Un héros ordinaire

Inspiré du film « Drive »

 

I

 

La bise lui piquait la peau, il remonta la fenêtre.

Il jeta un coup d’œil à sa montre.

Huit heures moins quatre, il leur restait encore sept minutes.

Il composa le numéro de la police.

Une fois qu’on décrocha, il fit mine d’être essoufflé:

« Allo! Oui ! Les voleurs sont au rez-de-chaussée, je les entends monter ! Vite ! Je suis au 44 avenue du maréchal de Foch, vite, les voilà ».

Il s’apprêta à raccrocher lorsqu’il entendit :

« Jorge c’est toi ? »

Jorge était caissier. Il travaillait à la supérette de son quartier. Ses journées se déroulaient au rythme des bips des codes barres. Parfois, entre deux articles, il avait le droit à un regard compatissant ou à une parole réconfortante sur son métier. Il n’en avait pourtant pas besoin. Jorge n’était pas véritablement gêné d’être caissier. Il n’était pas réellement gêné par quoique ce soit. Aux yeux de beaucoup, il avait l’air un peu bête.

Jorge avait du mal à vivre de son salaire. Crise oblige, il ne lui suffisait plus pour lutter contre la flambée des prix et l’augmentation des taxes. Son loyer fut révisé et augmenté de dix pourcent. Ne pouvant plus le payer, il décida de chercher un travail de nuit.

Au début, il prit la chose très à cœur. Tous les jours, il scruta chacune des annonces du journal, se déplaça en personne à tous les endroits susceptibles de recruter et passa de nombreux coup de fils. Il contacta aussi les agences de placement et s’inscrivit sur les registres. Après quelques semaines, il se rendit compte que ses recherches ne menaient à rien. Il songea alors à vendre sa voiture.

Cette carte aurait pu être jouée bien avant mais pour Jorge c’était différent. Conduire lui était nécessaire.

Le jour où il avait débarqué à la supérette, personne ne savait ni d’où il venait ni où il allait. Tout au long de son entretien, il avait déclaré n’avoir aucun ami aucune famille et aucune relation. Lui même le disait: il n’avait pas l’air d’avoir de projets, de plans de carrière ou de rêves.

Ni passé, ni futur.

Mais quand il conduisait, quand il était là, derrière son volant, il avait vraiment l’impression d’exister. Tout ce qu’il était se résumait à la route, tout son être se dédiait à elle.

Commençant à réellement manquer d’argent, il quitta son appartement et s’installa dans sa voiture. Il ne souffrit pas du manque d’espace. Il arrêta même ses recherches de travail. Débarrassé de son logement, il se débarrassait du loyer à payer et des factures à rembourser.

L’hiver arriva. Ses nuits devinrent de plus en plus courtes, la batterie de la voiture ne démarrait dorénavant qu’un jour sur deux. Le chauffage s’arrêtait en plein milieu de la nuit et le vent s’insérait dans tous les interstices. Le froid avait ainsi un accès libre à l’habitacle. Après quelques semaines, il commença à avoir des migraines et quelques semaines plus tard encore, il cracha du sang en toussant. Il décida alors de recommencer à chercher du travail. Il se tourna cette fois-ci vers certains métiers qu’il jugeait jusqu’alors trop dangereux. Sa vie étant en danger, il se résolut à oublier tous ses principes.

Une fois ses critères de recherche élargis, Jorge trouva très vite du travail. Il ne s’en étonna pas. Il avait deux caractéristiques idéales pour l’escroquerie : l’air gentil et le caractère réservé. Au cours d’une réunion, on lui demanda s’il avait une voiture et s’il était disponible pour remplacer, durant quelques temps, un des conducteurs qui s’était cassé une jambe au cours d’un braquage. Jorge accepta. Il étonna toute l’équipe dès la première mission. L’opération se déroula exactement comme prévue. Un des voleurs prit plus de temps qu’il ne le devait pour revenir à la voiture. Mais Jorge réussit à rattraper le retard sans attirer l’attention. Quelques jours plus tard, le chef de l’organisation eut écho du succès de la mission. Il le convoqua à son bureau. Dès qu’il franchit le pas de la porte, il lui exprima son intention de le promouvoir au poste de conducteur. Il lui précisa qu’il serait appelé deux fois par semaine sur un téléphone sécurisé. Une demi-heure plus tard, il devrait être à l’endroit indiqué pour transporter les voleurs en lieu sûr.

Jorge donna trois conditions avant d’accepter : un, il ne donnerait jamais son nom ; deux, il ne se déplacerait jamais ni de la voiture ni même de son siège et trois, il attendrait les voleurs pendant sept minutes, délais au-delà duquel, il s’en irait quoiqu’il arrive.

Le chef ne put dissimuler une certaine frustration. Il resta muet un long moment. Puis, il jaillit soudainement de sa chaise et se précipita vers Jorge. Il arriva à quelques centimètres seulement de son visage.

« Tu te prends pour qui petit con ? » cria t-il en lui postillonnant dessus.

Il le pointa du doigt.

« Tu crois que c’est toi qui dictes les règles ici ? »

Jorge ne répondit pas, il le regarda d’un air inexpressif. Le chef redoubla d’énervement.

« Je fais les choses à ma manière et si t’es pas content, tu dégages ! » hurla t-il.

Lentement, Jorge se retourna en direction de la porte. Il marcha ensuite lentement vers elle. Arrivé sur le seuil, il sentit une main se poser sur son épaule.

« Demain, dix-neuf heures, rue sainte Catherine »

Il hocha de la tête et sortit.

 

 

II

 

L’hiver se termina. Jorge retrouva son appartement. Il continua à conduire quelques mois, pour pouvoir se faire plaisir. Un jour, une vieille connaissance le reconnut à la caisse.

« Jorge, c’est toi ? »

Il la reconnut immédiatement.

« Oui.

-C’est moi, c’est Angelina ! »

Il l’avait déjà identifiée mais elle ne l’avait pas remarqué.

« Comment tu vas ? demanda t-elle.

-Bien bien ».

Il la regarda droit dans les yeux. Il vit son sourire s’agrandir après quelques secondes. Il sourit alors lui aussi en retour.

« Tu veux boire un café ce soir ? » proposa t-elle en rangeant ses courses dans les sacs.

Il ne répondit pas et se contenta de sourire un peu plus. Elle parut comprendre la réponse.

« Voilà mon numéro » dit-elle.

Elle l’écrivit sur le ticket de caisse et lui tendit. « Appelle-moi » ajouta t-elle.

Il la suivit du regard jusqu’à sa sortie du magasin.

