L’aveugle

I

 

La salle du tribunal était vide d’un côté et pleine à craquer de l’autre. Chantale Veziès avait fait l’unanimité. Elle était issue d’une famille respectée et sa situation financière était très convenable. Elle n’avait rien hérité et avait travaillé toute sa vie pour gagner le moindre centime. L’argent qu’elle dépensait était le sien, il ne résultait jamais d’un prêt ni d’un crédit. Il était utilisé correctement, proprement et éthiquement, sa propriétaire investissant beaucoup d’argent dans la charité.

Chantale Veziès avait rendu visite à une association d’aide aux aveugles. Elle y avait rencontré Giuseppe Monti. D’emblée, elle l’avait trouvé très intelligent. Après quelques mois, elle lui avait proposé d’être son secrétaire.

 

Il accepta. La nouvelle renforça très vite l’admiration qu’on eut pour elle. On trouva son acte généreux, humain, ouvert. On la félicita longuement de ce risque professionnel qu’elle prenait pour la bonne cause. On commença même en quelques sortes à la sacraliser. On la compara très fréquemment à un ange, à une sorte de mère Teresa des temps modernes. Petit à petit, elle devint un peu plus parfaite, un peu plus innocente, un peu plus inatteignable.

Inatteignable, elle le devint encore plus que le reste. Bientôt, personne n’osa plus lui reprocher quoi que ce soit. La simple idée qu’on s’attaque à elle quitta progressivement les esprits, elle devint sacrée, tellement élevée par l’admiration qu’on lui porta qu’elle en quitta le relationnel.

Un jour cependant, elle y retourna.

Elle fut défiée, attaquée, mise en péril et ce, par la personne la plus proche d’elle. Un individu qui lui devait travail et estime : Giuseppe.

L’aveugle l’accusait d’avoir participé au meurtre de son défunt mari, Claude. Après trente années de mariage, le corps du vieillard avait été retrouvé, criblé de balles, au bord d’une rivière dans les environs.

 

Giuseppe ne fut pas pris au sérieux. Personne ne crut à ses propos. De nombreuses occasions avaient montré une excellente entente conjugale entre Claude et Chantale et tour à tour, chacun des membres de l’association d’aveugles lui rappela la clémence et la générosité de l’accusée. Même le commissaire de police eut du mal à prendre l’accusation au sérieux et ce, malgré l’objectivité présupposée à sa profession. Il congédia Giuseppe en claquant la porte derrière lui et en lui rappelant le confort auquel il avait eu le droit grâce à cette « bonne vieille Chantale ».

Il ne se découragea pas. Il retourna au commissariat après quelques semaines et répéta les mêmes accusations. Le commissaire ne contint cette fois-ci pas sa colère. Il tapa du poing sur une table et hurla :

« Soit, puisque c’est comme ça, vous allez l’avoir votre procès ! »

 

On fut très vite au courant des événements. De nombreux habitants n’hésitèrent pas à qualifier l’accusation d’ « outrage ». Pour une certaine partie, il était inconcevable d’accuser une sainte comme Chantale. Et pour tous, il était intolérable qu’une pareille accusation vienne d’un homme tant aidé.

Beaucoup d’habitants vinrent soutenir Chantale. L’initiative s’avéra efficace. Stressée et angoissée au départ, elle devint progressivement plus sereine. Au fil des visites, elle comprit qu’elle ne serait pas seule au procès, qu’elle serait épaulée par une majeure partie de son entourage.

 

II

 

« Monsieur, comment connaissez-vous madame Veziès ? commença Gille Crochet, l’avocat de la défense, un homme aux lunettes rondes et au nez pointu.

-J’ai été son secrétaire, répondit timidement Giuseppe.

-Combien de temps ?

-Quelques années.

-Soyez spécifique » dit fermement Gilles Crochet avant d’ajouter un « s’il-vous plaît » pour nuancer.

Il réfléchit.

« Trois ans je dirais ».

En face de lui, il entendait l’avocat marcher de gauche à droite.

« Bien, vous étiez payé non ?

-Oui.

-Quel était votre salaire ?

