L’aveugle

I

 

La salle du tribunal était vide d’un côté et pleine à craquer de l’autre. Chantale Veziès avait fait l’unanimité. Elle était issue d’une famille respectée et sa situation financière était très convenable. Elle n’avait rien hérité et avait travaillé toute sa vie pour gagner le moindre centime. L’argent qu’elle dépensait était le sien, il ne résultait jamais d’un prêt ni d’un crédit. Il était utilisé correctement, proprement et éthiquement, sa propriétaire investissant beaucoup d’argent dans la charité.

Chantale Veziès avait rendu visite à une association d’aide aux aveugles. Elle y avait rencontré Giuseppe Monti. D’emblée, elle l’avait trouvé très intelligent. Après quelques mois, elle lui avait proposé d’être son secrétaire.

 

Il accepta. La nouvelle renforça très vite l’admiration qu’on eut pour elle. On trouva son acte généreux, humain, ouvert. On la félicita longuement de ce risque professionnel qu’elle prenait pour la bonne cause. On commença même en quelques sortes à la sacraliser. On la compara très fréquemment à un ange, à une sorte de mère Teresa des temps modernes. Petit à petit, elle devint un peu plus parfaite, un peu plus innocente, un peu plus inatteignable.

Inatteignable, elle le devint encore plus que le reste. Bientôt, personne n’osa plus lui reprocher quoi que ce soit. La simple idée qu’on s’attaque à elle quitta progressivement les esprits, elle devint sacrée, tellement élevée par l’admiration qu’on lui porta qu’elle en quitta le relationnel.

Un jour cependant, elle y retourna.

Elle fut défiée, attaquée, mise en péril et ce, par la personne la plus proche d’elle. Un individu qui lui devait travail et estime : Giuseppe.

L’aveugle l’accusait d’avoir participé au meurtre de son défunt mari, Claude. Après trente années de mariage, le corps du vieillard avait été retrouvé, criblé de balles, au bord d’une rivière dans les environs.

 

Giuseppe ne fut pas pris au sérieux. Personne ne crut à ses propos. De nombreuses occasions avaient montré une excellente entente conjugale entre Claude et Chantale et tour à tour, chacun des membres de l’association d’aveugles lui rappela la clémence et la générosité de l’accusée. Même le commissaire de police eut du mal à prendre l’accusation au sérieux et ce, malgré l’objectivité présupposée à sa profession. Il congédia Giuseppe en claquant la porte derrière lui et en lui rappelant le confort auquel il avait eu le droit grâce à cette « bonne vieille Chantale ».

Il ne se découragea pas. Il retourna au commissariat après quelques semaines et répéta les mêmes accusations. Le commissaire ne contint cette fois-ci pas sa colère. Il tapa du poing sur une table et hurla :

« Soit, puisque c’est comme ça, vous allez l’avoir votre procès ! »

 

On fut très vite au courant des événements. De nombreux habitants n’hésitèrent pas à qualifier l’accusation d’ « outrage ». Pour une certaine partie, il était inconcevable d’accuser une sainte comme Chantale. Et pour tous, il était intolérable qu’une pareille accusation vienne d’un homme tant aidé.

Beaucoup d’habitants vinrent soutenir Chantale. L’initiative s’avéra efficace. Stressée et angoissée au départ, elle devint progressivement plus sereine. Au fil des visites, elle comprit qu’elle ne serait pas seule au procès, qu’elle serait épaulée par une majeure partie de son entourage.

 

II

 

« Monsieur, comment connaissez-vous madame Veziès ? commença Gille Crochet, l’avocat de la défense, un homme aux lunettes rondes et au nez pointu.

-J’ai été son secrétaire, répondit timidement Giuseppe.

-Combien de temps ?

-Quelques années.

-Soyez spécifique » dit fermement Gilles Crochet avant d’ajouter un « s’il-vous plaît » pour nuancer.

Il réfléchit.

« Trois ans je dirais ».

En face de lui, il entendait l’avocat marcher de gauche à droite.

« Bien, vous étiez payé non ?

-Oui.

-Quel était votre salaire ?

-1200 euros par mois.

-Et combien d’heures travailliez-vous par jour ?

-De cinq à sept heures.

-Combien de jours par semaine ?

-Cinq en moyenne.

-Bien ! Cela est raisonnable non ?

-Tout à fait ».

Un silence suivit.

« Et vous travailliez dans de bonnes conditions ? » reprit-il.

Giuseppe leva les sourcils.

« Qu’est-ce que vous voulez dire ?

-Vous est-il déjà arrivé d’être insulté, frappé ou épuisé par la tâche par exemple ?

-Non, jamais ».

Il entendit l’avocat ralentir et marcher vers lui. Il arriva juste en face, son ton devint plus ferme.

« Comment pouvez vous penser que madame Veziès, une femme qui prend autant soin de vous, ait put fournir une arme en vue de tuer son mari pour ensuite rejoindre son soi-disant amant juste après la mort de monsieur Veziès ? »

Des chuchotements se répandirent dans la salle.

Il resta silencieux.

« Avez-vous déjà entendu parler de Francesco Fernardi ? » reprit l’avocat.

Il ne répondit pas. Après quelques secondes, il entendit des ricanements émaner de la salle.

« Votre honneur ! s’exclama Gilles Crochet, cet homme ne sait même pas qui est le soi-disant amant qu’il accuse lui-même ! C’est ridicule enfin ! Et puis… »

Il parut hésiter.

« Et puis quoi ? » demanda Giuseppe.

« Et bien… »

L’avocat allongea chaque fin de mot.

« Sauf votre respect monsieur… »

Giuseppe crut comprendre vers quoi tendait le raisonnement.

« Et bien ? dit-il.

-Et bien… Comment pouvez-vous prétendre avoir vu quoique ce soit au juste? »

Aussitôt, plusieurs cris émanèrent de la salle. Giuseppe sursauta. On hurla « voilà ! », « bien dit ! » « pas trop tôt ! » et on commença même à applaudir. Il comprit à moment-là que l’intégralité de la salle était contre lui. La vague d’excitation s’amplifia et s’arrêta après un coup de marteau du juge. La composition de la salle le troubla, il ne put dissimuler une certaine nervosité.

L’avocat le fixa un moment. L’air satisfait, il se tourna vers le public à qui il adressa un clin d’œil fugitif. Il revint ensuite devant l’aveugle et continua.

« Permettez-moi de résumer »

Il montra son index au juge.

« Vous avez été admirablement traité par une femme qui vous a soutenu pendant de nombreuses années »

Il leva un deuxième doigt.

« Malgré cette bienveillance, vous accusez cette même femme et ceci sans aucune preuve, d’avoir tué son mari pour rejoindre quelqu’un que vous n’avez jamais rencontré ».

Il leva son annulaire.

« Et enfin, ayant une déficience comme la vôtre, vous maintenez être un témoin valide à ce procès alors que même votre parole d’avoir vu quoi que ce soit est impossible à considérer ».

Un tonnerre d’applaudissements se répandit dans toute la salle. L’avocat ne prêta aucune attention à Giuseppe. Il ne lui laissa pas le temps de répondre et termina en déclarant qu’il n’avait pas d’autres questions. Il retourna ensuite s’asseoir avec un sourire sur les lèvres.

 

Tout le monde se prépara à partir. La décision était évidente. Même les jurés avaient deviné comment le procès allait se terminer. La plupart avaient adopté une posture les orientant vers la sortie. Beaucoup de regards étaient dirigés vers la grande horloge. Tout le monde bougeait, se grattait, tapait du pied et soupirait. Un seul homme était resté droit. Pierre Lombardi, l’avocat de Giuseppe, n’avait pas bougé d’un pouce.

Il se leva, ajusta calmement sa cravate et commença.

« Giuseppe, où étiez-vous le jeudi 23 août, il y a trois mois de cela ? » demanda t-il.

Il prit un dossier sur sa table et l’amena au juge. Le sourire de l’autre avocat s’estompa légèrement.

« J’ai subi une opération » répondit Giuseppe.

Le regard de Gilles Crochet se figea.

« Quel genre d’opération ? »

Giuseppe ouvrit les yeux.

Les chuchotements et les agitations cessèrent immédiatement. Tous les regards se dirigèrent vers lui. Celui de Gilles Crochet en premier.

« Cela a dû changer votre vie n’est-ce pas ? Vous sentez-vous mieux aujourd’hui ? demanda Pierre Lombardi.

Giuseppe ne répondit pas, il observa Chantale Veziès. Elle l’intrigua. Il eut l’impression qu’elle ressentait autre chose que de la simple surprise. Il perçut une certaine colère dans la manière dont elle se tenait et dans les veines qui se gonflaient dans son cou. Son regard aussi. Il lui sembla s’intensifier de seconde en seconde, gagner en profondeur, en amplitude. Il vit son corps se contracter progressivement, en même temps, il eut même l’impression de la voir s’avancer légèrement.