Il la raccompagna chez elle et l’embrassa sur le palier de la porte. Il insista pour entrer, sans succès. Elle lui promit tout de même un dîner le lendemain soir. Toute la nuit, il repensa à sa soirée avec elle. Le lendemain, au magasin, il espéra la voir entrer à chaque ouverture de porte. Le soir venu, il rentra chez lui à pied et ne put s’empêcher de sourire. L’idée de dîner avec Angelina le lendemain le comblait de joie.

Il s’arrêta brutalement.

Le diner. Il n’avait pas assez d’argent pour le payer. Tous ses gains avaient été dépensés dans la voiture. Il avait acheté de nouvelles jantes et avait renouvelé toute sa carrosserie afin de rendre son véhicule plus sportif. Il prit son téléphone, hésita quelques secondes avant de composer le numéro puis se décida.

« Pourquoi tu appelles ? demanda une voix rauque.

-Je veux du travail.

-Ca marche pas comme ça, on t’appelle quand on a besoin, salut.

-Vous avez rien pour ce soir ?

-J’ai dit ‘salut’, c’est clair ? »

Il entendit le combiné s’éloigner.

« Je prendrai trois fois moins » dit-il au dernier moment.

Un silence suivit.

« Allo ? reprit-il.

-Une demi-heure, banque LCL, Villeurbanne ».

On raccrocha.

Il regarda sa montre, il était sept heures. En temps normal, il était à quinze minutes de marche de son appartement. Il accéléra. Il réussit à arriver dix minutes plus tard en bas de son immeuble. Une fois à l’intérieur de sa voiture, il démarra et conduisit jusqu’au point de rendez-vous. Arrivé sur place, il éteignit ses phares, coupa le contact et roula en roue libre pour venir se garer près de la porte arrière de la banque.

De là, il jeta un coup d’œil à sa montre.

Huit heures moins quatre, il lui restait sept minutes.

Il composa le numéro de la police pour orienter l’attention vers un endroit éloigné.

Dès qu’on décrocha, il fit mine d’être essouflé.

« Allo! Oui ! les voleurs sont au rez-de-chaussée, je les entends monter ! Vite ! Je suis au 44 avenue du maréchal de Foch, vite, les voilà ».

Il s’apprêta à raccrocher quand il entendit :

« Jorge c’est toi ? »

Il reconnut aussitôt la voix, jeta son téléphone par la fenêtre, alluma le contact et démarra. En accélérant, il entendit quelque chose frapper contre la vitre, il se retourna et vit les deux voleurs. Ils étaient en avance. Il tourna son regard en direction de la route et enfonça son pied sur l’accélérateur. Les pneus crissèrent et la voiture s’élança sous un nuage de fumée. Elle quitta le parking de la banque quand Jorge entendit trois coups de feu dont un qui perça la vitre. Il analysa rapidement l’angle à adopter pour éviter les tirs. Il se dirigea vers le côté droit de la route et prit la direction du périphérique. Il passa la deuxième, la troisième puis, sur le point de passer la quatrième, il constata que la boîte de vitesse glissait sous la paume de sa main. Il regarda et remarqua une épaisse couche de sang tout autour.

Il était blessé.

Une balle lui avait percé le flanc et le sang coulait en grosse quantité. Il releva les yeux.

Il était sur le périphérique.

Il comprit qu’il était trop tard pour chercher un hôpital. Il ne pouvait à présent rien faire d’autre que rouler, comme il l’avait toujours fait.

Il sentit des picotements dans le bout de ses doigts. Le visage d’Angelina lui vint à l’esprit. Elle connaissait sa voiture, l’avait t-elle dénoncé? Il espérait que non. Tout ce qui lui importait était qu’elle ne sache pas la vérité. Cette soirée passée avec lui devait rester le seul souvenir.

Il sentit qu’il allait s’évanouir. Il relâcha légèrement la pédale et la voiture perdit de l’accélération. Il entendit le moteur se taire. Il se ressaisit à nouveau et ouvrit les yeux en grand. Il passa la quatrième et enfonça l’accélérateur.

Il était tard, il était seul sur le périphérique.

 

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie VII

Sept années passèrent.

 

La veille du mariage d’Alexandre et d’Alexandra, Jean fut frappé par une crise cardiaque. Ce jour-là malheureusement, les deux fiancés étaient occupés à la préparation des derniers détails de leur cérémonie, si bien que ni l’un ni l’autre ne put immédiatement venir au secours de Jean. Néanmoins, alors que ce dernier sentit son cœur se serrer, il réussit à saisir le fusil de chasse d’Alexandre et à tirer par la fenêtre avant d’être complètement paralysé par la douleur. Alarmé par le bruit, Alexandre abandonna alors la construction de l’autel en bois à l’endroit de la forêt où lui et Alexandra s’étaient rencontrés pour la première fois et courut en direction de la maison. Lorsqu’il arriva, quelques minutes plus tard, sur le palier, il vit le corps de Jean gisant par terre. Il laissa alors tomber sa hache et se précipita vers lui.

« Jean, vous m’entendez ? » demanda t-il en haletant.

Jean ouvrit lentement ses pupilles et, une fois qu’il reconnut le visage d’Alexandre, il les écarquilla soudainement, comme s’il venait d’apprendre une vérité.

« C’est moi, c’est Alexandre, vous me reconnaissez ? dit-il en lui caressant le front.

-Oui, je te reconnais maintenant » répondit Jean avec une étrange sérénité dans la voix.

Alexandre allongea le corps tremblant sur le sol.

« Surtout ne bougez pas, je vais appeler le médecin. »

Lorsqu’il essaya de s’éloigner, Alexandre fut alors fermement tiré par le bras.

« Attends, reste avec moi.

-Mais…

-Calme-toi, j’ai quelque chose à te dire, interrompit Jean.

-Mais vous me le direz plus tard ! Laissez moi appeler les secours.

-Ecoute-moi bon sang, cria t-il.

A la vue de la fatigue dangereuse qu’entrainait l’effort de Jean pour hausser la voix, Alexandre résolut alors, malgré son inquiétude, de se taire.

-Tu n’es pas celui que tu crois être. »

Jean prit une longue respiration. Puis, sentant que ses dernières secondes approchaient, il se contenta alors de répéter très faiblement:

« Tu n’es pas celui que tu crois être… »

Après avoir soupiré cet étrange message, les pupilles de Jean se fermèrent lentement et la mort entra doucement en lui. Puis, soudainement, juste avant d’expirer, il fut ramené à la vie par une convulsion.

Jean s’assit brusquement, sortit une clef de la poche de sa veste et la tendit à Alexandre en lui chuchotant quelque chose à l’oreille.

Lentement, il s’allongea à nouveau et ferma les yeux, cette fois-ci, pour la dernière fois.

