L’aveugle

I

 

La salle du tribunal était vide d’un côté et pleine à craquer de l’autre. Chantale Veziès avait fait l’unanimité. Elle était issue d’une famille respectée et sa situation financière était très convenable. Elle n’avait rien hérité et avait travaillé toute sa vie pour gagner le moindre centime. L’argent qu’elle dépensait était le sien, il ne résultait jamais d’un prêt ni d’un crédit. Il était utilisé correctement, proprement et éthiquement, sa propriétaire investissant beaucoup d’argent dans la charité.

Chantale Veziès avait rendu visite à une association d’aide aux aveugles. Elle y avait rencontré Giuseppe Monti. D’emblée, elle l’avait trouvé très intelligent. Après quelques mois, elle lui avait proposé d’être son secrétaire.

 

Il accepta. La nouvelle renforça très vite l’admiration qu’on eut pour elle. On trouva son acte généreux, humain, ouvert. On la félicita longuement de ce risque professionnel qu’elle prenait pour la bonne cause. On commença même en quelques sortes à la sacraliser. On la compara très fréquemment à un ange, à une sorte de mère Teresa des temps modernes. Petit à petit, elle devint un peu plus parfaite, un peu plus innocente, un peu plus inatteignable.

Inatteignable, elle le devint encore plus que le reste. Bientôt, personne n’osa plus lui reprocher quoi que ce soit. La simple idée qu’on s’attaque à elle quitta progressivement les esprits, elle devint sacrée, tellement élevée par l’admiration qu’on lui porta qu’elle en quitta le relationnel.

Un jour cependant, elle y retourna.

Elle fut défiée, attaquée, mise en péril et ce, par la personne la plus proche d’elle. Un individu qui lui devait travail et estime : Giuseppe.

L’aveugle l’accusait d’avoir participé au meurtre de son défunt mari, Claude. Après trente années de mariage, le corps du vieillard avait été retrouvé, criblé de balles, au bord d’une rivière dans les environs.

 

Giuseppe ne fut pas pris au sérieux. Personne ne crut à ses propos. De nombreuses occasions avaient montré une excellente entente conjugale entre Claude et Chantale et tour à tour, chacun des membres de l’association d’aveugles lui rappela la clémence et la générosité de l’accusée. Même le commissaire de police eut du mal à prendre l’accusation au sérieux et ce, malgré l’objectivité présupposée à sa profession. Il congédia Giuseppe en claquant la porte derrière lui et en lui rappelant le confort auquel il avait eu le droit grâce à cette « bonne vieille Chantale ».

Il ne se découragea pas. Il retourna au commissariat après quelques semaines et répéta les mêmes accusations. Le commissaire ne contint cette fois-ci pas sa colère. Il tapa du poing sur une table et hurla :

« Soit, puisque c’est comme ça, vous allez l’avoir votre procès ! »

 

On fut très vite au courant des événements. De nombreux habitants n’hésitèrent pas à qualifier l’accusation d’ « outrage ». Pour une certaine partie, il était inconcevable d’accuser une sainte comme Chantale. Et pour tous, il était intolérable qu’une pareille accusation vienne d’un homme tant aidé.

Beaucoup d’habitants vinrent soutenir Chantale. L’initiative s’avéra efficace. Stressée et angoissée au départ, elle devint progressivement plus sereine. Au fil des visites, elle comprit qu’elle ne serait pas seule au procès, qu’elle serait épaulée par une majeure partie de son entourage.

 

II

 

« Monsieur, comment connaissez-vous madame Veziès ? commença Gille Crochet, l’avocat de la défense, un homme aux lunettes rondes et au nez pointu.

-J’ai été son secrétaire, répondit timidement Giuseppe.

-Combien de temps ?

-Quelques années.

-Soyez spécifique » dit fermement Gilles Crochet avant d’ajouter un « s’il-vous plaît » pour nuancer.

Il réfléchit.

« Trois ans je dirais ».

En face de lui, il entendait l’avocat marcher de gauche à droite.

« Bien, vous étiez payé non ?

-Oui.

-Quel était votre salaire ?

-1200 euros par mois.

-Et combien d’heures travailliez-vous par jour ?

-De cinq à sept heures.

-Combien de jours par semaine ?

-Cinq en moyenne.

-Bien ! Cela est raisonnable non ?

-Tout à fait ».

Un silence suivit.

« Et vous travailliez dans de bonnes conditions ? » reprit-il.

Giuseppe leva les sourcils.

« Qu’est-ce que vous voulez dire ?

-Vous est-il déjà arrivé d’être insulté, frappé ou épuisé par la tâche par exemple ?

-Non, jamais ».

Il entendit l’avocat ralentir et marcher vers lui. Il arriva juste en face, son ton devint plus ferme.

« Comment pouvez vous penser que madame Veziès, une femme qui prend autant soin de vous, ait put fournir une arme en vue de tuer son mari pour ensuite rejoindre son soi-disant amant juste après la mort de monsieur Veziès ? »

Des chuchotements se répandirent dans la salle.

Il resta silencieux.

« Avez-vous déjà entendu parler de Francesco Fernardi ? » reprit l’avocat.

Il ne répondit pas. Après quelques secondes, il entendit des ricanements émaner de la salle.

« Votre honneur ! s’exclama Gilles Crochet, cet homme ne sait même pas qui est le soi-disant amant qu’il accuse lui-même ! C’est ridicule enfin ! Et puis… »

Il parut hésiter.

« Et puis quoi ? » demanda Giuseppe.

« Et bien… »

L’avocat allongea chaque fin de mot.

« Sauf votre respect monsieur… »

Giuseppe crut comprendre vers quoi tendait le raisonnement.

« Et bien ? dit-il.

-Et bien… Comment pouvez-vous prétendre avoir vu quoique ce soit au juste? »

Aussitôt, plusieurs cris émanèrent de la salle. Giuseppe sursauta. On hurla « voilà ! », « bien dit ! » « pas trop tôt ! » et on commença même à applaudir. Il comprit à moment-là que l’intégralité de la salle était contre lui. La vague d’excitation s’amplifia et s’arrêta après un coup de marteau du juge. La composition de la salle le troubla, il ne put dissimuler une certaine nervosité.

L’avocat le fixa un moment. L’air satisfait, il se tourna vers le public à qui il adressa un clin d’œil fugitif. Il revint ensuite devant l’aveugle et continua.

« Permettez-moi de résumer »

Il montra son index au juge.

« Vous avez été admirablement traité par une femme qui vous a soutenu pendant de nombreuses années »

Il leva un deuxième doigt.

« Malgré cette bienveillance, vous accusez cette même femme et ceci sans aucune preuve, d’avoir tué son mari pour rejoindre quelqu’un que vous n’avez jamais rencontré ».

Il leva son annulaire.

« Et enfin, ayant une déficience comme la vôtre, vous maintenez être un témoin valide à ce procès alors que même votre parole d’avoir vu quoi que ce soit est impossible à considérer ».

Un tonnerre d’applaudissements se répandit dans toute la salle. L’avocat ne prêta aucune attention à Giuseppe. Il ne lui laissa pas le temps de répondre et termina en déclarant qu’il n’avait pas d’autres questions. Il retourna ensuite s’asseoir avec un sourire sur les lèvres.

 

Tout le monde se prépara à partir. La décision était évidente. Même les jurés avaient deviné comment le procès allait se terminer. La plupart avaient adopté une posture les orientant vers la sortie. Beaucoup de regards étaient dirigés vers la grande horloge. Tout le monde bougeait, se grattait, tapait du pied et soupirait. Un seul homme était resté droit. Pierre Lombardi, l’avocat de Giuseppe, n’avait pas bougé d’un pouce.

Il se leva, ajusta calmement sa cravate et commença.

« Giuseppe, où étiez-vous le jeudi 23 août, il y a trois mois de cela ? » demanda t-il.

Il prit un dossier sur sa table et l’amena au juge. Le sourire de l’autre avocat s’estompa légèrement.

« J’ai subi une opération » répondit Giuseppe.

Le regard de Gilles Crochet se figea.

« Quel genre d’opération ? »

Giuseppe ouvrit les yeux.

Les chuchotements et les agitations cessèrent immédiatement. Tous les regards se dirigèrent vers lui. Celui de Gilles Crochet en premier.

« Cela a dû changer votre vie n’est-ce pas ? Vous sentez-vous mieux aujourd’hui ? demanda Pierre Lombardi.

Giuseppe ne répondit pas, il observa Chantale Veziès. Elle l’intrigua. Il eut l’impression qu’elle ressentait autre chose que de la simple surprise. Il perçut une certaine colère dans la manière dont elle se tenait et dans les veines qui se gonflaient dans son cou. Son regard aussi. Il lui sembla s’intensifier de seconde en seconde, gagner en profondeur, en amplitude. Il vit son corps se contracter progressivement, en même temps, il eut même l’impression de la voir s’avancer légèrement.

« Vous avez pu développer de nouvelles passions, comme la photographie par exemple n’est-ce pas ? »

Giuseppe resta silencieux. Pierre Lombardi renonça.

« Pouvez-vous ouvrir le dossier Monsieur le juge ? » demanda t-il en soupirant.

Gilles Crochet leva les yeux. Son regard se dirigea vers le juge. Il le vit sortir une feuille du dossier et lever les sourcils. Il le vit ensuite tourner la feuille pour la montrer à la salle. C’était une photo. Il reconnut Chantale Veziès. Elle tendait une arme à Francesco Fernardi. Le juge présenta le document à l’accusée.

« Est-ce bien vous madame ? » demanda t-il.

Giuseppe comprit l’intention de Chantale. Il se leva de sa chaise et se jeta en arrière. L’accusée bondit de son siège. Elle escalada la barrière qui séparait le public du couloir central et se rua sur lui. A mi-chemin, un garde l’attrapa par la taille. Il ne put toutefois la maitriser. Il fit appel à un puis deux collègue. A trois, ils réussirent à la mettre au sol. Elle commença alors à les griffer et à les frapper.

Tout le monde était resté paralysé. Même le juge sembla horrifié. Chantale bavait, criait et tremblait.

« Enfoiré ! Connard ! » hurlait-elle.

Elle se faisait tirer à l’extérieur du tribunal.

