de scientifiques âgés. Un regard exprimant d’un côté une intelligence et une perspicacité développées et de l’autre, le regret d’une vie dédiée uniquement à cela. Comme si la sagesse de la vieillesse ne trouvait pas sa place.

Une des raisons pour lesquelles les Freaks eurent une telle répercussion étaient due à leur remarquable gestion des taches. Aucun des membres n’était supposé travailler à différents objectifs, chacun avait son propre but. Le processus se déroulait de la manière suivante: une équipe était en charge de l’enlèvement ou de la réception des enfants, une autre équipe s’occupait alors de transporter ces enfants d’une cachette provisoire jusqu’au laboratoire central puis, de là, plusieurs groupes amenaient les enfants jusqu’aux laboratoires disséminés partout dans la ville et sur la mer. Deux avantages étaient apportés par  ce mode d’opération: le premier était qu’il fut bien difficile de savoir où chercher et le deuxième, d’autant plus efficace, était qu’au sein même du clan, très peu de dénonciations étaient possibles dans la mesure où l’effectif était disséminé.

Personne ne savait ce que faisait l’autre.

Au sein du Shelley, lorsque Jean recevait de nouveaux enfants, il n’avait donc proprement aucune idée ni de où ni de qui ils provenaient. Ainsi, il lui était relativement facile de ne pas attacher la moindre affection à quelconque enfant dans la liste innombrable et innommable d’expériences qu’il avait mené durant sa carrière. 

Relativement 

Un jour, un fait déstabilisa effectivement le système, le docteur ressentit son premier regret.

2

Face au regard perplexe et perdu en face de lui, Alexandre resta muet pendant quelques secondes. La petite fille répéta alors:

« Il y’a quelqu’un?

Progressivement, il retrouva ses sens. Il ouvrit alors la bouche et répondit d’une voix presque inintelligible:

« Oui.

-Qui es-tu? demanda la fille en sursautant.

-Je m’appelle Alexandre. »

Le regard vide de l’inconnue s’était maintenant orienté vers lui. Elle l’observait avec concentration, l’air d’attendre une suite à cette brève présentation.

« J’habite à côté, je suis venu cueillir des fruits pour faire de la compote. »

Un silence suivit l’explication.

« Comment se fait-il que je ne t’ai jamais vu? » ajouta l’étrangère.

Alexandre ne sut alors pas quoi répondre. Il baissa les yeux et se gratta nerveusement le bras.

A ce moment, la petite fille leva la main pour palper son visage. Lorsque les doigts fins et suaves approchèrent de lui, comme par réflexe, le petit garçon se recula.

« Désolé » ajouta t-il nerveusement.

Puis, Alexandre se leva et s’élança le plus vite possible dans la forêt afin de rentrer chez Alain et Yves.

Cette nuit-là, Alexandre ne dormit pas. Il songea pendant de longues heures à la rencontre qu’il avait fait. De nombreuses questions lui traversèrent l’esprit. Qui était-elle? Pourquoi s’était t-il reconnu en elle? Pourquoi avait t-il eu le sentiment si intense d’être, d’une manière ou d’une autre, lié à cette étrangère? Autant de questions auxquelles il ne put formuler aucune réponse.

Lorsqu’Alexandre commença à apercevoir la lune par sa fenêtre, il en déduit qu’il était environ trois heures et qu’il était donc temps de dormir. Il se tourna alors sur le côté et ferma les yeux. A ce moment, des pensées d’une autre nature commencèrent à fuser dans son esprit.

Comme si le côté clair de la lune avait cédé la place à l’obscur.

D’ailleurs, si elle ne savait pas ce qu’il faisait là, il pouvait très bien lui retourner la remarque. Lui non plus ne l’avait jamais croisée auparavant. Il avait probablement plus évité les routes qu’elle mais ce n’était pas une raison pour lui faire subir un interrogatoire. Pour qui se prenait t-elle? A l’accuser ainsi, comme si la forêt était son territoire? Il avait autant le droit d’être là, puis, il lui avait fait aucun mal. Elle était aveugle, certes, elle avait le droit d’être méfiante, mais ce n’était pas une raison pour être aussi vulgaire. Qu’est ce qui lui donnait le droit de croire qu’elle pouvait le bafouer comme ça sans qu’il ait eu son mot à dire? Les yeux ouverts par l’énervement, Alexandre fronça les sourcils et prit la résolution ferme de retourner voir l’inconnue le lendemain pour lui dire ce qu’il pensait de ses manières.