 

Pendant plusieurs minutes, Alexandre resta assis sur le sol, tétanisé et terrorisé par la scène. Dans son esprit, tout se mélangeait. Les images de la mort de Jean, les mots qu’il lui avait chuchoté, le visage d’Alexandra lorsqu’elle reviendrait avec sa robe de mariée; le passé, le présent et l’avenir s’enroulaient dans un cyclone mental. Progressivement néanmoins, Alexandre en trouva l’œil, il réussit à se calmer suffisamment pour arriver à créer un entonnoir avec ses idées. Bientôt le silence revint autour de lui et du cadavre. Il put ainsi se concentrer sur l’essentiel : les mots que Jean lui avait chuchoté.

Au sein de la phrase, deux mots uniquement lui revinrent à l’esprit. L’un était « malle » et l’autre était « grenier ». Il en déduit alors que la clef que Jean lui avait donné devait servir à ouvrir l’un des deux. Alors, les jambes tremblantes, Alexandre se leva et marcha avec peine en direction du grenier de la maison. Il arriva devant l’échelle qu’il grimpa avec d’autant plus d’efforts que le traumatisme de la scène semblait avoir drainé ses jambes de toute leur vigueur. Enfin, après quelques secondes, il arriva au grenier.

Dès son premier regard, Alexandre réalisa que cette partie de la maison était particulièrement délabrée. Le sol craquait tellement sous ses pas qu’il semblait prêt à se briser à la moindre pression. En outre, la seule lumière au sein de la pièce était fournie par un vasistas poussiéreux, si bien qu’une seule partie du grenier était réellement éclairée et que même celle-ci l’était que très faiblement. A tâtons dans cette demi obscurité, Alexandre commença alors à chercher la malle.

La tache fut difficile dans la mesure où la pièce était remplie d’une quantité formidable de fournitures. C’était une réelle jungle de vêtements, de décorations et de meubles délabrés. Lors de sa recherche, Alexandre tomba sur des manteaux coloniaux déchirés, des vases entièrement recouverts par une épaisse couche de poussière ou encore des vieux jouets en bois dont les parties étaient dispersées aux quatre coins de la pièce. Il se fraya un chemin entre les vieilles armoires auxquelles ils manquaient la plupart des tiroirs si ce n’était des portes, entre des miroirs dont le verre était fracturé sur toute la surface ou encore des cartes tellement obsolètes qu’elles ne semblaient plus rien représenter. Au sein de cette jungle de délabrement, pour autant, il ne vit aucune malle. Après une demi-heure de recherche, Alexandre avait scruté l’ensemble de la pièce sans succès.

Frustré par cet échec, il se persuada alors que Jean ne devait pas avoir toute sa raison et que ce dernier avait probablement été victime de son imagination. Après tout, qui aurait pu lui en vouloir dans un état aussi second que celui dans lequel il était ?

Convaincu alors que la perte de logique était la seule raison des derniers mots de Jean, il se résolut à quitter le grenier et se dirigea donc vers l’échelle.

A mi-chemin soudainement, une lumière l’éblouit.

Etonné, il se recula légèrement de manière à recevoir le faisceau à nouveau et une fois qu’il fut dans la trajectoire, il en regarda la source. L’inclinaison du soleil à ce moment semblait projeter une lumière qui se reflétait très légèrement sur un miroir qu’il n’avait pas remarqué auparavant. Il constata alors que l’objet en question avait une inclinaison étrange. Le miroir paraissait être beaucoup trop relevé pour être par terre et beaucoup trop allongé pour être contre le mur. Intrigué, Alexandre s’en s’approcha et remarqua alors qu’il reposait sur une malle rouge.

 

Il profita alors de l’inclinaison provisoire du soleil pour se dépêcher d’ouvrir l’objet momentanément éclairé. Il inséra la clef rouillée au sein de la serrure et la plaça dans diverses orientations afin de trouver l’angle adéquat pour activer le mécanisme. Une fois celui-ci trouvé, la malle s’ouvrit. Alexandre se recula alors immédiatement en raison de l’odeur d’une part et de la poussière de l’autre. Puis après quelques secondes, il revint hésitant et regarda prudemment l’intérieur.

A la vue de la quantité d’objets au sein du grenier, Alexandre s’attendait alors à ce que la malle en soit elle aussi remplie. Pour autant, celle-ci semblait vide, tout du moins à première vue. Il inséra donc sa main afin d’en vérifier l’intérieur et sentit néanmoins un léger relief dans un des coins. Il semblait y avoir quelque chose d’incrustée au fond de la malle. Réalisant que l’objet bougeait très légèrement, Alexandre inséra alors son deuxième bras de manière à avoir plus de force et tira. Une fois le bon angle trouvé, l’attache céda et il tomba en arrière, l’objet dans les mains. Après s’être assit à nouveau, Alexandre lui enleva alors la poussière et le plaça à la lumière. Il réalisa à ce moment que ce qu’il tenait dans ses mains était un carnet.

Un carnet rouge.

Les pages étaient très jaunies mais l’intérieur en était resté parfaitement intact. Plus ou moins lisible selon les passages, l’écriture était, de manière générale, suffisamment appliquée pour donner du sens à l’ensemble. La seule difficulté venait de la lumière, Alexandre réalisa en effet très vite que la pièce n’était plus suffisamment éclairée pour pouvoir observer correctement le contenu du carnet. Il décida donc de redescendre au rez-de-chaussée afin de l’étudier.

 

En une demi-heure de lecture, rien ne s’était clarifié. La plupart du carnet, s’il était lisible ne portait pour autant aucun sens pour Alexandre. C’était tout au plus une accumulation de noms, de formules scientifiques ainsi que d’observations toutes plus indéchiffrables les unes que les autres. Ainsi, arrivé à la moitié du carnet, la frustration devint telle  qu’Alexandre se décida à lire en diagonale. Il continua alors la lecture des cinquante dernières pages, à moitié attentif à ce qu’il lisait, à moitié pensif face au corps de Jean qui gisait toujours sur le sol en face de lui ; jusqu’à ce qu’il arrive à la fin.

Il réalisa alors que la dernière page était différente des autres.

Tout simplement parce que c’était la dernière page.

Une page que l’on ne pouvait pas tourner.

Une page qui signifiait, la fin.

