La brindille et l’étoile

I

 

« Tu crois qu’il va venir ? » chuchota Joe.

Laurence ne répondit pas, il écarta doucement les branches en face de lui.

« Ils sont beaucoup, dit-il.

-Beaucoup combien ?

-Une dizaine au moins.

-Une dizaine ! »

Il remit les branches à leur place et se déplaça à quatre pattes vers une petite pierre sur laquelle il s’assit.

« Qu’est-ce qu’on fait nous maintenant ? demanda Joe, paralysé par la nouvelle.

-On attend ».

Laurence commença à jouer avec un couteau qu’il avait sorti de sa poche.

« Tu crois qu’il va venir ?

-J’ai pas dit ‘on l’attend’, j’ai dit ‘on attend’ ».

Joe baissa les yeux, après quelques secondes, il écarta à son tour les branches du buisson.

« On dirait qu’ils nous cherchent » dit t-il en se tournant vers son supérieur.

Silence.

Il se déplaça lui aussi vers la pierre. Une fois assis à côté de Laurence, il le fixa du regard, l’air d’attendre une directive. Il n’en reçut aucune. Il dévia ses yeux vers le sol qu’il observa, pensif.

« Et si on…

-Attend, interrompit Laurence.

-Quoi ?

-Chut ».

Laurence tendit l’oreille.

Il entendit un craquement à sa gauche. Il se tourna en direction du bruit, saisit son couteau et le leva en l’air.

Il aperçut une ombre s’esquisser dans la forêt. Un bruit de pas se fit entendre. Les deux soldats en fixèrent la source. Le son se précisa, les bruits devinrent réguliers. Laurence devina que ce qui s’approchait était un homme. Il comprit également qu’ils étaient repérés.

 

Laurence analysa leur situation. Dès qu’il entendit le premier bruit de pas, il comprit que deux cas de figures étaient possibles. L’inconnu était là pour les tuer ou pour les sauver. Il en déduit que dans leur situation, ne pas se défendre était leur unique possibilité de survie.

Il commença par jauger le contexte. Joe et lui étaient dans un espace ouvert lui-même entouré par une forêt. Il en tira la conclusion que la personne qui se dirigeait vers eux avait beaucoup plus de chance de les voir que d’être vue. Il réfléchit ensuite à l’inconnu. Il jugea que si l’homme était un ennemi, il se cacherait à l’approche de sa cible. Il serait probablement informé du fait qu’aucun de ses alliés ne pouvait situer l’endroit où ils étaient Joe et lui et n’hésiterait donc pas à s’en prendre à eux. Laurence en déduit qu’ils avaient cent pour cent de chances d’être tués dans ce cas de figure.

Il baissa progressivement son couteau vers le sol et pensa à une deuxième configuration. Si l’homme était un allié, ils avaient leur chance. Face à eux, l’inconnu aurait besoin d’un certain lapse de temps pour savoir s’il devait tirer ou non. Ces quelques secondes étaient impératives en territoire inconnu. Quiconque tombait sur deux formes étrangères était tenu, par les ordres, de les identifier avant d’agir. Laurence en déduit que toutes leur chances résidaient dans cette éventualité. S’ils se montraient pacifiques face à un allié, ils avaient la possibilité d’être identifiés. S’ils pointaient leurs arme en revanche, l’homme pouvait leur tirer dessus par légitime défense ou par reflexe.

Dès lors, il décida de renoncer à se défendre.

 

Joe, lui, n’avait pas bougé d’un pouce. Guidé par son instinct de survie, il était resté en posture défensive, son arme pointée vers la cible. Il ajustait son angle au moindre mouvement et, l’index sur la gâchette, se tenait prêt à ouvrir le feu. Son attention était entièrement tournée vers les bois, ses membres étaient contractés et ses nerfs à vif. Il ne clignait presque plus des yeux. Tous ses sens étaient en alertes. Il sursauta légèrement quand Laurence lui posa une main sur l’épaule.