« Vous avez pu développer de nouvelles passions, comme la photographie par exemple n’est-ce pas ? »

Giuseppe resta silencieux. Pierre Lombardi renonça.

« Pouvez-vous ouvrir le dossier Monsieur le juge ? » demanda t-il en soupirant.

Gilles Crochet leva les yeux. Son regard se dirigea vers le juge. Il le vit sortir une feuille du dossier et lever les sourcils. Il le vit ensuite tourner la feuille pour la montrer à la salle. C’était une photo. Il reconnut Chantale Veziès. Elle tendait une arme à Francesco Fernardi. Le juge présenta le document à l’accusée.

« Est-ce bien vous madame ? » demanda t-il.

Giuseppe comprit l’intention de Chantale. Il se leva de sa chaise et se jeta en arrière. L’accusée bondit de son siège. Elle escalada la barrière qui séparait le public du couloir central et se rua sur lui. A mi-chemin, un garde l’attrapa par la taille. Il ne put toutefois la maitriser. Il fit appel à un puis deux collègue. A trois, ils réussirent à la mettre au sol. Elle commença alors à les griffer et à les frapper.

Tout le monde était resté paralysé. Même le juge sembla horrifié. Chantale bavait, criait et tremblait.

« Enfoiré ! Connard ! » hurlait-elle.

Elle se faisait tirer à l’extérieur du tribunal.

« J’aurai ta peau un jour sal enculé d’aveugle ! Si je te retrouve, je t’étrangle ta sale gueule, tu vas voir quand je vais sortir de là ! Tu vas voir comme je vais t’étrangler et te tordre le cou sal fils de pute ! »

Chantale avança les bras et mima un étranglement. Elle se débattit tellement qu’elle commença à perdre ses vêtements. Entre deux insultes, elle commença également à se griffer. L’image devint rapidement insupportable pour beaucoup. Des cris d’horreur émanèrent de la salle, certains parents fermèrent les oreilles de leur enfants, d’autres leur détournèrent les yeux.

Un seul individu était resté impassible. Giuseppe se contentait d’observer. Il fixait Chantale du regard. Il la suivit jusqu’à la voir disparaître derrière la porte de sortie.

Il scruta ensuite la salle et y vit des regards hasardeux, excités, incontrôlés, apeurés.

 

Il ferma les yeux et se jura de ne plus jamais les rouvrir.

 

Jadd Hilal

A bicyclette

« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre »

Albert Einstein

 A Gérard,

Partie I

Pour Michel, le vélo c’était comme marcher. L’enfant avait pris l’habitude de ne se déplacer que par ce biais. Du haut de son mètre quarante, il ne touchait pas le sol. Pour autant, cela ne l’empêchait pas de flâner, bien au contraire, Michel se vantait de la différence d’hauteur. Pour lui, toucher le sol, c’était tricher.

Malgé son jeune âge, Michel était facteur, enfin, il livrait le courrier tout du moins. Il faut dire que dans le village de Sanasse, personne ne se souciait vraiment des titres. Tous les métiers étaient organisés en fonction du besoin des villageois. A Sanasse, s’il y avait un boulanger, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boulanger, s’il avait un boucher, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boucher et au même titre, s’il y avait un facteur, c’était parce qu’il fallait bien que quelqu’un livre le courrier.

Pour Michel, la question ne se posa même pas, dès qu’on remarqua son intérêt pour le vélo, on lui attribua le rôle. Au départ, il le refusa en répondant que pédaler, ça lui suffisait mais le jour où Angelique, sa mère, fut mise au courant par le maire, les choses changèrent.

« Comment ça tu t’en fiches ? lui avait-elle crié dessus alors que le maire attendait devant la porte.

-Mais je veux faire du vélo moi, je m’en fous de livrer ! avait répondu Michel.

-Hé mon petit, qu’est ce qui te fait croire que tu as le choix ? Tu vas accepter ce boulot vite fais, c’est moi qui te le dit tiens ! Non mais regardez le l’artiste ! ‘Je veux faire du vélo’ »

Dès lors, Michel avait compris qu’aucune échappatoire ne serait possible. Il hésita un moment entre l’itinéraire qu’on lui imposait d’un côté et l’argent qu’il pourrait ramener de l’autre avant de finir par capituler.

Michel commença donc à distribuer le courrier. Tous les matins entre neuf heures et dix heures, il pédalait pour l’argent. Au fur et à mesure du temps, on lui permit de construire son parcours à lui. Tant que son trajet ne lui prendrait pas plus de temps que celui qu’on lui avait imposé, il pouvait aller où il le voulait. Après quelques semaines, Michel avait donc tracé un itinéraire qui lui convenait plus. Il livrait rapidement la partie est du village puis à la place d’aller vers l’ouest en traversant le centre, il contournait par la forêt pour revenir de l’autre côté du village. Il retournait ensuite vers le centre où il terminait de livrer à toute vitesse. De cette manière, Michel pouvait rouler en forêt où il profitait du terrain pour s’exercer à une conduite plus aventureuse.

Un jour que Michel dérapait en slalomant entre les troncs, il fit tomber sa sacoche. En s’échouant par terre, celle-ci s’ouvrit et laissa échapper plusieurs lettres qui s’éparpillèrent au sol. Michel posa alors son vélo contre un tronc avant de revenir vers le tas de lettres qu’il regarda bêtement et silencieusement pendant quelques secondes. Conscient du désorde qu’il avait crée, il soupira et se baissa ensuite afin de ramasser les lettres une par une. Après quelques temps, il remarqua qu’une des enveloppes en particulier avait été malmenée par la chute. Celle-ci était déchirée en deux et couverte de terre. Michel la prit dans ses mains.

Elle était destinée à David Rosenblag, le boucher.

A la vue de l’état de la lettre, Michel décida de ne pas la distribuer, il la mit dans sa poche, rangea les autres et continua sa tournée.

Après avoir terminé sa journée, il rentra chez lui et monta dans sa chambre afin de recoller la lettre pour la mettre dans une nouvelle enveloppe qu’il livrerait dès que possible au boucher. Alors qu’il se préparait à scotcher le papier que la chute avait séparé en deux, le regard de Michel entra en contact avec un mot qui le perturba.

Le mot « mort ».

Curieux, Michel regarda instinctivement derrière son épaule pour vérifier qu’il était bien seul puis, il posa les deux morceaux de papier sur son bureau et les rapprocha.

Voici ce qu’il put reconstituer:

‘David,

Alice m’a tout dit. Je sais que vous baisez ensemble depuis bien six mois. Je t’écris juste pour te dire que tu la verras plus jamais. Pas parce que je te défends de la voir mais parce que personne ne pourra plus jamais la voir. En guise de preuve, je te laisse regarder dans tes stocks de viande dès que tu liras cette lettre. Et quant à toi mon David, j’ai le plaisir de te dire que tu vas pas tarder à la suivre. Dans deux jours, pas un de moins, pas un de plus, t’es mort’.

A suivre…

Jadd Hilal

I.A.

I

 

 

Le 25 décembre 2027, Rob Liah éteignit son alarme avec le dos de la main. Replongé dans le silence mortuaire de sa chambre, il se recoucha.

Après la seconde sonnerie, il se leva et se dirigea, presque automatiquement, en direction de la salle de bain. Une fois en face du lavabo, il se brossa les dents et se rinça. En relevant la tête, il aperçut son visage dans le miroir et le trouva particulièrement sale. Etonné par son apparence inhabituelle, il utilisa un mécanisme interne au miroir afin de zoomer et réalisa à quel point sa barbe était épaisse et ses boutons nombreux.

« Rasage de près monsieur ? »

Rob sursauta. Il se retourna rapidement en direction de la voix, tenant la brosse à dent comme une arme. En face de lui, il y avait l’opposé de ce qu’il venait de voir dans le miroir, c’était un visage clair et net sur lequel des cheveux blonds en brosse se dressaient très proprement. La figure paraissait d’autant plus délicate que deux yeux bleu clair étaient en son sein. Sur la joue droite de l’inconnu, le sigle NS-2027 était inscrit.

C’était un robot.

Rob ne baissa pas sa brosse à dent. Il remarqua une note agrafée sur le torse de la machine. Les mots suivant y figuraient :

« Joyeux anniversaire mon Robie. Je sais que tu détestes les robots mais celui-ci ne t’aidera qu’à nettoyer le bazar dans lequel tu vis. Je suis désolée mon chéri mais après ma dernière visite, je ne pouvais plus supporter l’idée que tu puisses vivre comme ça. Alors voilà ! Bon anniversaire mon amour. Maman ».