A mesure que son regard parcourait cette ultime feuille, les battements de son cœur gagnèrent en intensité. Il comprit ce qu’était réellement le carnet rouge et qui était son auteur. A partir de ce moment là, la descente de la page se transforma en une descente en enfer. A chaque fin de ligne, il se sentait finir lui aussi un peu plus, à chaque début d’une autre, il frissonnait et tremblait d’appréhension face à ce qu’il découvrirait, à chaque nouveau mot, il craignait une nouvelle et terrible prise de conscience. Ainsi, martelé par l’écriture, il descendit le gouffre jusqu’à ce qu’il en touche le fond :

« 18 mars : Succès de l’expérience. Aveugle mais pupilles intactes. Ma fille est en bonne santé. »

Alors, des onces de mémoire commencèrent à lui revenir. Son enfance, son enlèvement, l’expérience qu’il avait subi, son abandon sur la plage où les défunts Alain et Yves l’avaient recueilli. Pire, il réalisa que Jean Sewing avait non seulement participé à ces expériences mais qu’il les avait pratiqué sur sa propre fille. Tétanisé par ce qu’il venait de lire, il laissa alors tomber le carnet à côté du corps de Jean dont le visage était maintenant imprégné par une blancheur morbide. Puis, face au cadavre, Alexandre ressentit une rage formidable. Il voulut le piétiner, le fracasser, le briser, l’anéantir afin de se venger de tout ce que ce monstre avait fait. Il se leva et regarda le corps, résolu à déchainer sa colère sur lui jusqu’à ce que, soudainement, un autre mot lui perce l’esprit.

Il desserra les poings avant de se baisser pour ramasser le carnet.

Ce mot était un de ceux que Jean lui avait chuchoté.

Ce mot était « palimpseste ».

 

Cette nuit-là, dans une maison que personne ne trouva jamais, un bout de papier s’envola alors au dessus de trois cadavres. Il flotta délicatement, porté par le vent nocturne et, avec lui, s’envolèrent les mots suivants :

« 18 mars : Succès de l’expérience. Voyant mais pupilles détruites. Mon fils est, lui aussi, en bonne santé ».

 

Jadd Hilal

 

Le discours

« Comment suis-je mon cher Pierrot?

-Très élégant monsieur. Permettez-moi de nouer votre cravate et vous serez prêt ».

Pierrot tira les extrémités de la cravate noire et blanche afin de l’aligner, de manière symétrique, au corps du maître.

« Et bien nous y voilà, aucun retour en arrière possible maintenant ».

Clovis soupira.

« Que le temps passe vite Pierrot. Parfois, j’ai l’impression d’être porté par le courant ».

Pierrot ne répondit pas. Il se mit à genoux et commença à polir les chaussures noires de Clovis. Ce dernier ne lui prêta pas la moindre attention. Il était maintenant habitué à ne plus se soucier de son apparence. Celle-ci n’était plus de son ressort. Comme les poupées de sa fille, dès sa naissance, lui aussi était destiné à être habillé par d’autres.

En retour, Pierrot ne s’intéressait jamais aux questions philosophiques de son maître. Il savait qu’au fond, celui-ci ne cherchait pas vraiment à avoir quelqu’un avec qui parler mais plutôt quelqu’un à qui parler. Lui, il n’était qu’un simple medium pour exprimer ce que son maître pensait, pour l’aider à ne pas parler tout seul en somme.

Ennuyé par le rituel quotidien de l’habillage, Clovis tourna son regard vers la fenêtre. Il vit derrière elle le balcon où il devait bientôt faire son discours. En observant la vitre, il remarqua une trace de main. Il fut étonné de voir qu’aucun serviteur ne l’avait nettoyée.

« Je vais essuyer un peu cette fenêtre » murmura t-il.

Il s’apprêta à se diriger vers elle quand sa jambe fut violemment saisie. Il eut alors l’impression que son corps tout entier s’arrêtait. Plus étonné qu’effrayé, il tourna son regard en direction de sa jambe et vit la main de son serviteur sur elle. La force avec laquelle il avait été retenu était époustouflante. Elle l’avait paralysé.

« Je veux juste la nettoyer un peu» murmura Clovis, très calmement.

Sans répondre, le serviteur ramena la jambe à lui et continua de polir la chaussure.

« Je rêve de lui parfois » reprit Clovis, après quelques secondes de silence.

Il soupira et se résigna à ne voir la fenêtre que de loin.

« Les choses étaient tellement plus simples quand il était là. »

Sa voix résonnait dans la vaste chambre. Il ressentait tout le poids de sa solitude. Il dévia son regard de la fenêtre pour l’orienter vers le dessus de la tête de Pierrot. Il se rassura de ne pas être seul. Il se décida à initier une nouvelle conversation avec son serviteur. Comme à son habitude, il chercha le ton idéal afin de suggérer une question sans pour autant totalement en attendre une réponse et dit : « Peut-être qu’il me hante ».

La tête en dessous de lui bougea légèrement. Après un instant, elle pivota. Le front de Pierrot se découvrit de plus en plus à lui. Bientôt, il put apercevoir son regard inquisiteur. Les yeux étaient nettement plus bas. Pourtant, il ressentit toute la tension qu’ils transmettaient.

« Il vous hante monsieur ? »

Un silence suivit. Après quelques secondes, Clovis soupira à nouveau.

« Au risque de passer pour un fou, je vais vous expliquer ce qui m’est arrivé l’autre soir, reprit –il, vous jugerez par la suite de la validité ou non de mes craintes. Je ne peux de toute façon plus garder ce fardeau pour moi. »

Clovis évitait le regard de son serviteur. Celui-ci l’effrayait. Le contraste entre les yeux et les postures était alors indéniable. Le maître debout était dominé par le serviteur à genoux.

« Parfois, durant la nuit, je le vois. Il vient toujours au même endroit et me fixe du regard ».

Pierre ne se troubla pas.

« Et quel est donc cet endroit monsieur ? » demanda t-il calmement.

-Sur le balcon, derrière la même fenêtre de laquelle vous m’empêchez de me rapprocher. »

Le serviteur accéléra légèrement son polissage.

« Vous dit-il quoique ce soit ? »

Il essaya de se souvenir. Il ferma les yeux afin de se remémorer son rêve. Celui-ci le réveillant chaque nuit, il s’en rappela très rapidement. Il est assis sur son lit, recroquevillé sur son côté droit. Faisant face à la fenêtre, il la regarde passivement jusqu’à ce qu’il aperçoive un point blanc dans le ciel. Il l’observe et le voit soudainement se déplacer. Très vite, il réalise qu’il vient vers lui. Il essaie de s’échapper mais ses muscles sont encore endormis. Il ne peut rien faire d’autre que de subir l’approche effroyable du point blanc qu’il distingue de plus en plus. Après quelques secondes, il prend conscience que c’est un fantôme. Puis, lorsque le spectre s’arrête sur le balcon, il reconnaît son père. La figure, quant à elle, ne le regarde pas, elle a les paupières fermées. Il tente de forcer ses jambes à bouger, il essaie de crier et de se frapper le corps pour se réveiller. Finalement, une de ses paupières tremble. Pas tout à fait conscient, il arrive à entrouvrir la deuxième et se réveille. La figure blanche disparait alors de son champ visuel.