« J’aurai ta peau un jour sal enculé d’aveugle ! Si je te retrouve, je t’étrangle ta sale gueule, tu vas voir quand je vais sortir de là ! Tu vas voir comme je vais t’étrangler et te tordre le cou sal fils de pute ! »

Chantale avança les bras et mima un étranglement. Elle se débattit tellement qu’elle commença à perdre ses vêtements. Entre deux insultes, elle commença également à se griffer. L’image devint rapidement insupportable pour beaucoup. Des cris d’horreur émanèrent de la salle, certains parents fermèrent les oreilles de leur enfants, d’autres leur détournèrent les yeux.

Un seul individu était resté impassible. Giuseppe se contentait d’observer. Il fixait Chantale du regard. Il la suivit jusqu’à la voir disparaître derrière la porte de sortie.

Il scruta ensuite la salle et y vit des regards hasardeux, excités, incontrôlés, apeurés.

 

Il ferma les yeux et se jura de ne plus jamais les rouvrir.

 

Jadd Hilal

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Le prix à payer

Le grand prix automobile Celérite était organisé tous les dix ans. Il récompensait les conducteurs les plus chevronnés des quatre coins de la planète. La dangerosité de l’évènement avait contribué à rassembler les meilleurs pilotes du monde ainsi qu’un grand nombre de spectateurs amateurs d’excitation. Une grande majorité de ceux-ci se déplaçait à travers des milliers de kilomètres pour assister à l’événement. Même ceux qui refusaient de faire le voyage se scotchaient à quelques centimètres de leur poste de télévision pour ne rien manquer. La diffusion se faisait tant dedans que dehors, depuis les grandes places bondées des capitales où étaient installés des écrans géants et où chaque départ de course propageait des tonnerres d’applaudissements dans tout le centre ville.

Le nombre de spectateur avait cru avec chaque nouvelle édition et l’audimat de l’émission indiquait toujours un chiffre plus élevé que celui de l’année précédente. Cette récompense numérique contentait l’équipe en charge de la diffusion. Elle y trouvait une contrepartie positive à ses efforts.

 

Cinquante ans auparavant, le premier concours n’avait eu d’autre objectif que de divertir pendant quelques heures une poignée d’amateurs. Mais au fil des années, les choses avaient changé. Le nombre de spectateurs avait beaucoup augmenté et surtout, l’objectif en lui-même avait changé. Au départ, le but de Célérite était de distraire, angles de caméra accrocheurs et commentaires énergiques à l’appui. A la vue de la popularité croissante de l’émission, les motivations devinrent toutefois plus ambitieuses. Certains critiques et médias accordèrent leur appui, tant idéologique que financier, à l’événement. En contrepartie, les organisateurs jouèrent le jeu. Ils commencèrent à chercher des sponsors et des partenaires pour mieux se faire connaître.  Le soutien de la presse lança la popularisation de Célérite. Trois éditions plus tard, le nombre de spectateurs devint comparable à ceux du Superball aux Etats-Unis, du football en France ou encore du rugby en Grande Bretagne. Outre la presse, les organisateurs contribuèrent eux aussi à l’ampleur de l’événement. Ils mirent en place des parades, lancèrent une ligne de vêtements, programmèrent des jeux vidéos. Ils décidèrent également de lancer une nouvelle marque de voitures.

 

Au même titre que l’orientation de l’émission changeait, les motivations des pilotes elles aussi devinrent différentes. Pour ceux des premières éditions, l’objectif était simple : faire une course avec un autre pilote sur une portion de route. Pour le départ, il fallait être suffisamment réactif afin de réussir à rapidement prendre de l’accélération. Au milieu, il était nécessaire d’assurer une bonne transmission, c’est-à-dire d’être assez haut dans les tours pour ne pas perdre de la vitesse tout en évitant d’être trop élevé pour risquer la surchauffe et, à la fin, il fallait s’arrêter dans un espace d’une dizaine de mètres.

L’année suivante, les règles changèrent. Les moteurs étant devenus plus performants, on allongea les pistes pour permettre plus de vitesse.

Cette même année, les accidents doublèrent.

Mais l’audimat aussi.

 

Avec la deuxième puis la troisième édition, la vitesse continua à croître. Le nombre de nouveaux spectateurs également. Les deux évoluèrent de manière exponentielle. Plus on allait vite, plus on avait du chiffre. A l’issue de la troisième édition, Célérite avait atteint un audimat dix fois supérieur à celui de la première fois. La vitesse, elle, était devenue folle. Les voitures devenaient très souvent instables,  leur conducteur en perdant le contrôle.

Le surplus d’accident attisa rapidement le feu des critiques. De nombreux syndicats et associations commencèrent à condamner l’émission. Les avis devenant de plus en plus unanimes et menaçants, les organisateurs de Célérite concédèrent à baisser la vitesse tolérée. Aussitôt, l’audimat baissa lui aussi. Entre la troisième et la quatrième édition, le profit chuta radicalement. L’équipe en charge de l’événement commença alors à réfléchir à un moyen de faire remonter l’audimat tout en préservant la sécurité. Une idée reçut un appui unanime : alourdir les voitures.

 

Après avoir baissé la vitesse tolérée, on s’adapta à elle. L’objectif ne fut pas tant d’anéantir les accidents que de les envisager et de s’en protéger. On équipa les pilotes d’armures et les voitures de parachutes. On remplaça certaines pièces en fer par du titane, on descendit les suspensions pour rapprocher les véhicules du sol, on élargit les pneus afin d’avoir plus d’adhérence et on rajouta des poids dans la carrosserie.

En plus de ces changements, on mit en place un nouveau règlement. On accorda beaucoup plus de flexibilité à la vitesse. On estima qu’en contrepartie de la nouvelle stabilité des voitures, il n’était plus nécessaire d’interdire d’aller trop vite. On décréta également la mise en place d’une piste de plus de cinquante kilomètres afin de permettre au pilote de freiner dès qu’il le voudrait. Dès la quatrième édition, le gagnant devint non seulement le plus rapide mais aussi et surtout le plus téméraire.

Aussitôt le nouveau règlement publié, les critiques recommencèrent à fuser. On jugea inacceptable d’inciter à de telles prises de risque. On n’hésita pas à qualifier le concours de « mascarade » dans les titres de journaux. Outre la presse, les pilotes des premières éditions se scandalisèrent eux aussi. Ils jugèrent les nouvelles règles comme étant suicidaires.

A partir ce moment-là, les choses commencèrent à changer.

Tous les anciens pilotes refusèrent de participer à la quatrième édition du grand prix. Un seul accepta de rester.

Jack Salambo.

 

La nouvelle génération de jeunes pilotes tenait plus du cascadeur que du conducteur.

Jack Salambo était le seul à avoir participé à tous les grand prix. Etant très nostalgique, il portait toujours le même costume. Aux pieds, il portait des bottes en cuir noir délabrées. Au dessus: un jean sale, troué et décoloré. Et en haut, il revêtait une veste en cuir brun également très usée. Quelques décorations militaires y étaient déposées. Elles semblaient être placées de manière hasardeuse.

Ces médailles contribuaient à accentuer un peu plus le contraste entre Jack et les autres pilotes. La guerre étant terminée depuis bien longtemps, peu d’individus s’en souciaient. Les rares intéressés se contentaient de défiler devant Jack en observant vaguement ses décorations. Ils ne manquaient pas d’émettre un petit rire au passage, amusés par une figure envahie par des cheveux longs et grisâtres en haut et une barbe jaunie et grasse en bas. Aux yeux de tous, Jack Salambo tenait plus du fou que du vétéran.

 

C’est en tout cas l’image qu’en eut le jeune reporter de la chaine d’information continue Sky Seven. A défaut d’autres pilotes disponibles, il se tourna vers Jack et lui cria :

« Hé ! Le vieux ! »

Jack regarda autour de lui pour vérifier que l’on parlait bien de lui, il se retourna ensuite vers le journaliste.

« Moi ? dit-il en se pointant du doigt.

-Ouais, tu veux pas me dire un mot ? »

Hésitant, il se rapprocha en se tenant les mains derrière le dos.

« Allez allez ! J’ai pas toute la journée ! »

Une fois à côté, Jack salua bêtement la caméra.

« Bonjour ! » dit-il, l’air de s’adresser directement à quelqu’un.

Le journaliste se pencha vers son caméraman et lui chuchota quelque chose en ricanant, il se retourna ensuite à nouveau vers Jack et lui demanda :

« Prêt ?

-Envoie ! répondit Jack en pointant son doigt vers la caméra.

-Alors, c’est parti ! »

Le voyant de la caméra passa au vert.

« Monsieur bonjour ! Vous participez aujourd’hui au cinquième grand prix Célérite, est-ce votre première fois ?

-Non ! » cria Jack en souriant.

Un silence suivit.

« Coupez ! » hurla le reporter.

Le caméraman soupira.

« Mon vieux ! Faut que tu parles un peu plus ! Je le sais que c’est pas ta première édition !

-Alors pourquoi tu me le demandes ?

-Mais pour que tu en parles pardi ! Allez, on y retourne ! »

Le journaliste prit une respiration. Le voyant passa à nouveau au vert, il reprit :

« Bonjour monsieur ! Vous avez l’honneur de piloter pour cette cinquième édition du grand prix Célérite, qui êtes-vous au juste ? »

Jack ouvrit les yeux en grand, il prit une grande respiration et cria:

« Ah ça mon petit ! »

Le journaliste recula le micro.

« Je suis Jack Salambo moi ! Voilà qui je suis ! Tu me connais pas ? Tout le monde me connaît ! C’est ma cinquième édition à moi aussi ! Ça je peux te dire, à l’époque, c’était pas la même, on faisait la course pour de vrai. Puis, on se connaissait tous hein ! Je m’en souviens tiens, du moment où René avait fêté son anniversaire ici ! On avait parié qu’il ne monterait pas à 250 kilomètres heure et il l’avait fait ce salaud ! Il avait fait sauter la barre ! Et on avait fêté ça bien comme il faut, ah ça à l’époque on savait y faire ! Tiens une autre fois…

-Très drôle, interrompit le journaliste en simulant un rire, et alors où sont-ils ces anciens camarades ?

-Ils ont tous arrêté ces fillettes ! Faut dire, je les comprends !