Une fois cette décision prise, il réussit enfin à se calmer et referma à nouveau lentement ses pupilles. Progressivement, il se laissa aller et plongea dans des songes plus profonds.

Au dessus de lui, comme l’inconnue, la lune le fixait, aveugle mais radieuse.

Le lendemain matin, Alain et Yves attendaient Alexandre pour le petit déjeuner. Une fois ce dernier réveillé, il se leva et sans prendre la peine de se laver ou de se changer, il alla dans le salon. Lorsqu’ils virent les yeux d’Alexandre, Alain et Yves eurent un mouvement de sursaut:

« Pourquoi tu fais cette tête là? demanda Yves.

-Tu as pas dormi toi, ajouta Alain.

-Est ce que quelqu’un habite à côté de chez nous? demanda timidement Alexandre.

-Non, on est tous seuls! Tout ce terrain rien que pour nous, tu y crois ça mon petit? » répondit Alain.

Alexandre fronça légèrement les sourcils.

« Pourquoi? ajouta Yves.

-Pour rien. Je ne vais pas petit-déjeuner aujourd’hui, je vais tout de suite retourner à la cueillette. A toute à l’heure! » dit Alexandre en franchissant la porte de la maison sans même laisser le temps à Yves et à Alain de répondre.

Une fois arrivé au même endroit que la veille, Alexandre chercha le buisson dans lequel il s’était caché la veille. Puis, une fois ce dernier trouvé, il s’assit à côté et attendit.

Plusieurs heures passèrent et il eut de plus en plus de mal à ne pas s’endormir. Au bout d’un certain temps, un bruit de pas vint cependant le ranimer. Il ouvrit alors les yeux et vit une silhouette se rapprocher de lui, sur le chemin de terre. Une fois qu’il eut reconnu la petite fille de la veille, Alexandre se leva et marcha dans sa direction. L’étrangère, quant à elle, s’arrêta puis, inquiétée par le bruit, elle commença à reculer.

« C’est moi ! Le garçon d’hier! » cria alors Alexandre afin de se faire reconnaître.

Au son de sa voix, la petite fille s’arrêta. Alors, Alexandre se rapprocha jusqu’à arriver juste en face d’elle. Une fois placé, il réalisa cependant qu’il ne savait pas quoi dire. « Bonjour » tenta t-il d’une voix hasardeuse

La petite fille ne répondit pas. Elle le regarda, étonnée, avant de froncer les sourcils et de crier en tapant du pied:

« Encore toi? Que veux-tu? »

Alexandre fut ébranlé par cet aplomb. Il resta muet et ébahi durant quelques secondes. Puis, il se ressaisît, serra les poings et se décida à maintenir l’objectif qu’il s’était fixé:

« Ecoute!

-Tu veux venir boire le thé chez mon papa? » demanda t-elle en lui coupant son élan.

Un silence suivit la question.

« Viens! »

La petite fille prit alors Alexandre par le bras et le serra contre elle. Puis, elle se mit à marcher rapidement, son bras sous celui d’Alexandre, le long du chemin de terre.

« Je m’appelle Alexandra, lui dit-elle en appuyant sa tête sur son épaule.

-D’accord ».

Alexandre n’écoutait même plus. Il venait de recevoir, en l’espace de quelques secondes, une affection incomparable à celle à laquelle il avait eu le droit depuis sa naissance. Son cœur s’emballait tandis que des vagues de chaleur lui parcouraient le corps, son cerveau était anesthésié, son corps ne pouvait s’empêcher de trembler.