Il quitta aussitôt la salle de bain et se dirigea vers sa chambre. Il ouvrit un tiroir dans sa table de chevet et en sortit un pistolet. Une fois de retour dans la première pièce, il chargea l’arme et tira sans prendre la peine de viser, sur le robot. Les câbles de la machine s’éparpillèrent dans toute la salle de bain. Il regarda la quantité de fils et d’objets électriques répandus un peu partout et songea qu’il n’aurait pas le temps de tout nettoyer. Il se décida à le faire le soir, en rentrant du travail. Il vérifia son emploi de temps sur son ordinateur portable et quitta son appartement.

 

Il resta quelques secondes, immobile et silencieux dans les courants d’air. C’était devenu une habitude. Il avait besoin de son moment quand il sortait du hall décrépi de son immeuble. Une fois dehors, le vent l’apaisait. Aujourd’hui était un beau jour.

La structure du ciel était fragmentée par quelques fins rayons de lumière. Ils semblaient avoir de la peine à percer à travers la couche grisâtre. Ils n’éclairaient que pendant une fraction de seconde après laquelle la pollution reprenait aussitôt le dessus. En dessous du ciel parsemé, des nuages noirs stagnaient et les éclairs y dessinaient des arcs de cercle retournés.

Le spectacle lui était réconfortant.

Sous le ciel, les bâtiments, eux, étaient restés les mêmes. Ils lui donnaient l’impression d’être prêts à s’écrouler d’une seconde à l’autre. Le gratte-ciel délabré en face de lui l’angoissait tout particulièrement. A n’importe quelle heure de la journée, la couleur de ses murs paraissait triste et dégradée. La lumière était rare à cette époque. Les fenêtres était étranges. Peu importe l’angle, leur intérieur paraissait noir. Un jour, il avait voulu en voir le contenu. Il était monté sur le toit de son immeuble et les avait observé d’en face avec des jumelles. Même en pleine journée et avec une quantité formidable d’éclairs dans le ciel, il n’avait réussi à voir que l’infaillible obscurité.

L’immeuble était un crâne.

Mort à l’intérieur et en décomposition à l’extérieur.

 

Il contempla le mystérieux bâtiment pendant quelques minutes. Il se dirigea ensuite vers sa voiture, l’ouvrit par un système de reconnaissance vocale et s’assit sur le siège au cuir usé. Il brancha son ordinateur au tableau de bord à l’aide d’un câble. Une fois la liaison faite, une voix féminine émana :

« Bonjour M. Liah, votre tâche aujourd’hui est de détruire un robot HUM 2027 émotionnellement endommagé ».

Les nouveaux modèles, songea t-il, ces nouveaux types de robots avaient été crées pour penser et réagir précisément comme des êtres humains.

La voix continua :

« Le robot prendra un café au Stardust Millenium à dix heures ».

Rob sourit. La coïncidence l’amusa. Le café en question était le dernier endroit où il s’était rendu avant que sa femme ne décède.

Il écarta cette pensée et alluma le moteur.

La voiture s’éleva silencieusement et s’éloigna dans le ciel, vers les quartiers les plus sombres de New York.

II

Lorsqu’il atterrit sur le parking du Stardust Millenium, plusieurs voitures étaient déjà garées. Le café étant habituellement peu fréquenté, il ne sut où laisser sa voiture.

Il ouvrit la porte d’entrée et se rendit aussitôt compte de la difficulté de sa mission. Le café était bondé. Une cinquantaine de clients était là. Par mesure de discrétion, la plupart des robots n’avaient pas de numéro d’immatriculation accessible au premier regard. Il comprit qu’il s’apprêtait à chercher une aiguille dans une botte de foin. Il chercha du regard un endroit où s’asseoir.

Il s’efforça de se calmer. Il était habitué à déceler les machines, c’était son métier. Il se répéta ces mots en se dirigeant vers le comptoir où il commanda un café. Une fois servi, il trouva une place sur un divan situé dans un coin de la pièce. Il s’y assit et commença à scruter tous les détails. Les chevilles, les poignets, la nuque, toutes les parties du corps étaient potentiellement révélatrices. Après quelques minutes, son regard se fatigua. Il baissa la tête et but une gorgée de son café. Il appréhenda l’échec de plus en plus probable de sa mission. Une fois de plus, on allait lui administrer une belle leçon de morale. Peut être même allait-on le renvoyer.

Il risquait gros s’il abandonnait. Mais il était inutile de rester. Il chercha le serveur du regard pour lui demander l’addition. Il le repéra rapidement. Il était en train de servir des clients, trois rangs devant lui. A cette table, il aperçut une blonde assise, de dos. Il frissonna. En voyant sa nuque, il comprit où la subtilité s’était jouée.

 

C’était Marie, son ex-femme. Tout au moins en avait-elle l’apparence. Le déguisement était une technique qu’on lui avait apprise au cours de sa dernière année à l’école criminelle. Le professeur avait appelé ça « le piège affectif ». Il n’en avait jamais vu un si réaliste, même au sein des diaporamas qu’on lui avait montrés durant les cours.

Il se leva et se dirigea vers les toilettes. Une fois arrivé, il activa le système d’alarme. Il retourna ensuite dans le café. Comme il l’avait planifié, tous les clients couraient en panique vers la sortie principale.

Tous sauf le robot.

La machine était la seule à être programmée pour se diriger vers une sortie de secours en cas de danger. Il la vit se déplacer calmement vers l’autre côté de la pièce.

Il sortit avec les autres pour ne pas attirer l’attention. Une fois dehors, il se retourna et se dirigea vers l’autre côté. Il aperçut le robot.

Il regardait le ciel.

 

Il prit une longue respiration et commença ensuite à courir en direction de la machine. Arrivé derrière elle, il hurla « Courez ! C’est une bombe ! » et vit alors le robot courir lui aussi. Celui-ci se dirigea automatiquement vers la rue la plus proche. Il le suivit. Il se sentit heureux. L’opération se déroulait exactement comme il l’avait planifiée. Excité par un succès potentiel, il décida d’en finir rapidement avec le robot. Il accéléra et sortit son arme dès qu’il fut à côté de lui. En le voyant, le robot se jeta aussitôt sur lui. Il tomba en arrière avant d’avoir eu le temps de tirer. L’être artificiel se plaça sur lui et essaya de l’étouffer en pressant ses mains sur sa gorge. Rob réussit à sortir son pistolet de sa ceinture et à tirer sur le torse de la machine.

Celle-ci s’envola et s’écrasa contre le mur en face.

Rob se leva et se dirigea en boitant vers le robot qui était allongé au sol. Il pointa son arme sur lui et se prépara à tirer. Il vit alors la bouche s’ouvrir.

« Ramène-moi au 28 novembre »

Sa main s’engourdit aussitôt. Il ne sentit ni ses doigts ni la gâchette du pistolet. Comment pouvait-il savoir ? Comment un tel souvenir avait-il pu lui être implanté ? Qui avait été là lorsque Marie et lui s’étaient assis à Central Park à cinq heures du matin ? Qui avait été là pour l’entendre dire à Marie « je t’aime » pour la première fois ?

Il baissa son arme. La fatigue l’envahit. Il voulut renoncer, quitter ce monde où elle n’était plus, où elle avait disparu, elle et tous les moments qui allaient avec. Tout avait été banalisé, effacé.

Il baissa lentement son arme.

Il l’avait perdue « elle » et il avait perdu « eux ».

Il vit le robot sortir son arme à son tour et lui tirer dessus. Il sentit une brûlure sur son torse. Il décolla et retomba violemment à terre. Il ouvrit les yeux et vit le robot se lever lentement. Il le regarda se rapprocher. La machine pointa à nouveau son arme, cette fois-ci en direction de sa tête. Il attendit et sourit. Il songea que bientôt, il la reverrait.

 

Juste avant que la gâchette ne s’enclenche, il lança un dernier regard sur sa main en sang. Il vit, sous une première couche de peau arrachée, le sigle HUM-2028.

 

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie VII

Sept années passèrent.

 

La veille du mariage d’Alexandre et d’Alexandra, Jean fut frappé par une crise cardiaque. Ce jour-là malheureusement, les deux fiancés étaient occupés à la préparation des derniers détails de leur cérémonie, si bien que ni l’un ni l’autre ne put immédiatement venir au secours de Jean. Néanmoins, alors que ce dernier sentit son cœur se serrer, il réussit à saisir le fusil de chasse d’Alexandre et à tirer par la fenêtre avant d’être complètement paralysé par la douleur. Alarmé par le bruit, Alexandre abandonna alors la construction de l’autel en bois à l’endroit de la forêt où lui et Alexandra s’étaient rencontrés pour la première fois et courut en direction de la maison. Lorsqu’il arriva, quelques minutes plus tard, sur le palier, il vit le corps de Jean gisant par terre. Il laissa alors tomber sa hache et se précipita vers lui.