-Pourquoi cela ?

-Boh vous savez, ça a changé ici ! C’est devenu du spectacle tout ça ! Regardez le celui-là ».

Jack pointa un pilote du doigt.

« Il a tellement de paillettes sur lui qu’on le voit même plus ! »

Le caméraman dirigea son objectif sur le pilote en question.

« Mais pourquoi êtes-vous resté vous alors ?

-Et ben parce que j’ai rien d’autre à faire ».

Un silence suivit.

« Allons donc monsieur Salambo »

Le journaliste posa une main sur l’épaule de Jack. Il se tourna ensuite vers la caméra.

« Je suis prêt à parier que vous avez d’autres choses dans la vie ! Tiens, votre petite femme vous regardera sûrement rouler par exemple, dites-lui au moins un mot pour finir ! »

Le regard de Jack changea. Il resta silencieux. Il sembla lutter pour essayer de parler, comme s’il manquait de souffle. Après un long silence, il contracta un sourire curieux et figé. Doucement, ses yeux se mouillèrent. Une larme coula du coin de son œil.

« Coupez ! cria le journaliste.

-Excuse-moi petit, je dois avoir un truc dans l’œil »

Décontenancé, le journaliste chercha ses mots. Il comprit que quelque chose de funeste s’était produit dans la vie de Jack. Il voulut lui dire qu’il était désolé, qu’il ne savait pas, qu’il était de tout cœur avec lui, qu’il fallait qu’il tienne le coup. Il ouvrit la bouche et entendit :

« Prochaine course ! Jack Salambo contre Miguel Vaïstas, que les pilotes se préparent ! »

Jack s’éloigna lentement de lui. Il le salua brièvement et se dirigea ensuite vers sa voiture. Une fois à l’intérieur, il le vit enfiler son casque et attendre que le feu passe au vert. Il se dirigea quant à lui vers les tribunes d’où il continua à observer le pilote.

Le premier feu passa au vert.

Il vit Jack lever les yeux sur la piste.

Le deuxième feu passa au vert.

Sa tête se tourna vers lui, il croisa son regard. Et il comprit. Il comprit tout l’intérêt de cette course. Cette dernière course. Il se leva et courut en direction de la piste.

Le troisième feu passa au vert.

 

Jadd Hilal

L’autre côté du miroir

I

 

Le village de Renarte n’était ni trop petit, ni trop grand, il était suffisamment vaste pour qu’on puisse y vivre aisément mais aussi raisonnablement réduit pour qu’on y ressente une certaine cohésion sociale. A Renarte, tout le monde se connaissait et de ce fait, toutes les histoires se faisaient très rapidement connaître. Lorsque Mme Jacqueline trompa son mari, les yeux d’un voisin curieux contribuèrent à révéler son acte au grand jour. De même, quand la mère du boulanger se suicida, son fils toucha une quantité folle d’argent grâce au bouche à oreille. En l’espace d’une semaine, il dut changer sa tirelire à pourboire à trois reprises.

Mais ce sentiment d’appartenance avait aussi ses mauvais côtés. Il était très difficile de s’isoler chez soi trop longtemps ou, au contraire, de trop se montrer publiquement sans faire jaser.

 

A Renarte, une maison attisait tout particulièrement les commérages. Elle était située très légèrement à l’écart des autres et était habitée par monsieur Roublie. A l’image de l’habitation, l’habitant dégageait lui aussi l’impression d’être à l’écart. On le surnommait « le fou ».

Il existait une dynamique implacable à Renarte : on prenait très facilement les commérages pour acquis. On les adoptait très vite. Peu importait leur validité, tant qu’ils pouvaient faire discuter (« papoter » comme on disait) ils étaient aussitôt acceptés. Même si personne ne pouvait véritablement témoigner de l’état de monsieur Roublie – on ne le voyait jamais – quelques rumeurs avaient suffit à lui forger une réputation.

Son surnom n’était toutefois pas entièrement illégitime. Quiconque l’aurait vu dans les dernières semaines de sa vie aurait trouvé son appellation justifiée. La solitude du pauvre homme le conduisait à des conduites très singulières. Il avait l’habitude de se promener entièrement nu autour de sa maison, de jurer à voix haute tout seul dans la forêt. Commérage ou non, un habitant du village avait déclaré être passé devant sa maison. Il avait rapporté l’avoir vu sauter dans son l’appartement, cracher sur ses meubles, uriner dans son salon, s’arracher les cheveux et courir d’un bout à l’autre du couloir. Monsieur Roublie se serait ensuite arrêté très calmement avant de s’allonger et de mourir.

Personne n’alla vérifier.

On l’oublia très vite.

 

On songea à détruire la maison. Beaucoup d’habitants déclarèrent qu’une seule maison à l’écart de toutes les autres menait trop facilement à l’isolement et à la folie. On proposa deux solutions. La première émana de Monsieur Bati qui suggéra d’écarter toutes les maisons les unes des autres afin d’agrandir la ville d’une part et de rapprocher la maison du défunt de l’autre. La deuxième fut proposée par le maire. Il préconisa de détruire la maison de monsieur Roublie pour en construire une plus près du centre. Les amateurs de changement favorisèrent la première idée. Un vote fut suggéré pour la décision finale et la deuxième solution fut ensuite acceptée.  Quand on annonça le résultat, Monsieur Bati se leva et hurla : « On recompte ! Ma maison est trop près de la poissonnerie ! »

Des rires parcourent la salle.

 

Les opérations ne se déroulèrent pas comme prévu. Quelques jours après la réunion, le maire reçut une lettre en provenance de la capitale. Elle était signée d’un certain Ulmann. Elle était composée de quelques lignes seulement. L’auteur y exprimait son désir d’acquérir la maison de Monsieur Roublie. Le maire s’en étonna. Il n’avait même pas mis la maison en vente et elle était d’ailleurs trop dégradée pour qu’on puisse y habiter. Il répondit à l’acheteur potentiel et lui fit part des opérations. Il l’assura qu’une fois la nouvelle maison construite, il pourrait y emménager aussitôt.

Le surlendemain, le maire reçut une nouvelle lettre. L’expéditeur, Monsieur Ulmann toujours, insistait cette fois-ci fortement sur la préservation de l’état actuel de la maison. Elle devait rester où elle était et dans l’état où elle était.

 

Fidèles à eux mêmes, les habitants de Renarte répandirent très rapidement la nouvelle. Aucun d’entre eux n’était allé en Autriche. Le poissonnier déclara que son père y avait vécu un certain nombre d’années. Il assura que le pays était très prospère. Aussitôt, on s’accorda pour dire que l’Autriche était un pays riche et que les Ulmann l’étaient eux aussi. On décida dès lors de leur organiser une petite fête. Il était clair pour tous que la nouvelle famille pourrait potentiellement participer à la vie sociale et surtout fournir de l’argent en cas de nécessité. On se mit d’accord pour dire qu’il fallait impérativement se les placer sous le coude.

 

Les Ulmann arrivèrent en voiture par la rue principale. Ils furent accueillis avec l’humeur la plus entraînante. Tous les marchands sortirent de leur boutiques pour leur raconter l’histoire de leurs produits. Les enfants s’attroupèrent sur les trottoirs des deux côtés de la rue et applaudirent en regardant de leurs yeux ronds les visages des nouveaux arrivés. Pour ajouter à la consécration, le maire avait demandé à l’orchestre des musiciens de Renarte de jouer pour l’arrivée. La voiture familiale roula au rythme des trompettes, des guitares et des saxophones. On escorta ainsi les Ulmann jusqu’à ce qu’ils arrivent en face de la maison du défunt.

Sous les applaudissements, ils sortirent alors un à un. Le père, un homme grand au visage propre et rasé descendit en premier. Il afficha une démarche à la fois ferme et élégante, illustrant la combinaison de l’homme riche et du père de famille. La femme descendit ensuite à son tour. Elle portait un manteau blanc qui lui remontait jusqu’au cou. Ses joues roses et pomponnées caressaient la fourrure. Après les parents, les enfants sortirent à leur tour. Ils marchèrent tout aussi soigneusement, leurs cheveux bien brossés et leur vêtements de haute qualité.

Les Ulmann firent un signe discret à l’attroupement derrière eux. Ils se dirigèrent ensuite vers la maison. Le maire les attendait sur le pas de porte.

« Bienvenue, monsieur Ulmann, dit-il en serrant fermement la main du nouveau propriétaire.

-Merci. »

Monsieur Ulmann se retourna vers le groupe derrière lui.

« Je suis un peu gêné de toute cette cérémonie » murmura t-il.

Le maire leva une main vers la maison.

« C’est moi qui suis gêné de vous donner une telle ruine, surtout pour un personnage de votre importance.

-C’est bien pour cela que je la veux comme ceci ».

Le nouveau propriétaire regardait la maison avec émerveillement.

« Vous avez été bien clair là-dessus, reprit le maire, mais maintenant que vous la voyez, êtes-vous réellement sûr de ne pas vouloir que l’on vous la nettoie ?

-Oui.

-Au moins la poussière !

-Elle est parfaite ».

Il regarda l’intérieur, puis, l’air se de rendre compte de la présence de sa femme, il se tourna rapidement vers elle.

« N’est-ce pas chérie ?

-Par-faite » confirma t-elle.

 

Il était gêné par l’accueil. Il ne l’avait pas reproché au maire par politesse. Il aurait préféré n’avoir aucun traitement de faveur. Il était venu là pour cela, pour être comme tout le monde. Il avait tout quitté, il avait éloigné sa famille de son quotidien de luxe pour une nouvelle vie. Pour tout recommencer. Il savait qu’il était nécessaire de partir de rien. Une maison normale ne l’intéressait pas, malgré les propositions scandaleuses qu’on lui fit.

Il savait que tout quitter ne signifiait pas uniquement quitter sa ville mais aussi les autres. La maison de Renarte était doublement satisfaisante. Elle permettait à sa famille de vivre comme tout le monde mais aussi loin de tout le monde. En s’y installant, il était convaincu de son succès.