Il garda un œil sur le bruit de pas et dévia l’autre pour accorder de l’attention à son supérieur. Il le vit alors se baisser et poser son couteau à terre. D’un geste de la main, Laurence lui indiqua d’en faire de même avec son fusil. Il refusa et s’écarta légèrement de peur d’être forcé à poser l’arme. Laurence se rapprocha de lui et lui murmura à l’oreille : « c’est un ordre ».

Il se résigna et posa délicatement son fusil au sol.

 

Il vit Laurence lever lentement les bras en l’air. Il lui fit ensuite signe d’en faire de même. A contrecœur, il obéit à nouveau. Il resta dans cette position durant un moment. Après quelques secondes, il entendit le bruit de pas ralentir puis cesser totalement.

Ils étaient vus.

Une voix émana des bois.

« Laurence ?

-Paul ! » cria Joe.

Laurence frappa Joe à l’arrière de la tête.

« Arrête de crier débile.

-Mais qu’est-ce que vous foutez là ? » demanda Paul.

Il se dirigea, accroupi, vers ses compagnons.

« On se faisait une petite balade, qu’est ce qu’on fait là d’après toi ? On s’est fait repéré ! »

Paul se rapprocha encore. Laurence remarqua qu’il n’avait pas de radio.

« Comment t’as fait pour venir jusque-là toi ? demanda t-il.

-Le mec qui patrouillait est parti pisser, du coup je suis passé. Je vous cherchais ».

Laurence et Joe se regardèrent.

Joe fit signe à Paul de le suivre vers le buisson. Il écarta les branches et l’incita à observer.

 

Plus un mot ne fut échangé. Le silence dura plusieurs heures. Il ne fut interrompu que par quelques brises, remuant les feuilles dans les branches.

Laurence continua à scruter le camp ennemi.

Joe fixait le sol et y arrichait quelques brindilles.

Sur la jambe de Paul, une coccinelle monta délicatement et décolla. Il la regarda s’envoler dans le ciel qu’il commença à observer.

 

 

 

II

 

A l’aurore, Laurence était toujours éveillé. Il était resté à côté du buisson derrière lequel il pouvait distinguer le camp ennemi. De là, il percevait un homme qui montait lui aussi la garde. Il avait la peau très noire, il lui paraissait également assez grand. Après quelques secondes, il lui sembla qu’il le regardait en retour. Il n’avait aucune chance d’être repéré, pourtant, la vue de cet homme le glaçait.

« Tiens ! »

Il sursauta.

« C’est marrant, il te ressemble » lui murmura Joe.

Il se retourna vers l’homme. C’était vrai. Il lui ressemblait d’une certaine manière. Il s’étonna que Joe l’ait remarqué.

« Va réveiller Paul » lui dit-il, comme pour se débarrasser de lui.

Il continua à regarder l’homme un moment. Il remarqua qu’il montait la garde seul.

« Bon » dit-il tout haut.

Il se leva et se dirigea vers ses compagnons.

« Vu que vous êtes finalement réveillées mes belles au bois dormant, on va pouvoir parler ».

Il se plaça juste en face d’eux.

« Je pense que vous êtes d’accord avec moi, il faut qu’on se sorte de là rapidement ».

Il fit mine d’attendre une réaction.

Il n’en reçut aucune.

« Cette nuit, reprit-il sur un ton plus ferme, pendant que vous étiez en train de roupiller comme des porcs, moi j’ai réfléchi à plusieurs possibilités. Comme d’habitude, vous me direz laquelle vous préférez, puis, étant donné que je me fiche de ce que vous pensez, on suivra celle que je préfère moi.

Paul soupira.

« Passez la première étape » murmura t-il.

-Quoi ? Tu crois que je renoncerais si facilement au plaisir de vous dire ce que je pense de vos idées à la con ? »

Joe soupira à son tour.

