A bicyclette

« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre »

Albert Einstein

 

A Gérard,

 

I

Pour Michel, faire du vélo c’était comme marcher. L’enfant avait pris l’habitude de ne se déplacer qu’en pédalant. Du haut de son mètre quarante, il ne touchait pas le sol. Mais il ne s’en souciait guère. Il répondait à tous les taquins que la différence de hauteur lui plaisait, qu’elle le rendait plus grand que son âge.

Bien qu’étant jeune, Michel travaillait, il livrait le courrier au village. A Sanasse, on l’avait désigné comme « facteur ». Personne ne se souciait vraiment des titres. Les occupations étaient organisées pour répondre aux besoins, elles ne résultaient pas de conventions ou de progressions sociales. S’il y avait un boulanger, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boulanger, s’il y avait un boucher, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boucher et au même titre, s’il y avait un facteur, c’était parce qu’il fallait bien que quelqu’un livre le courrier.

Pour Michel, la question du métier ne se posa d’ailleurs même pas. Dès qu’on remarqua son intérêt pour le vélo, on lui attribua la fonction. Au départ, il protesta. Il déclara que pédaler lui suffisait. Mais le maire rendit visite à sa mère et lui expliqua la situation. Dès lors, la négociation ne dura guère longtemps.

« Comment ça ‘non’? » hurla t-elle.

Le maire attendait devant la porte.

« Mais je veux faire du vélo moi, je m’en fous de livrer !

-Hé mon petit, mais tu n’as absolument pas le choix ! Tu vas accepter ce boulot vite fais, c’est moi qui te le dit tiens ! »

Elle le regarda ensuite d’un air dédaigneux.

« Non mais regardez le l’artiste ! ‘Je veux faire du vélo’ ».

Il comprit qu’aucune échappatoire n’était possible. Il accepta.

 

Il commença à livrer le courrier tous les matins entre neuf heures et dix heures. Le maire fit preuve d’une certaine flexibilité après quelques semaines. Il l’autorisa à changer le parcours imposé au départ. Il lui imposa toutefois une contrainte horaire en lui précisant que son nouveau trajet ne devait pas lui prendre plus de temps. Michel redessina son itinéraire. Il projeta de livrer la partie est du village à toute vitesse, puis, à la place d’aller vers l’ouest en traversant le centre comme demandé au départ, il contournerait par la forêt pour revenir de l’autre côté du village. De là, il entreprendrait de retourner vers le centre afin de livrer les dernières lettres. Il songea que de cette manière, il pourrait rouler en forêt et profiter du terrain pour s’exercer à une conduite plus aventureuse.

 

La plupart du temps, il réussissait à livrer le courrier à temps et pour tout le monde. Un jour cependant, tandis qu’il slalomait et dérapait dans les bois, il prit un peu de retard. Ne portant pas grande attention ni au sol ni à sa vitesse, il dérapa et perdit l’équilibre. Il tomba et fit plusieurs tonneaux. En ouvrant les yeux, il vit sa sacoche à côté de lui, elle s’était détachée de la bicyclette. Elle était ouverte et plusieurs lettres s’étaient éparpillées au sol. Il se releva, posa son vélo contre un tronc et revint vers le tas de lettres qu’il regarda avec exaspération. Il se baissa mollement et ramassa les lettres une à une. Pendant l’opération, il trouva une enveloppe particulièrement malmenée par la chute. Elle était déchirée en deux et couverte de terre. Il rapprocha les deux morceaux l’un de l’autre et constata alors qu’elle était destinée à David Rosenblag, le boucher.

Il décida de ne pas la distribuer. Il la rangea dans sa poche, remit les autres dans sa sacoche et reprit sa tournée.

 

Une fois sa journée terminée, il rentra chez lui pour raccommoder la dernière lettre. Il monta dans sa chambre et la posa sur son lit. Il projeta de recoller les deux morceaux de papiers et de les mettre dans une nouvelle enveloppe qu’il poserait chez David Rosenblag dès que possible. Il scotchait les deux bouts quand son regard entra en contact avec un mot.

Le mot mort.

Il ferma la porte de sa chambre à clef, posa les deux morceaux de papier sur son bureau et les rapprocha.

Il lut.

 

‘David,

Alice m’a tout dit. Je sais que vous baisez ensemble depuis six mois. Je t’écris juste pour te dire que tu ne la verras plus jamais, pas parce que je te défends de la voir mais parce que personne ne pourra plus jamais la voir. En guise de preuve, je te laisse regarder dans tes stocks de viande dès que tu liras cette lettre. Et quant à toi, tu ne vas pas tarder à la suivre. Dans deux jours, pas un de moins, pas un de plus, t’es mort’.

 

 

II

 

Il posa lentement la lettre et resta ébahi quelques secondes.

Il prit ensuite les deux morceaux de papier dans les mains, se leva et descendit au salon. Il déambula dans les escaliers, verrouilla la porte de l’entrée, ferma les fenêtres et tira les rideaux. Il fit ensuite un tour sur lui-même pour vérifier, puis, il se dirigea vers la cheminée. Une fois en face du feu, il sortit les morceaux de papier de sa poche et les déplia. Il les rapprocha des flammes jusqu’à ce que le papier entre en contact avec elles. Un doute lui traversa alors l’esprit. Il souffla sur le coin qui brûlait.

Il remit les morceaux de papier dans sa poche et alla s’asseoir sur le fauteuil du salon. Il songea que si la lettre arrivait au boucher, ce dernier pourrait se préparer au danger à venir. Il en déduit qu’il ne fallait pas qu’il brule la lettre. Il se releva.

Un autre scénario lui traversa l’esprit. S’il ne donnait pas la lettre, personne ne saurait rien sur son compte. A part le tueur, personne ne pourrait l’accuser d’avoir mal livré le courrier et si lui l’accusait, il renonçait à son anonymat. L’image des morceaux de viande humaine lui vint à l’esprit. Il frissonna.

Il resta assis encore quelques secondes, n’étant pas arrivé à se décider, il se leva et garda la tête basse. Il remonta les escaliers avec une démarche lente et résignée. Une fois dans sa chambre, il ouvrit son armoire, prit une feuille blanche et recopia le texte de la lettre. Il la rangea ensuite dans une enveloppe qu’il mit sous son oreiller. Il entendit alors la porte d’entrée s’ouvrir en craquant. Sa mère était arrivée.

 

« Ah, le voilà mon petit facteur ! cria t-elle en ouvrant les bras, tu as passé une bonne journée mon chéri ? »

Résolu à ne pas l’inquiéter, il se contenta de dire :

« Oui, oui, rien de spécial ».

 

Le lendemain, à dix heures, il livra le courrier du jour. Depuis son réveil, il redouta le moment où il allait se retrouver face au boucher. Arrivé devant sa vitrine, il posa son vélo, prit une longue respiration et entra.

« Hé ! Le voilà le petit Michel ! » lui hurla aussitôt l’homme grand et gros, au crâne chauve.