A ce moment-là, le vrai Clovis ouvrit également les yeux. Il s’apprêta à expliquer son rêve à Pierrot quand un détail lui perça l’esprit. Il se rappela du dernier regard qu’il avait porté sur le fantôme de son père. Juste avant que celui-ci ne disparaisse, il se souvint qu’il était pieds nus.

Il regarda du côté gauche de la chambre et parcourut l’armoire où étaient disposés les vêtements de son défunt père. Il chercha les habits que portait celui-ci lors de son suicide. A l’extrémité droite du meuble, il trouva une pile de vêtements et en dessous, une paire de chaussures. Il constata qu’elles étaient parfaitement cirées.

Il comprit pourquoi il n’arrivait pas à croire au suicide de son père. Il redirigea lentement et discrètement son regard vers son serviteur qui l’observa en retour. Dans ses yeux, il lut l’approche de sa propre destruction. Il comprit sa mort programmée et indirectement, celle du monde bâti par sa famille et lui même. Il était enfant unique. Son temps arrivait à sa fin et aucune relève ne serait possible. Tout était programmé.

« Alors vous êtes l’un d’entre eux », murmura t-il.

Pierrot se leva lentement. Il lui réajusta la cravate et se dirigea vers la fenêtre. Il resta silencieux un moment face à elle. Après quelques secondes, il prit une grande respiration et l’ouvrit.

Aucun applaudissement ne retentit. Il comprit que personne ne l’attendait dehors. Il entendit le silence. Un silence qui le troubla, qui l’effraya. Ce silence-là n’annonçait aucune suite, aucun après. Il le pressentait. Pierrot se retourna vers lui. Il s’inclina d’un mouvement gracieux. De son bras droit, il lui indiqua la fenêtre et de l’autre, il ouvrit une malle remplie d’instruments de torture.

« Pourquoi la signature des chaussures? » demanda le maître, avec une voix tremblante.

Caché par sa pose, le serviteur soupira et répondit :

« Il faut bien que le peuple trouve chaussure à son pied ».

 

Jadd Hilal

Incubus

I    

 

La cendre au bout de la cigarette tomba sur le béton. Lorsqu’elle atteignit lentement le sol, elle se fractura en trois petites parts qui s’envolèrent avec une brise légère. Le ciel avait cette couleur d’un dimanche matin froid. Sous son bleu pâle, le début de l’automne avait commencé à brunir les feuilles des chênes. La rue baignait dans le silence des premières heures qu’un bruit de pas venait occasionnellement briser.

Intrigué, Mathias tournait alors la tête pour en observer la source, puis, il méditait, pensif, sur les raisons de la présence de l’inconnu à une heure si précoce. Peut-être commençait-il à travailler tôt ou alors rentrait-il d’une longue soirée.

Il fixa des yeux une silhouette qui l’intrigua tout particulièrement. L’homme était vêtu d’un manteau noir dont le bas laissait entrevoir un pantalon de pyjama. Pour parfaire cet aspect somnambulesque, il portait des chaussons aux pieds. Les épaules affaissées, l’inconnu marchait comme s’il était guidé, inconscient de chacun de ses pas. Au bout d’un certain temps, il sembla sentir le poids du regard de Mathias sur lui et tourna donc la tête dans sa direction.

Mathias aperçut son visage.

Celui-ci paraissait relâché. En plus des poches sous les yeux et de l’air hagard, l’homme avait cette caractéristique physique propre à l’état de fatigue qui était de ressortir très légèrement les lèvres.

A la vue de l’étranger, Mathias se sentit réconforté. Quelqu’un d’autre était peut être dehors pour les mêmes raisons que lui, il n’était maintenant plus le seul à avoir été mis en échec par son sommeil.

 

Mathias se tourna vers Julie pour attirer son attention sur l’inconnu avant que celui-ci ne disparaisse au tournant de la rue.

Il se rendit compte qu’elle dormait, couchée sur son avant-bras.

Il resta silencieux.

Après quelques secondes, voyant le serveur approcher, il lui murmura le plus doucement possible :

« Julie, que veux-tu boire?

-Un jus de tomate » répondit celle-ci en relevant la tête.

Mathias s’étonna du choix. Il ne prit toutefois pas la peine de demander des explications.

-Un café s’il vous plaît » demanda t-il au serveur.

Il sortit son paquet de cigarette de sa poche.

-Non s’il te plaît » interrompit Julie en posant sa main sur la sienne.

Il soupira et rangea le paquet, puis, il resta silencieux pendant quelques secondes.

« Je suis désolé, je ne sais pas ce que j’ai en ce moment » dit-il enfin, en évitant le regard de Julie.

-Je t’ai dit qu’on traverserait ça ensemble. »

Julie se frottait les yeux.

Le serveur déposa la bouteille de jus de tomate, un verre vide et la tasse sur la table. Il essaya ensuite de déplacer la tasse de café sur une serviette qu’il avait déposé auparavant mais celle-ci s’envola avec un léger coup de vent.

« Excusez moi » murmura t-il.

Mathias sourit et d’un geste de la main, il lui fit comprendre que la serviette n’était pas nécessaire. Il commença ensuite à siroter très légèrement son café, afin d’en vérifier la température.

« Comment en est-on arrivés là ? demanda t-il à Julie, en la regardant cette fois-ci droit dans les yeux.

-Et bien…

-Il est six heures du matin, interrompit t-il, et je n’ai pas dormi de la nuit. C’est tout de même inquiétant non ?

-Mais non, soupira Julie, on a déjà parlé de tout ça, plus tu en fais une montagne moins tu arriveras à te détendre et moins tu trouveras le sommeil, tu te souviens ? »

Mathias se rongeait les ongles.

« Je ne parle pas de ça, soupira t-il, je parle du fait qu’on se retrouve à sept heures du matin dans un café. Comment est-ce qu’on est arrivés là?

-Ça va avec, moins tu arrives à dormir, plus tu as peur de ne pas arriver à dormir, Julie but une gorgée de jus de tomate, et plus tu as peur de ne pas arriver à dormir, plus tu essaies de trouver des remèdes pour ne plus y penser. Avec le temps, les remèdes deviennent de plus en plus radicaux. »

Un silence suivit, Julie sembla essayer de se rappeler de quelque chose.

« Tu te souviens au début ? dit-elle, tu te contentais de te lever pour regarder un film ou une série et tu rendormais très bien après. Tu te souviens ?

Mathias acquiesça. Il trempa à nouveau ses lèvres dans le café.

« Tu te souviens?

-Oui, je m’en souviens.