« Comme je le disais, plusieurs possibilités. La première »

Il leva un doigt.

« C’est d’emprunter le chemin qu’on a pris pour venir mais en sens inverse. Problème : quand on est arrivés, y avait pas de patrouille, maintenant, d’après Paul y en a une. Du coup, on pourrait faire comme il a fait, c’est-à-dire attendre que le mec parte pisser mais je vous avoue que moi, si un de mes soldats fait sa petite commission pendant une ronde, je le pends par les couilles et le fais sécher contre un arbre ».

Laurence se tourna vers Paul.

« Je pense que tu as eu un sacré coup de bol, garde ça en tête ».

Il reprit son souffle.

« La deuxième solution maintenant, continua t-il en levant un deuxième doigt, ce serait de se la jouer fillettes, c’est à dire de partir n’importe où, de décamper en gros. Là par contre, sachant qu’il y a des patrouilles tout autour de cette foutue forêt et ça, de nuit comme de jour, pour que ça marche, il y a de grandes chances qu’on ait à utiliser nos fusils pour nettoyer le terrain. Du coup, problème encore : personne n’a de silencieux et on est en territoire ennemi donc si on fait du bruit, on va se faire tirer comme des lapins ».

Il fit une pause.

« Jusque-là, reprit-il, je pense que vous êtes d’accord avec moi pour dire qu’on est foutu ».

Il fit à nouveau mine d’attendre une réponse. Après quelques secondes de silence, il reprit.

« Maintenant, la solution magique de Laurence ».

Il se gratta la gorge pour donner plus clarté à sa voix, puis, il ouvrit les bras et dit :

« La grenade aveuglante ».

Il lut l’ignorance dans le regard des deux soldats.

« Une grenade aveuglante, recommença t-il, ça sert à aveugler l’ennemi. Bon, bien sûr, ça sert à rien s’il ne la voit pas. Ça va pas beaucoup nous avancer de jeter ça comme ça au pif, à part à aveugler les fourmis. Et puis il suffit qu’un mec ne regarde pas dans la direction de la grenade pour qu’on se fasse liquider. Mais par contre, quand c’est bien lancé, là, ça fait effet. Ce qu’il faudrait donc faire, ce serait d’attirer l’attention de tous les soldats ennemis à un endroit précis avant d’y balancer la grenade. Qu’est-ce que vous en pensez ? »

Paul parut hésiter, après quelques secondes, il murmura timidement :

« Moi je pense que…

-Vous avez raison, interrompit Laurence, je vais pas vous demander votre avis, ça va m’emmerder ».

Paul referma les lèvres avec un air bête.

« Bon, reprit Laurence, la première étape est de trouver comment attirer l’attention de l’ennemi. Je vais pas vous mentir, si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais fait filer une de vos sales tronches avec une grenade dans le cul mais comme éthiquement ça le fait moyen, faut qu’on fasse autrement ».

Joe ne put s’empêcher de laisser échapper un rire.

« C’est moi qui te fait rire ? » demanda Laurence.

Joe baissa les yeux.

Laurence garda un long regard sévère sur lui.

« Comme je disais donc, reprit-il, il faut attirer leur attention. Pour ça, j’ai pensé à quelque chose. Je garantis par le résultat mais pour l’instant, c’est tout ce qu’on a alors ouvrez bien vos esgourdes j’ai pas l’intention de répéter ».

Il se baissa à terre, prit un bout de bois et commença à dessiner sur le sol. Il traça tout d’abord un cercle pour designer le camp ennemi puis, en dessous, un deuxième cercle pour représenter la forêt dans laquelle ils étaient eux. Entre les deux, sur la gauche, il dessina une première croix.

« Là, c’est l’endroit où on devra attirer l’attention, il faut que tous les soldats regardent là et quand je dis ‘tous’, je pense surtout à ceux-ci et à ceux-là ».