Il s’efforça de sourire.

« Quelles bonnes nouvelles tu nous ramènes ?

-Juste une lettre monsieur ».

Il tendit l’enveloppe d’une main tremblante.

-Merci mon petit, je lirai ça plus tard ».

Il se rendit compte que le boucher aurait pu lire la lettre devant lui.

« Pourquoi tu trembles comme ça toi, ta maman va bien ? Tiens ramène-lui ça ».

Il coupa un morceau de viande.

« Non merci monsieur, ma maman va très bien, elle vous salue.

-Prends le ce morceau ! C’est de la côte d’agneau, tu vas te régaler.

-Non merci, on en a la maison.

-Non mais ! »

Le boucher ouvrit les yeux en grand.

« Puisque je te dis de le prendre! »

A contrecœur, il prit la viande dans les mains.

« Tu vois quand tu veux…tiens dis moi, tu te souviens d’Emilie, la femme de Laurent ? »

Il ne put s’empêcher de baisser les yeux sur le morceau de viande.

« Ca fait quelques jours que je l’ai pas vue, pas que ça m’intéresse mais tu l’aurais pas croisée des fois ? »

Il ne répondit pas.

Le boucher lui sourit et lui fit gentiment signe de s’en aller. Michel le regarda longuement dans les yeux, puis, il se recula du comptoir et sortit de la boutique. Il monta ensuite sur son vélo et commença à pédaler.

Il s’arrêta quelques mètres plus loin et pleura.

 

Une heure plus tard, il entendit les sirènes de la police depuis sa chambre.

« Ils ont trouvé les morceaux de viande » dit-il tout haut.

Convaincu de son implication dans le meurtre, il décida de ne pas sortir de chez lui. Il passa le reste de la journée enfermé. A l’exception d’un déplacement vers la salle de bain, il ne sortit d’ailleurs même pas de sa chambre. Vers huit heures, il entendit sa mère rentrer du travail. Pour la première fois de la journée, il descendit au salon.

Dès qu’elle le vit, Angelique se précipita pour le serrer dans ses bras. Il comprit qu’elle était au courant.

« Tu vas bien ? Tout s’est bien passé aujourd’hui ? demanda t-elle inquiète.

-Oui ça va, et toi ?

-Ça va mon Michel, ça va ».

Elle se déplaçait nerveusement.

« Je vais te faire à manger, qu’est ce que tu veux ? » demanda t-elle en se ruant vers la cuisine.

Il la suivit et décida de la tester pour connaître son implication dans l’histoire.

« Le boucher m’a donné un morceau de viande, de la côte d’agneau je crois. On peut manger ça non ? » demanda t-il.

Aussitôt, il vit le visage de sa mère se figer.

« Tu es allé chez le boucher aujourd’hui ? » l’interrogea t-elle en retour.

-Oui, pour livrer le courrier, répondit-il avec un timbre hésitant.

-Et comment il allait ? »

Il baissa les yeux et murmura :

« Bien bien »

Un silence suivit.

« Et si je te préparais plutôt ton plat préféré ? »

En même temps qu’elle posa la question, elle prit le morceau de viande et le jeta à la poubelle. Il comprit qu’elle savait tout.

Après le diner, Angelique accompagna Michel dans sa chambre. Elle ressentit un profond besoin de le rassurer et ce, bien qu’elle ne connaisse pas son implication dans l’histoire. Elle passa près d’une heure à le bercer, à le réconforter et à lui raconter des histoires. Michel s’assoupit au bout de quelques minutes seulement, mais elle continua.

 

Michel se réveilla en sursaut. Il regarda l’heure sur sa montre. Réalisant qu’il était en retard, il sauta de son lit. Aussitôt, il entendit une voix lui crier depuis le salon :

« Reste couché mon chéri, pas de tournée aujourd’hui ».

Il sourit, se coucha sur le côté et referma lentement les yeux.

Tout à coup, il les ouvrit en grand.

« Deux jours » dit-il tout haut.

Il sauta à nouveau de son lit et s’habilla à toute vitesse. Décidé à ne pas informer sa mère, il ouvrit la fenêtre de sa chambre et descendit le long de l’arbre juste à côté de la maison. Arrivé en bas, il prit son vélo et fonça en direction de la boucherie.

Sur place, il vit ce qu’il redoutait.

La boucherie était fermée, les policiers avaient quadrillé la zone. A côté de la boutique, deux ambulanciers transportaient un brancard sur lequel était un corps recouvert d’un drap blanc.

Il s’arrêta et descendit de la bicyclette. Il se rapprocha à pied jusqu’à arriver devant l’entrée. Il entendit alors un policier murmurer à son collègue:

« Empoisonner la viande, c’était pas bête ».

L’autre rit un peu.

« Faudrait quand même vérifier que ce salaud n’ait pas empoisonné des viandes vendues non ? » demanda t-il à son tour.

Michel ne put s’empêcher d’intervenir.

« C’était au boucher qu’il en voulait, pas aux autres » dit-il, l’air distrait.

Les deux policiers se tournèrent immédiatement vers lui, puis, ils se reculèrent de manière à bloquer la porte de la boucherie.

« Reste pas là mon petit, c’est pas pour ton âge ces histoires » dit le plus grand des deux.

Il ne répondit pas. Après un moment, il se retourna et marcha en direction de sa bicyclette. Il crut voir quelque chose bouger dans le bois.

 

Il décida de livrer le courrier, ne serait-ce que pour se changer un peu les idées. Il roula mollement en direction du centre et remonta à la poste pour prendre les lettres du jour. Elles n’étaient pas nombreuses, même s’il était déjà neuf heures et quart. Il ouvrit sa sacoche pour les déposer et remarqua qu’une enveloppe était à l’intérieur.

Intrigué, il la sortit et constata qu’elle était sans adresse et sans expéditeur. Il songea qu’il avait oublié de la livrer la veille. Pour savoir où aller, il l’ouvrit et la lut :

‘Je ne sais pas qui tu es, mais je sais que tu es au courant de cette histoire’

Il frissonna. C’était lui, le meurtrier. Il regarda autour de lui. Rien.

‘La lettre chez David n’était pas de mon écriture. Tu as bien fait de ne pas t’en mêler plus que ça. Malheureusement, ça ne me suffit pas. Tu en sais trop et je ne peux pas me le permettre.’

Il fit tomber la lettre de ses mains.

 

Il leva les yeux et regarda sa maison au loin, il tourna son vélo dans l’autre sens et roula.

 

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie II

1

Il est important ici de raconter une coutume bien spécifique de l’époque. Du temps où cette histoire se déroula, l’homme avait réussi à atteindre la beauté parfaite. Quelques années auparavant, la société parvint à une hégémonie telle que tous s’accordèrent pour la première fois sur la plupart des caractéristiques  physiques. Entre autres, la préoccupation de l’apparence s’étant intensifiée à un point tel, l’humanité se fixa pour but de trouver un moyen de lutter contre l’angoisse permanente de l’apparence. Les hommes décidèrent de chercher un critère unique du beau, une résonnance parfaite entre les physiques de tous.