 

 

II

 

Les habitants de Renarte eurent rapidement l’impression que les Ulmann n’étaient pas une famille normale. Quelque chose n’y tournait pas rond. Le facteur déclara que tous les jours, à dix heures du matin précisément, un cri émanait de chez eux. Au départ, personne ne s’en soucia. Les voix pouvaient très bien être celles des enfants, on songea qu’ils devaient probablement s’amuser. Après quelques temps néanmoins, le facteur rapporta avoir entendu la mère crier. Il confirma également l’heure, dix heures. On commença alors à se poser des questions. Une mère qui criait tous les jours précisément en même temps que ses enfants était étrange.

 

Les explications vinrent à manquer. Certaines rumeurs commencèrent à circuler. Fidèles à eux mêmes, les habitants de Renarte débutèrent leur traditionnel bouche à oreille. Les craintes furent rapidement propagées et le maire lui-même fut bientôt informé de la situation. Il décida alors de rendre visite à la famille.

 

Quand on lui ouvrit la porte, il eut l’impression d’être face à un parfait étranger. Il prit quelques secondes pour reconnaître Monsieur Ulmann. Celui-ci semblait éviter son regard. Au contraire de la première fois, il avait complètement négligé son apparence. Il ne laissa paraître que le côté droit de son visage à travers l’embrasure de la porte.

« Oui ? » demanda t-il.

-Bonjour monsieur ».

Aucune réponse.

« Comment allez-vous ? ajouta le maire.

-Bien ».

Le ton lui parut froid et sec. Le maire afficha un grand sourire pour essayer de détendre son interlocuteur.

« On m’a fait part de certains problèmes chez vous, puis-je entrer?

-Non.

-Êtes-vous sur ? J’ai cru comprendre que des cris en provenance de chez vous étaient entendus.

-Non, tout va bien.

-Allons, insista t-il, je vous promets que je ne ferai pas long ».

Le propriétaire sembla hésiter. Il regarda derrière son invité pour vérifier qu’il n’était pas accompagné. Une fois rassuré, il ouvrit la porte en grand, le tira à l’intérieur et la referma aussitôt. Dans le hall, il invita le maire à s’asseoir à la table. Il s’installa ensuite à côté de lui, sans rien lui proposer à boire ni à manger.

Un long silence suivit.

« Il y a quelque chose dans cette maison, finit-il par confesser.

-Pardon ?

-Il y a quelqu’un ».

L’invité ne sut quoi répondre.

« Vous voulez dire, murmura t-il, quelqu’un d’autre que vous et votre famille ?

-Oui ».

Silence.

« Monsieur Ulmann, dites-moi ce qui s’est passé ».

Le maire adopta un ton plus ferme. Le propriétaire prit une longue respiration. Il sembla vouloir se calmer. Après quelques secondes, il reprit la parole.

« Voyez-vous ce miroir ? » demanda t-il en le pointant du doigt.

Le maire se tourna vers l’objet.

-Tous les matins, à dix heures précisément, un visage se dessine à l’intérieur ».

Il redirigea lentement son regard vers l’habitant et fronça les sourcils.

« Comment ça, ‘un visage’ ? demanda le maire.

-Eh bien un visage !

-Mais…vous le connaissez ce visage ?

-Non ».

Encore un silence.

Le maire sentit sa patience s’essoufler. Il songea que le village avait retrouvé son fou.

« Quelle allure a-t-il ce visage ? demanda t-il, quelque peu exaspéré.

-Qu’est ce que cela…

« Je reviendrai demain à dix heures » interrompit le maire en se levant.

 

Le lendemain, les Ulmann étaient tous face au miroir. Le maire se tenait à côté d’eux. Il les observait. Dès son premier coup d’œil, il remarqua que la nouvelle apparence du père était partagée par tous les autres. La famille n’avait strictement plus rien de la prestance et du soin de leur arrivée. Il fut tellement abasourdi par ce brusque changement qu’il oublia le but de sa visite. Il sursauta donc lorsque monsieur Ulmann lui prit le bras.

« Ça y est c’est dix heures ! » lui dit-il.

Il vit chaque membre de la famille adopter progressivement la même posture. Une posture hésitante. Leur attention toute entière sembla se porter sur le miroir. Mais de l’autre côté, ils lui parurent être prêts à reculer au moindre changement. Il s’avança quant à lui lentement vers le miroir et le fixa.

Rien ne s’y passa.

« Attendez » chuchota monsieur Ulmann.

Une minute plus tard, rien n’était apparu.

« Le visage est sensé apparaître ! » hurla le père.

Le maire lui posa une main sur l’épaule.

« Monsieur Ulmann…

-Non, je ne suis pas fou » interrompit l’habitant.

Il s’écarta.

« Nous l’avons tous vu, n’est-ce pas ? » demanda t-il en se tournant vers sa famille.

Ils hochèrent la tête.

Le maire perdit lui aussi un peu de son sang froid.

« Et pourquoi ne vous en débarrassez-vous donc pas de ce maudit miroir à la fin ? » demanda t-il.

Les mots ne semblèrent pas avoir le moindre effet.

« Ce serait trop facile, rétorqua calmement le père, je veux comprendre ».

Ce fut alors au tour de Mme Ulmann, d’ordinaire silencieuse,  d’entrer dans la conversation.

« Tu vas arrêter tes caprices merde ! » hurla t-elle.

Elle pointa ses enfants du doigt et continua :

« Tu ne vois donc pas que c’est notre famille qui est en danger ? Quel père es-tu à la fin ? »

Monsieur Ulmann continua à regarder le miroir. Il ne sembla pas avoir entendu.

« Pas maintenant s’il te plait, murmura t-il.

-Bon sang mais c’est pas possible d’être aussi têtu, reprit-elle, accepte qu’il y ait certaines choses que tu ne puisses pas comprendre ! »

Il brandit son poing vers elle.

-Pas maintenant je te l’ai dit ! »

Elle revint au silence.

 

Cette même journée, le maire resta à son bureau. Il refusa de voir qui que ce soit. Il réfléchit durant de longues heures à une explication rationnelle pour la situation. Le soir venu, il ne trouva aucune conclusion si ce n’est la plus irrationnelle de toutes : la maison était hantée.

Ce constat en tête, il convia tous les habitants du village à s’informer comme ils le pouvaient sur l’histoire de la maison. Lui passa ses journées à feuilleter les archives. Il y chercha une histoire de cimetière ou de torture. Il passa une vingtaine d’heures à parcourir les vieux registres, à s’informer sur les anciens habitants. Découragé, il finit par abandonner.

La maison n’avait strictement rien d’exceptionnel. Elle était comme les autres.

 

Deux semaines plus tard, il décida d’abandonner l’investigation. Il continua toutefois à rendre visite aux Ulmann. A chaque fois, il eut l’impression de voir leur état s’aggraver un peu plus. La mère lui rapporta que les enfants passaient une grande partie de leur temps dehors, qu’ils avaient peur de rentrer. Le bibliothécaire du village lui avoua avoir prêté des livres de mysticisme et d’ésotérisme à Monsieur Ulmann.

 

Un matin, tandis qu’il arrivait chez les Ulmann, il remarqua que la porte d’entrée était ouverte. Il entra sans toquer et écarquilla aussitôt les yeux. L’intérieur était en ruine. Les meubles du salon étaient tous renversés. Dans la cuisine, le frigo était ouvert et vide. Une quantité de détritus gisait à côté de la poubelle. Il entendit des pas lourds dans l’escalier. C’était ceux de Monsieur Ulmann. Il regarda une nouvelle fois le salon et se mit aussitôt en tête de l’affronter. Décidé à le ramener à la raison, il se dirigea vers les escaliers pour l’attendre. Quand il quitta le salon, une image perça son champ de vision. Il se retourna en direction de l’apparition et vit le miroir.

 

Lentement, il s’approcha de lui. Arrivé en face, il s’avança encore un peu pour l’examiner de près. Il eut alors l’impression de le voir se déformer légèrement. Il recula, puis, après quelques secondes, se rapprocha à nouveau.

Le reflet changea. Certains traits s’y dessinèrent, puis disparurent.

L’espace d’un instant, il crut voir un autre visage remplacer le sien. Il resta béat quelques secondes. Après un moment, l’autre visage réapparut très nettement.

Il sursauta et recula tout en gardant toute son attention fixée sur le miroir. Le visage était toujours là. Il regarda sa montre. Il était dix heures. Il se précipita instinctivement sur le miroir, le saisit et hurla « moi, tu ne me rendras pas fou ! ».

Monsieur Ulmann était sur la première marche des escaliers. Il avait assisté à toute la scène. Quand il vit le maire soulever le miroir pour le fracasser au sol, il se précipita vers lui pour l’en empêcher. Mais le mouvement fut d’une rapidité telle qu’il n’arriva pas à temps. Le miroir se brisa à terre. Plusieurs morceaux de verre s’éparpillèrent partout dans la pièce. Le maire ne lâcha pas le cadre des mains. Lui trouvant une expression étrange, Monsieur Ulmann se rapprocha de lui et regarda à son tour en direction de l’objet. Entre certains bouts de verre restés sur le cadre, il crut distinguer une peinture.

Un portrait.

 

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie VII

Sept années passèrent.

 

La veille du mariage d’Alexandre et d’Alexandra, Jean fut frappé par une crise cardiaque. Ce jour-là malheureusement, les deux fiancés étaient occupés à la préparation des derniers détails de leur cérémonie, si bien que ni l’un ni l’autre ne put immédiatement venir au secours de Jean. Néanmoins, alors que ce dernier sentit son cœur se serrer, il réussit à saisir le fusil de chasse d’Alexandre et à tirer par la fenêtre avant d’être complètement paralysé par la douleur. Alarmé par le bruit, Alexandre abandonna alors la construction de l’autel en bois à l’endroit de la forêt où lui et Alexandra s’étaient rencontrés pour la première fois et courut en direction de la maison. Lorsqu’il arriva, quelques minutes plus tard, sur le palier, il vit le corps de Jean gisant par terre. Il laissa alors tomber sa hache et se précipita vers lui.

« Jean, vous m’entendez ? » demanda t-il en haletant.

Jean ouvrit lentement ses pupilles et, une fois qu’il reconnut le visage d’Alexandre, il les écarquilla soudainement, comme s’il venait d’apprendre une vérité.

« C’est moi, c’est Alexandre, vous me reconnaissez ? dit-il en lui caressant le front.