Il dessina une croix à droite du cercle d’en bas et une autre croix à droite du cercle d’en haut.

« Pourquoi me direz vous ? Et ben parce qu’une fois que la grenade va péter, nous, on va se tirer par là ».

Il traça la dernière croix à droite des deux cercles mais cette fois-ci, entre les deux. Il pointa ensuite la première croix.

« C’est pour ça qu’il faut que tous les soldats ennemis aillent à cet endroit-là soit une quinzaine de mecs environ ».

Il leva son regard vers ses compagnons. Joe l’observa droit dans les yeux en louchant un peu, Paul se gratta le menton. « Vous avez rien compris c’est ça ? »

Silence.

« Bordel mais c’est pas compliqué ! Vous…

-On jette la grenade à gauche et on court à droite en gros » interrompit Paul.

Il hésita quelques secondes, puis, il se releva et continua.

« Vous aurez qu’à me suivre et merde. Allez maintenant que ça c’est réglé, je vais vous dire comment on fait pour attirer leur attention. Là, vous avez intérêt à vous concentrer parce que si vous comprenez rien, ça voudra dire que l’un de nous se sera… »

Il s’interrompit soudainement.

« Le succès du plan, continua t-il, c’est le bruit et la nuit. Au début, on va faire du bruit pour attirer l’attention. Quand les soldats ennemis entendront ce bruit, ils vont chercher d’où ça vient et c’est là que la nuit entre en jeu. Vu qu’ils vont y voir comme à travers une pelle, ils vont devoir se rapprocher un maximum pour pouvoir cibler le son. En plus, ça m’étonnerait beaucoup qu’un seul mec débarque. J’ai observé le camp en face, ils isolent rarement leurs unités à part pour le garde ».

L’image de l’homme lui traversa l’esprit.

« Au contraire même, reprit-il, ils ont l’air de tout faire ensemble. Mais il faut quand même que le problème soit assez fort et suspect pour qu’ils se disent pas que c’est juste un lapin qui est en train de crever. Dans l’idée, il faut le bruit d’une arme et vu qu’il faut que le son soit continu, il faudrait plus précisément celui d’une mitraillette ».

Joe et Paul se regardèrent d’un air hagard.

Laurence soupira.

« Il faut que l’un de nous se sacrifie ».

Les deux levèrent les yeux, puis, ils se figèrent.

« Je vous laisse quelques minutes pour digérer, à l’aube, on tirera à la courte paille ».

 

Laurence retourna au buisson afin d’observer l’homme d’en face une nouvelle fois. Il constata qu’il n’avait pas bougé d’un centimètre. Il ressentit la même impression que la première fois.

Il le fixa du regard.

Pourquoi était-il si persuadé que cet homme était différent des autres ? Il ne le voyait que très vaguement et ne le connaissait ni d’Eve ni d’Adam. Rien sur lui ne montrait d’ailleurs le moindre signe d’altérité. Pourtant, il en était sûr, ce soldat n’était pas comme les autres.

Son attention fut détournée par un sanglot. Il se retourna et vit Joe s’essuyer les joues.

« On a pas le choix » murmura t-il sans dévier du regard.

Il songea à la hauteur, à la posture, à la couleur de peau, puis, il écarta chacune de ces possibilités. Ce n’était pas son corps qui le dissociait des autres, plutôt son visage ou ses yeux.

 

Le soleil se couchait. Laurence invita Joe et Paul à s’asseoir à côté de lui. Il ferma les yeux, caressa le sol du doigt et arracha trois brindilles d’herbe. Il les cacha aux autres et à lui-même, puis il les rajusta afin que leurs pointes arrivent à la même hauteur.

« Allez-y » dit-il une fois l’opération terminée.

Joe tira le premier, Paul suivit, puis, Laurence.

Les trois comparèrent.

A la vue du résultat, Joe jeta sa brindille au sol et se leva pour la piétiner du pied.