Bien évidemment, certains problèmes firent ici surface. Pour n’en nommer qu’un, l’âge rendait l’harmonie plus difficile. Néanmoins, à chaque problème sa solution, après quelques mois, il fut décidé que, par tranche de dix ans, par sexe et par couleur de peau; un modèle serait crée.

A mesure que les années passèrent, la pression sociale contribua à faire accepter et adopter le modèle par tous, même par les plus sceptiques. L’humanité évolua dans un sens unique, elle convergea jusqu’à ce que les hommes et les femmes convergent eux aussi pour devenir l’homme et la femme. Une avancée pour revenir à l’origine.

Lorsque la plupart de l’humanité eut néanmoins atteint cette uniformité parfaite, comme toujours, elle chercha autre chose. Nous dirons même plus, elle chercha l’opposé. Il est une loi constante de l’humanité selon laquelle les pensées d’un extrême suscitent toujours les pensées de l’autre, le plus et le moins de la batterie humaine, le moteur. Du temps où cette histoire se déroula, ces extrêmes étaient la beauté d’un côté et le monstrueux de l’autre. Après avoir passé autant d’années à vouloir atteindre cette perfection physique, une fois celle-ci atteinte, l’humanité se lassa. Comme au-dessus d’un puzzle accompli, l’homme détruisit son œuvre afin de tout recommencer. Mais pour recommencer, il fallait détruire.

De là le monstrueux.

Une branche de la science se développa: « la chirurgie contre-esthétique ». Au départ, le concept passa pour une aberration, il était proprement et éthiquement hors de question de toucher à un modèle qui avait demandé tant de labeur pour atteindre la perfection. Néanmoins et parfois, pour qu’une philosophie meure, il suffit que les idées de tous changent. Dans certaines communautés, la beauté n’intéressait plus.

Alors, le règne de la monstruosité commença.

Progressivement, certaines rumeurs se perdirent. On discutait d’un phénomène montant, une nouvelle mode qui serait pratiquée dans certains endroits élitistes. A mesure que le temps passait, les rumeurs prenaient la forme de mots. On racontait ce qu’on avait vu, ce qu’on avait entendu. Les mots « expériences », « science », « monstre » parcouraient les chuchotements de tous. Bientôt, certaines fenêtres se fermaient, certains gardes apparaissaient devant les maisons chiques. On pouvait entendre, au détour d’une rue, un bruit d’applaudissements et de cris. Un jour, un homme s’exclama au milieu d’un marché: « Ils prennent nos enfants, les défigurent et en font un spectacle! ». L’homme fut traité de fou avant d’être presque instantanément emporté par une voiture noire arrivée étrangement vite.

Aussi fou qu’il pouvait être, il faut concéder qu’un étrange phénomène faisait bel et bien surface à l’époque: les enfants disparaissaient. Dans certaines familles pauvres, l’enfant en bas âge ne revenait très souvent pas de l’école, son lit pouvait même d’ailleurs être vide à l’heure du réveil.

Les enfants étaient enlevés.

Par qui? Par quoi? Nul ne le savait.

Pour autant, les préoccupations se multiplièrent. Les hommes parlaient de plus en plus entre eux. Au coin d’un café lugubre, un boulanger chuchota à un autre que pas plus tard qu’hier, il avait vu un enfant enfermé dans un bocal. Le garçon passait en titubant devant son magasin et quelques secondes plus tard, un attroupement d’hommes habillés tout en noir le suivit.

A mesure que les mois passaient, l’étrange phénomène s’élargit. Certaines salles de théâtre furent fermées au public bien qu’un spectacle se joua à l’intérieur, certaines réceptions prestigieuses tirèrent leur rideaux tout en laissant deviner quelques ombres questionnables, certains sous-sol restèrent illuminés jusqu’aux heures les plus tardives. Bientôt, au sein des inquiétudes de tous, un doute se confirma : quelque chose se passait et ce quelque chose était d’une horreur telle qu’il était caché.

Un jour, un fait clarifia néanmoins considérablement le mystère. Un dimanche après-midi, pendant que l’on se promenait ou qu’on discutait autour d’un café dans la place principale de la ville, un enfant sortit en courant d’une ruelle sombre. Au départ, personne ne le remarqua. L’enfant se précipita au sommet de la fontaine de la place, sortit le magnétophone qu’il avait attaché à son dos et cria:

« Regardez-moi! »

Les passants les plus proches se retournèrent alors directement et poussèrent des cris d’horreur. Les voix particulièrement stridentes d’un groupe d’adolescentes rapprochèrent très vite certains curieux de la fontaine. A leur tour, ces derniers semblèrent être saisi d’une torpeur à la vue du garçon. Certains s’enfuirent, d’autres tombèrent à genoux, d’autres encore crièrent d’une voix étouffée.

« Aujourd’hui, je suis venu témoigner de ce dont vous vous doutez tous » continua l’enfant, nous sommes bel et bien enlevés pour subir des expériences scientifiques. On nous déforme, nous retourne, nous rapetisse, on prend nos yeux, on les donne aux autres, on joue avec nos cordes vocales, on nous inverse des membres et bien souvent, on nous tue. Mais! Aussi horrible que ce soit! Ce n’est pas le pire! ».

Toute la place s’était maintenant rassemblée autour de la fontaine. Tous écoutaient sans pour autant oser regarder l’enfant horriblement déformé dans les yeux.

« Le pire dans tout ça, c’est que certaines personnes paient pour voir! » termina le garçon, en pointant des hommes vêtus intégralement de noir, à l’autre bout de la place.

La foule se tourna rapidement vers le petit groupe. Puis, frappée par une colère telle face à la révélation de ce dont tout le monde se doutait depuis autant de mois, elle se précipita vers les hommes en noir d’une manière telle qu’elle sembla vouloir les piétiner. A la tête de la foule, étaient les nombreux parents de certains enfants disparus à jamais.

Après le massacre du groupe par la foule, un homme en noir avoua l’endroit où était caché leur chef. La police arriva sur le lieu un quart d’heure plus tard et le lendemain, le dirigeant, un homme chauve et rasé de près, fut questionné. Il avoua le but de sa communauté et en donna le nom. Il faisait parti des « Freaks » dont le travail était effectivement de transformer, par la chirurgie, les enfants, afin de les rendre les plus horribles et donc les plus divertissants possible. Lorsqu’on lui fit comprendre que ses agissements touchaient à sa fin, l’homme sourit et dit: « Vous croyez que nous sommes les seuls? »

Une semaine après que l’homme soit jeté en prison. Le roi passa une loi sur l’interdiction de modifications physiques quelconques sur les enfants, il instaura également une récompense considérable auquel cas quelqu’un dénoncerait un « Freak » ou équivalent.