-1200 euros par mois.

-Et combien d’heures travailliez-vous par jour ?

-De cinq à sept heures.

-Combien de jours par semaine ?

-Cinq en moyenne.

-Bien ! Cela est raisonnable non ?

-Tout à fait ».

Un silence suivit.

« Et vous travailliez dans de bonnes conditions ? » reprit-il.

Giuseppe leva les sourcils.

« Qu’est-ce que vous voulez dire ?

-Vous est-il déjà arrivé d’être insulté, frappé ou épuisé par la tâche par exemple ?

-Non, jamais ».

Il entendit l’avocat ralentir et marcher vers lui. Il arriva juste en face, son ton devint plus ferme.

« Comment pouvez vous penser que madame Veziès, une femme qui prend autant soin de vous, ait put fournir une arme en vue de tuer son mari pour ensuite rejoindre son soi-disant amant juste après la mort de monsieur Veziès ? »

Des chuchotements se répandirent dans la salle.

Il resta silencieux.

« Avez-vous déjà entendu parler de Francesco Fernardi ? » reprit l’avocat.

Il ne répondit pas. Après quelques secondes, il entendit des ricanements émaner de la salle.

« Votre honneur ! s’exclama Gilles Crochet, cet homme ne sait même pas qui est le soi-disant amant qu’il accuse lui-même ! C’est ridicule enfin ! Et puis… »

Il parut hésiter.

« Et puis quoi ? » demanda Giuseppe.

« Et bien… »

L’avocat allongea chaque fin de mot.

« Sauf votre respect monsieur… »

Giuseppe crut comprendre vers quoi tendait le raisonnement.

« Et bien ? dit-il.

-Et bien… Comment pouvez-vous prétendre avoir vu quoique ce soit au juste? »

Aussitôt, plusieurs cris émanèrent de la salle. Giuseppe sursauta. On hurla « voilà ! », « bien dit ! » « pas trop tôt ! » et on commença même à applaudir. Il comprit à moment-là que l’intégralité de la salle était contre lui. La vague d’excitation s’amplifia et s’arrêta après un coup de marteau du juge. La composition de la salle le troubla, il ne put dissimuler une certaine nervosité.

L’avocat le fixa un moment. L’air satisfait, il se tourna vers le public à qui il adressa un clin d’œil fugitif. Il revint ensuite devant l’aveugle et continua.

« Permettez-moi de résumer »

Il montra son index au juge.

« Vous avez été admirablement traité par une femme qui vous a soutenu pendant de nombreuses années »

Il leva un deuxième doigt.

« Malgré cette bienveillance, vous accusez cette même femme et ceci sans aucune preuve, d’avoir tué son mari pour rejoindre quelqu’un que vous n’avez jamais rencontré ».

Il leva son annulaire.

« Et enfin, ayant une déficience comme la vôtre, vous maintenez être un témoin valide à ce procès alors que même votre parole d’avoir vu quoi que ce soit est impossible à considérer ».

Un tonnerre d’applaudissements se répandit dans toute la salle. L’avocat ne prêta aucune attention à Giuseppe. Il ne lui laissa pas le temps de répondre et termina en déclarant qu’il n’avait pas d’autres questions. Il retourna ensuite s’asseoir avec un sourire sur les lèvres.

 

Tout le monde se prépara à partir. La décision était évidente. Même les jurés avaient deviné comment le procès allait se terminer. La plupart avaient adopté une posture les orientant vers la sortie. Beaucoup de regards étaient dirigés vers la grande horloge. Tout le monde bougeait, se grattait, tapait du pied et soupirait. Un seul homme était resté droit. Pierre Lombardi, l’avocat de Giuseppe, n’avait pas bougé d’un pouce.

Il se leva, ajusta calmement sa cravate et commença.

« Giuseppe, où étiez-vous le jeudi 23 août, il y a trois mois de cela ? » demanda t-il.

Il prit un dossier sur sa table et l’amena au juge. Le sourire de l’autre avocat s’estompa légèrement.

« J’ai subi une opération » répondit Giuseppe.