Non seulement cette beauté radieuse n’avait pas fui devant lui mais, bien au contraire, elle le collait. Sa peau tiède, à elle, était en contact avec sa peau, à lui. Cette déesse caressait, de ses doigts fins et doux, son bras à lui et à personne d’autre.

Il ne pensait plus.

Il ne réalisait pas.

Sans même s’en rendre compte, Alexandre se retrouva devant la maison d’Alexandra. Il revint alors à ses esprits et demanda:

« Comment s’appelle ton papa?

– Jean Swerving » répondit t-elle en ouvrant le portail.

A suivre…

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie II

1

Il est important ici de raconter une coutume bien spécifique de l’époque. Du temps où cette histoire se déroula, l’homme avait réussi à atteindre la beauté parfaite. Quelques années auparavant, la société parvint à une hégémonie telle que tous s’accordèrent pour la première fois sur la plupart des caractéristiques  physiques. Entre autres, la préoccupation de l’apparence s’étant intensifiée à un point tel, l’humanité se fixa pour but de trouver un moyen de lutter contre l’angoisse permanente de l’apparence. Les hommes décidèrent de chercher un critère unique du beau, une résonnance parfaite entre les physiques de tous.

Bien évidemment, certains problèmes firent ici surface. Pour n’en nommer qu’un, l’âge rendait l’harmonie plus difficile. Néanmoins, à chaque problème sa solution, après quelques mois, il fut décidé que, par tranche de dix ans, par sexe et par couleur de peau; un modèle serait crée.

A mesure que les années passèrent, la pression sociale contribua à faire accepter et adopter le modèle par tous, même par les plus sceptiques. L’humanité évolua dans un sens unique, elle convergea jusqu’à ce que les hommes et les femmes convergent eux aussi pour devenir l’homme et la femme. Une avancée pour revenir à l’origine.

Lorsque la plupart de l’humanité eut néanmoins atteint cette uniformité parfaite, comme toujours, elle chercha autre chose. Nous dirons même plus, elle chercha l’opposé. Il est une loi constante de l’humanité selon laquelle les pensées d’un extrême suscitent toujours les pensées de l’autre, le plus et le moins de la batterie humaine, le moteur. Du temps où cette histoire se déroula, ces extrêmes étaient la beauté d’un côté et le monstrueux de l’autre. Après avoir passé autant d’années à vouloir atteindre cette perfection physique, une fois celle-ci atteinte, l’humanité se lassa. Comme au-dessus d’un puzzle accompli, l’homme détruisit son œuvre afin de tout recommencer. Mais pour recommencer, il fallait détruire.

De là le monstrueux.

Une branche de la science se développa: « la chirurgie contre-esthétique ». Au départ, le concept passa pour une aberration, il était proprement et éthiquement hors de question de toucher à un modèle qui avait demandé tant de labeur pour atteindre la perfection. Néanmoins et parfois, pour qu’une philosophie meure, il suffit que les idées de tous changent. Dans certaines communautés, la beauté n’intéressait plus.

Alors, le règne de la monstruosité commença.

Progressivement, certaines rumeurs se perdirent. On discutait d’un phénomène montant, une nouvelle mode qui serait pratiquée dans certains endroits élitistes. A mesure que le temps passait, les rumeurs prenaient la forme de mots. On racontait ce qu’on avait vu, ce qu’on avait entendu. Les mots « expériences », « science », « monstre » parcouraient les chuchotements de tous. Bientôt, certaines fenêtres se fermaient, certains gardes apparaissaient devant les maisons chiques. On pouvait entendre, au détour d’une rue, un bruit d’applaudissements et de cris. Un jour, un homme s’exclama au milieu d’un marché: « Ils prennent nos enfants, les défigurent et en font un spectacle! ». L’homme fut traité de fou avant d’être presque instantanément emporté par une voiture noire arrivée étrangement vite.

Aussi fou qu’il pouvait être, il faut concéder qu’un étrange phénomène faisait bel et bien surface à l’époque: les enfants disparaissaient. Dans certaines familles pauvres, l’enfant en bas âge ne revenait très souvent pas de l’école, son lit pouvait même d’ailleurs être vide à l’heure du réveil.