-Oui, je te reconnais maintenant » répondit Jean avec une étrange sérénité dans la voix.

Alexandre allongea le corps tremblant sur le sol.

« Surtout ne bougez pas, je vais appeler le médecin. »

Lorsqu’il essaya de s’éloigner, Alexandre fut alors fermement tiré par le bras.

« Attends, reste avec moi.

-Mais…

-Calme-toi, j’ai quelque chose à te dire, interrompit Jean.

-Mais vous me le direz plus tard ! Laissez moi appeler les secours.

-Ecoute-moi bon sang, cria t-il.

A la vue de la fatigue dangereuse qu’entrainait l’effort de Jean pour hausser la voix, Alexandre résolut alors, malgré son inquiétude, de se taire.

-Tu n’es pas celui que tu crois être. »

Jean prit une longue respiration. Puis, sentant que ses dernières secondes approchaient, il se contenta alors de répéter très faiblement:

« Tu n’es pas celui que tu crois être… »

Après avoir soupiré cet étrange message, les pupilles de Jean se fermèrent lentement et la mort entra doucement en lui. Puis, soudainement, juste avant d’expirer, il fut ramené à la vie par une convulsion.

Jean s’assit brusquement, sortit une clef de la poche de sa veste et la tendit à Alexandre en lui chuchotant quelque chose à l’oreille.

Lentement, il s’allongea à nouveau et ferma les yeux, cette fois-ci, pour la dernière fois.

 

Pendant plusieurs minutes, Alexandre resta assis sur le sol, tétanisé et terrorisé par la scène. Dans son esprit, tout se mélangeait. Les images de la mort de Jean, les mots qu’il lui avait chuchoté, le visage d’Alexandra lorsqu’elle reviendrait avec sa robe de mariée; le passé, le présent et l’avenir s’enroulaient dans un cyclone mental. Progressivement néanmoins, Alexandre en trouva l’œil, il réussit à se calmer suffisamment pour arriver à créer un entonnoir avec ses idées. Bientôt le silence revint autour de lui et du cadavre. Il put ainsi se concentrer sur l’essentiel : les mots que Jean lui avait chuchoté.

Au sein de la phrase, deux mots uniquement lui revinrent à l’esprit. L’un était « malle » et l’autre était « grenier ». Il en déduit alors que la clef que Jean lui avait donné devait servir à ouvrir l’un des deux. Alors, les jambes tremblantes, Alexandre se leva et marcha avec peine en direction du grenier de la maison. Il arriva devant l’échelle qu’il grimpa avec d’autant plus d’efforts que le traumatisme de la scène semblait avoir drainé ses jambes de toute leur vigueur. Enfin, après quelques secondes, il arriva au grenier.

Dès son premier regard, Alexandre réalisa que cette partie de la maison était particulièrement délabrée. Le sol craquait tellement sous ses pas qu’il semblait prêt à se briser à la moindre pression. En outre, la seule lumière au sein de la pièce était fournie par un vasistas poussiéreux, si bien qu’une seule partie du grenier était réellement éclairée et que même celle-ci l’était que très faiblement. A tâtons dans cette demi obscurité, Alexandre commença alors à chercher la malle.

La tache fut difficile dans la mesure où la pièce était remplie d’une quantité formidable de fournitures. C’était une réelle jungle de vêtements, de décorations et de meubles délabrés. Lors de sa recherche, Alexandre tomba sur des manteaux coloniaux déchirés, des vases entièrement recouverts par une épaisse couche de poussière ou encore des vieux jouets en bois dont les parties étaient dispersées aux quatre coins de la pièce. Il se fraya un chemin entre les vieilles armoires auxquelles ils manquaient la plupart des tiroirs si ce n’était des portes, entre des miroirs dont le verre était fracturé sur toute la surface ou encore des cartes tellement obsolètes qu’elles ne semblaient plus rien représenter. Au sein de cette jungle de délabrement, pour autant, il ne vit aucune malle. Après une demi-heure de recherche, Alexandre avait scruté l’ensemble de la pièce sans succès.

Frustré par cet échec, il se persuada alors que Jean ne devait pas avoir toute sa raison et que ce dernier avait probablement été victime de son imagination. Après tout, qui aurait pu lui en vouloir dans un état aussi second que celui dans lequel il était ?

Convaincu alors que la perte de logique était la seule raison des derniers mots de Jean, il se résolut à quitter le grenier et se dirigea donc vers l’échelle.

A mi-chemin soudainement, une lumière l’éblouit.

Etonné, il se recula légèrement de manière à recevoir le faisceau à nouveau et une fois qu’il fut dans la trajectoire, il en regarda la source. L’inclinaison du soleil à ce moment semblait projeter une lumière qui se reflétait très légèrement sur un miroir qu’il n’avait pas remarqué auparavant. Il constata alors que l’objet en question avait une inclinaison étrange. Le miroir paraissait être beaucoup trop relevé pour être par terre et beaucoup trop allongé pour être contre le mur. Intrigué, Alexandre s’en s’approcha et remarqua alors qu’il reposait sur une malle rouge.

 

Il profita alors de l’inclinaison provisoire du soleil pour se dépêcher d’ouvrir l’objet momentanément éclairé. Il inséra la clef rouillée au sein de la serrure et la plaça dans diverses orientations afin de trouver l’angle adéquat pour activer le mécanisme. Une fois celui-ci trouvé, la malle s’ouvrit. Alexandre se recula alors immédiatement en raison de l’odeur d’une part et de la poussière de l’autre. Puis après quelques secondes, il revint hésitant et regarda prudemment l’intérieur.

A la vue de la quantité d’objets au sein du grenier, Alexandre s’attendait alors à ce que la malle en soit elle aussi remplie. Pour autant, celle-ci semblait vide, tout du moins à première vue. Il inséra donc sa main afin d’en vérifier l’intérieur et sentit néanmoins un léger relief dans un des coins. Il semblait y avoir quelque chose d’incrustée au fond de la malle. Réalisant que l’objet bougeait très légèrement, Alexandre inséra alors son deuxième bras de manière à avoir plus de force et tira. Une fois le bon angle trouvé, l’attache céda et il tomba en arrière, l’objet dans les mains. Après s’être assit à nouveau, Alexandre lui enleva alors la poussière et le plaça à la lumière. Il réalisa à ce moment que ce qu’il tenait dans ses mains était un carnet.

Un carnet rouge.

Les pages étaient très jaunies mais l’intérieur en était resté parfaitement intact. Plus ou moins lisible selon les passages, l’écriture était, de manière générale, suffisamment appliquée pour donner du sens à l’ensemble. La seule difficulté venait de la lumière, Alexandre réalisa en effet très vite que la pièce n’était plus suffisamment éclairée pour pouvoir observer correctement le contenu du carnet. Il décida donc de redescendre au rez-de-chaussée afin de l’étudier.

 

En une demi-heure de lecture, rien ne s’était clarifié. La plupart du carnet, s’il était lisible ne portait pour autant aucun sens pour Alexandre. C’était tout au plus une accumulation de noms, de formules scientifiques ainsi que d’observations toutes plus indéchiffrables les unes que les autres. Ainsi, arrivé à la moitié du carnet, la frustration devint telle  qu’Alexandre se décida à lire en diagonale. Il continua alors la lecture des cinquante dernières pages, à moitié attentif à ce qu’il lisait, à moitié pensif face au corps de Jean qui gisait toujours sur le sol en face de lui ; jusqu’à ce qu’il arrive à la fin.

Il réalisa alors que la dernière page était différente des autres.

Tout simplement parce que c’était la dernière page.

Une page que l’on ne pouvait pas tourner.

Une page qui signifiait, la fin.

A mesure que son regard parcourait cette ultime feuille, les battements de son cœur gagnèrent en intensité. Il comprit ce qu’était réellement le carnet rouge et qui était son auteur. A partir de ce moment là, la descente de la page se transforma en une descente en enfer. A chaque fin de ligne, il se sentait finir lui aussi un peu plus, à chaque début d’une autre, il frissonnait et tremblait d’appréhension face à ce qu’il découvrirait, à chaque nouveau mot, il craignait une nouvelle et terrible prise de conscience. Ainsi, martelé par l’écriture, il descendit le gouffre jusqu’à ce qu’il en touche le fond :

« 18 mars : Succès de l’expérience. Aveugle mais pupilles intactes. Ma fille est en bonne santé. »

Alors, des onces de mémoire commencèrent à lui revenir. Son enfance, son enlèvement, l’expérience qu’il avait subi, son abandon sur la plage où les défunts Alain et Yves l’avaient recueilli. Pire, il réalisa que Jean Sewing avait non seulement participé à ces expériences mais qu’il les avait pratiqué sur sa propre fille. Tétanisé par ce qu’il venait de lire, il laissa alors tomber le carnet à côté du corps de Jean dont le visage était maintenant imprégné par une blancheur morbide. Puis, face au cadavre, Alexandre ressentit une rage formidable. Il voulut le piétiner, le fracasser, le briser, l’anéantir afin de se venger de tout ce que ce monstre avait fait. Il se leva et regarda le corps, résolu à déchainer sa colère sur lui jusqu’à ce que, soudainement, un autre mot lui perce l’esprit.

Il desserra les poings avant de se baisser pour ramasser le carnet.

Ce mot était un de ceux que Jean lui avait chuchoté.

Ce mot était « palimpseste ».

 

Cette nuit-là, dans une maison que personne ne trouva jamais, un bout de papier s’envola alors au dessus de trois cadavres. Il flotta délicatement, porté par le vent nocturne et, avec lui, s’envolèrent les mots suivants :

« 18 mars : Succès de l’expérience. Voyant mais pupilles détruites. Mon fils est, lui aussi, en bonne santé ».

 

Jadd Hilal

 

Le naufragé Partie VI

Partie VI

Voilà les choses bien équilibrées:

Jean Sewing était donc bien le père biologique d’Alexandra.