-Moi je ne pense pas.

-Tu ne penses pas quoi ?

-Je n’ai pas répondu à ta question.

Un silence suivit.

-De quelle question tu parles ? demanda Mathias.

-Quel était ta question ? demanda à son tour Julie.

-Ben je t’ai demandé pourquoi je n’arrivais pas à dormir et tu m’as répondu, répondit-il.

-Non, tu m’as demandé comment on était arrivés là.

-Et ben, tu m’as répondu non ? On va pas y passer la journée si ? ajouta t-il en adoptant un ton plus agressif.

-Alors, tu te souviens de comment on est arrivés là ?

-Mais là où ? cria t-il avec énervement.

-Au café ».

Mathias voulut réduire Julie au silence, cette conversation l’énervait. Il n’avait pas la patience, surtout à six heures du matin, d’entrer dans ce jeu-là. Il pensa à une formulation tranchante pour répondre à sa question et terminer ce dialogue sans fin. En réfléchissant, il se rendit néanmoins compte qu’il n’avait en fait aucune réponse.

 

Il n’arrivait pas à se rappeler du chemin qu’ils avaient pris pour arriver jusqu’ici.

Il resta muet. Sa colère laissa progressivement la place à la perplexité.

Ses yeux se dirigèrent sur le verre de jus de tomate.

Ca aussi c’est curieux, songea t-il, qui commande un jus de tomate à six heures du matin ?

En prenant du recul, il réalisa qu’au fond, rien de ce qui s’était passé depuis qu’il était réveillé ne lui paraissait familier. Le jus de tomate, Julie, il regarda autour de lui, les arbres, la rue, le ciel, les bâtiments ; tout avait l’air d’appartenir à l’endroit où il était mais c’était comme si ce même endroit lui était totalement étranger.

« Comment est-ce qu’on est arrivés là ? » demanda t-il à Julie.

Elle ne répondit pas. Elle le regarda avec une expression figée. Un peu de jus de tomate coula du coin de ses lèvres.

« Tu as du jus là » lui dit-il, en pointant le coin de ses lèvres à lui.

Aucune réponse.

« Julie ? »

Elle ne réagit pas. Elle continua de le fixer avec la même attitude passive. Mathias baissa les yeux et réalisa soudainement que la bouteille de jus de tomate était toujours fermée.

Le visage en face de lui saignait.

Paniqué, il voulut crier mais aucun son ne sortit. Il reprit tout l’air qu’il pouvait et contracta tous ses muscles afin de mieux hurler.

 

Il ouvrit les yeux et vit le plafond de sa chambre.

 

 

II

 

Allongé sur son lit, Mathias rêvait. Julie dormait toujours, la tête tournée de l’autre côté et la respiration profonde et continue. Il devinait à l’allure du ciel dehors que le matin était arrivé. Après avoir vérifié l’heure sur son téléphone, il comprit qu’il n’arriverait plus à dormir et décida donc de se lever. Il arriva sur le palier de la porte et se retourna vers Julie. Il se surprit de ne pas l’avoir embrassée en sortant du lit. Quelques mois plutôt, il lui posait quotidiennement un baiser sur la joue avant de se lever.

Cette fois-ci, le réveil avait été brutal. Pour se changer les idées, Mathias décida d’aller chercher des croissants et des pains au chocolat pour préparer à Julie un petit-déjeuner au lit. Il s’habilla très rapidement avec un vieux jean et un pull à capuche, prit les clefs sur la table du salon et ferma délicatement la porte en sortant. L’ascenseur lui donna l’étrange impression d’aller plus vite que d’habitude. A peine était-il entré que les portes s’ouvraient à nouveau pour le faire accéder au rez-de-chaussée.

Il se dit qu’il était probablement encore un peu endormi. Il ouvrit les grilles et sortit de son hall. Il prit son vélo pour aller à la boulangerie, celle-ci étant quelque peu éloignée. Il commença à pédaler avec une aisance qui le surprit et se demanda si dormir moins ne l’aidait pas, au final, à être plus réveillé. Dix minutes plus tard seulement, il arriva au pont qu’il devait traverser pour atteindre la boulangerie juste de l’autre côté.

 

Le pont était incliné, il lui était donc difficile de rouler confortablement. Le mouvement de ses cuisses devint rapidement laborieux. Il pédala avec peine jusqu’à la fin de la montée. Une fois celle-ci terminée, il laissa ensuite aller le vélo pour la redescente. Etrangement néanmoins, il ne prit pas de vitesse. Même en descente, ce fut comme s’il était en montée. Il recommença à pédaler.

Très vite, il comprit que quelque chose n’allait pas. Il pédalait de plus en plus et avançait de moins en moins. Il rétrograda plusieurs fois et vérifia ses freins. Rien. C’était comme si la gravité s’était inexplicablement amplifiée.

Même si la boulangerie était à moins de vingt mètres, il ne voulut pas descendre pour pousser le vélo. Il préféra rester assis quitte à dépenser une énergie considérable pour pédaler. Il devait comprendre.

 

Tandis qu’il forçait sur les pédales, il vit le pont bouger.

Soudainement, il lui sembla se tordre.

Après quelques secondes, ça recommençait. Le pont parut se soulever. Il commença alors à paniquer. Il comprit que si la structure se brisait maintenant, il tomberait à l’eau et serait noyé sous les débris. La seule manière d’y échapper était d’arriver le plus rapidement possible de l’autre côté.

 

Il voulut abandonner le vélo et continuer à pied. Il hésita quelques secondes et finit par se rasseoir. L’effondrement du pont était une épreuve. Renoncer au vélo signifiait abandonner. Il percevait cette situation comme un test. Il devait traverser à deux roues ou ne pas traverser du tout. Telle était sa destinée. Il fixa son regard sur ses jambes et se força à pédaler le plus vite possible. Dès lors, plus rien d’autre ne compta, ni l’effroi ni l’angoisse. Une chose prédomina: pédaler.

Pour autant, même avec toute l’adrénaline possible, il ne réussit pas à accélérer. Il s’épuisa après une dizaine de seconde et quelques mètres parcourus seulement. Ne respirant presque alors plus, il s’arrêta.

Il reprit son souffle et se rendit compte que les secousses s’étaient arrêtées. Il releva les yeux en direction du bout du pont.

Il sursauta.

Il était en train de reculer.

 

Il ne contrôlait plus le vélo. Celui-ci roulait tout seul, dans le sens inverse. En quelques secondes, il remonta le pont. Il s’accrocha au guidon par peur de tomber. Il comprit très rapidement qu’il faisait en fait le même itinéraire qu’il avait pris pour venir jusque-là, mais dans l’autre sens. Plus inquiétant encore, la rapidité avec laquelle il reculait croissait à chaque seconde. Plus les secondes passaient, plus celle-ci augmentait. Après un moment, il ne put même plus observer les bâtiments autour pour mieux se situer.