« Jean, vous m’entendez ? » demanda t-il en haletant.

Jean ouvrit lentement ses pupilles et, une fois qu’il reconnut le visage d’Alexandre, il les écarquilla soudainement, comme s’il venait d’apprendre une vérité.

« C’est moi, c’est Alexandre, vous me reconnaissez ? dit-il en lui caressant le front.

-Oui, je te reconnais maintenant » répondit Jean avec une étrange sérénité dans la voix.

Alexandre allongea le corps tremblant sur le sol.

« Surtout ne bougez pas, je vais appeler le médecin. »

Lorsqu’il essaya de s’éloigner, Alexandre fut alors fermement tiré par le bras.

« Attends, reste avec moi.

-Mais…

-Calme-toi, j’ai quelque chose à te dire, interrompit Jean.

-Mais vous me le direz plus tard ! Laissez moi appeler les secours.

-Ecoute-moi bon sang, cria t-il.

A la vue de la fatigue dangereuse qu’entrainait l’effort de Jean pour hausser la voix, Alexandre résolut alors, malgré son inquiétude, de se taire.

-Tu n’es pas celui que tu crois être. »

Jean prit une longue respiration. Puis, sentant que ses dernières secondes approchaient, il se contenta alors de répéter très faiblement:

« Tu n’es pas celui que tu crois être… »

Après avoir soupiré cet étrange message, les pupilles de Jean se fermèrent lentement et la mort entra doucement en lui. Puis, soudainement, juste avant d’expirer, il fut ramené à la vie par une convulsion.

Jean s’assit brusquement, sortit une clef de la poche de sa veste et la tendit à Alexandre en lui chuchotant quelque chose à l’oreille.

Lentement, il s’allongea à nouveau et ferma les yeux, cette fois-ci, pour la dernière fois.

 

Pendant plusieurs minutes, Alexandre resta assis sur le sol, tétanisé et terrorisé par la scène. Dans son esprit, tout se mélangeait. Les images de la mort de Jean, les mots qu’il lui avait chuchoté, le visage d’Alexandra lorsqu’elle reviendrait avec sa robe de mariée; le passé, le présent et l’avenir s’enroulaient dans un cyclone mental. Progressivement néanmoins, Alexandre en trouva l’œil, il réussit à se calmer suffisamment pour arriver à créer un entonnoir avec ses idées. Bientôt le silence revint autour de lui et du cadavre. Il put ainsi se concentrer sur l’essentiel : les mots que Jean lui avait chuchoté.

Au sein de la phrase, deux mots uniquement lui revinrent à l’esprit. L’un était « malle » et l’autre était « grenier ». Il en déduit alors que la clef que Jean lui avait donné devait servir à ouvrir l’un des deux. Alors, les jambes tremblantes, Alexandre se leva et marcha avec peine en direction du grenier de la maison. Il arriva devant l’échelle qu’il grimpa avec d’autant plus d’efforts que le traumatisme de la scène semblait avoir drainé ses jambes de toute leur vigueur. Enfin, après quelques secondes, il arriva au grenier.

Dès son premier regard, Alexandre réalisa que cette partie de la maison était particulièrement délabrée. Le sol craquait tellement sous ses pas qu’il semblait prêt à se briser à la moindre pression. En outre, la seule lumière au sein de la pièce était fournie par un vasistas poussiéreux, si bien qu’une seule partie du grenier était réellement éclairée et que même celle-ci l’était que très faiblement. A tâtons dans cette demi obscurité, Alexandre commença alors à chercher la malle.

La tache fut difficile dans la mesure où la pièce était remplie d’une quantité formidable de fournitures. C’était une réelle jungle de vêtements, de décorations et de meubles délabrés. Lors de sa recherche, Alexandre tomba sur des manteaux coloniaux déchirés, des vases entièrement recouverts par une épaisse couche de poussière ou encore des vieux jouets en bois dont les parties étaient dispersées aux quatre coins de la pièce. Il se fraya un chemin entre les vieilles armoires auxquelles ils manquaient la plupart des tiroirs si ce n’était des portes, entre des miroirs dont le verre était fracturé sur toute la surface ou encore des cartes tellement obsolètes qu’elles ne semblaient plus rien représenter. Au sein de cette jungle de délabrement, pour autant, il ne vit aucune malle. Après une demi-heure de recherche, Alexandre avait scruté l’ensemble de la pièce sans succès.

Frustré par cet échec, il se persuada alors que Jean ne devait pas avoir toute sa raison et que ce dernier avait probablement été victime de son imagination. Après tout, qui aurait pu lui en vouloir dans un état aussi second que celui dans lequel il était ?

Convaincu alors que la perte de logique était la seule raison des derniers mots de Jean, il se résolut à quitter le grenier et se dirigea donc vers l’échelle.

A mi-chemin soudainement, une lumière l’éblouit.

Etonné, il se recula légèrement de manière à recevoir le faisceau à nouveau et une fois qu’il fut dans la trajectoire, il en regarda la source. L’inclinaison du soleil à ce moment semblait projeter une lumière qui se reflétait très légèrement sur un miroir qu’il n’avait pas remarqué auparavant. Il constata alors que l’objet en question avait une inclinaison étrange. Le miroir paraissait être beaucoup trop relevé pour être par terre et beaucoup trop allongé pour être contre le mur. Intrigué, Alexandre s’en s’approcha et remarqua alors qu’il reposait sur une malle rouge.

 

Il profita alors de l’inclinaison provisoire du soleil pour se dépêcher d’ouvrir l’objet momentanément éclairé. Il inséra la clef rouillée au sein de la serrure et la plaça dans diverses orientations afin de trouver l’angle adéquat pour activer le mécanisme. Une fois celui-ci trouvé, la malle s’ouvrit. Alexandre se recula alors immédiatement en raison de l’odeur d’une part et de la poussière de l’autre. Puis après quelques secondes, il revint hésitant et regarda prudemment l’intérieur.

A la vue de la quantité d’objets au sein du grenier, Alexandre s’attendait alors à ce que la malle en soit elle aussi remplie. Pour autant, celle-ci semblait vide, tout du moins à première vue. Il inséra donc sa main afin d’en vérifier l’intérieur et sentit néanmoins un léger relief dans un des coins. Il semblait y avoir quelque chose d’incrustée au fond de la malle. Réalisant que l’objet bougeait très légèrement, Alexandre inséra alors son deuxième bras de manière à avoir plus de force et tira. Une fois le bon angle trouvé, l’attache céda et il tomba en arrière, l’objet dans les mains. Après s’être assit à nouveau, Alexandre lui enleva alors la poussière et le plaça à la lumière. Il réalisa à ce moment que ce qu’il tenait dans ses mains était un carnet.

Un carnet rouge.

Les pages étaient très jaunies mais l’intérieur en était resté parfaitement intact. Plus ou moins lisible selon les passages, l’écriture était, de manière générale, suffisamment appliquée pour donner du sens à l’ensemble. La seule difficulté venait de la lumière, Alexandre réalisa en effet très vite que la pièce n’était plus suffisamment éclairée pour pouvoir observer correctement le contenu du carnet. Il décida donc de redescendre au rez-de-chaussée afin de l’étudier.

 

En une demi-heure de lecture, rien ne s’était clarifié. La plupart du carnet, s’il était lisible ne portait pour autant aucun sens pour Alexandre. C’était tout au plus une accumulation de noms, de formules scientifiques ainsi que d’observations toutes plus indéchiffrables les unes que les autres. Ainsi, arrivé à la moitié du carnet, la frustration devint telle  qu’Alexandre se décida à lire en diagonale. Il continua alors la lecture des cinquante dernières pages, à moitié attentif à ce qu’il lisait, à moitié pensif face au corps de Jean qui gisait toujours sur le sol en face de lui ; jusqu’à ce qu’il arrive à la fin.

Il réalisa alors que la dernière page était différente des autres.

Tout simplement parce que c’était la dernière page.

Une page que l’on ne pouvait pas tourner.

Une page qui signifiait, la fin.