Très rapidement, la communauté s’effaça. Pour autant, afin de disparaitre, ils ne pouvaient pas se contenter de relâcher les enfants. S’ils restaient, ils s’exposaient au risque presque inévitable d’être dénoncés par les enfants délivrés. Ils devaient partir.

Dix pourcent de la population disparu.

Les communautés s’exilèrent en abandonnant les enfants dans les lieux les plus éloignés de l’humanité. En soit et dans une certaine mesure, c’était une preuve d’humanité. Il aurait été très facile de les tuer (même si la plupart moururent très rapidement), pour autant, à quelques exceptions, rien de tel ne fut accompli. Aussi monstrueuse qu’eut été la chirurgie contre-esthétique, une question profondément humaine fut alors posée:

Le réel monstrueux venait t-il vraiment de là?

Le roi en reçut la réponse lorsqu’il demanda, avant son incarcération, au chirurgien des Freaks:

« Vous n’avez pas honte? »

Et que ce dernier lui répondit:

« Ce n’est pas moi qui paie pour voir ça. »

2

Comme par réflexe, Alexandre se jeta dans un buisson pour se cacher. Il se mit alors à genoux et tendit l’oreille afin de vérifier s’il était repéré ou non.

Il attendit.

Après quelques secondes de silence, il entendit un bruit de pas s’intensifier. Le son se clarifia jusqu’à ce que l’inconnue se retrouve en face de lui, à quelques mètres du buisson. La position de la petite fille lui donna, à ce moment, un angle tel qu’Alexandre était totalement à découvert. Face au regard qui se tournait dangereusement dans sa direction, le garçon ressentit une émotion si intense qu’il retint sa respiration.

Elle le vit.

L’inconnue le regardait de ses yeux bleus et lui, la fixait de son regard vide.

Elle le regardait sans pourtant paraitre le voir.

Soudainement, elle se retourna et revint sur ses pas. Alexandre resta figé.

Les rares fois où le garçon avait croisé un être humain sur sa route s’étaient toutes soldées par une réaction de terreur puis, de fuite chez l’inconnu. De plus, face au physique effroyable d’Alexandre, des insultes accompagnaient en général les réactions. Cette fois, rien de tout cela. La petite fille l’avait regardé, était restée calme et avait reprit normalement son chemin.

Etonné par l’attitude de cette silhouette qu’il ne quittait à présent plus du regard, Alexandre attendit que celle-ci se soit suffisamment éloignée avant d’expirer.

A ce moment, au loin, la petite fille se retourna subitement.

Elle resta sans bouger durant quelques secondes avant de se précipiter furieusement dans sa direction. Cette fois-ci, Alexandre n’eut même pas le temps de chercher un meilleur endroit pour se cacher. Il se contenta de regarder, tétanisé, l’étrangère s’approcher de lui à toute vitesse. Elle arriva juste en face de lui et se mit à genoux, puis, elle déplaça les branches du buisson d’une main avant de se retrouver nez à nez avec Alexandre. Lui, était toujours figé, il ne respirait à nouveau plus. Il baissa la tête de peur de l’effrayer. Doucement, il entendit alors les lèvres en face de lui lentement se détacher l’une de l’autre.

La voix allait sortir.

Une voix dont le timbre raisonnerait faiblement mais avec détermination, entre le murmure et le discours. Un son qui aurait quelque chose de céleste. Comme si la voix du ciel en personne se serait égarée dans le corps frêle d’une créature humaine.

Avant de l’entendre, une idée éphémère lui traversa l’esprit et lui délivra un message qu’il oublia aussitôt. Ce message lui disait que quelque chose de fondamental le liait à l’être en face de lui.

« Il y’a quelqu’un? » demanda doucement l’inconnue.

Alexandre leva alors lentement le regard et fixa, dérouté, les pupilles bleue.

Pendant une fraction de seconde, il se reconnut en elle.

Le blanc de ses yeux se superposa au bleu des siens.

Elle avait ses yeux.

A suivre…

Jadd Hilal

Le discours

« Comment suis-je mon cher Pierrot?

-Très élégant monsieur. Permettez-moi de nouer votre cravate et vous serez prêt ».

Pierrot tira les extrémités de la cravate noire et blanche afin de l’aligner, de manière symétrique, au corps du maître.

« Et bien nous y voilà, aucun retour en arrière possible maintenant ».

Clovis soupira.

« Que le temps passe vite Pierrot. Parfois, j’ai l’impression d’être porté par le courant ».

Pierrot ne répondit pas. Il se mit à genoux et commença à polir les chaussures noires de Clovis. Ce dernier ne lui prêta pas la moindre attention. Il était maintenant habitué à ne plus se soucier de son apparence. Celle-ci n’était plus de son ressort. Comme les poupées de sa fille, dès sa naissance, lui aussi était destiné à être habillé par d’autres.

En retour, Pierrot ne s’intéressait jamais aux questions philosophiques de son maître. Il savait qu’au fond, celui-ci ne cherchait pas vraiment à avoir quelqu’un avec qui parler mais plutôt quelqu’un à qui parler. Lui, il n’était qu’un simple medium pour exprimer ce que son maître pensait, pour l’aider à ne pas parler tout seul en somme.

Ennuyé par le rituel quotidien de l’habillage, Clovis tourna son regard vers la fenêtre. Il vit derrière elle le balcon où il devait bientôt faire son discours. En observant la vitre, il remarqua une trace de main. Il fut étonné de voir qu’aucun serviteur ne l’avait nettoyée.

« Je vais essuyer un peu cette fenêtre » murmura t-il.

Il s’apprêta à se diriger vers elle quand sa jambe fut violemment saisie. Il eut alors l’impression que son corps tout entier s’arrêtait. Plus étonné qu’effrayé, il tourna son regard en direction de sa jambe et vit la main de son serviteur sur elle. La force avec laquelle il avait été retenu était époustouflante. Elle l’avait paralysé.

« Je veux juste la nettoyer un peu» murmura Clovis, très calmement.

Sans répondre, le serviteur ramena la jambe à lui et continua de polir la chaussure.

« Je rêve de lui parfois » reprit Clovis, après quelques secondes de silence.

Il soupira et se résigna à ne voir la fenêtre que de loin.

« Les choses étaient tellement plus simples quand il était là. »

Sa voix résonnait dans la vaste chambre. Il ressentait tout le poids de sa solitude. Il dévia son regard de la fenêtre pour l’orienter vers le dessus de la tête de Pierrot. Il se rassura de ne pas être seul. Il se décida à initier une nouvelle conversation avec son serviteur. Comme à son habitude, il chercha le ton idéal afin de suggérer une question sans pour autant totalement en attendre une réponse et dit : « Peut-être qu’il me hante ».

La tête en dessous de lui bougea légèrement. Après un instant, elle pivota. Le front de Pierrot se découvrit de plus en plus à lui. Bientôt, il put apercevoir son regard inquisiteur. Les yeux étaient nettement plus bas. Pourtant, il ressentit toute la tension qu’ils transmettaient.

« Il vous hante monsieur ? »

Un silence suivit. Après quelques secondes, Clovis soupira à nouveau.