Depuis ce jour où Alexandre rencontra Jean pour ce qu’il croyait être la première fois, le garçon fut accepté et aimé. Dès les premières semaines, Alexandre passa de plus en plus de temps chez les Sewing chez qui la venue de cet inconnu avait crée un réel enthousiasme. A l’issu du premier mois seulement, Jean l’invitait à toutes les excursions, promenades ou randonnées qu’il organisait avec Alexandra. Non seulement une certaine complicité s’était crée entre les trois, mais se matérialisait également, à l’issue du deuxième mois, une amitié profonde. A la vue de ce lien qui se créait, Jean jugea alors dommage qu’Alexandre passe autant de temps chez eux alors qu’Alain et Yves ne leur avaient jamais rendu visite. Il demanda donc à Alexandre d’inviter ses parents à venir diner.

Cette première rencontre ne fut néanmoins pas un succès. Sans réellement être en mesure de donner des explications, Alain et Yves ressentirent, dès le premier instant, un certain malaise en présence de Jean. Même s’ils ne le montrèrent pas à Alexandre et si d’ailleurs, au fond, cela ne changeait pas grand chose, tous deux sentaient un côté malsain se dégager du père d’Alexandra. Très vite, leurs visites aux Sewing se firent donc de plus en plus rares. Prétextant un rendez-vous ou une tache quelconque, Alain et Yves s’éloignèrent ainsi progressivement de la famille. Pour autant, comme nous l’avons dit, cela ne changea pas grand chose, Alexandre passa autant de temps chez les Sewing.

Puis, ce fut auprès d’Alexandra qu’il passa plus de temps.

Au fond, qui aurait pu en vouloir à ces deux êtres ? Ils étaient parfaitement complémentaires. Personne d’autre au monde n’aurait pu être aimé de la même manière que l’un aurait pu aimer l’autre. Avec ces deux entités, c’était la vie elle même qui semblait avoir joué une partie gagnée d’avance.

L’un était immonde mais voyait, l’autre était belle mais aveugle.

Que demander de plus ?

Non seulement le Ying avait rencontré le Yang mais, comme si cela ne suffisait pas, même ces deux petits points, l’un noir, l’autre blanc, étaient eux aussi bel et bien là.

Chez la monstruosité ténébreuse du petit garçon, le point blanc était sa sagesse.

Cette sagesse, il l’avait trouvé dans la solitude.

Il avait été déformé puis placé là, à côté des autres.

Pour autant, il n’en faisait pas partie.

Eux étaient d’un côté et lui de l’autre.

Non seulement avait-il été abandonné par ses vrais, puis par ses faux parents, mais il était tellement monstrueux que l’humanité elle même l’abandonna.

Contraint d’avoir été exclu du reste, il se tourna donc vers lui même.

Comme si l’absence de dialogue l’avait emmené vers un monologue perpétuel.

Comme si le manque de voix autour de lui avait intensifié la sienne.

Il s’écouta et s’entendit.

De là, la sagesse.

Néanmoins pour équilibrer cette sagesse, il fallait de l’imprudence et Alexandra l’avait. Le point noir de cette blancheur radieuse qu’était Alexandra, était effectivement dans son attitude aventureuse.

La petite fille, depuis son plus jeune âge, répondait en permanence à son père, cassait des assiettes, courrait constamment dans la maison quitte à renverser tout ce qui passait sur son chemin. Elle frappait, cognait, tapait du pied, crachait, criait.

Vivait.

Cette imprudence et cette légèreté équilibrèrent la sagesse et la conscience d’Alexandre.  Avec l’opposition de ces deux traits de caractère, l’harmonie de ces deux êtres devint ainsi complète.

Dans le Ying, il y’eut le Yang.

Et dans le Yang, il y’eut le Ying.

A mesure que les années passaient sous le regard contemplatif de Jean, d’Alain et de Yves que la vieillesse marquait de plus en plus, les deux adolescents devinrent d’autant plus affectifs l’un envers l’autre.

Au départ, Alexandre se le reprochait.

Il se forçait souvent à regarder ailleurs lorsqu’Alexandra ne s’apercevait pas que son épaule se dévoilait, de même, ses yeux se fixaient instantanément sur ses chaussures quand celle-ci courrait impudiquement dans l’herbe à quelques pas de lui.

Pour autant, il arriva progressivement à un âge où il lui fut de plus en plus difficile de garder cette distance. Plus le temps passait, plus les sensations qu’il ressentait semblaient devenir d’une autre nature. Elles ne lui chargeaient plus la poitrine avec un sentiment de bien être mais plutôt, de désir. Aussi heureux qu’il pouvait être avec Alexandra, cela ne lui suffisait plus. Chacun des nombreux gestes affectifs d’Alexandra le rapprochait de plus en plus d’elle tout en faisant en sorte que lui, réussisse de moins en moins à résister. A chaque fois qu’Alexandre tentait de tendre le fil afin de s’éloigner, ce dernier semblait toujours être tiré par le destin.

Pour autant, il serait faux de penser que durant tout ce temps, Alexandra subissait. Bien au contraire, et c’est là où la sagesse d’Alexandre put être contournée, aussi aveugle qu’elle était, Alexandra voyait tout à travers lui. Abandonné par tous les autres, elle réalisait qu’Alexandre se rapprochait d’elle et elle en jouait. Sans que rien de charnel ne se réalise, elle laissait entendre par ses choix, son temps, ses désirs, ses loisirs, ses passions et ses jeux qu’elle vivait par lui autant que lui vivait par elle. Puis, bientôt, ce fut au tour des mots de tirer encore plus le fil.

Alexandra avait été la première à lui dire « je t’aime ». Les sons sortirent si naturellement le garçon, étant à ce moment là en train d’imiter théâtralement le ton d’Alain lorsque ce dernier se mettait en colère, ne les remarqua même pas. Par la suite, au milieu d’une flopée de « je t’adore », les « je t’aime » se furent de plus en plus nombreux. A ceci se rajoutèrent certains gestes affectifs. Un jour, alors qu’Alexandra pleurait, Alexandre l’avait prise dans ses bras et en retour, celle-ci lui avait donné un baiser sur la joue. Puis, au fur et à mesure du temps, les raisons pour une accolade devinrent de moins en moins valable. Tout devint prétexte à se câliner. Non seulement Alexandra serrait Alexandre dans ses bras plus souvent mais aussi plus longtemps, ce qui lui permettait parfois de caresser subtilement son dos. Puis,  après l’accolade, ce fut au tour des mains. Alors, sous le regard amusé d’ Yves et d’Alain, les deux prétextaient de se guider dans la forêt afin de se tenir la main.

Un jour qu’ils partirent dans la forêt pour cueillir des fruits, Alexandra poussa Alexandre dans l’herbe et s’allongea à côté de lui.

« Tu m’aimes ? lui demanda t-elle.

Oui, je t’aime. » lui répondit Alexandre en se tournant avec hésitation vers elle.

Alexandra rapprocha alors doucement son visage jusqu’à ce que ses lèvres soient sur le point de toucher celles d’Alexandre. Puis, soudainement, elle se leva et courut en riant dans les bois.

Une autre fois, dans une situation similaire (partir à la cueillette était devenu une habitude très arrangeante pour les deux), alors qu’Alexandre et Alexandra étaient en plein milieu des forêt, la pluie commença à tomber. Au départ, pensant que c’était une averse, les deux ne s’en soucièrent cependant pas et continuèrent innocemment à chercher des fruits. Après quelques minutes néanmoins, la pluie s’abattit avec une férocité telle que la possibilité d’une averse fut éliminée. Alexandre prit alors la main d’Alexandra dans l’intention de la ramener chez Jean. Lorsqu’il la tira, il se rendit cependant compte qu’elle résistait. Il se tourna alors, perplexe, vers Alexandra.

Elle souriait.

« Pourquoi ne veux-tu pas venir ? » lui demanda t-il.

Alexandra ne répondit pas et dissipa soudainement son air amusé.

« Tout va bien ? »

Alexandre criait sous la pluie assourdissante, il se forçait à ouvrir les yeux malgré les goutes qui lui battaient sur les paupières.

Sans répondre, la tête d’Alexandra se tourna alors dans sa direction. Aussi aveugle qu’elle était, son regard sembla, à ce moment là, être chargé d’une étrange intensité.

« Tu viens ? »  répéta Alexandre, de plus en plus inquiet par la cacophonie torrentielle autour de lui.

Soudainement, il comprit. Le silence le plus profond s’installa alors autour de lui. Il n’osa d’abord pas ouvrir les yeux mais après quelques secondes néanmoins, il écarta lentement ses pupilles et leva une main tremblante sur son manteau afin de le défaire.

Doucement, Alexandra baissa alors la bretelle de son épaule droite.

A suivre…

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie V

Jean Sewing était un de ces rares chirurgiens à être restés au sein des Freaks depuis le commencement jusqu’à la fin. En plus de cela, même s’il était sous-entendu qu’aucun membre ne devait trop en savoir sur son voisin, ses expériences se firent tout de même connaitre. La réputation de ces travaux ajoutée à la longévité de la carrière du docteur avaient, au final, contribué à ce que ce dernier soit considéré comme une sorte de symbole. La raison pour laquelle lui en particulier marqua tant les esprits n’était pas uniquement due à la durée de sa carrière mais surtout au rapport qu’il entretenait avec son travail. Aucun des Freaks ne travaillait pour l’argent, peu importe le domaine, s’ils étaient là, c’était toujours par choix. Ce fut d’ailleurs pour cette raison que le groupe eut une telle efficacité. Pour autant, le docteur Sewing, depuis le début des opérations, semblait avoir quelque chose de plus encore. Faisant partie des inhabituels scientifiques à avoir intégré le groupe en fin de carrière (face au danger des opérations, la plupart étaient jeunes), le docteur Sewing semblait avoir un regard philosophique et même, dans une certaine mesure, érudit, sur son oeuvre. Après chaque opération, il sortait de son cabinet et se dirigeait toujours au même endroit, à la pointe du pont. De là, il contemplait l’horizon durant de longues heures en réfléchissant à ce qu’il venait d’accomplir.

Qu’importe l’heure ou la météo, il était là, irrémédiablement là.

Comme à la recherche d’une vérité.

Un jour, un chirurgien plus jeune vint à côté de lui et lui déclara:

« Vous êtes un modèle. »

Sans dévier son regard de l’horizon, Jean ne répondit pas, il ne sembla même pas l’écouter.

La raison de cette surdité résidait dans ce que certains considéreront comme un oxymore : Jean était un scientifique rêveur.