Le regard de Gilles Crochet se figea.

« Quel genre d’opération ? »

Giuseppe ouvrit les yeux.

Les chuchotements et les agitations cessèrent immédiatement. Tous les regards se dirigèrent vers lui. Celui de Gilles Crochet en premier.

« Cela a dû changer votre vie n’est-ce pas ? Vous sentez-vous mieux aujourd’hui ? demanda Pierre Lombardi.

Giuseppe ne répondit pas, il observa Chantale Veziès. Elle l’intrigua. Il eut l’impression qu’elle ressentait autre chose que de la simple surprise. Il perçut une certaine colère dans la manière dont elle se tenait et dans les veines qui se gonflaient dans son cou. Son regard aussi. Il lui sembla s’intensifier de seconde en seconde, gagner en profondeur, en amplitude. Il vit son corps se contracter progressivement, en même temps, il eut même l’impression de la voir s’avancer légèrement.

« Vous avez pu développer de nouvelles passions, comme la photographie par exemple n’est-ce pas ? »

Giuseppe resta silencieux. Pierre Lombardi renonça.

« Pouvez-vous ouvrir le dossier Monsieur le juge ? » demanda t-il en soupirant.

Gilles Crochet leva les yeux. Son regard se dirigea vers le juge. Il le vit sortir une feuille du dossier et lever les sourcils. Il le vit ensuite tourner la feuille pour la montrer à la salle. C’était une photo. Il reconnut Chantale Veziès. Elle tendait une arme à Francesco Fernardi. Le juge présenta le document à l’accusée.

« Est-ce bien vous madame ? » demanda t-il.

Giuseppe comprit l’intention de Chantale. Il se leva de sa chaise et se jeta en arrière. L’accusée bondit de son siège. Elle escalada la barrière qui séparait le public du couloir central et se rua sur lui. A mi-chemin, un garde l’attrapa par la taille. Il ne put toutefois la maitriser. Il fit appel à un puis deux collègue. A trois, ils réussirent à la mettre au sol. Elle commença alors à les griffer et à les frapper.

Tout le monde était resté paralysé. Même le juge sembla horrifié. Chantale bavait, criait et tremblait.

« Enfoiré ! Connard ! » hurlait-elle.

Elle se faisait tirer à l’extérieur du tribunal.

« J’aurai ta peau un jour sal enculé d’aveugle ! Si je te retrouve, je t’étrangle ta sale gueule, tu vas voir quand je vais sortir de là ! Tu vas voir comme je vais t’étrangler et te tordre le cou sal fils de pute ! »

Chantale avança les bras et mima un étranglement. Elle se débattit tellement qu’elle commença à perdre ses vêtements. Entre deux insultes, elle commença également à se griffer. L’image devint rapidement insupportable pour beaucoup. Des cris d’horreur émanèrent de la salle, certains parents fermèrent les oreilles de leur enfants, d’autres leur détournèrent les yeux.

Un seul individu était resté impassible. Giuseppe se contentait d’observer. Il fixait Chantale du regard. Il la suivit jusqu’à la voir disparaître derrière la porte de sortie.

Il scruta ensuite la salle et y vit des regards hasardeux, excités, incontrôlés, apeurés.

 

Il ferma les yeux et se jura de ne plus jamais les rouvrir.

 

Jadd Hilal

A bicyclette

« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre »

Albert Einstein

 A Gérard,

Partie I

Pour Michel, le vélo c’était comme marcher. L’enfant avait pris l’habitude de ne se déplacer que par ce biais. Du haut de son mètre quarante, il ne touchait pas le sol. Pour autant, cela ne l’empêchait pas de flâner, bien au contraire, Michel se vantait de la différence d’hauteur. Pour lui, toucher le sol, c’était tricher.

Malgé son jeune âge, Michel était facteur, enfin, il livrait le courrier tout du moins. Il faut dire que dans le village de Sanasse, personne ne se souciait vraiment des titres. Tous les métiers étaient organisés en fonction du besoin des villageois. A Sanasse, s’il y avait un boulanger, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boulanger, s’il avait un boucher, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boucher et au même titre, s’il y avait un facteur, c’était parce qu’il fallait bien que quelqu’un livre le courrier.