« Au risque de passer pour un fou, je vais vous expliquer ce qui m’est arrivé l’autre soir, reprit –il, vous jugerez par la suite de la validité ou non de mes craintes. Je ne peux de toute façon plus garder ce fardeau pour moi. »

Clovis évitait le regard de son serviteur. Celui-ci l’effrayait. Le contraste entre les yeux et les postures était alors indéniable. Le maître debout était dominé par le serviteur à genoux.

« Parfois, durant la nuit, je le vois. Il vient toujours au même endroit et me fixe du regard ».

Pierre ne se troubla pas.

« Et quel est donc cet endroit monsieur ? » demanda t-il calmement.

-Sur le balcon, derrière la même fenêtre de laquelle vous m’empêchez de me rapprocher. »

Le serviteur accéléra légèrement son polissage.

« Vous dit-il quoique ce soit ? »

Il essaya de se souvenir. Il ferma les yeux afin de se remémorer son rêve. Celui-ci le réveillant chaque nuit, il s’en rappela très rapidement. Il est assis sur son lit, recroquevillé sur son côté droit. Faisant face à la fenêtre, il la regarde passivement jusqu’à ce qu’il aperçoive un point blanc dans le ciel. Il l’observe et le voit soudainement se déplacer. Très vite, il réalise qu’il vient vers lui. Il essaie de s’échapper mais ses muscles sont encore endormis. Il ne peut rien faire d’autre que de subir l’approche effroyable du point blanc qu’il distingue de plus en plus. Après quelques secondes, il prend conscience que c’est un fantôme. Puis, lorsque le spectre s’arrête sur le balcon, il reconnaît son père. La figure, quant à elle, ne le regarde pas, elle a les paupières fermées. Il tente de forcer ses jambes à bouger, il essaie de crier et de se frapper le corps pour se réveiller. Finalement, une de ses paupières tremble. Pas tout à fait conscient, il arrive à entrouvrir la deuxième et se réveille. La figure blanche disparait alors de son champ visuel.

A ce moment-là, le vrai Clovis ouvrit également les yeux. Il s’apprêta à expliquer son rêve à Pierrot quand un détail lui perça l’esprit. Il se rappela du dernier regard qu’il avait porté sur le fantôme de son père. Juste avant que celui-ci ne disparaisse, il se souvint qu’il était pieds nus.

Il regarda du côté gauche de la chambre et parcourut l’armoire où étaient disposés les vêtements de son défunt père. Il chercha les habits que portait celui-ci lors de son suicide. A l’extrémité droite du meuble, il trouva une pile de vêtements et en dessous, une paire de chaussures. Il constata qu’elles étaient parfaitement cirées.

Il comprit pourquoi il n’arrivait pas à croire au suicide de son père. Il redirigea lentement et discrètement son regard vers son serviteur qui l’observa en retour. Dans ses yeux, il lut l’approche de sa propre destruction. Il comprit sa mort programmée et indirectement, celle du monde bâti par sa famille et lui même. Il était enfant unique. Son temps arrivait à sa fin et aucune relève ne serait possible. Tout était programmé.

« Alors vous êtes l’un d’entre eux », murmura t-il.

Pierrot se leva lentement. Il lui réajusta la cravate et se dirigea vers la fenêtre. Il resta silencieux un moment face à elle. Après quelques secondes, il prit une grande respiration et l’ouvrit.

Aucun applaudissement ne retentit. Il comprit que personne ne l’attendait dehors. Il entendit le silence. Un silence qui le troubla, qui l’effraya. Ce silence-là n’annonçait aucune suite, aucun après. Il le pressentait. Pierrot se retourna vers lui. Il s’inclina d’un mouvement gracieux. De son bras droit, il lui indiqua la fenêtre et de l’autre, il ouvrit une malle remplie d’instruments de torture.

« Pourquoi la signature des chaussures? » demanda le maître, avec une voix tremblante.

Caché par sa pose, le serviteur soupira et répondit :

« Il faut bien que le peuple trouve chaussure à son pied ».

 

Jadd Hilal

L’arbre

I

 

« Bon sang Domicci mais puisque je vous dis que c’est quelque part là-dessous ! » cria Paul Alboral en rapprochant sa lanterne du trou.

Fabien Domicci se résigna et planta à nouveau la pelle. Il ajouta encore quelques centimètres au tas de terre à sa droite.

Le bleu nuit précédent le lever du soleil lui dévoila la poussière sur ses bras. Elle s’était asséchée, couvrant d’une couche blanchâtre ses veines qu’il ne distinguait presque plus. La vision de ses membres salis et blêmes l’inquiéta. Leur vigueur également. Habituellement nerveux et énergiques, ses muscles s’étaient affaiblis et ses épaules, d’ordinaire hautes et fermes, paraissaient s’être affaissées.

De temps à autres, la pelle se heurtait à du solide, quelques heures auparavant, le bruit sourd occasionné par le choc interpellait Fabien. Aussitôt qu’il l’entendait, il arrêtait de creuser et se penchait pour observer l’objet touché. A présent, le son semblait faire partie de l’opération, il n’était presque plus entendu.

Epuisé, Fabien s’arrêta et se tourna vers son supérieur qui fumait un cigare au bord du trou en fixant le ciel du regard.

« Il serait plus raisonnable de s’arrêter là, chef » lui dit-il.

Ne recevant aucune réponse, il décida de hausser le ton :

« Le jour est en train de se lever et nous n’avons rien trouvé. Je commence à en avoir un peu marre de creuser pour rien, moi » insista t-il.

En temps normal, il ne se serait jamais exprimé de la sorte à son supérieur mais la fatigue amenuisait sa patience. Et la différence d’hauteur entre Paul, debout et droit au dessus, et lui, accroupi dans le trou, commençait à le frustrer.

D’un signe de tête, Paul montra à Fabien qu’il n’était pas question de terminer l’opération. Il comprit néanmoins l’arrogance que pouvait représenter sa position et, songeant que heurter la fierté de son subordonné ne ferait que raccourcir sa patience, il descendit lui aussi dans le trou.

« Je sens qu’elle est quelque part, je sens sa présence Domicci » dit Paul en se baissant pour inspecter le sol.

Fabien leva un sourcil.

« Nous parlons toujours de monsieur Klan ? » demanda t-il.

Paul ne répondit pas immédiatement. Il tâta la terre.

« Et bien de qui d’autre voulez-vous qu’on parle mon petit ? » répondit-il en se relevant et donnant une tape amicale sur le dos de Fabien.

Le cigare pendant sur le côté droit de sa lèvre inférieure, l’inspecteur ôta ensuite la pelle des mains de son subordonné et commença à creuser à son tour.

Fabien l’observa ou plutôt, il l’admira. Il était persuadé que toute cette opération était inutile. Pourtant, il ne put s’empêcher de jalouser Paul, vénérant sa résolution et son endurance après tant d’heures de travail.