« Putain ! Ça devrait être moi bordel ! hurla t-il, c’est à cause de moi qu’on est dans cette putain de merde, fais chier merde ! »
Il faisait de grands gestes et frappait le sol du pied. Au départ, ni Paul ni Laurence ne réagirent. Après un moment, Laurence se leva et posa une main sur son épaul

« Arrête, lui murmura t-il, de toute façon, j’en pouvais plus de voir vos tronches. Tout compte fait ça m’arrange bien ! »

Il rit.

« Non putain, je m’en fous ! C’est moi qui y vais ! »

Joe se dégagea de la main sur son épaule. Il prit son fusil d’une main, la grenade aveuglante de l’autre et marcha en direction du camp ennemi. Laurence et Paul se regardèrent quelques secondes puis, réalisant soudainement, ils se jetèrent sur Joe et le plaquèrent au sol.

« Qu’est-ce que tu fous Joe bordel ? hurla Paul.

-Lachez moi putain !

-Calme toi maintenant, tu vas tous nous faire buter avec tes conneries ».

Malgré le poids des deux corps sur lui, Joe se débâtait avec une force extraordinaire.

« Arrête Joe, tu fais chier merde, cria Paul.

-Ta gueule toi ! »

Il réussit à dégager Paul d’un coup de coude. Il le fit saigner du nez. Laurence se jeta à califourchon sur le dos de Joe et le fit tomber au sol. Il sortit ensuite le pistolet qu’il avait dans le dos et le frappa à l’arrière de la tête.

Joe s’évanouit.

« Et ben, tu parles d’une sale bête ! » dit Laurence en reprenant son souffle.

Paul ne répondit pas, il déchira un tissu de sa manche et le mit dans son nez. En silence, il retourna ensuite s’asseoir à l’écart.

 

Une fois la nuit tombée, Laurence alla réveiller Joe. Il prit quelques secondes pour réaliser où il était. Le souvenir des brindilles lui revint à l’esprit, il se leva mollement.

« Rejoins-nous au buisson quand tu seras prêt » lui chuchota Laurence.

Joe suivit immédiatement. Il vint s’asseoir à côté de Paul.

« Dès que vous entendez le bruit de la mitraillette, commanda Laurence, vous vous préparez à courir. Moi, j’ai repéré une petite cavité où je vais attirer leur attention, ça devrait me laisser assez de temps pour qu’ils débarquent tous avant que je jette la grenade. Dès que vous voyez l’explosion, vous courrez à droite, c’est clair ? »

Joe retenait ses larmes.

Paul hocha de la tête.

Laurence prit une respiration.

« C’est parti ! »

Il s’élança dans les bois et partit vers la gauche. Après quelques secondes seulement, Paul et Joe le perdirent du regard. Leur attention resta néanmoins entièrement portée sur l’endroit où il avait disparu. Ils attendaient, tels deux chats observant leur cible avant de l’attaquer. Progressivement, ils entendirent les échos de quelques tirs de mitraillette. Après un moment, d’autres tirs se firent entendre puis encore d’autres, puis encore d’autres. Cinq minutes plus tard, un réel orchestre de mitraillettes leur arrivait aux oreilles.

Au milieu de la fusillade, Paul et Joe aperçurent un point blanc s’éclairer à gauche.

Tous les tirs s’arrêtèrent.

A leur tour, Paul et Joe s’élancèrent. Joe se retourna à plusieurs reprises vers la gauche. Paul, lui, jeta toutes ses affaires au sol pour gagner de la vitesse. Ils coururent pendant près d’une minute. Joe continua à regarder derrière lui.

« Pourquoi tu te retournes ? lui demanda Paul quelques mètres plus loin.

-Il y’a quelqu’un qui nous suit ».

Paul tendit l’oreille et entendit un bruit de pas.

« C’est Laurence » cria Joe.

Paul se retourna. La silhouette était celle de Laurence. Il continua à courir.