Les enfants étaient enlevés.

Par qui? Par quoi? Nul ne le savait.

Pour autant, les préoccupations se multiplièrent. Les hommes parlaient de plus en plus entre eux. Au coin d’un café lugubre, un boulanger chuchota à un autre que pas plus tard qu’hier, il avait vu un enfant enfermé dans un bocal. Le garçon passait en titubant devant son magasin et quelques secondes plus tard, un attroupement d’hommes habillés tout en noir le suivit.

A mesure que les mois passaient, l’étrange phénomène s’élargit. Certaines salles de théâtre furent fermées au public bien qu’un spectacle se joua à l’intérieur, certaines réceptions prestigieuses tirèrent leur rideaux tout en laissant deviner quelques ombres questionnables, certains sous-sol restèrent illuminés jusqu’aux heures les plus tardives. Bientôt, au sein des inquiétudes de tous, un doute se confirma : quelque chose se passait et ce quelque chose était d’une horreur telle qu’il était caché.

Un jour, un fait clarifia néanmoins considérablement le mystère. Un dimanche après-midi, pendant que l’on se promenait ou qu’on discutait autour d’un café dans la place principale de la ville, un enfant sortit en courant d’une ruelle sombre. Au départ, personne ne le remarqua. L’enfant se précipita au sommet de la fontaine de la place, sortit le magnétophone qu’il avait attaché à son dos et cria:

« Regardez-moi! »

Les passants les plus proches se retournèrent alors directement et poussèrent des cris d’horreur. Les voix particulièrement stridentes d’un groupe d’adolescentes rapprochèrent très vite certains curieux de la fontaine. A leur tour, ces derniers semblèrent être saisi d’une torpeur à la vue du garçon. Certains s’enfuirent, d’autres tombèrent à genoux, d’autres encore crièrent d’une voix étouffée.

« Aujourd’hui, je suis venu témoigner de ce dont vous vous doutez tous » continua l’enfant, nous sommes bel et bien enlevés pour subir des expériences scientifiques. On nous déforme, nous retourne, nous rapetisse, on prend nos yeux, on les donne aux autres, on joue avec nos cordes vocales, on nous inverse des membres et bien souvent, on nous tue. Mais! Aussi horrible que ce soit! Ce n’est pas le pire! ».

Toute la place s’était maintenant rassemblée autour de la fontaine. Tous écoutaient sans pour autant oser regarder l’enfant horriblement déformé dans les yeux.

« Le pire dans tout ça, c’est que certaines personnes paient pour voir! » termina le garçon, en pointant des hommes vêtus intégralement de noir, à l’autre bout de la place.

La foule se tourna rapidement vers le petit groupe. Puis, frappée par une colère telle face à la révélation de ce dont tout le monde se doutait depuis autant de mois, elle se précipita vers les hommes en noir d’une manière telle qu’elle sembla vouloir les piétiner. A la tête de la foule, étaient les nombreux parents de certains enfants disparus à jamais.

Après le massacre du groupe par la foule, un homme en noir avoua l’endroit où était caché leur chef. La police arriva sur le lieu un quart d’heure plus tard et le lendemain, le dirigeant, un homme chauve et rasé de près, fut questionné. Il avoua le but de sa communauté et en donna le nom. Il faisait parti des « Freaks » dont le travail était effectivement de transformer, par la chirurgie, les enfants, afin de les rendre les plus horribles et donc les plus divertissants possible. Lorsqu’on lui fit comprendre que ses agissements touchaient à sa fin, l’homme sourit et dit: « Vous croyez que nous sommes les seuls? »

Une semaine après que l’homme soit jeté en prison. Le roi passa une loi sur l’interdiction de modifications physiques quelconques sur les enfants, il instaura également une récompense considérable auquel cas quelqu’un dénoncerait un « Freak » ou équivalent.

Très rapidement, la communauté s’effaça. Pour autant, afin de disparaitre, ils ne pouvaient pas se contenter de relâcher les enfants. S’ils restaient, ils s’exposaient au risque presque inévitable d’être dénoncés par les enfants délivrés. Ils devaient partir.