Sa force, aussi, l’impressionnait. La vitesse s’était considérablement accrue. De véritables feux d’artifice de terre sortaient à présent du trou. La profondeur semblait augmenter à vue d’œil. Les yeux rivés vers le sol, Paul manœuvrait avec une vigueur et un dynamisme à toute épreuve. Et le rythme allait en crescendo. Il sembla même accélérer de manière exponentielle. Face à cette machine à creuser, le regard de Fabien commença à changer.

Paul Alboral était l’inspecteur le plus acharné qu’il connaissait, il était également un modèle de logique et qui plus est, un ami de longue date. L’homme qui était devant lui paraissait néanmoins s’éloigner de tout cela. Le Paul qui creusait ressemblait de moins en moins à l’inspecteur exemplaire qu’il connaissait et de plus en plus à un simple barbare. Farouche, il semblait avoir perdu tout son sang froid, il paraissait excité, voire même dominé par une pulsion qui commença à sérieusement l’intriguer.

Fabien crut comprendre la nature de ce changement.

Il s’apprêta à ouvrir la bouche pour vérifier son soupçon quand un doute lui traversa l’esprit. Et si Paul avait raison ? Le passé avait prouvé que son supérieur n’était presque jamais dans le faux. Il valait mieux ne pas foncer tête baissée et attendre d’être sûr avant de passer à l’action. Il devrait garder son soupçon pour lui. Il détourna les yeux de Paul et s’efforça de penser à autre chose.

Au-dessus du trou, une légère brise secoua les branches de l’arbre. Le bleu clair du matin commença à éclairer les champs de blé autour avec une lumière morne. Une feuille d’un brun très clair se décrocha délicatement d’une des branches pour flotter de droite à gauche. Elle dansa en l’air puis vint mourir sur l’épaule de Paul. D’un mouvement brusque, celui-ci la repoussa de la main et recommença son travail. La feuille reprit délicatement de l’élan et remonta à nouveau, comme si elle voulait leur dire : « Vous ne cherchez pas où il faut ».

Un quart d’heure passa. La nervosité semblait avoir envahi l’intégralité du corps de Paul. Une contraction de son visage plissait ses yeux que Fabien n’arrivait presque plus à distinguer et la séparation des sourcils, au même titre que les pupilles, disparaissait pour donner l’impression que le visage tout entier se refermait de colère.

Le mouvement de la pelle devint non seulement inefficace, mais aussi hasardeux. Entre de vulgaires tas de poussières, Paul se plantait régulièrement la pelle sur le pied sans même avoir l’air de s’en rendre compte. Il creusait furieusement, sans visée et sans contrôle jusqu’à ce qu’à la fin, la pelle ne fût plus tant utilisée pour soulever de la terre que pour frapper dessus.

A la vue du marteau-piqueur en face de lui, Fabien était tétanisé. En l’espace d’une demi-heure, Paul Alboral, le protecteur qui lui apaisait son stress de débutant tous les jours, était devenu une bête déchainée, il aurait pu le blesser sans la moindre difficulté. Il frappait la terre, criait, crachait dessus et la maudissait de tous les noms, ensuite, il s’arrêtait quelques secondes pour la regarder avec des yeux écarquillés et hagards, puis il recommençait de plus belle.

Lorsque Paul reprit son massacre pour la troisième fois, Fabien décida de passer à l’action. Il ne pouvait supporter la scène en face de lui plus longtemps, Paul allait finir par le blesser ou par se faire mal à lui même.

Il prit une respiration et se jeta dans le trou.

Aussitôt atterri, il saisit la pelle de Paul avec les deux mains et lui fit face, à quelques centimètres seulement de distance.

« Lâchez ça chef ! » lui cria-t-il, sans oser le regarder dans les yeux.

Dès lors, la bataille pour la pelle commença. Tour à tour, Paul et Fabien tirèrent l’outil de leur côté avec acharnement. L’un étant aussi têtu que l’autre, aucun des deux ne réussit à prendre le dessus durant les trente premières secondes. A l’issue de ce temps néanmoins, Paul commença à se fatiguer et Fabien tira alors la pelle de son côté.

Sur le point d’arracher le manche des mains de son supérieur, la situation bascula toutefois à nouveau. Un rayon de soleil vint éclairer le visage de l’inspecteur dont l’expression de fureur était telle que Fabien ne put s’empêcher de relâcher très légèrement sa pression sur le manche.

Profitant de cette seconde d’effroi, Paul écarta violemment son adjudant qui trébucha et tomba en arrière.

« Elle est encore vivante ! » bafouilla t-il sans se retourner.

Fabien comprit que son soupçon était fondé, la femme de Paul était la raison cachée de cette mission.

Enervé par cette révélation, il se leva brutalement et fit un croche-pied à son supérieur qui tomba à terre. Il se plaça ensuite au-dessus de lui et, d’un mouvement violent, lui ôta la pelle avant de la jeter sur le côté. Après une dizaine de secondes dans cette position, Paul cessa progressivement de se débattre. La figure rouge de Fabien, contractée par la colère ne s’apaisa néanmoins pas avant que son supérieur ne capitule totalement. Dès que Paul allongea les bras le long de son corps, en signe de défaite, Fabien put relâcher sa prise.

« Elle est morte, c’est fini » chuchota t-il alors, en fixant Paul droit dans les yeux.

L’inspecteur se figea. Un étonnement traversa son regard. Paul était stupéfait de voir à quel point Fabien avait changé. Il l’observa durant quelques secondes et se rendit compte que son visage avait mûri. Il se rappelait le premier jour où il le vit débarquer dans son bureau, rasé, maniéré et raffiné. Il cherchait du travail et était incapable d’arrêter de trembler ou de prononcer la moindre phrase cohérente durant l’entretien. Il se rappelait aussi de sa réaction, à lui, face à cet adolescent nerveux : « En voilà encore un qui quittera en pleurs dans moins d’une semaine » se disait-il.

Et bien pour une fois, il avait eu tort.

Fabien dégageait de la maturité, même son visage avait pris du caractère. Le bleu de ses yeux avait changé, il n’avait dorénavant plus rien d’innocent mais semblait, au contraire, prêt à se déverser sur lui comme un raz-de-marée s’il tentait la moindre résistance. En fin de compte, le visage au dessus de lui ressemblait en fait beaucoup au sien.

Au fond, peut-être cherchait-il à être comme lui.

II

 

Paul et Fabien s’assirent l’un à côté de l’autre et reprirent leur souffle en fixant le sol du regard. Il fallait discuter de ce qui venait de se passer. Pourtant, aucun des deux ne savait par où commencer.

Après quelques secondes de silence, Paul décida finalement de se lancer :

« Nous ne sommes pas là pour ça » dit-il doucement, pour éviter de réveiller le conflit.

Fabien semblait n’avoir pas entendu.

« Vous avez dit ‘elle’ » dit-il après un moment.

Le visage de Paul se tourna alors vers son adjudant qu’il regarda l’air de ne pas comprendre.