La vitesse augmenta encore. Elle commença à lui devenir insupportable. Il n’arrivait presque plus à ouvrir les yeux. Il espéra s’arrêter devant chez lui. Là où tout avait commencé. Il douta toutefois d’y arriver sain et sauf. La célérité était devenue telle qu’il sentait progressivement son corps le lâcher. Ses yeux restèrent fermés. Il allait bientôt s’évanouir. Il pensa aux individus qui tombent de plusieurs centaines de mètres et qui meurent d’une crise cardiaque ou d’asphyxie avant de toucher le sol. Allait-il subir le même sort qu’eux ? Allait-il s’évanouir puis mourir lui aussi, sans même s’en rendre compte ?

Il sursauta. Il secoua la tête et se força à retrouver sa conscience. Il essaya d’ouvrir les yeux sans succès. Il ne s’évanouirait pas, il ne renoncerait pas avant d’être arrivé chez lui, il s’accrocherait tant qu’il le pourrait jusqu’à arriver à destination.

Dès qu’il décida de tenir bon, il sentit le vélo ralentir puis s’arrêter.

 

Il décrocha lentement ses paupières l’une de l’autre.

Il était devant chez lui.

Il soupira de soulagement et sentit à nouveau ses forces le quitter. Ses paupières se fermèrent délicatement, puis, ses yeux eux même parurent l’abandonner. Il se rendit compte qu’il voyait au delà même de son corps, comme par l’intermédiaire d’une caméra.

Intrigué, il dirigea son regard vers son corps à lui, le corps qu’il croyait avoir laissé derrière lui.

Il remarqua alors que ce n’était pas lui qu’il regardait.

Ce n’était pas lui sur le vélo.

 

C’était elle.

 

 

III

 

« Si qui avait fait comme toi ? »

Julie le regardait, allongée sur le côté. Il n’avait pas bougé du lit.

« Quoi ? dit Mathias, se réveillant brutalement, le corps tremblotant et le cœur battant.

-Calme-toi, tout va bien »

Julie lui tendit un verre d’eau.

« Tu as dit ‘Si seulement elle avait fait comme moi’, de qui tu parlais ?

-Je dormais ?

-Oui. »

Il ressentit le besoin de vérifier qu’il était cette fois-ci bien éveillé. Sans réfléchir, il se jeta l’intégralité de l’eau du verre au visage.

« Mais qu’est-ce qui te prend ? ».

Julie s’était écartée de la trajectoire.

Il ne répondit pas. Il la regarda d’un air étonné et simplet. Face au visage bête et mouillé, Julie ne put s’empêcher de rire. Il se mit à rire lui aussi. Il pensa que de cette façon au moins, il n’aurait pas d’explications à donner.

Julie et Mathias se levèrent tous les deux en même temps. Ayant dormi les volets fermés, ils ne remarquèrent l’heure qu’en s’installant devant la télévision du salon.

« Midi ! Déjà ! » hurla Julie.

 

L’écran montrait une émission de cuisine à laquelle aucun des deux ne prêtait vraiment attention.

Julie considérait d’autant moins la télévision qu’autre chose semblait la préoccuper. Mathias le voyait à sa respiration. Lorsqu’elle était tourmentée, elle avait l’air de peiner un peu pour expirer, comme si elle devait contracter son corps pour garder ce qu’elle pensait pour elle.

« Ca va ? tenta Mathias, d’un ton hasardeux.

-Tu parlais de qui dans ton rêve ? dit-elle précipitamment, comme si les mots n’attendaient plus qu’un feu vert pour sortir d’elle.

-Hein ?

-Oui, tu as dit : ‘Si seulement elle avait fait comme moi’ de qui tu parlais ? »

Il fronça les sourcils et réfléchit. Etant incapable de retrouver le souvenir, il ne put répondre. Il se contenta de lever les sourcils et de hocher la tête de gauche à droite.

-De quoi rêvais-tu alors ? » demanda Julie, maintenant agacée.

Il n’en avait aucune idée non plus. Il avait pour habitude de se rappeler de ses rêves mais celui-ci lui avait totalement échappé. Peut-être était-ce la brutalité du réveil ou le verre d’eau au visage, dans tous les cas, il n’avait plus aucune idée de ce qui l’avait perturbé quelques dizaines de minutes plus tôt.

« Je suis sûre que tu rêvais d’une autre fille »  dit nerveusement Julie.

Comprenant la nature de l’anxiété de sa petite amie, Mathias la prit dans ses bras. Il tenta en même temps de se rappeler de son rêve. Il se rendit néanmoins rapidement compte qu’il n’arriverait à rien et décida donc d’abandonner une fois pour toutes. Il se contenta de serrer Julie dans ses bras et de la câliner pour la rassurer. Son regard jusqu’alors évasif, se concentra sur la télévision. Une des présentatrices de l’émission de cuisine argumentait sur les bienfaits de l’été « pour manger à l’extérieur ».

Il se tourna vers Julie et lui proposa d’aller faire quelques courses en vue de pique-niquer au grand parc à côté de chez eux. Aussi entrainante et enthousiaste qu’était la proposition, Julie, encore vexée de la présence d’une autre dans les rêves de Mathias, ne répondit pas.

Elle se leva tout de même pour se préparer.

 

Quelques dizaines de minutes plus tard, Mathias et Julie arrivèrent devant la caisse avec leurs commissions. Il s’étonna de la présence d’une nouvelle caissière. Le personnel de l’épicerie de son quartier était le même depuis des années. Après avoir remercié l’inconnue avec une légère compassion dans le regard, il prit le sac de courses d’une main, saisit celle de Julie de l’autre et sortit du magasin.

En marchant en direction du parc, le regard de Julie sembla s’adoucir, elle s’arrêta sur le chemin et serra Mathias dans ses bras.

 

Une fois arrivé, il fut frappé par le silence qui régnait. Le parc était presque entièrement vide.

Il marcha, sa main dans celle de Julie, pour trouver un endroit où s’asseoir. Elle paraissait heureuse d’être là, de partager ce moment dont ils avaient non seulement besoin mais également envie. Pour une fois, il trouva que tout s’était parfaitement déroulé.

Ils découvrirent rapidement un endroit idéal, exposé au soleil d’un côté et protégé de l’ombre par le feuillage d’un arbre de l’autre. Ils marchèrent en direction du lieu.

Mathias aperçut une silhouette au loin. Elle aussi cheminait, s’éloignant très lentement, bien derrière l’endroit qu’ils visaient.