Dix pourcent de la population disparu.

Les communautés s’exilèrent en abandonnant les enfants dans les lieux les plus éloignés de l’humanité. En soit et dans une certaine mesure, c’était une preuve d’humanité. Il aurait été très facile de les tuer (même si la plupart moururent très rapidement), pour autant, à quelques exceptions, rien de tel ne fut accompli. Aussi monstrueuse qu’eut été la chirurgie contre-esthétique, une question profondément humaine fut alors posée:

Le réel monstrueux venait t-il vraiment de là?

Le roi en reçut la réponse lorsqu’il demanda, avant son incarcération, au chirurgien des Freaks:

« Vous n’avez pas honte? »

Et que ce dernier lui répondit:

« Ce n’est pas moi qui paie pour voir ça. »

2

Comme par réflexe, Alexandre se jeta dans un buisson pour se cacher. Il se mit alors à genoux et tendit l’oreille afin de vérifier s’il était repéré ou non.

Il attendit.

Après quelques secondes de silence, il entendit un bruit de pas s’intensifier. Le son se clarifia jusqu’à ce que l’inconnue se retrouve en face de lui, à quelques mètres du buisson. La position de la petite fille lui donna, à ce moment, un angle tel qu’Alexandre était totalement à découvert. Face au regard qui se tournait dangereusement dans sa direction, le garçon ressentit une émotion si intense qu’il retint sa respiration.

Elle le vit.

L’inconnue le regardait de ses yeux bleus et lui, la fixait de son regard vide.

Elle le regardait sans pourtant paraitre le voir.

Soudainement, elle se retourna et revint sur ses pas. Alexandre resta figé.

Les rares fois où le garçon avait croisé un être humain sur sa route s’étaient toutes soldées par une réaction de terreur puis, de fuite chez l’inconnu. De plus, face au physique effroyable d’Alexandre, des insultes accompagnaient en général les réactions. Cette fois, rien de tout cela. La petite fille l’avait regardé, était restée calme et avait reprit normalement son chemin.

Etonné par l’attitude de cette silhouette qu’il ne quittait à présent plus du regard, Alexandre attendit que celle-ci se soit suffisamment éloignée avant d’expirer.

A ce moment, au loin, la petite fille se retourna subitement.

Elle resta sans bouger durant quelques secondes avant de se précipiter furieusement dans sa direction. Cette fois-ci, Alexandre n’eut même pas le temps de chercher un meilleur endroit pour se cacher. Il se contenta de regarder, tétanisé, l’étrangère s’approcher de lui à toute vitesse. Elle arriva juste en face de lui et se mit à genoux, puis, elle déplaça les branches du buisson d’une main avant de se retrouver nez à nez avec Alexandre. Lui, était toujours figé, il ne respirait à nouveau plus. Il baissa la tête de peur de l’effrayer. Doucement, il entendit alors les lèvres en face de lui lentement se détacher l’une de l’autre.

La voix allait sortir.

Une voix dont le timbre raisonnerait faiblement mais avec détermination, entre le murmure et le discours. Un son qui aurait quelque chose de céleste. Comme si la voix du ciel en personne se serait égarée dans le corps frêle d’une créature humaine.

Avant de l’entendre, une idée éphémère lui traversa l’esprit et lui délivra un message qu’il oublia aussitôt. Ce message lui disait que quelque chose de fondamental le liait à l’être en face de lui.

« Il y’a quelqu’un? » demanda doucement l’inconnue.

Alexandre leva alors lentement le regard et fixa, dérouté, les pupilles bleue.

Pendant une fraction de seconde, il se reconnut en elle.

Le blanc de ses yeux se superposa au bleu des siens.

Elle avait ses yeux.

A suivre…

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie I

 

« Comment ça tu sais pas ce qu’il fait là?

-Ben je le connais pas moi ce gamin.

-Tu m’as dit que c’était toi qui l’avait trouvé.