« Vous avez dit ‘elle’ pour parler du corps de monsieur Klan ».

Un silence suivit.

Paul resta assis quelques secondes, puis, il se leva et saisit le cigare qu’il avait déposé dans un des coins du trou. Il l’alluma, en tira une bouffée et bailla. Fabien bailla à son tour.

« Nous ne trouverons rien ici, murmura l’adjudant, regardez par vous-même, nous avons creusé à plus d’un mètre de profondeur tout autour de…

-Écoutez, interrompit Paul, maintenant dos à Fabien, je sais ce que vous pensez, je sais que vous vous dites que je n’ai pas accepté la mort de ma femme et que c’est son corps que j’espère retrouver ici. »

Paul tira une bouffée sur son cigare.

« Je ne vous mentirai pas, je n’ai effectivement pas encore digéré sa mort mais ce n’est pas elle que je cherche. Je vous rappelle que nous sommes ici pour Klan, Fabien. »

Il prit quelques secondes pour respirer.

«Vous êtes encore jeune vous, vous n’avez probablement d’ailleurs jamais vécu la mort d’un être proche, est-ce que je me trompe ? » ajouta-t-il enfin en se retournant pour fixer Fabien du regard.

Ce dernier resta muet, il baissa les yeux.

« Et bien le jour où cela vous arrivera, non pas que je vous le souhaite, mais vous comprendrez pourquoi je m’acharne autant à chercher. »

Paul maintint son regard encore un moment avant de se retourner et de sortir du trou.

Un moment de silence suivit.

« Quoi ? C’est tout ? » demanda Fabien, ne réagissant qu’après quelques secondes.

Il ne reçut aucune réponse, Paul s’était déjà éloigné.

Fabien sortit du trou à son tour et frappa l’arbre du pied. Après tout ce temps passé à creuser pour rien, Paul n’avait même pas eu la décence de s’excuser ou de lui fournir la vraie explication à tous ces efforts, pas un « j’ai dérapé » ni un « j’étais perdu » ni même un « pardon ».

C’était le corps de sa femme qu’il cherchait, pas celui de Klan. Et il l’avait emmené lui, exprès pour cela. Alors qu’il n’était pas d’accord.

Plus Fabien y pensait, plus il se sentait utilisé. Il avait été pris comme un esclave puis jeté comme un torchon. Quoi de plus humiliant. Lui qui avait travaillé avec dévouement et assiduité durant toutes ces années, lui qui remuait ciel et terre pour satisfaire le moindre désir de son supérieur tous les jours, lui qui était acharné, passionné et sérieux, voilà ce qu’il y gagnait.

C’en était trop, il ne pouvait pas rester pas comme ça sans rien dire.

« Salaud ! » ne put-il s’empêcher de crier en direction de Paul.

Ce dernier s’arrêta de marcher.

L’écho raisonna froidement et mourut dans le bruit du vent dans les champs.

Paul ne se retourna pas. De loin, il sembla baisser la tête. Après un moment, il recommença à marcher.

Fabien, lui, resta immobile au pied de l’arbre. Il avait dépassé les limites, il le savait. Il ferma les yeux et essaya de reprendre son calme.

Aussitôt, il sentit la chaleur des premiers rayons de soleil lui réchauffer la peau.

Le vent du matin l’apaisa.

Quand il rouvrit les paupières, il vit le soleil projeter une lumière jaune qui donnait une couleur dorée aux champs.

A ce moment-là, l’image de sa famille qui l’attendait lui vint à l’esprit. Calmé, il s’apprêta à courir pour rejoindre Paul et s’excuser. Il constata alors que ce dernier n’avait pas bougé.

Il semblait s’être arrêté pour reprendre son souffle. Il le vit se recroqueviller, se tordre et tomber.

Une seconde plus tard, avant même qu’il n’aie eu le temps de s’inquiéter, Paul se releva et recommença à marcher, cette fois-ci en titubant.

Rassuré, Fabien baissa les yeux et laissa échapper un soupire. Il regarda Paul s’éloigner.

« Et lui, qui va t-il retrouver maintenant ? » se demanda t-il en songeant à sa famille.

Alors, il comprit.

Il tomba sur les genoux et frappa la terre des poings, de haine.

Comment avait-il pu être si stupide ?

Leur arrivée, leur soirée, leur nuit, leur matin, les longues heures pendant lesquelles ils creusaient sans relâche, tout ce temps qu’ils avaient dédié corps et âme à ce Klan au fond pas plus important que les autres, tout cela n’avait rien à voir avec le corps de la femme de Paul. C’était en fait précisément l’inverse : ils étaient là pour ne plus penser à elle.

Il s’était trompé, non pas une fois mais deux. Non seulement la présence de la défunte n’avait rien à voir avec cela mais pire encore, c’était le contraire que Paul était venu chercher : son absence.

« Mais alors, si ce n’est pas pour elle qu’il est là… » chuchota Fabien en relevant les yeux.

Il aperçut Paul s’éloigner lentement, épuisé par la fatigue et vit une feuille d’un jaune pâle passer entre lui et la silhouette sombre, abattue par la fatalité de son sort. Il la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle tombe à côté de sa main. Ses yeux s’écarquillèrent doucement lorsqu’il vit qu’à l’endroit où elle avait délicatement atterri, avait poussé, une mandragore.

Jadd Hilal

Le train fantôme

I

Les planches de bois s’étaient fissurées sous le poids des voyages. A certains endroits, le ballast les recouvraient et semblait les dissimuler. La vieille horloge jaunie par les années indiquait onze heures et demie lorsque deux trains se croisèrent lentement. Une fois que les wagons aux couleurs ternes eurent achevé leur interminablement passage, Pierre put à nouveau apercevoir Jean, debout de l’autre côté de la voie. Son regard croisa le sien. Tout en observant le convoi sur sa gauche s’éloigner, Jean lui demanda :

« Qu’est-ce que tu crois qu’ils transportaient ceux-là ? »

Il ne répondit pas. Il devinait dans le ton de son ami si les questions nécessitaient une réponse ou non. Celle-ci n’en réclamait pas.

Jean semblait serein. Ses pas et gestes paraissaient posés, maîtrisés. Il ne laissait transparaître aucun signe de tension ou d’angoisse. Une main dans la poche de son jean et l’autre sur son menton qu’il caressait parfois du bout des doigts, il se promenait tranquillement le long de la voie. Pierre le contemplait d’un air évasif. Il rencontrait plus de difficulté à cacher sa nervosité.

« Combien de temps ? demanda t-il.

-30 minutes. »

Silence.

-Je t’avais dit qu’on serait en avance » ajouta Jean avec une voix légère, presque taquine.

Pierre craqua le bout de son allumette contre le grattoir et la porta au bord de sa cigarette sans parvenir à conserver la flamme. Il en craqua une deuxième et alluma avec succès. La fumée épaisse s’infiltra rapidement. Il se détendit aussitôt. Après trois bouffés, il jeta sa cigarette sur la voie et l’observa se consumer. Il devait maintenir tout son stress, garder ses nerfs à vif, rester en état d’alerte.