A mesure que son regard parcourait cette ultime feuille, les battements de son cœur gagnèrent en intensité. Il comprit ce qu’était réellement le carnet rouge et qui était son auteur. A partir de ce moment là, la descente de la page se transforma en une descente en enfer. A chaque fin de ligne, il se sentait finir lui aussi un peu plus, à chaque début d’une autre, il frissonnait et tremblait d’appréhension face à ce qu’il découvrirait, à chaque nouveau mot, il craignait une nouvelle et terrible prise de conscience. Ainsi, martelé par l’écriture, il descendit le gouffre jusqu’à ce qu’il en touche le fond :

« 18 mars : Succès de l’expérience. Aveugle mais pupilles intactes. Ma fille est en bonne santé. »

Alors, des onces de mémoire commencèrent à lui revenir. Son enfance, son enlèvement, l’expérience qu’il avait subi, son abandon sur la plage où les défunts Alain et Yves l’avaient recueilli. Pire, il réalisa que Jean Sewing avait non seulement participé à ces expériences mais qu’il les avait pratiqué sur sa propre fille. Tétanisé par ce qu’il venait de lire, il laissa alors tomber le carnet à côté du corps de Jean dont le visage était maintenant imprégné par une blancheur morbide. Puis, face au cadavre, Alexandre ressentit une rage formidable. Il voulut le piétiner, le fracasser, le briser, l’anéantir afin de se venger de tout ce que ce monstre avait fait. Il se leva et regarda le corps, résolu à déchainer sa colère sur lui jusqu’à ce que, soudainement, un autre mot lui perce l’esprit.

Il desserra les poings avant de se baisser pour ramasser le carnet.

Ce mot était un de ceux que Jean lui avait chuchoté.

Ce mot était « palimpseste ».

 

Cette nuit-là, dans une maison que personne ne trouva jamais, un bout de papier s’envola alors au dessus de trois cadavres. Il flotta délicatement, porté par le vent nocturne et, avec lui, s’envolèrent les mots suivants :

« 18 mars : Succès de l’expérience. Voyant mais pupilles détruites. Mon fils est, lui aussi, en bonne santé ».

 

Jadd Hilal

 

Le naufragé

Partie V

Jean Sewing était un de ces rares chirurgiens à être restés au sein des Freaks depuis le commencement jusqu’à la fin. En plus de cela, même s’il était sous-entendu qu’aucun membre ne devait trop en savoir sur son voisin, ses expériences se firent tout de même connaitre. La réputation de ces travaux ajoutée à la longévité de la carrière du docteur avaient, au final, contribué à ce que ce dernier soit considéré comme une sorte de symbole. La raison pour laquelle lui en particulier marqua tant les esprits n’était pas uniquement due à la durée de sa carrière mais surtout au rapport qu’il entretenait avec son travail. Aucun des Freaks ne travaillait pour l’argent, peu importe le domaine, s’ils étaient là, c’était toujours par choix. Ce fut d’ailleurs pour cette raison que le groupe eut une telle efficacité. Pour autant, le docteur Sewing, depuis le début des opérations, semblait avoir quelque chose de plus encore. Faisant partie des inhabituels scientifiques à avoir intégré le groupe en fin de carrière (face au danger des opérations, la plupart étaient jeunes), le docteur Sewing semblait avoir un regard philosophique et même, dans une certaine mesure, érudit, sur son oeuvre. Après chaque opération, il sortait de son cabinet et se dirigeait toujours au même endroit, à la pointe du pont. De là, il contemplait l’horizon durant de longues heures en réfléchissant à ce qu’il venait d’accomplir.

Qu’importe l’heure ou la météo, il était là, irrémédiablement là.

Comme à la recherche d’une vérité.

Un jour, un chirurgien plus jeune vint à côté de lui et lui déclara:

« Vous êtes un modèle. »

Sans dévier son regard de l’horizon, Jean ne répondit pas, il ne sembla même pas l’écouter.

La raison de cette surdité résidait dans ce que certains considéreront comme un oxymore : Jean était un scientifique rêveur.

Une autre habitude du docteur était de tout noter. Qu’il s’agisse de science ou de faits quelconques, il écrivait. Ce trait de caractère s’amplifia drastiquement à mesure que le temps passait. Au final, il avait atteint une abondance telle qu’on pouvait compter, au terme des Freaks, quarante trois carnets et dix sept livres.

Evidemment, tout fut brûlé.

Sauf un carnet.

La raison pour laquelle le docteur Sewing écrivait autant n’avait rien de bien particulier. Elle était en fait commune à beaucoup d’individus et tout particulièrement à beaucoup de scientifiques.

Il voulait simplement laisser une trace dans l’histoire.

A l’image du conflit intérieur d’Achille, certains y voient une forme d’égoïsme, d’autres, d’éternité.

D’un côté, on aurait pu lui reprocher d’être opportuniste et de chercher à aller toujours plus loin en dépit des règles et de l’éthique, on aurait eu raison.

De l’autre, on aurait pu admirer son acharnement et sa volonté de voir le monde connaître son nom, on aurait eu raison aussi.

On aurait aussi eu raison de dire qu’il vivait dans le passé.

Au même titre qu’on aurait eu raison de dire qu’il vivait pour l’avenir.

Si on lui reprochait de vivre dans le présent, là, en revanche, on aurait eu tort.

En voici la raison : Jean considérait sa carrière comme un kaléidoscope des pires monstruosités chirurgicales, toutes accomplies sous l’égide de la science. Le pire pour autant, n’était pas là. Le pire était dans le remord et le sentiment redoutablement conscient qu’il n’avait rien eu en retour. Pour cette raison, Jean était hanté par son passé.

De ce passé, il en imaginait un avenir. A l’instar d’un joueur contemplant la montagne de ce qu’il avait déjà perdu, il décidait alors, sans que rien ne l’y indique, de continuer. Quitte à perdre, autant poursuivre. Néanmoins, là où on aurait pu croire qu’il vivait pour le présent, il est important de dire que si Jean décidait de continuer, ce n’était en aucun cas pour ne plus penser à ce qu’il avait fait mais, au contraire, pour en tirer quelque chose. En somme, la raison pour laquelle Jean ne vivait pas au jour le jour était qu’il voulait constamment légitimiser son passé par un lendemain où son nom serait connu, où il ne serait pas oublié par le monde.

Où aussi horrible qu’avait pu être sa vie, elle servirait toujours à d’autres.

Où aussi noir qu’avait pu être son passé, il éclairerait l’avenir.

D’un côté scientifique, de l’autre rêveur ; d’un côté opportuniste, de l’autre universel ; d’un côté dans le passé, de l’autre dans l’avenir ; Jean était un être de contradictions.

Un jour, ces conflits intérieurs retentirent de leur force la plus terrible.

Le Shelley accostait une fois par semaine afin de refaire ses provisions et de collecter le courrier. Presque mécaniquement, cette mesure était accomplie dans la discrétion la plus totale. Le navire déposait ses passagers un par un dans des endroits différents mais relativement proches, pendant ce temps, un des membres (désigné par roulement) restait à bord afin de garder le bateau loin de terre le temps de la procédure. Une fois celle-ci terminée, un signal était envoyé, le bateau se rapprochait et ramenait alors l’équipage.

Il y va sans dire, les enfants restaient à bord.

Au soir d’une journée celle-ci, alors que Jean était comme à son habitude à la pointe du navire et que les hommes lisaient leur courrier, un cri fut entendu. Au départ, le docteur ne s’en soucia point. En mer, il était fréquent que certains matelots perdent parfois leur tempérament, surtout après une nouvelle de l’extérieur. Néanmoins, au bruit du cri, se succéda un bruit de pas lourd et bientôt, un homme sortit sur le pont en brandissant un papier dans les mains. D’une voix usée, ce dernier s’écria :

« Nous sommes repérés, il faut tout arrêter ! »

Sans déplacer son visage, le regard de Jean se tourna alors lentement vers le côté. Pour la première fois, il écouta.

« C’est une lettre de mon oncle, il fait partie de votre groupe. Tous les Freaks se font arrêtés, tués dans les villes et le Roi a déjà commencé à envoyer des vaisseaux vers les endroits suspects en mer » cria le capitaine du vaisseau dont la fonction donnait une certaine crédibilité.

Après quelques secondes de silence durant lesquelles tout l’équipage resta béat, abruti par la nouvelle, tous les membres se tournèrent vers Jean.

Alors, sans montrer le moindre signe d’inquiétude, le docteur soupira et descendit lentement les marches vers le pont. Arrivé en face des matelots, comme insensible à l’annonce,  il prononça avec une voix très calme les mots suivants:

« Nous accosterons demain. »

Puis, sans prendre la peine de s’expliquer, il tourna le dos à l’équipage et se dirigea paisiblement vers son laboratoire. Alors que le capitaine criait « vous l’avez entendu, allez vous coucher » et que tous commencèrent à s’agiter de part et d’autre, le docteur ouvrit tranquillement la porte de son cabinet et la referma soigneusement derrière lui. Une fois à l’intérieur, il se plaça devant une grande malle contenant des fournitures, la saisit et la déplaça devant la porte de manière à empêcher quelconque accès depuis l’extérieur. Puis, après avoir vérifié l’impénétrabilité de la chambre, il se dirigea vers la salle d’opération.

Dans la pièce, un matelas était disposé.