Une autre habitude du docteur était de tout noter. Qu’il s’agisse de science ou de faits quelconques, il écrivait. Ce trait de caractère s’amplifia drastiquement à mesure que le temps passait. Au final, il avait atteint une abondance telle qu’on pouvait compter, au terme des Freaks, quarante trois carnets et dix sept livres.

Evidemment, tout fut brûlé.

Sauf un carnet.

La raison pour laquelle le docteur Sewing écrivait autant n’avait rien de bien particulier. Elle était en fait commune à beaucoup d’individus et tout particulièrement à beaucoup de scientifiques.

Il voulait simplement laisser une trace dans l’histoire.

A l’image du conflit intérieur d’Achille, certains y voient une forme d’égoïsme, d’autres, d’éternité.

D’un côté, on aurait pu lui reprocher d’être opportuniste et de chercher à aller toujours plus loin en dépit des règles et de l’éthique, on aurait eu raison.

De l’autre, on aurait pu admirer son acharnement et sa volonté de voir le monde connaître son nom, on aurait eu raison aussi.

On aurait aussi eu raison de dire qu’il vivait dans le passé.

Au même titre qu’on aurait eu raison de dire qu’il vivait pour l’avenir.

Si on lui reprochait de vivre dans le présent, là, en revanche, on aurait eu tort.

En voici la raison : Jean considérait sa carrière comme un kaléidoscope des pires monstruosités chirurgicales, toutes accomplies sous l’égide de la science. Le pire pour autant, n’était pas là. Le pire était dans le remord et le sentiment redoutablement conscient qu’il n’avait rien eu en retour. Pour cette raison, Jean était hanté par son passé.

De ce passé, il en imaginait un avenir. A l’instar d’un joueur contemplant la montagne de ce qu’il avait déjà perdu, il décidait alors, sans que rien ne l’y indique, de continuer. Quitte à perdre, autant poursuivre. Néanmoins, là où on aurait pu croire qu’il vivait pour le présent, il est important de dire que si Jean décidait de continuer, ce n’était en aucun cas pour ne plus penser à ce qu’il avait fait mais, au contraire, pour en tirer quelque chose. En somme, la raison pour laquelle Jean ne vivait pas au jour le jour était qu’il voulait constamment légitimiser son passé par un lendemain où son nom serait connu, où il ne serait pas oublié par le monde.

Où aussi horrible qu’avait pu être sa vie, elle servirait toujours à d’autres.

Où aussi noir qu’avait pu être son passé, il éclairerait l’avenir.

D’un côté scientifique, de l’autre rêveur ; d’un côté opportuniste, de l’autre universel ; d’un côté dans le passé, de l’autre dans l’avenir ; Jean était un être de contradictions.

Un jour, ces conflits intérieurs retentirent de leur force la plus terrible.

Le Shelley accostait une fois par semaine afin de refaire ses provisions et de collecter le courrier. Presque mécaniquement, cette mesure était accomplie dans la discrétion la plus totale. Le navire déposait ses passagers un par un dans des endroits différents mais relativement proches, pendant ce temps, un des membres (désigné par roulement) restait à bord afin de garder le bateau loin de terre le temps de la procédure. Une fois celle-ci terminée, un signal était envoyé, le bateau se rapprochait et ramenait alors l’équipage.

Il y va sans dire, les enfants restaient à bord.

Au soir d’une journée celle-ci, alors que Jean était comme à son habitude à la pointe du navire et que les hommes lisaient leur courrier, un cri fut entendu. Au départ, le docteur ne s’en soucia point. En mer, il était fréquent que certains matelots perdent parfois leur tempérament, surtout après une nouvelle de l’extérieur. Néanmoins, au bruit du cri, se succéda un bruit de pas lourd et bientôt, un homme sortit sur le pont en brandissant un papier dans les mains. D’une voix usée, ce dernier s’écria :

« Nous sommes repérés, il faut tout arrêter ! »

Sans déplacer son visage, le regard de Jean se tourna alors lentement vers le côté. Pour la première fois, il écouta.

« C’est une lettre de mon oncle, il fait partie de votre groupe. Tous les Freaks se font arrêtés, tués dans les villes et le Roi a déjà commencé à envoyer des vaisseaux vers les endroits suspects en mer » cria le capitaine du vaisseau dont la fonction donnait une certaine crédibilité.

Après quelques secondes de silence durant lesquelles tout l’équipage resta béat, abruti par la nouvelle, tous les membres se tournèrent vers Jean.

Alors, sans montrer le moindre signe d’inquiétude, le docteur soupira et descendit lentement les marches vers le pont. Arrivé en face des matelots, comme insensible à l’annonce,  il prononça avec une voix très calme les mots suivants:

« Nous accosterons demain. »

Puis, sans prendre la peine de s’expliquer, il tourna le dos à l’équipage et se dirigea paisiblement vers son laboratoire. Alors que le capitaine criait « vous l’avez entendu, allez vous coucher » et que tous commencèrent à s’agiter de part et d’autre, le docteur ouvrit tranquillement la porte de son cabinet et la referma soigneusement derrière lui. Une fois à l’intérieur, il se plaça devant une grande malle contenant des fournitures, la saisit et la déplaça devant la porte de manière à empêcher quelconque accès depuis l’extérieur. Puis, après avoir vérifié l’impénétrabilité de la chambre, il se dirigea vers la salle d’opération.

Dans la pièce, un matelas était disposé.

Sur le matelas était un enfant endormi.

A côté du matelas, sur la table de travail, était un carnet rouge.

Jean se rapprocha calmement de la table d’opération, nettoya ses instruments et commença à travailler.

Une demi-heure plus tard, sur le pont, la porte du laboratoire s’ouvrit furieusement. Surpris, les hommes qui étaient en train de rassembler leurs affaires se tournèrent alors vers le bruit. Bien que certains d’entre eux avaient assisté aux expériences les plus  inhumaines, tous sans exception furent terrorisés face à ce qu’ils virent à ce moment là. Eclairé à moitié par la lumière blafarde de la salle d’expérience, la figure du docteur Sewing leur apparut comme si lui même avait conduit une expérience sur son visage. Ce n’était pas le chirurgien qu’ils connaissaient, il paraissait profondément changé. Ses yeux étaient écarquillés et donnaient d’autant plus d’intensité à un regard aussi hagard que furieux, sa mâchoire était contractée et ses dents grinçaient les unes contre les autres d’une manière telle qu’elles semblaient prêtes à se fracasser, tous ses membres étaient contractés au point que ses articulations semblaient s’être solidifiées. Face à cette horreur, les hommes étaient tétanisés, ils regardaient avec torpeur le monstre dont la démarche elle même n’avait plus rien d’humain. Chaque pas résonnait avec une force terrible et semblait détenir une intensité prête à briser le sol. Après quelques secondes, les hommes comprirent que le docteur se dirigeait vers la pointe du bateau. Puis, après minutes, ils comprirent que le dernier enfant à bord était mort.

Ce qu’ils ne comprirent pas, c’est que pour le docteur Sewing, ce n’était pas uniquement l’enfant qui était mort mais surtout le but de sa vie. Cet enfant, à lui tout seul, aurait pu justifier toutes les horreurs qu’il avait accompli jusque là. Grâce à cet enfant, il aurait pu pratiquer une expérience inédite et son nom aurait pu traverser les temps.

Aussi horrible qu’avait été son passé, l’enfant l’aurait rendu utile à l’avenir.

L’enfant lui aurait donné un sens.

Dans le carnet rouge, si l’enfant n’avait pas succombé, nous aurions pu lire les mots suivants:

17 mars : Succès de l’expérience, aveugle mais pupilles intactes, enfant en bonne santé.

A la place de ceux-ci :

17 mars : Echec de l’expérience, un œil perdu, perte de mémoire en hausse, un jour avant amnésie totale.

Et, surtout, de ceux-là :

18 mars : Succès de l’expérience. Aveugle mais pupilles intactes. Ma fille est en bonne santé.

A suivre…

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie III

1

La plupart des Freaks furent arrêtés. Parmi eux, certains furent lâchés dans une foule qui les avala avant de les écarteler, de les démembrer et de les jeter aux ordures. D’autres, plus chanceux, furent pendus ou décapités en public. Les dirigeants reçurent, quant à eux, la moins clémente des punitions. Ils furent torturés durant de longues heures par leurs propres outils avant d’être chirurgicalement blessés afin de mourir dans le plus long délai possible. Les tortures furent d’autant plus sévères qu’aucuns des membres des Freaks (même les moins gradés) ne semblait montrer le moindre signe de faiblesse. Juste avant leur décapitation, certains souriaient même lorsqu’ils reconnaissaient quelques visages familiers dans la foule en face d’eux. Lorsque le roi apercevait un regard insistant, il baissait alors les yeux afin de ne pas montrer la haine qu’il éprouvait à ce moment-là, non pas pour le puni mais pour le visage que ce dernier regardait. Que ce soit celui d’un bourgeois engraissé et hypocrite à un point tel qu’il  était venu assister à la mise à mort de son propre fournisseur ou celui d’une mère qui avait donné son enfant en échange d’une part d’argent; aussi monstrueuse qu’avait été la démarche, le roi comprenait progressivement que tous ces hommes qui restaient déterminés jusqu’à leur dernière heure, méritaient moins de mourir que ceux qui les avaient payé.

Si le peuple savait que la faute venait également de la classe bourgeoise et que même le roi s’en douta, il était tout de même inconcevable d’accuser sans preuves, cela aurait été généraliser. Etant évident qu’aucun bourgeois ne voudrait avouer sa participation à la chose (au-delà d’une condamnation personnelle, un simple témoignage aurait suffit à propager le doute dans la classe) aucune sanction ne fut donc prise. Pour autant, dans l’esprit du roi, une frustration permanente rongeait les nuits. Il était hanté par la conviction que si tous les bourgeois avaient été punis, les trois quarts des sanctions auraient été à juste titre. Il en fut persuadé lorsque, sous une torture létale, le chef des Freaks leva son dernier regard vers lui.

Il comprit que ceux qui payaient pour les Freaks ne paieraient jamais autant que les Freaks payaient pour leurs actes.