Lorsqu’il releva la tête, il remarqua que Jean n’avait pas changé de démarche. Il semblait toujours aussi détendu. C’était louche. En l’observant, il se demanda si tous ses mouvements n’étaient pas pensés à l’avance, s’il ne dissimulait pas son anxiété sous une allure faussement désinvolte.

Il décida de l’imiter, songeant que cela lui occuperait l’esprit. Il commença alors à calquer chacun de ses gestes sur ceux de son reflet, de l’autre côté de la voie.

Il espéra ainsi lui faire croire qu’il n’y pensait pas lui non plus.

Qu’il ne pensait plus à la chose.

Infailliblement pourtant, celle-ci creusait son chemin. Il s’arrêta un moment et observa Jean, maintenant immobile de l’autre côté de la voie. Sa vision se troubla légèrement. Il sentit sa tension chuter. Il prit une grande respiration et recommença à marcher. Il s’efforça de penser à autre chose, à se persuader que ce qu’ils venaient de vivre n’était qu’un rêve, qu’ils ne pouvaient en être arrivés là. Mais le retour à la réalité lui était alors d’autant plus difficile. Il n’arrivait pas à retrouver son sang froid. Il regarda Jean – qui était maintenant de dos – et dit avec une voix hésitante :

« Ca va être dur de garder ça quand même »

Il vit Jean s’immobiliser, puis, se retourner brutalement vers lui.

« Personne! » hurla t-il.

Il sursauta. Son visage était chargé de colère. Les pommettes saillantes, les yeux s’écarquillés, il le regardait avec fureur. Il eut le sentiment que non seulement la bouche, mais toute la figure criait, imposant vindicativement le silence.

Il ne le reconnaissait plus.

« Personne, tu m’entends ? »

Le second cri était plus grave.

-Oui… » répondit-il, écrasé.

Le visage de Jean changea légèrement. Ses joues retombèrent et ses sourcils se relevèrent un peu. L’excès de colère confirma à Pierre la nervosité dissimulée chez son ami. Il avait visé jute.

« Excuse-moi vieux, cette histoire m’a retourné, dit Jean après un instant.

-Moi aussi.

-Tout ira mieux quand on aura quitté cette saloperie de village. »

Pierre leva la tête vers le ciel.

« Je suis pas sûr » répondit-il.

Un silence suivit.

« Là maintenant, reprit-il, on est deux, on peut parler de ce qui s’est passé, bientôt on sera seuls et puis…

-Arrête, interrompit Jean avec un sourire figé, tu vas retrouver ta famille et moi la mienne, on ne sera pas seuls et puis on sera libres aussi, qu’est ce que tu veux de plus ? »

Quelque chose sonna faux. Les mots de Jean le troublèrent. Ils n’avaient absolument aucune réalité tangible à laquelle ils pouvaient s’ancrer. Cette liberté dont il lui parlait n’existait pas. Il se demanda si Jean lui même y croyait.

« Puis, on peut très bien garder ça pour nous, non ? » ajouta t-il.

Son sourire resta le même. Il lui sembla toujours aussi figé. Il ne répondit pas. Le visage de Jean le captivait. Il trouva qu’il ressemblait beaucoup au sien.

II

Le train roula lentement vers la gare. Midi sonna à la cloche du village.

Pour Pierre, chaque tintement marquait un peu plus l’approche inévitable du départ. Il se souvint des récréations qu’il passait à jouer avec Jean lorsqu’ils étaient enfants. Ils avaient pour habitude de s’éloigner le plus possible de la cloche pour prétexter ne pas l’avoir entendue sonner au moment de l’appel.

« Une fois de plus, je ne veux pas y aller » murmura Pierre. Il fixait le ciel du regard.

-Qu’est-ce que tu attends ? » lui cria Jean.

Il était du côté où le train arrivait.

Pierre ne lui répondit pas.

« Allez, dépêche-toi de venir ou on va le rater.

-Si seulement c’était si facile » murmura t-il sans bouger.

Une larme coula du coin de son œil. Elle suivit le contour légèrement relevé de ses lèvres qu’il forçait à sourire. Jean sembla comprendre que Pierre ne bougerait pas. Il courut vers l’arche en métal qui surplombait la voie et la traversa pour le rejoindre de l’autre côté.

Ils entendirent alors le train freiner – le grincement des plaquettes leur tirailla les tympans – et le virent ralentir puis s’immobiliser.

Pierre sentit une main se poser sur son épaule. Jean lui murmura à l’oreille : « Je ne peux pas partir sans toi ».

Il céda et se laissa conduire vers l’arche qu’il traversa lentement.

Ils entrèrent dans un wagon et s’assirent l’un en face de l’autre, une table grise séparant les quatre places. Le wagon était désert. Le tissu bleu marine des sièges était déchiré en divers endroits.

Le train démarra et fit entendre le fracas de ses chaînes. Pierre laissa lentement tomber sa tête en arrière. Ne rencontrant aucune résistance, il se retourna et remarqua que son siège n’avait pas d’appuie-tête. Il inclina sa tête vers la droite jusqu’à ce que sa tempe rencontre la vitre, puis, il commença à s’assoupir en regardant par la fenêtre. Il songea à sa famille, à tous ses amis à qui il devrait bientôt cacher le secret que seule son absence pouvait prémunir.

En posant son regard sur la vitre elle même, il se sentait rassuré. Derrière elle, il était préservé, tout du moins pendant la durée du trajet.

Il l’observa, la considérant comme un rempart avec le monde. Bientôt, il remarqua la forme floue de Jean s’y matérialiser.

Il la prit d’abord pour son propre reflet et s’étonna encore une fois de la ressemblance. En constatant la similarité de chaque trait du visage, un souvenir lui revint à l’esprit. Et avec lui, il ressentit les mêmes symptômes que la fois précédente, quand il imitait Jean. Sa vision se brouilla et il se sentit soudainement faiblir. Il commença à trembler. Angoissé, il décrocha son regard du reflet pour focaliser son attention sur le paysage.

Mais certaines images du crime continuèrent à ressurgir.

Son cœur commença à battre. Les souvenirs lui revenaient par dizaines. Soudainement, le visage de Jean se confondit avec le sien dans la vitre.

Un ultime souvenir perça alors en lui. Ses paupières tremblèrent et sa vision se brouilla un peu plus encore. Il allait s’évanouir. Il secoua la tête pour ne pas perdre conscience et comprit qu’il n’avait plus que quelques secondes avant qu’elle ne le quitte. Il tourna la tête avec des à-coups effroyables et des yeux dont le blanc semblait recouvrir toute la cornée. Il se tourna vers Jean dans une ultime once de conscience pour vérifier ce dont il se doutait et il vit.

Il vit ce qu’il voulait et ne voulait pas voir en même temps : Le fauteuil était bel et bien vide.

Jadd Hilal