-Si j’lai trouvé, ca veut pas dire que j’le connais. »

Alain et Yves se penchèrent alors tous les deux sur le petit garçon.  La lumière du phare fit scintiller leurs yeux dont le contour était entièrement recouvert par des paupières rougies et ridées par la mer. Après quelques secondes d’observation, les deux se relevèrent.

« Tu l’as trouvé où?

-Là bas » Yves pointa en direction du rivage « il était assis au bord de la mer et il la regardait.

-Qu’est ce qu’on va en faire de ce machin-là nous?

-Pas grand chose, mais on va pas le laisser là quand même si? »

Un silence suivit.

« Tu sais nager petit? demanda Alain, s’étant à nouveau baissé vers le petit garçon.

-Comment tu t’appelles? » Yves ajouta t-il

Le garçon ne répondit pas. Il les regardait.

« Il parle même pas la langue, tu parles d’une tare! »

A ce moment, la lumière du phare éclaira à nouveau la plage. Lorsque le faisceau illumina les trois silhouettes, Yves se recula soudainement:

« Chef, je crois qu’il est aveugle. »

Alain passa une main devant les yeux du petit garçon qui ne fit aucun geste en retour. A la vue du nombre d’handicaps accumulés par l’être abandonné, Alain soupira, puis il se releva et se tourna lentement vers Yves:

« On peut pas se permettre de le prendre avec nous, viens, on s’en va. » Alain chuchota t-il à Yves avant de le prendre par le bras et de s’éloigner discrètement du petit enfant.

Alors qu’ils prenaient de la distance, à plusieurs reprises, les deux se retournèrent et virent à chaque fois, la silhouette fébrile, figée au même endroit. Plus la distance grandissait plus le petit garçon décroissait jusqu’à prendre la forme d’un point noir au loin. L’horizon, au contraire, semblait s’élargir, intensifiant ainsi l’infini de la mer d’un côté et la fragilité de l’être de l’autre. Après plusieurs dizaines de mètres, Alain tira soudainement le bras de Yves afin de l’arrêter.

« Attends! Ecoute ! dit-il en penchant légèrement la tête sur la droite.

-Quoi?

-Ecoute ! »

Yves tendit alors l’oreille et entendit un rythme continu qui semblait battre sur le sable. Les deux pensèrent immédiatement à l’enfant, néanmoins la distance était maintenant telle qu’ils ne purent vérifier si ce dernier avait disparu de l’endroit où ils l’avaient laissé au départ.

« Il est où? demanda Yves, paniqué.

-Je sais pas moi, je le vois pas, mais c’est peut-être pas lui, ca se trouve c’est juste une bête. »

Le bruit de pas s’intensifia progressivement jusqu’à ce que les deux marins puissent lui donner une direction. A ce moment là, ils se tournèrent tous deux vers l’origine du son et virent la forme du petit enfant à quelques mètres d’eux.

« Viens, cria Alain, en saisissant à nouveau Yves par le bras.

-Non attend!

-Je t’ai dit viens! Faut qu’on parte!

-Il nous a trouvé.

-Et alors? cria Alain en tirant encore plus fort.

-Et alors nous-même on a même pas pu savoir d’où il venait alors qu’on entendait le bruit de ses pas! Nous, on bougeait même pas et il a réussi à nous trouver de tout là-bas. Il peut pas être aveugle. »

Alain desserra alors progressivement le bras de Yves. Sans lui répondre, il se contenta de regarder le garçon marcher lentement vers eux. Lorsqu’il fut suffisamment proche, il se tourna à nouveau vers Yves cette fois-ci avec une sorte d’hésitation dans le regard puis, après quelques secondes, il se baissa et sourit à l’enfant.

« On va t’appeler Alexandre. »

« C’est quand même bizarre ces yeux non? demanda Yves, en tournant le visage d’Alexandre vers la lumière de la chambre.

-Arrête de le faire bouger comme ça, tu vas nous le casser. »

Alexandre, sur les genoux d’Alain, regardait la pièce avec un calme étrange. Aussi bas en âge qu’il était et aussi traumatisant qu’avait pu être son abandon, l’enfant ne gesticulait pas et ne pleurait pas non plus. Il se contentait d’observer la chambre en avalant les cuillerées de soupe que lui donnait machinalement Alain.