« C’est pas possible, cria t-il, il devrait être mort ! »

Joe se retourna à son tour, il commença à courir à reculons. « Mais si c’est lui, faut qu’on arrête de courir, il a dû s’échapper ! »

Ils ralentirent puis s’arrêtèrent. Ils virent la silhouette s’arrêter elle aussi. Après quelques secondes, ils la virent faire quelques pas vers eux.

Joe écarquilla les yeux, il prit Paul par le bras et s’élança dans la direction opposée. Presque instantanément, deux balles fusèrent et vinrent les toucher.

Ils tombèrent au sol.

 

Tout redevint calme. La plaine retrouva son silence.

Joe fixa les brindilles que le vent faisait parfois pencher.

Paul, lui, regardait le ciel.

Un visage vint s’interposer entre les étoiles et lui.

Un visage obscure lui aussi, à l’exception de deux yeux.

Entièrement blancs.

 

Jadd Hilal

Un héros ordinaire

Inspiré du film « Drive »

 

I

 

La bise lui piquait la peau, il remonta la fenêtre.

Il jeta un coup d’œil à sa montre.

Huit heures moins quatre, il leur restait encore sept minutes.

Il composa le numéro de la police.

Une fois qu’on décrocha, il fit mine d’être essoufflé:

« Allo! Oui ! Les voleurs sont au rez-de-chaussée, je les entends monter ! Vite ! Je suis au 44 avenue du maréchal de Foch, vite, les voilà ».

Il s’apprêta à raccrocher lorsqu’il entendit :

« Jorge c’est toi ? »

Jorge était caissier. Il travaillait à la supérette de son quartier. Ses journées se déroulaient au rythme des bips des codes barres. Parfois, entre deux articles, il avait le droit à un regard compatissant ou à une parole réconfortante sur son métier. Il n’en avait pourtant pas besoin. Jorge n’était pas véritablement gêné d’être caissier. Il n’était pas réellement gêné par quoique ce soit. Aux yeux de beaucoup, il avait l’air un peu bête.

Jorge avait du mal à vivre de son salaire. Crise oblige, il ne lui suffisait plus pour lutter contre la flambée des prix et l’augmentation des taxes. Son loyer fut révisé et augmenté de dix pourcent. Ne pouvant plus le payer, il décida de chercher un travail de nuit.

Au début, il prit la chose très à cœur. Tous les jours, il scruta chacune des annonces du journal, se déplaça en personne à tous les endroits susceptibles de recruter et passa de nombreux coup de fils. Il contacta aussi les agences de placement et s’inscrivit sur les registres. Après quelques semaines, il se rendit compte que ses recherches ne menaient à rien. Il songea alors à vendre sa voiture.

Cette carte aurait pu être jouée bien avant mais pour Jorge c’était différent. Conduire lui était nécessaire.

Le jour où il avait débarqué à la supérette, personne ne savait ni d’où il venait ni où il allait. Tout au long de son entretien, il avait déclaré n’avoir aucun ami aucune famille et aucune relation. Lui même le disait: il n’avait pas l’air d’avoir de projets, de plans de carrière ou de rêves.

Ni passé, ni futur.

Mais quand il conduisait, quand il était là, derrière son volant, il avait vraiment l’impression d’exister. Tout ce qu’il était se résumait à la route, tout son être se dédiait à elle.

Commençant à réellement manquer d’argent, il quitta son appartement et s’installa dans sa voiture. Il ne souffrit pas du manque d’espace. Il arrêta même ses recherches de travail. Débarrassé de son logement, il se débarrassait du loyer à payer et des factures à rembourser.