Sur le matelas était un enfant endormi.

A côté du matelas, sur la table de travail, était un carnet rouge.

Jean se rapprocha calmement de la table d’opération, nettoya ses instruments et commença à travailler.

Une demi-heure plus tard, sur le pont, la porte du laboratoire s’ouvrit furieusement. Surpris, les hommes qui étaient en train de rassembler leurs affaires se tournèrent alors vers le bruit. Bien que certains d’entre eux avaient assisté aux expériences les plus  inhumaines, tous sans exception furent terrorisés face à ce qu’ils virent à ce moment là. Eclairé à moitié par la lumière blafarde de la salle d’expérience, la figure du docteur Sewing leur apparut comme si lui même avait conduit une expérience sur son visage. Ce n’était pas le chirurgien qu’ils connaissaient, il paraissait profondément changé. Ses yeux étaient écarquillés et donnaient d’autant plus d’intensité à un regard aussi hagard que furieux, sa mâchoire était contractée et ses dents grinçaient les unes contre les autres d’une manière telle qu’elles semblaient prêtes à se fracasser, tous ses membres étaient contractés au point que ses articulations semblaient s’être solidifiées. Face à cette horreur, les hommes étaient tétanisés, ils regardaient avec torpeur le monstre dont la démarche elle même n’avait plus rien d’humain. Chaque pas résonnait avec une force terrible et semblait détenir une intensité prête à briser le sol. Après quelques secondes, les hommes comprirent que le docteur se dirigeait vers la pointe du bateau. Puis, après minutes, ils comprirent que le dernier enfant à bord était mort.

Ce qu’ils ne comprirent pas, c’est que pour le docteur Sewing, ce n’était pas uniquement l’enfant qui était mort mais surtout le but de sa vie. Cet enfant, à lui tout seul, aurait pu justifier toutes les horreurs qu’il avait accompli jusque là. Grâce à cet enfant, il aurait pu pratiquer une expérience inédite et son nom aurait pu traverser les temps.

Aussi horrible qu’avait été son passé, l’enfant l’aurait rendu utile à l’avenir.

L’enfant lui aurait donné un sens.

Dans le carnet rouge, si l’enfant n’avait pas succombé, nous aurions pu lire les mots suivants:

17 mars : Succès de l’expérience, aveugle mais pupilles intactes, enfant en bonne santé.

A la place de ceux-ci :

17 mars : Echec de l’expérience, un œil perdu, perte de mémoire en hausse, un jour avant amnésie totale.

Et, surtout, de ceux-là :

18 mars : Succès de l’expérience. Aveugle mais pupilles intactes. Ma fille est en bonne santé.

A suivre…

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie IV

1

Au bord de cette plage, était son premier souvenir.

Pour autant, le nom du docteur avait produit un tintement familier en lui.

Il semblait venir d’un ailleurs, du fin fond d’une vie antérieure ou du lointain d’une vie prochaine.

Ce nom lui parut, comme Alexandra, être lié à lui, mais sur un autre plan.

Dans un autre monde.

Au même titre qu’Alexandre croyait que la plage marquait le début de sa vie, il nourrissait la certitude d’être né avec son visage actuel.

Avec ses yeux.

Une conviction d’autant plus remarquable qu’elle confirmait le talent du Docteur Sewing.

Au même titre qu’Alexandra, Alexandre avait effectivement vécu sur le Shelley.

Seulement, il ne le savait pas.

Ce qui était d’autant plus inquiétant était que le docteur lui,  le savait.

S’il le savait pour Alexandra, il le savait pour Alexandre.

Fort heureusement, lorsque les deux enfants arrivèrent, le père d’Alexandra était absent. Aveugle face à toutes ces préoccupations, la petite fille se dirigea alors à grands pas vers la cuisine. Puis, aveugle tout court, elle se servit à tâtons, un verre de jus d’orange. Après en avoir proposé un à Alexandre qui, par politesse, le refusa, Alexandra sortit dans le jardin et s’assit dans l’herbe. Alexandre la suivit et s’assit à côté d’elle. Après quelques secondes de silence, il lui demanda :

« Que fais ton père ?

-Il est à la retraite, répondit-elle en lui souriant pour la première fois.

Alexandre n’osa pas avouer qu’il ne savait pas ce que cela voulait dire.

-Et avant ?

-Je ne sais pas, il n’a jamais voulu me dire. »

Alexandra arrachait les brindilles d’herbe à pleines poignées.

-Je me demande ce qu’il fait.

-Il ne va pas tarder…

-Comment tu sais ? demanda t-elle en se tournant vers Alexandre.

-Je ne sais pas, je dis ça pour te rassurer.

-Alors ne le dis pas.

Un silence suivit.

-Tu as de la chance d’avoir un vrai père tu sais. Moi j’ai été adopté, confessa Alexandre.

-Oui, il me ressemble beaucoup il paraît. »

Il était évident qu’il était plus simple à Jean Sewing de considérer Alexandra comme sa fille plutôt que de lui expliquer ce qu’il lui avait fait subir. De plus, il est possible qu’en prenant soin d’elle, ce dernier eût le sentiment de se faire progressivement pardonner pour ses actes.

« Tu n’as pas de père toi ?

-Non, enfin, j’en ai deux mais ce ne sont pas mes vrais parents, répondit Alexandre en s’allongeant dans l’herbe.

-Comment ça ?

-Ils m’ont trouvé.

-Où ça ?

-Au bord d’une plage.

-Tu as été abandonné ?

-Oui.

-Par qui ?

-Je ne sais pas.

-Tu ne t’en rappelles plus ?

-Non.

Ici, Alexandra s’arrêta et soupira.

« Moi aussi, je ne me souviens plus de mon enfance, mais Jean m’a dit que ma mère était morte en me donnant naissance.

-Et tu es aveugle depuis que tu es née ? demanda Alexandre, se rendant compte trop tard de la maladresse de sa question.

-Oui.

Alexandre commença à arracher les brindilles à son tour.

« Ca tombe bien tu sais, parce que comme ça, tu peux pas me voir.

-Comment ça ?

-Non mais je veux dire, parce que je ne suis pas très beau.

-Ah bon ?

-Depuis que je suis petit, j’ai quelque chose de différent des autres.

-Quoi ?

-Mes yeux sont tout blancs.

-Mais tu vois ?

-Oui.

-Moi ils sont colorés mais je ne vois pas, on se complémente ! » dit-elle en mettant un bras sur l’épaule d’Alexandre.

A nouveau, Alexandre ressenti alors une émotion terrible. Comme la fois précédente, le contact corporel lui chargea la poitrine avec une sensation forte de chaleur. Cette fois-ci néanmoins, c’était comme si la chaleur le brulait. Rapidement, le bras au dessus de lui le gêna, il en fut même énervé. La nuit blanche lui avait mis les nerfs à vif. Progressivement, il commença alors à trembler et à respirer de plus en plus fort.

« Tout va bien ? demanda Alexandra.

-Oui, je vais aller chercher un verre d’eau, répondit t-il en en se levant brusquement.

-D’accord. » Alexandra, aveugle mais inquiète, sembla alors le suivre du regard.

Alexandre se dirigea vers la cuisine pour se servir un verre d’eau qu’il but d’une traite. Puis, il posa le verre dans l’évier et regarda l’eau s’écouler.

Il resta un moment, pensif, à fixer l’évier.

L’espace d’un instant, il eut la sensation de couler avec l’eau.

Au son de l’écoulement se succéda très doucement le bruit d’un véhicule qui semblait s’approcher.

Alexandre leva alors la tête et vit, par la fenêtre de la cuisine, une voiture grise s’avancer lentement vers la barrière d’entrée.

Alexandre ne le savait pas, mais si cette voiture s’arrêtait, il était perdu.

Si elle continuait il était sauf.

La voiture s’arrêta.

Du véhicule, sortit un homme maigre, de grande taille et très âgé. Il se traina jusqu’à la porte d’entrée avec une allure morbide puis, mollement arrivé en face d’elle, il rentra sa clef dans la serrure. Alexandre entendit alors les pas lourds d’Alexandra qui se précipitait du jardin vers le salon.

Quant à lui, ne se doutant pas de qui était l’homme qui traverserait la porte, il regarda avec ignorance la poignée lentement pivoter sur la droite.

Chaque centimètre de rotation lui criait de s’éloigner, de fuir.

Chaque cliquetis du mécanisme lui hurlait l’horreur de l’homme qui allait entrer.

De l’homme qui le reconnaitrait sans que lui le reconnaisse.

De l’homme qui ferait probablement tout pour le tuer par peur de se faire un jour reconnaître.

Jusqu’à ce que la poignée cesse de tourner.

La porte s’ouvrit alors en grand.

Alexandre vit l’homme et l’homme le vit.