Pour Michel, la question ne se posa même pas, dès qu’on remarqua son intérêt pour le vélo, on lui attribua le rôle. Au départ, il le refusa en répondant que pédaler, ça lui suffisait mais le jour où Angelique, sa mère, fut mise au courant par le maire, les choses changèrent.

« Comment ça tu t’en fiches ? lui avait-elle crié dessus alors que le maire attendait devant la porte.

-Mais je veux faire du vélo moi, je m’en fous de livrer ! avait répondu Michel.

-Hé mon petit, qu’est ce qui te fait croire que tu as le choix ? Tu vas accepter ce boulot vite fais, c’est moi qui te le dit tiens ! Non mais regardez le l’artiste ! ‘Je veux faire du vélo’ »

Dès lors, Michel avait compris qu’aucune échappatoire ne serait possible. Il hésita un moment entre l’itinéraire qu’on lui imposait d’un côté et l’argent qu’il pourrait ramener de l’autre avant de finir par capituler.

Michel commença donc à distribuer le courrier. Tous les matins entre neuf heures et dix heures, il pédalait pour l’argent. Au fur et à mesure du temps, on lui permit de construire son parcours à lui. Tant que son trajet ne lui prendrait pas plus de temps que celui qu’on lui avait imposé, il pouvait aller où il le voulait. Après quelques semaines, Michel avait donc tracé un itinéraire qui lui convenait plus. Il livrait rapidement la partie est du village puis à la place d’aller vers l’ouest en traversant le centre, il contournait par la forêt pour revenir de l’autre côté du village. Il retournait ensuite vers le centre où il terminait de livrer à toute vitesse. De cette manière, Michel pouvait rouler en forêt où il profitait du terrain pour s’exercer à une conduite plus aventureuse.

Un jour que Michel dérapait en slalomant entre les troncs, il fit tomber sa sacoche. En s’échouant par terre, celle-ci s’ouvrit et laissa échapper plusieurs lettres qui s’éparpillèrent au sol. Michel posa alors son vélo contre un tronc avant de revenir vers le tas de lettres qu’il regarda bêtement et silencieusement pendant quelques secondes. Conscient du désorde qu’il avait crée, il soupira et se baissa ensuite afin de ramasser les lettres une par une. Après quelques temps, il remarqua qu’une des enveloppes en particulier avait été malmenée par la chute. Celle-ci était déchirée en deux et couverte de terre. Michel la prit dans ses mains.

Elle était destinée à David Rosenblag, le boucher.

A la vue de l’état de la lettre, Michel décida de ne pas la distribuer, il la mit dans sa poche, rangea les autres et continua sa tournée.

Après avoir terminé sa journée, il rentra chez lui et monta dans sa chambre afin de recoller la lettre pour la mettre dans une nouvelle enveloppe qu’il livrerait dès que possible au boucher. Alors qu’il se préparait à scotcher le papier que la chute avait séparé en deux, le regard de Michel entra en contact avec un mot qui le perturba.

Le mot « mort ».

Curieux, Michel regarda instinctivement derrière son épaule pour vérifier qu’il était bien seul puis, il posa les deux morceaux de papier sur son bureau et les rapprocha.

Voici ce qu’il put reconstituer:

‘David,

Alice m’a tout dit. Je sais que vous baisez ensemble depuis bien six mois. Je t’écris juste pour te dire que tu la verras plus jamais. Pas parce que je te défends de la voir mais parce que personne ne pourra plus jamais la voir. En guise de preuve, je te laisse regarder dans tes stocks de viande dès que tu liras cette lettre. Et quant à toi mon David, j’ai le plaisir de te dire que tu vas pas tarder à la suivre. Dans deux jours, pas un de moins, pas un de plus, t’es mort’.

A suivre…

Jadd Hilal

Le discours

« Comment suis-je mon cher Pierrot?

-Très élégant monsieur. Permettez-moi de nouer votre cravate et vous serez prêt ».