Une fois le repas terminé, Alain émit la suggestion de commencer à éduquer Alexandre. Après avoir déplacé le bol de soupe dans la cuisine, Yves alla donc chercher une feuille et un stylo puis, il plaça Alexandre sur un tabouret avant de s’asseoir sur le tabouret d’en face. Yves commença par écrire les premières lettres de l’alphabet tout en les vocalisant afin de les faire comprendre à l’enfant. Néanmoins, en retour, Alexandre n’émit pas le moindre son. L’heure étant tardive, Alain perdit très rapidement patience, il marmonna que l’enfant était sourd et muet en plus d’être aveugle puis alla s’allonger sur le canapé. Après de nombreuses tentatives, Yves commença également à céder au sommeil. A chaque abaissement de paupière, ce dernier se raidissait néanmoins très vite afin de continuer l’instruction. Aussi inutile qu’était l’opération, Yves s’était mis en tête de ne pas se coucher avant d’avoir entendu un son. Un quart d’heure passa et amenuisa d’autant plus sa concentration. Yves arriva à bout d’idées. A ce moment, il se tourna vers Alain afin de lui demander conseil et vit son camarade affalé et endormi sur le canapé. A la vue de la forme répandue, Yves eut une idée. Il déposa l’enfant du tabouret, traversa le couloir vers sa chambre, ouvrit la porte et attendit derrière elle. Après quelques secondes, la porte s’ouvrit à nouveau et l’enfant entra à son tour dans la chambre. Immergé dans le noir le plus complet, Yves cria alors de toutes ses forces afin de surprendre Alexandre et surtout de le faire hurler. A la suite de la surprise, Alexandre se tourna lentement dans la direction de Yves sans pour autant montrer le moindre signe d’étonnement. Les deux se fixèrent alors, avec des yeux béants, du regard. Soudainement, la porte s’ouvra à nouveau, cette fois-ci violement, et heurta le petit enfant dans le dos. Avant de lui couper la respiration le choc fit néanmoins sortir un son étouffé.

« Ca va pas non ? Pourquoi tu hurles comme ça ? cria Alain, l’air effaré.

-Tu vois, il est pas muet. »

Sept années passèrent et blanchirent les barbes sèches d’Alain et de Yves. Assis à l’extérieur de la maison, et balancés par le mouvement de leur chaises, leur âge les forçait maintenant à la contemplation. Ils regardaient Alexandre couper les bouts de bois pour le feu avec vigueur. Chaque mouvement était observé avec le même regard. Un regard portant le doux regret d’une jeunesse perdue et recherchée dans celle d’un autre. L’adolescent quant à lui, après avoir terminé de couper le bois, tourna ses yeux à la fois vides et expressifs vers ses deux parents et leur souria. Yves et Alain lui sourirent en retour avant de le regarder se précipiter avec entrain dans la foret pour y cueillir des fruits.

Alexandre avait pour habitude de rester plusieurs heures dans la foret, il se sentait là comme nulle part, protégé du regard des autres. Cette fois-ci néanmoins, l’heure du diner étant proche, il se résolut à ne pas tarder. Pour revenir plus vite et étant persuadé qu’il ne rencontrerait personne à une heure comme celle-ci, il décida de suivre la route de terre qui menait, au contraire de la trajectoire sinueuse imposée par la foret, rapidement à la maison de Yves et Alain.

Entre la route et les champs à perte de vue, deux rangées de grands cyprès marquaient la séparation. Par endroits, leurs feuilles laissaient passer un rayon de lumière qui éblouissait alors Alexandre. Le contact chaleureux de la lumière sur sa peau lui était d’autant plus agréable qu’un léger vent déplaçait parfois les feuillages et allongeait ainsi la lueur. Alors qu’un des rayons de lumière l’aveuglait légèrement, il vit une silhouette apparaître au loin.

Sous une chevelure dorée par le soleil et ondulée par le vent, une inconnue le regardait, avec des yeux vides.

A suivre…

 Jadd Hilal