Une seconde de silence passa.

Soudainement, l’homme ouvrit la bouche et écarquilla les yeux.

Il se précipita sur Alexandre, écarta les bras et les lança sur son cou.

Juste avant d’atteindre leur cible, subitement, les bras s’ouvrirent et les mains atterrirent sur les épaules du garçon.

Alors, avec son seul œil, l’homme fixa Alexandre et dit:

« Qui est ce charmant petit jeune homme ? »

2

La chirurgie contre-esthétique était, inversement à ce que l’on pourrait croire, nettement plus complexe que la réparatrice. Pour atteindre le beau, il y’avait un modèle vers lequel tendre, une perfection établie et acceptée par tous, il était facile de créer du beau dans la mesure où tout le monde s’était accordé pour dire ce que c’était.

Mais comment créer du monstrueux ?

Dessiner avec un modèle est technique, dessiner sans est différent.

Pour obtenir un résultat acceptable, des réunions s’étaient établies, des questions s’étaient posées, des tests furent menés. Les premiers furent déplorables. La raison principale fut que la plupart des enfants mourraient. Quant à ceux qui avaient la chance de survivre, ils paraissaient tellement changés qu’ils n’avaient plus rien d’humain.

Cela ne plaisait pas.

La bourgeoisie voulait de la monstruosité humaine.

Elle ne voulait pas de l’impossible mais du concevable.

Non à l’aberration, oui à l’étrangeté.

Après quelques semaines, les résultats devinrent plus satisfaisants. Au sein des Freaks, on avait appris ce qu’il fallait. L’idée était de transformer légèrement sans pour autant tout changer. Il fallait altérer.

Alors on altéra.

On transforma le corps de certains enfants en maintenant leur visage, on les retourna, les pivota, les divisa, les multiplia, puis inversement, on changea les visages sans toucher aux corps. Certaines pupilles furent déplacées, d’autres nez mis derrière la tête, quelques bouches disposées à la verticale.

Aussi impressionnantes qu’étaient ces transformations, pour autant, à nouveau, le public se lassa. A leurs tours, ces modifications commencèrent à déplaire elles aussi. Au sein de certaines salles prestigieuses, l’ennui parcourait progressivement toutes les discussions et durant les réceptions, entre des tables florissantes de nourriture, certaines remarques comme « à quoi bon changer si on sait à quoi s’attendre ? » ou « c’est le même que la semaine dernière ! » ou encore « Je n’ai pas payé pour voir ce que j’ai déjà vu ! » se faisaient de plus en plus entendre.

La bourgeoisie s’était lassée.

Il fallait innover.

Alors on innova.

Des enquêtes furent à nouveau menées et des débats refirent surface au sein des Freaks. A l’issu de quelques semaines, une nouvelle orientation fut décidée : surprendre. Cette fois-ci néanmoins, la nouvelle mode, contrairement à celle qui la précédait, n’eut pas le temps de se concrétiser.  C’était effectivement au moment où la chirurgie contre-esthétique allait entrer dans cette nouvelle ère que le petit garçon dont nous avons évoqué l’histoire auparavant, avait grimpé sur la fontaine.

Pour autant, un nombre très infime d’expériences eurent tout de même lieu. Par manque de temps néanmoins, la police arriva au laboratoire pour les interrompre. Toutes les expériences échouèrent.

Toutes, sauf deux :

Les deux illusions visuelles du docteur Sewing.

L’une des expériences consistait à rendre aveugle, sans pour autant perdre les pupilles.

L’autre à perdre les pupilles, sans pour autant rendre aveugle.

 

Si les modes s’était modifiées avec le temps, une chose ne changea jamais au sein de la chirurgie contre-esthétique : toutes les opérations avaient ceci en commun qu’elles devaient être pratiquées avec endormissement et amnésie. Il était d’autant plus fermement interdit de contourner ces méthodes qu’elles constituaient la ligne de conduite la plus fondamentale du code d’honneur des Freaks et étaient donc les plus sévèrement punies auquel cas elles ne seraient pas suivies :

Loi I

Une loi est au-dessus de toutes les autres:

Au sein de chaque expérience,

L’anesthésie générale et l’amnésie rétrograde seront pratiquées.

Un manque fut –il fait à cette loi

L’individu en question serait alors condamné à mort sans jugement.

Le but était double : non seulement les enfants ne se rappelleraient ni de l’expérience, ni du visage des Freaks mais surtout, n’ayant nulle conscience de leur précédentes caractéristiques corporelles, ils ne se poseraient aucune question face au changement physique. Même s’ils étaient condamnés à effrayer, rien ne leur indiquerait que leur laideur ne fut pas naturelle.

En somme, envoyés dans les quatre coins du monde, personne ne se douterait de rien, pas même eux-mêmes.

Ainsi, Alexandra et Alexandre perdirent la mémoire.

Jean Sewing aussi.

A suivre…

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie III

1

La plupart des Freaks furent arrêtés. Parmi eux, certains furent lâchés dans une foule qui les avala avant de les écarteler, de les démembrer et de les jeter aux ordures. D’autres, plus chanceux, furent pendus ou décapités en public. Les dirigeants reçurent, quant à eux, la moins clémente des punitions. Ils furent torturés durant de longues heures par leurs propres outils avant d’être chirurgicalement blessés afin de mourir dans le plus long délai possible. Les tortures furent d’autant plus sévères qu’aucuns des membres des Freaks (même les moins gradés) ne semblait montrer le moindre signe de faiblesse. Juste avant leur décapitation, certains souriaient même lorsqu’ils reconnaissaient quelques visages familiers dans la foule en face d’eux. Lorsque le roi apercevait un regard insistant, il baissait alors les yeux afin de ne pas montrer la haine qu’il éprouvait à ce moment-là, non pas pour le puni mais pour le visage que ce dernier regardait. Que ce soit celui d’un bourgeois engraissé et hypocrite à un point tel qu’il  était venu assister à la mise à mort de son propre fournisseur ou celui d’une mère qui avait donné son enfant en échange d’une part d’argent; aussi monstrueuse qu’avait été la démarche, le roi comprenait progressivement que tous ces hommes qui restaient déterminés jusqu’à leur dernière heure, méritaient moins de mourir que ceux qui les avaient payé.

Si le peuple savait que la faute venait également de la classe bourgeoise et que même le roi s’en douta, il était tout de même inconcevable d’accuser sans preuves, cela aurait été généraliser. Etant évident qu’aucun bourgeois ne voudrait avouer sa participation à la chose (au-delà d’une condamnation personnelle, un simple témoignage aurait suffit à propager le doute dans la classe) aucune sanction ne fut donc prise. Pour autant, dans l’esprit du roi, une frustration permanente rongeait les nuits. Il était hanté par la conviction que si tous les bourgeois avaient été punis, les trois quarts des sanctions auraient été à juste titre. Il en fut persuadé lorsque, sous une torture létale, le chef des Freaks leva son dernier regard vers lui.

Il comprit que ceux qui payaient pour les Freaks ne paieraient jamais autant que les Freaks payaient pour leurs actes.

Comme nous le disions donc, la plupart des Freaks furent saisis. Pour cela, ils furent poursuivis sur tous les terrains possibles. Au sol, des espions furent envoyés dans chaque petit village, dans le ciel, des dirigeables parcoururent la moindre parcelle d’air, en mer, la flotte scruta l’horizon à la recherche d’une embarcation ou pire d’un bateau suspect.

Le Shelley était l’un d’eux.

Initialement un bateau de pêche à la baleine blanche, le Shelley fut racheté par les Freaks afin de devenir leur plus grand navire. L’un des avantages de l’ouvrage était son habitabilité. Tous les individus à son bord y vivaient. Au delà de la discrétion apportée par  la fonction de bateau de pêche, le fait de se déplacer en permanence contribuait également à ce que personne ne puisse réellement dire que le navire existait. Le Shelley fut le seul bateau à ne jamais avoir été arrêté. Au mieux, certains navigateurs revenus à port, hurlaient dans les tavernes:

« Je savais pas qu’il y’avait des baleines dans l’coin! »

A quoi on leur répondit:

« Il y’a pas de baleine. »

Ils haussaient alors les épaules et continuaient de boire leur cidre.

A bord du Shelley étaient cinq marins. Trois d’entres eux ne parlaient pas la langue et n’étaient en conséquence pas au courant du type d’expériences qui se produisait au sein du navire tandis que les deux autres se forçaient à ne pas y penser. Hormis les matelots, le capitaine Watson dirigeait le bateau sur les flots moyennant une part sur le salaire des Freaks à bord ; ces derniers étant trois scientifiques: le docteur chirurgien en chef Jean Swerving et deux jumeaux, ses assistants.