L’hiver arriva. Ses nuits devinrent de plus en plus courtes, la batterie de la voiture ne démarrait dorénavant qu’un jour sur deux. Le chauffage s’arrêtait en plein milieu de la nuit et le vent s’insérait dans tous les interstices. Le froid avait ainsi un accès libre à l’habitacle. Après quelques semaines, il commença à avoir des migraines et quelques semaines plus tard encore, il cracha du sang en toussant. Il décida alors de recommencer à chercher du travail. Il se tourna cette fois-ci vers certains métiers qu’il jugeait jusqu’alors trop dangereux. Sa vie étant en danger, il se résolut à oublier tous ses principes.

Une fois ses critères de recherche élargis, Jorge trouva très vite du travail. Il ne s’en étonna pas. Il avait deux caractéristiques idéales pour l’escroquerie : l’air gentil et le caractère réservé. Au cours d’une réunion, on lui demanda s’il avait une voiture et s’il était disponible pour remplacer, durant quelques temps, un des conducteurs qui s’était cassé une jambe au cours d’un braquage. Jorge accepta. Il étonna toute l’équipe dès la première mission. L’opération se déroula exactement comme prévue. Un des voleurs prit plus de temps qu’il ne le devait pour revenir à la voiture. Mais Jorge réussit à rattraper le retard sans attirer l’attention. Quelques jours plus tard, le chef de l’organisation eut écho du succès de la mission. Il le convoqua à son bureau. Dès qu’il franchit le pas de la porte, il lui exprima son intention de le promouvoir au poste de conducteur. Il lui précisa qu’il serait appelé deux fois par semaine sur un téléphone sécurisé. Une demi-heure plus tard, il devrait être à l’endroit indiqué pour transporter les voleurs en lieu sûr.

Jorge donna trois conditions avant d’accepter : un, il ne donnerait jamais son nom ; deux, il ne se déplacerait jamais ni de la voiture ni même de son siège et trois, il attendrait les voleurs pendant sept minutes, délais au-delà duquel, il s’en irait quoiqu’il arrive.

Le chef ne put dissimuler une certaine frustration. Il resta muet un long moment. Puis, il jaillit soudainement de sa chaise et se précipita vers Jorge. Il arriva à quelques centimètres seulement de son visage.

« Tu te prends pour qui petit con ? » cria t-il en lui postillonnant dessus.

Il le pointa du doigt.

« Tu crois que c’est toi qui dictes les règles ici ? »

Jorge ne répondit pas, il le regarda d’un air inexpressif. Le chef redoubla d’énervement.

« Je fais les choses à ma manière et si t’es pas content, tu dégages ! » hurla t-il.

Lentement, Jorge se retourna en direction de la porte. Il marcha ensuite lentement vers elle. Arrivé sur le seuil, il sentit une main se poser sur son épaule.

« Demain, dix-neuf heures, rue sainte Catherine »

Il hocha de la tête et sortit.

 

 

II

 

L’hiver se termina. Jorge retrouva son appartement. Il continua à conduire quelques mois, pour pouvoir se faire plaisir. Un jour, une vieille connaissance le reconnut à la caisse.

« Jorge, c’est toi ? »

Il la reconnut immédiatement.

« Oui.

-C’est moi, c’est Angelina ! »

Il l’avait déjà identifiée mais elle ne l’avait pas remarqué.

« Comment tu vas ? demanda t-elle.

-Bien bien ».

Il la regarda droit dans les yeux. Il vit son sourire s’agrandir après quelques secondes. Il sourit alors lui aussi en retour.

« Tu veux boire un café ce soir ? » proposa t-elle en rangeant ses courses dans les sacs.

Il ne répondit pas et se contenta de sourire un peu plus. Elle parut comprendre la réponse.

« Voilà mon numéro » dit-elle.

Elle l’écrivit sur le ticket de caisse et lui tendit. « Appelle-moi » ajouta t-elle.

Il la suivit du regard jusqu’à sa sortie du magasin.

Il la raccompagna chez elle et l’embrassa sur le palier de la porte. Il insista pour entrer, sans succès. Elle lui promit tout de même un dîner le lendemain soir. Toute la nuit, il repensa à sa soirée avec elle. Le lendemain, au magasin, il espéra la voir entrer à chaque ouverture de porte. Le soir venu, il rentra chez lui à pied et ne put s’empêcher de sourire. L’idée de dîner avec Angelina le lendemain le comblait de joie.