Pierrot tira les extrémités de la cravate noire et blanche afin de l’aligner, de manière symétrique, au corps du maître.

« Et bien nous y voilà, aucun retour en arrière possible maintenant ».

Clovis soupira.

« Que le temps passe vite Pierrot. Parfois, j’ai l’impression d’être porté par le courant ».

Pierrot ne répondit pas. Il se mit à genoux et commença à polir les chaussures noires de Clovis. Ce dernier ne lui prêta pas la moindre attention. Il était maintenant habitué à ne plus se soucier de son apparence. Celle-ci n’était plus de son ressort. Comme les poupées de sa fille, dès sa naissance, lui aussi était destiné à être habillé par d’autres.

En retour, Pierrot ne s’intéressait jamais aux questions philosophiques de son maître. Il savait qu’au fond, celui-ci ne cherchait pas vraiment à avoir quelqu’un avec qui parler mais plutôt quelqu’un à qui parler. Lui, il n’était qu’un simple medium pour exprimer ce que son maître pensait, pour l’aider à ne pas parler tout seul en somme.

Ennuyé par le rituel quotidien de l’habillage, Clovis tourna son regard vers la fenêtre. Il vit derrière elle le balcon où il devait bientôt faire son discours. En observant la vitre, il remarqua une trace de main. Il fut étonné de voir qu’aucun serviteur ne l’avait nettoyée.

« Je vais essuyer un peu cette fenêtre » murmura t-il.

Il s’apprêta à se diriger vers elle quand sa jambe fut violemment saisie. Il eut alors l’impression que son corps tout entier s’arrêtait. Plus étonné qu’effrayé, il tourna son regard en direction de sa jambe et vit la main de son serviteur sur elle. La force avec laquelle il avait été retenu était époustouflante. Elle l’avait paralysé.

« Je veux juste la nettoyer un peu» murmura Clovis, très calmement.

Sans répondre, le serviteur ramena la jambe à lui et continua de polir la chaussure.

« Je rêve de lui parfois » reprit Clovis, après quelques secondes de silence.

Il soupira et se résigna à ne voir la fenêtre que de loin.

« Les choses étaient tellement plus simples quand il était là. »

Sa voix résonnait dans la vaste chambre. Il ressentait tout le poids de sa solitude. Il dévia son regard de la fenêtre pour l’orienter vers le dessus de la tête de Pierrot. Il se rassura de ne pas être seul. Il se décida à initier une nouvelle conversation avec son serviteur. Comme à son habitude, il chercha le ton idéal afin de suggérer une question sans pour autant totalement en attendre une réponse et dit : « Peut-être qu’il me hante ».

La tête en dessous de lui bougea légèrement. Après un instant, elle pivota. Le front de Pierrot se découvrit de plus en plus à lui. Bientôt, il put apercevoir son regard inquisiteur. Les yeux étaient nettement plus bas. Pourtant, il ressentit toute la tension qu’ils transmettaient.

« Il vous hante monsieur ? »

Un silence suivit. Après quelques secondes, Clovis soupira à nouveau.

« Au risque de passer pour un fou, je vais vous expliquer ce qui m’est arrivé l’autre soir, reprit –il, vous jugerez par la suite de la validité ou non de mes craintes. Je ne peux de toute façon plus garder ce fardeau pour moi. »

Clovis évitait le regard de son serviteur. Celui-ci l’effrayait. Le contraste entre les yeux et les postures était alors indéniable. Le maître debout était dominé par le serviteur à genoux.

« Parfois, durant la nuit, je le vois. Il vient toujours au même endroit et me fixe du regard ».

Pierre ne se troubla pas.

« Et quel est donc cet endroit monsieur ? » demanda t-il calmement.

-Sur le balcon, derrière la même fenêtre de laquelle vous m’empêchez de me rapprocher. »

Le serviteur accéléra légèrement son polissage.