Comme nous le disions donc, la plupart des Freaks furent saisis. Pour cela, ils furent poursuivis sur tous les terrains possibles. Au sol, des espions furent envoyés dans chaque petit village, dans le ciel, des dirigeables parcoururent la moindre parcelle d’air, en mer, la flotte scruta l’horizon à la recherche d’une embarcation ou pire d’un bateau suspect.

Le Shelley était l’un d’eux.

Initialement un bateau de pêche à la baleine blanche, le Shelley fut racheté par les Freaks afin de devenir leur plus grand navire. L’un des avantages de l’ouvrage était son habitabilité. Tous les individus à son bord y vivaient. Au delà de la discrétion apportée par  la fonction de bateau de pêche, le fait de se déplacer en permanence contribuait également à ce que personne ne puisse réellement dire que le navire existait. Le Shelley fut le seul bateau à ne jamais avoir été arrêté. Au mieux, certains navigateurs revenus à port, hurlaient dans les tavernes:

« Je savais pas qu’il y’avait des baleines dans l’coin! »

A quoi on leur répondit:

« Il y’a pas de baleine. »

Ils haussaient alors les épaules et continuaient de boire leur cidre.

A bord du Shelley étaient cinq marins. Trois d’entres eux ne parlaient pas la langue et n’étaient en conséquence pas au courant du type d’expériences qui se produisait au sein du navire tandis que les deux autres se forçaient à ne pas y penser. Hormis les matelots, le capitaine Watson dirigeait le bateau sur les flots moyennant une part sur le salaire des Freaks à bord ; ces derniers étant trois scientifiques: le docteur chirurgien en chef Jean Swerving et deux jumeaux, ses assistants.

Jean, de part son apparence, effrayait beaucoup. Certains matelots en étaient paralysés lorsqu’ils voyaient, en pleine nuit, son visage terrible sortir du cabinet avec un air à la fois hagard et pensif. La vieillesse du chirurgien contribua à lui donner ce regard double commun à beaucoup de scientifiques âgés. Un regard exprimant d’un côté une intelligence et une perspicacité développées et de l’autre, le regret d’une vie dédiée uniquement à cela. Comme si la sagesse de la vieillesse ne trouvait pas sa place.

Une des raisons pour lesquelles les Freaks eurent une telle répercussion étaient due à leur remarquable gestion des taches. Aucun des membres n’était supposé travailler à différents objectifs, chacun avait son propre but. Le processus se déroulait de la manière suivante: une équipe était en charge de l’enlèvement ou de la réception des enfants, une autre équipe s’occupait alors de transporter ces enfants d’une cachette provisoire jusqu’au laboratoire central puis, de là, plusieurs groupes amenaient les enfants jusqu’aux laboratoires disséminés partout dans la ville et sur la mer. Deux avantages étaient apportés par  ce mode d’opération: le premier était qu’il fut bien difficile de savoir où chercher et le deuxième, d’autant plus efficace, était qu’au sein même du clan, très peu de dénonciations étaient possibles dans la mesure où l’effectif était disséminé.

Personne ne savait ce que faisait l’autre.

Au sein du Shelley, lorsque Jean recevait de nouveaux enfants, il n’avait donc proprement aucune idée ni de où ni de qui ils provenaient. Ainsi, il lui était relativement facile de ne pas attacher la moindre affection à quelconque enfant dans la liste innombrable et innommable d’expériences qu’il avait mené durant sa carrière. 

Relativement 

Un jour, un fait déstabilisa effectivement le système, le docteur ressentit son premier regret.

2

Face au regard perplexe et perdu en face de lui, Alexandre resta muet pendant quelques secondes. La petite fille répéta alors:

« Il y’a quelqu’un?

Progressivement, il retrouva ses sens. Il ouvrit alors la bouche et répondit d’une voix presque inintelligible:

« Oui.

-Qui es-tu? demanda la fille en sursautant.

-Je m’appelle Alexandre. »

Le regard vide de l’inconnue s’était maintenant orienté vers lui. Elle l’observait avec concentration, l’air d’attendre une suite à cette brève présentation.

« J’habite à côté, je suis venu cueillir des fruits pour faire de la compote. »

Un silence suivit l’explication.

« Comment se fait-il que je ne t’ai jamais vu? » ajouta l’étrangère.

Alexandre ne sut alors pas quoi répondre. Il baissa les yeux et se gratta nerveusement le bras.

A ce moment, la petite fille leva la main pour palper son visage. Lorsque les doigts fins et suaves approchèrent de lui, comme par réflexe, le petit garçon se recula.

« Désolé » ajouta t-il nerveusement.

Puis, Alexandre se leva et s’élança le plus vite possible dans la forêt afin de rentrer chez Alain et Yves.

Cette nuit-là, Alexandre ne dormit pas. Il songea pendant de longues heures à la rencontre qu’il avait fait. De nombreuses questions lui traversèrent l’esprit. Qui était-elle? Pourquoi s’était t-il reconnu en elle? Pourquoi avait t-il eu le sentiment si intense d’être, d’une manière ou d’une autre, lié à cette étrangère? Autant de questions auxquelles il ne put formuler aucune réponse.

Lorsqu’Alexandre commença à apercevoir la lune par sa fenêtre, il en déduit qu’il était environ trois heures et qu’il était donc temps de dormir. Il se tourna alors sur le côté et ferma les yeux. A ce moment, des pensées d’une autre nature commencèrent à fuser dans son esprit.

Comme si le côté clair de la lune avait cédé la place à l’obscur.

D’ailleurs, si elle ne savait pas ce qu’il faisait là, il pouvait très bien lui retourner la remarque. Lui non plus ne l’avait jamais croisée auparavant. Il avait probablement plus évité les routes qu’elle mais ce n’était pas une raison pour lui faire subir un interrogatoire. Pour qui se prenait t-elle? A l’accuser ainsi, comme si la forêt était son territoire? Il avait autant le droit d’être là, puis, il lui avait fait aucun mal. Elle était aveugle, certes, elle avait le droit d’être méfiante, mais ce n’était pas une raison pour être aussi vulgaire. Qu’est ce qui lui donnait le droit de croire qu’elle pouvait le bafouer comme ça sans qu’il ait eu son mot à dire? Les yeux ouverts par l’énervement, Alexandre fronça les sourcils et prit la résolution ferme de retourner voir l’inconnue le lendemain pour lui dire ce qu’il pensait de ses manières.

Une fois cette décision prise, il réussit enfin à se calmer et referma à nouveau lentement ses pupilles. Progressivement, il se laissa aller et plongea dans des songes plus profonds.

Au dessus de lui, comme l’inconnue, la lune le fixait, aveugle mais radieuse.

Le lendemain matin, Alain et Yves attendaient Alexandre pour le petit déjeuner. Une fois ce dernier réveillé, il se leva et sans prendre la peine de se laver ou de se changer, il alla dans le salon. Lorsqu’ils virent les yeux d’Alexandre, Alain et Yves eurent un mouvement de sursaut:

« Pourquoi tu fais cette tête là? demanda Yves.

-Tu as pas dormi toi, ajouta Alain.

-Est ce que quelqu’un habite à côté de chez nous? demanda timidement Alexandre.

-Non, on est tous seuls! Tout ce terrain rien que pour nous, tu y crois ça mon petit? » répondit Alain.

Alexandre fronça légèrement les sourcils.

« Pourquoi? ajouta Yves.

-Pour rien. Je ne vais pas petit-déjeuner aujourd’hui, je vais tout de suite retourner à la cueillette. A toute à l’heure! » dit Alexandre en franchissant la porte de la maison sans même laisser le temps à Yves et à Alain de répondre.

Une fois arrivé au même endroit que la veille, Alexandre chercha le buisson dans lequel il s’était caché la veille. Puis, une fois ce dernier trouvé, il s’assit à côté et attendit.

Plusieurs heures passèrent et il eut de plus en plus de mal à ne pas s’endormir. Au bout d’un certain temps, un bruit de pas vint cependant le ranimer. Il ouvrit alors les yeux et vit une silhouette se rapprocher de lui, sur le chemin de terre. Une fois qu’il eut reconnu la petite fille de la veille, Alexandre se leva et marcha dans sa direction. L’étrangère, quant à elle, s’arrêta puis, inquiétée par le bruit, elle commença à reculer.

« C’est moi ! Le garçon d’hier! » cria alors Alexandre afin de se faire reconnaître.

Au son de sa voix, la petite fille s’arrêta. Alors, Alexandre se rapprocha jusqu’à arriver juste en face d’elle. Une fois placé, il réalisa cependant qu’il ne savait pas quoi dire. « Bonjour » tenta t-il d’une voix hasardeuse

La petite fille ne répondit pas. Elle le regarda, étonnée, avant de froncer les sourcils et de crier en tapant du pied:

« Encore toi? Que veux-tu? »

Alexandre fut ébranlé par cet aplomb. Il resta muet et ébahi durant quelques secondes. Puis, il se ressaisît, serra les poings et se décida à maintenir l’objectif qu’il s’était fixé:

« Ecoute!

-Tu veux venir boire le thé chez mon papa? » demanda t-elle en lui coupant son élan.

Un silence suivit la question.

« Viens! »

La petite fille prit alors Alexandre par le bras et le serra contre elle. Puis, elle se mit à marcher rapidement, son bras sous celui d’Alexandre, le long du chemin de terre.

« Je m’appelle Alexandra, lui dit-elle en appuyant sa tête sur son épaule.

-D’accord ».

Alexandre n’écoutait même plus. Il venait de recevoir, en l’espace de quelques secondes, une affection incomparable à celle à laquelle il avait eu le droit depuis sa naissance. Son cœur s’emballait tandis que des vagues de chaleur lui parcouraient le corps, son cerveau était anesthésié, son corps ne pouvait s’empêcher de trembler.

Non seulement cette beauté radieuse n’avait pas fui devant lui mais, bien au contraire, elle le collait. Sa peau tiède, à elle, était en contact avec sa peau, à lui. Cette déesse caressait, de ses doigts fins et doux, son bras à lui et à personne d’autre.

Il ne pensait plus.

Il ne réalisait pas.

Sans même s’en rendre compte, Alexandre se retrouva devant la maison d’Alexandra. Il revint alors à ses esprits et demanda:

« Comment s’appelle ton papa?

– Jean Swerving » répondit t-elle en ouvrant le portail.

A suivre…

Jadd Hilal