Il s’arrêta brutalement.

Le diner. Il n’avait pas assez d’argent pour le payer. Tous ses gains avaient été dépensés dans la voiture. Il avait acheté de nouvelles jantes et avait renouvelé toute sa carrosserie afin de rendre son véhicule plus sportif. Il prit son téléphone, hésita quelques secondes avant de composer le numéro puis se décida.

« Pourquoi tu appelles ? demanda une voix rauque.

-Je veux du travail.

-Ca marche pas comme ça, on t’appelle quand on a besoin, salut.

-Vous avez rien pour ce soir ?

-J’ai dit ‘salut’, c’est clair ? »

Il entendit le combiné s’éloigner.

« Je prendrai trois fois moins » dit-il au dernier moment.

Un silence suivit.

« Allo ? reprit-il.

-Une demi-heure, banque LCL, Villeurbanne ».

On raccrocha.

Il regarda sa montre, il était sept heures. En temps normal, il était à quinze minutes de marche de son appartement. Il accéléra. Il réussit à arriver dix minutes plus tard en bas de son immeuble. Une fois à l’intérieur de sa voiture, il démarra et conduisit jusqu’au point de rendez-vous. Arrivé sur place, il éteignit ses phares, coupa le contact et roula en roue libre pour venir se garer près de la porte arrière de la banque.

De là, il jeta un coup d’œil à sa montre.

Huit heures moins quatre, il lui restait sept minutes.

Il composa le numéro de la police pour orienter l’attention vers un endroit éloigné.

Dès qu’on décrocha, il fit mine d’être essouflé.

« Allo! Oui ! les voleurs sont au rez-de-chaussée, je les entends monter ! Vite ! Je suis au 44 avenue du maréchal de Foch, vite, les voilà ».

Il s’apprêta à raccrocher quand il entendit :

« Jorge c’est toi ? »

Il reconnut aussitôt la voix, jeta son téléphone par la fenêtre, alluma le contact et démarra. En accélérant, il entendit quelque chose frapper contre la vitre, il se retourna et vit les deux voleurs. Ils étaient en avance. Il tourna son regard en direction de la route et enfonça son pied sur l’accélérateur. Les pneus crissèrent et la voiture s’élança sous un nuage de fumée. Elle quitta le parking de la banque quand Jorge entendit trois coups de feu dont un qui perça la vitre. Il analysa rapidement l’angle à adopter pour éviter les tirs. Il se dirigea vers le côté droit de la route et prit la direction du périphérique. Il passa la deuxième, la troisième puis, sur le point de passer la quatrième, il constata que la boîte de vitesse glissait sous la paume de sa main. Il regarda et remarqua une épaisse couche de sang tout autour.

Il était blessé.

Une balle lui avait percé le flanc et le sang coulait en grosse quantité. Il releva les yeux.

Il était sur le périphérique.

Il comprit qu’il était trop tard pour chercher un hôpital. Il ne pouvait à présent rien faire d’autre que rouler, comme il l’avait toujours fait.

Il sentit des picotements dans le bout de ses doigts. Le visage d’Angelina lui vint à l’esprit. Elle connaissait sa voiture, l’avait t-elle dénoncé? Il espérait que non. Tout ce qui lui importait était qu’elle ne sache pas la vérité. Cette soirée passée avec lui devait rester le seul souvenir.

Il sentit qu’il allait s’évanouir. Il relâcha légèrement la pédale et la voiture perdit de l’accélération. Il entendit le moteur se taire. Il se ressaisit à nouveau et ouvrit les yeux en grand. Il passa la quatrième et enfonça l’accélérateur.

Il était tard, il était seul sur le périphérique.

 

Jadd Hilal