« Vous dit-il quoique ce soit ? »

Il essaya de se souvenir. Il ferma les yeux afin de se remémorer son rêve. Celui-ci le réveillant chaque nuit, il s’en rappela très rapidement. Il est assis sur son lit, recroquevillé sur son côté droit. Faisant face à la fenêtre, il la regarde passivement jusqu’à ce qu’il aperçoive un point blanc dans le ciel. Il l’observe et le voit soudainement se déplacer. Très vite, il réalise qu’il vient vers lui. Il essaie de s’échapper mais ses muscles sont encore endormis. Il ne peut rien faire d’autre que de subir l’approche effroyable du point blanc qu’il distingue de plus en plus. Après quelques secondes, il prend conscience que c’est un fantôme. Puis, lorsque le spectre s’arrête sur le balcon, il reconnaît son père. La figure, quant à elle, ne le regarde pas, elle a les paupières fermées. Il tente de forcer ses jambes à bouger, il essaie de crier et de se frapper le corps pour se réveiller. Finalement, une de ses paupières tremble. Pas tout à fait conscient, il arrive à entrouvrir la deuxième et se réveille. La figure blanche disparait alors de son champ visuel.

A ce moment-là, le vrai Clovis ouvrit également les yeux. Il s’apprêta à expliquer son rêve à Pierrot quand un détail lui perça l’esprit. Il se rappela du dernier regard qu’il avait porté sur le fantôme de son père. Juste avant que celui-ci ne disparaisse, il se souvint qu’il était pieds nus.

Il regarda du côté gauche de la chambre et parcourut l’armoire où étaient disposés les vêtements de son défunt père. Il chercha les habits que portait celui-ci lors de son suicide. A l’extrémité droite du meuble, il trouva une pile de vêtements et en dessous, une paire de chaussures. Il constata qu’elles étaient parfaitement cirées.

Il comprit pourquoi il n’arrivait pas à croire au suicide de son père. Il redirigea lentement et discrètement son regard vers son serviteur qui l’observa en retour. Dans ses yeux, il lut l’approche de sa propre destruction. Il comprit sa mort programmée et indirectement, celle du monde bâti par sa famille et lui même. Il était enfant unique. Son temps arrivait à sa fin et aucune relève ne serait possible. Tout était programmé.

« Alors vous êtes l’un d’entre eux », murmura t-il.

Pierrot se leva lentement. Il lui réajusta la cravate et se dirigea vers la fenêtre. Il resta silencieux un moment face à elle. Après quelques secondes, il prit une grande respiration et l’ouvrit.

Aucun applaudissement ne retentit. Il comprit que personne ne l’attendait dehors. Il entendit le silence. Un silence qui le troubla, qui l’effraya. Ce silence-là n’annonçait aucune suite, aucun après. Il le pressentait. Pierrot se retourna vers lui. Il s’inclina d’un mouvement gracieux. De son bras droit, il lui indiqua la fenêtre et de l’autre, il ouvrit une malle remplie d’instruments de torture.

« Pourquoi la signature des chaussures? » demanda le maître, avec une voix tremblante.

Caché par sa pose, le serviteur soupira et répondit :

« Il faut bien que le peuple trouve chaussure à son pied ».

 

Jadd Hilal

The Speech

“How am I Rudy?

-You are very elegant sir. Just let me adjust your tie and you will be ready.”

Rudy was pulling the extremities of the black and white tie in order to place it in the perfect centre of James’s body.

“Well, here we are…No way back I guess…” James said with a discreet sigh. “How things can go fast Rudy. Sometimes I feel like I am in a never-ending stream.”

Rudy knelt down to polish James’s black leather shoes. James didn’t care about Rudy’s operations, as if he knew that his appearance was not of his concern, a doll in his daughter’s room. The same went for Rudy who never cared to answer to James’s philosophical questions. He was aware that his master wasn’t so much looking for a conversation with him rather than for a simple medium to express what was on his mind.

James, more and more bored by the everyday ritual of dressing, looked at the window behind which was the balcony where he was supposed to give his speech soon. He surprised himself when he perceived a handprint on the glass and when he realized that none of his servant had cleaned it.

“Is it raining outside sir? Rudy asked, knowing that the weather wasn’t what James was caring about.

-I miss him Rudy.” James said, nearly squashing up Rudy’s toes as he started to walk toward the window.