Jean, de part son apparence, effrayait beaucoup. Certains matelots en étaient paralysés lorsqu’ils voyaient, en pleine nuit, son visage terrible sortir du cabinet avec un air à la fois hagard et pensif. La vieillesse du chirurgien contribua à lui donner ce regard double commun à beaucoup de scientifiques âgés. Un regard exprimant d’un côté une intelligence et une perspicacité développées et de l’autre, le regret d’une vie dédiée uniquement à cela. Comme si la sagesse de la vieillesse ne trouvait pas sa place.

Une des raisons pour lesquelles les Freaks eurent une telle répercussion étaient due à leur remarquable gestion des taches. Aucun des membres n’était supposé travailler à différents objectifs, chacun avait son propre but. Le processus se déroulait de la manière suivante: une équipe était en charge de l’enlèvement ou de la réception des enfants, une autre équipe s’occupait alors de transporter ces enfants d’une cachette provisoire jusqu’au laboratoire central puis, de là, plusieurs groupes amenaient les enfants jusqu’aux laboratoires disséminés partout dans la ville et sur la mer. Deux avantages étaient apportés par  ce mode d’opération: le premier était qu’il fut bien difficile de savoir où chercher et le deuxième, d’autant plus efficace, était qu’au sein même du clan, très peu de dénonciations étaient possibles dans la mesure où l’effectif était disséminé.

Personne ne savait ce que faisait l’autre.

Au sein du Shelley, lorsque Jean recevait de nouveaux enfants, il n’avait donc proprement aucune idée ni de où ni de qui ils provenaient. Ainsi, il lui était relativement facile de ne pas attacher la moindre affection à quelconque enfant dans la liste innombrable et innommable d’expériences qu’il avait mené durant sa carrière. 

Relativement 

Un jour, un fait déstabilisa effectivement le système, le docteur ressentit son premier regret.

2

Face au regard perplexe et perdu en face de lui, Alexandre resta muet pendant quelques secondes. La petite fille répéta alors:

« Il y’a quelqu’un?

Progressivement, il retrouva ses sens. Il ouvrit alors la bouche et répondit d’une voix presque inintelligible:

« Oui.

-Qui es-tu? demanda la fille en sursautant.

-Je m’appelle Alexandre. »

Le regard vide de l’inconnue s’était maintenant orienté vers lui. Elle l’observait avec concentration, l’air d’attendre une suite à cette brève présentation.

« J’habite à côté, je suis venu cueillir des fruits pour faire de la compote. »

Un silence suivit l’explication.

« Comment se fait-il que je ne t’ai jamais vu? » ajouta l’étrangère.

Alexandre ne sut alors pas quoi répondre. Il baissa les yeux et se gratta nerveusement le bras.

A ce moment, la petite fille leva la main pour palper son visage. Lorsque les doigts fins et suaves approchèrent de lui, comme par réflexe, le petit garçon se recula.

« Désolé » ajouta t-il nerveusement.

Puis, Alexandre se leva et s’élança le plus vite possible dans la forêt afin de rentrer chez Alain et Yves.

Cette nuit-là, Alexandre ne dormit pas. Il songea pendant de longues heures à la rencontre qu’il avait fait. De nombreuses questions lui traversèrent l’esprit. Qui était-elle? Pourquoi s’était t-il reconnu en elle? Pourquoi avait t-il eu le sentiment si intense d’être, d’une manière ou d’une autre, lié à cette étrangère? Autant de questions auxquelles il ne put formuler aucune réponse.

Lorsqu’Alexandre commença à apercevoir la lune par sa fenêtre, il en déduit qu’il était environ trois heures et qu’il était donc temps de dormir. Il se tourna alors sur le côté et ferma les yeux. A ce moment, des pensées d’une autre nature commencèrent à fuser dans son esprit.

Comme si le côté clair de la lune avait cédé la place à l’obscur.

D’ailleurs, si elle ne savait pas ce qu’il faisait là, il pouvait très bien lui retourner la remarque. Lui non plus ne l’avait jamais croisée auparavant. Il avait probablement plus évité les routes qu’elle mais ce n’était pas une raison pour lui faire subir un interrogatoire. Pour qui se prenait t-elle? A l’accuser ainsi, comme si la forêt était son territoire? Il avait autant le droit d’être là, puis, il lui avait fait aucun mal. Elle était aveugle, certes, elle avait le droit d’être méfiante, mais ce n’était pas une raison pour être aussi vulgaire. Qu’est ce qui lui donnait le droit de croire qu’elle pouvait le bafouer comme ça sans qu’il ait eu son mot à dire? Les yeux ouverts par l’énervement, Alexandre fronça les sourcils et prit la résolution ferme de retourner voir l’inconnue le lendemain pour lui dire ce qu’il pensait de ses manières.

Une fois cette décision prise, il réussit enfin à se calmer et referma à nouveau lentement ses pupilles. Progressivement, il se laissa aller et plongea dans des songes plus profonds.

Au dessus de lui, comme l’inconnue, la lune le fixait, aveugle mais radieuse.

Le lendemain matin, Alain et Yves attendaient Alexandre pour le petit déjeuner. Une fois ce dernier réveillé, il se leva et sans prendre la peine de se laver ou de se changer, il alla dans le salon. Lorsqu’ils virent les yeux d’Alexandre, Alain et Yves eurent un mouvement de sursaut:

« Pourquoi tu fais cette tête là? demanda Yves.

-Tu as pas dormi toi, ajouta Alain.

-Est ce que quelqu’un habite à côté de chez nous? demanda timidement Alexandre.

-Non, on est tous seuls! Tout ce terrain rien que pour nous, tu y crois ça mon petit? » répondit Alain.

Alexandre fronça légèrement les sourcils.

« Pourquoi? ajouta Yves.

-Pour rien. Je ne vais pas petit-déjeuner aujourd’hui, je vais tout de suite retourner à la cueillette. A toute à l’heure! » dit Alexandre en franchissant la porte de la maison sans même laisser le temps à Yves et à Alain de répondre.

Une fois arrivé au même endroit que la veille, Alexandre chercha le buisson dans lequel il s’était caché la veille. Puis, une fois ce dernier trouvé, il s’assit à côté et attendit.

Plusieurs heures passèrent et il eut de plus en plus de mal à ne pas s’endormir. Au bout d’un certain temps, un bruit de pas vint cependant le ranimer. Il ouvrit alors les yeux et vit une silhouette se rapprocher de lui, sur le chemin de terre. Une fois qu’il eut reconnu la petite fille de la veille, Alexandre se leva et marcha dans sa direction. L’étrangère, quant à elle, s’arrêta puis, inquiétée par le bruit, elle commença à reculer.

« C’est moi ! Le garçon d’hier! » cria alors Alexandre afin de se faire reconnaître.

Au son de sa voix, la petite fille s’arrêta. Alors, Alexandre se rapprocha jusqu’à arriver juste en face d’elle. Une fois placé, il réalisa cependant qu’il ne savait pas quoi dire. « Bonjour » tenta t-il d’une voix hasardeuse

La petite fille ne répondit pas. Elle le regarda, étonnée, avant de froncer les sourcils et de crier en tapant du pied:

« Encore toi? Que veux-tu? »

Alexandre fut ébranlé par cet aplomb. Il resta muet et ébahi durant quelques secondes. Puis, il se ressaisît, serra les poings et se décida à maintenir l’objectif qu’il s’était fixé:

« Ecoute!

-Tu veux venir boire le thé chez mon papa? » demanda t-elle en lui coupant son élan.

Un silence suivit la question.

« Viens! »

La petite fille prit alors Alexandre par le bras et le serra contre elle. Puis, elle se mit à marcher rapidement, son bras sous celui d’Alexandre, le long du chemin de terre.

« Je m’appelle Alexandra, lui dit-elle en appuyant sa tête sur son épaule.

-D’accord ».

Alexandre n’écoutait même plus. Il venait de recevoir, en l’espace de quelques secondes, une affection incomparable à celle à laquelle il avait eu le droit depuis sa naissance. Son cœur s’emballait tandis que des vagues de chaleur lui parcouraient le corps, son cerveau était anesthésié, son corps ne pouvait s’empêcher de trembler.

Non seulement cette beauté radieuse n’avait pas fui devant lui mais, bien au contraire, elle le collait. Sa peau tiède, à elle, était en contact avec sa peau, à lui. Cette déesse caressait, de ses doigts fins et doux, son bras à lui et à personne d’autre.

Il ne pensait plus.

Il ne réalisait pas.

Sans même s’en rendre compte, Alexandre se retrouva devant la maison d’Alexandra. Il revint alors à ses esprits et demanda:

« Comment s’appelle ton papa?

– Jean Swerving » répondit t-elle en ouvrant le portail.

A suivre…

Jadd Hilal