At this moment, Rudy violently seized his leg and kept him back in a mechanical movement. James, with a look of surprise on his face, turned his gaze back to Rudy to see that all the signs in his hand, arm and shoulder indicated something more than the simple frustration of an incomplete work.

“I just want to look at it, I need to see how many of them there are.” James said, very calmly.

Once again, Rudy didn’t answer and continued to polish James’s shoes.

“I dream of him sometimes” James whispered, resigning back and keeping his eyes on the window. “It was so much simpler when he was still there”.

After having heard the echoes of the words resonate in the wide Victorian furnished room, James realized that he wanted more than listening from Rudy. He turned his gaze from the window to the top of Rudy’s head who was still below him, searched for a tone that would suggest a question without entirely expecting an answer and said: “Maybe he is haunting me”.

The head started to rotate, showing more and more of Rudy’s forehead until James saw Rudy’s inquisitive gaze on him. Even if the eyes were way below him, he felt the crushing burdensome that they expressed at this moment.

“Haunting you sir?

-I know that you will think I am mad if I explain what is happening to me but I can’t seem to keep it for myself anymore so I will tell you everything Rudy.”

James was trying to avoid Rudy’s cold and severe look. It was as if what the eyes expressed opposed itself to what the postures of James and Rudy suggested. The standing up master couldn’t be more afraid of the servant, who even if he was down on one knee, dominated him.

“Sometimes…during the night, I see him. He always comes at the same place and looks at me.” James said with a shudder.

“And what is this place sir?” Rudy answered without an ounce of panic in the tone.

“On the balcony, behind the very same window that you are keeping me away from.”

Rudy slightly accelerated the movement with which he was polishing the shoe and said:

“Does he say anything to you?”

James tried to remember as much as he could what he couldn’t define as a dream nor as a real event but only as an experience. He closed his eyes and tried to create a mental duplicate of the scene of profound horror he had undergone. He saw himself in his bed, curled up on his right side and facing the window, he looks at it and thinks about various things until among the darkness, a white figure appears in the sky and comes closer and closer to his room with a considerable speed. He tries to escape but all his muscles seem to be sleeping and he can’t do anything but look at the ghost approaching him until it arrives on the balcony. James observes it and recognizes his father, the figure is not looking back, it has its eyes closed. James, no longer able to endure the horror in front of him anymore, tries to force his legs to move, he yells and hits himself to wake up until finally, one eyelid starts to open. Still stuck between the conscious and the unconscious, he manages to open the other, he starts to wake up and the white figure begins to fade away.

The real James started to open his eyes too, finishing the mental memory but just before he opened his mouth to explain to Rudy what had precisely happened that night, a sudden detail pierces through him. He remembers the last glance he had given on the apparition and realizes that just before James’s father had faded away, he was bare-foot.

Opening his eyes, James quickly gazed at the wardrobe where were kept the clothes of his father and searched, doing all he could to prevent himself from shaking, for the ones that his father was wearing during his suicide. In the extreme right side of the piece of furniture, he found them and was stuck in horror when he received the visual confirmation of what he was terrified only to think about: The shoes were extraordinarily polished.  Not only did he understand why he couldn’t believe that his father had killed himself but, looking back at Rudy, he figured out his own overcoming destruction. He understood the death of the world that his family and him had built for so many years. He realized that there was no way back, that his time had come to an end. He understood the need to finish the present to start the future, to give up now for after.

“So you are one of them.” James murmured.

Rudy stood up and adjusted the shoulder pads of James’s black costume vest. He went to the window and stood in silence for several seconds in front of it. He finally took a deep breath and opened it.

No applauses were heard, instead, was the silence. A silence which predicted something else than an end, the possibility of an after. The kind of silence that can be heard at the end of a song. Necessary and transitive for another one to start. Rudy turned back to face James, bowed down and with a graceful movement of the arms, indicated him the window.

“Why this signature?” James said with a tremulous voice.

Rudy, hidden by his posture, sighed and said:

“A King is not as easy going as an old shoe.”

Jadd Hilal