 

Sans comprendre pourquoi, à la vue du dos de l’inconnue, il se souvint de ses deux rêves. Il saisit Julie par le bras et marcha en direction de l’étrangère.

« Qu’est-ce que tu fais ? » lui demanda t-elle.

Il ne répondit pas, il ne le savait pas lui même.

Malgré le bruit de leur pas et le fracas que provoquaient leurs mouvements sur le sac de courses, l’inconnue ne se retourna pas.

Plus ils s’approchaient, plus les scènes de ses rêves lui revinrent à l’esprit. Il vit le visage dont un filet rouge coulait des lèvres et se rappela de la silhouette sur le vélo. Ce fut comme si cet être mystérieux lui faisait retrouver la mémoire.

 

Lorsqu’ils arrivèrent à la hauteur de l’inconnue, il sentit sa main doucement se libérer de l’étreinte de celle de Julie.

Il tourna la tête pour regarder sa petite amie et vit, sans réellement s’en inquiéter, qu’elle avait disparu. Libéré, il continua à marcher vers l’inconnue. Une fois qu’il l’eut dépassée, il se retourna pour l’observer.

C’était elle, c’était Julie.

Son visage changea rapidement, l’arrière de sa tête remplaça l’avant. Il voyait maintenant le corps de face et le crâne de dos. Plus tard, il comprit que, comme sur le vélo, il était en train de reculer, de quitter son rêve, de quitter Julie.

 

Dans un dernier effort pour se rapprocher de la nouvelle Julie, il leva péniblement sa main pour tenter d’attraper la sienne.

Il ne réussit pas à la saisir.

C’était trop tard.

Elle, elle s’éloignait déjà, et lui, était encore une fois happé par son appartement, par son réveil, par son infaillible réalité.

 

Julie était morte d’un accident de vélo, un an plus tôt.

 

Jadd Hilal

 

L’arbre

I

 

« Bon sang Domicci mais puisque je vous dis que c’est quelque part là-dessous ! » cria Paul Alboral en rapprochant sa lanterne du trou.

Fabien Domicci se résigna et planta à nouveau la pelle. Il ajouta encore quelques centimètres au tas de terre à sa droite.

Le bleu nuit précédent le lever du soleil lui dévoila la poussière sur ses bras. Elle s’était asséchée, couvrant d’une couche blanchâtre ses veines qu’il ne distinguait presque plus. La vision de ses membres salis et blêmes l’inquiéta. Leur vigueur également. Habituellement nerveux et énergiques, ses muscles s’étaient affaiblis et ses épaules, d’ordinaire hautes et fermes, paraissaient s’être affaissées.

De temps à autres, la pelle se heurtait à du solide, quelques heures auparavant, le bruit sourd occasionné par le choc interpellait Fabien. Aussitôt qu’il l’entendait, il arrêtait de creuser et se penchait pour observer l’objet touché. A présent, le son semblait faire partie de l’opération, il n’était presque plus entendu.

Epuisé, Fabien s’arrêta et se tourna vers son supérieur qui fumait un cigare au bord du trou en fixant le ciel du regard.

« Il serait plus raisonnable de s’arrêter là, chef » lui dit-il.

Ne recevant aucune réponse, il décida de hausser le ton :

« Le jour est en train de se lever et nous n’avons rien trouvé. Je commence à en avoir un peu marre de creuser pour rien, moi » insista t-il.

En temps normal, il ne se serait jamais exprimé de la sorte à son supérieur mais la fatigue amenuisait sa patience. Et la différence d’hauteur entre Paul, debout et droit au dessus, et lui, accroupi dans le trou, commençait à le frustrer.

D’un signe de tête, Paul montra à Fabien qu’il n’était pas question de terminer l’opération. Il comprit néanmoins l’arrogance que pouvait représenter sa position et, songeant que heurter la fierté de son subordonné ne ferait que raccourcir sa patience, il descendit lui aussi dans le trou.

« Je sens qu’elle est quelque part, je sens sa présence Domicci » dit Paul en se baissant pour inspecter le sol.

Fabien leva un sourcil.

« Nous parlons toujours de monsieur Klan ? » demanda t-il.

Paul ne répondit pas immédiatement. Il tâta la terre.

« Et bien de qui d’autre voulez-vous qu’on parle mon petit ? » répondit-il en se relevant et donnant une tape amicale sur le dos de Fabien.

Le cigare pendant sur le côté droit de sa lèvre inférieure, l’inspecteur ôta ensuite la pelle des mains de son subordonné et commença à creuser à son tour.

Fabien l’observa ou plutôt, il l’admira. Il était persuadé que toute cette opération était inutile. Pourtant, il ne put s’empêcher de jalouser Paul, vénérant sa résolution et son endurance après tant d’heures de travail.

Sa force, aussi, l’impressionnait. La vitesse s’était considérablement accrue. De véritables feux d’artifice de terre sortaient à présent du trou. La profondeur semblait augmenter à vue d’œil. Les yeux rivés vers le sol, Paul manœuvrait avec une vigueur et un dynamisme à toute épreuve. Et le rythme allait en crescendo. Il sembla même accélérer de manière exponentielle. Face à cette machine à creuser, le regard de Fabien commença à changer.

Paul Alboral était l’inspecteur le plus acharné qu’il connaissait, il était également un modèle de logique et qui plus est, un ami de longue date. L’homme qui était devant lui paraissait néanmoins s’éloigner de tout cela. Le Paul qui creusait ressemblait de moins en moins à l’inspecteur exemplaire qu’il connaissait et de plus en plus à un simple barbare. Farouche, il semblait avoir perdu tout son sang froid, il paraissait excité, voire même dominé par une pulsion qui commença à sérieusement l’intriguer.

Fabien crut comprendre la nature de ce changement.

Il s’apprêta à ouvrir la bouche pour vérifier son soupçon quand un doute lui traversa l’esprit. Et si Paul avait raison ? Le passé avait prouvé que son supérieur n’était presque jamais dans le faux. Il valait mieux ne pas foncer tête baissée et attendre d’être sûr avant de passer à l’action. Il devrait garder son soupçon pour lui. Il détourna les yeux de Paul et s’efforça de penser à autre chose.

Au-dessus du trou, une légère brise secoua les branches de l’arbre. Le bleu clair du matin commença à éclairer les champs de blé autour avec une lumière morne. Une feuille d’un brun très clair se décrocha délicatement d’une des branches pour flotter de droite à gauche. Elle dansa en l’air puis vint mourir sur l’épaule de Paul. D’un mouvement brusque, celui-ci la repoussa de la main et recommença son travail. La feuille reprit délicatement de l’élan et remonta à nouveau, comme si elle voulait leur dire : « Vous ne cherchez pas où il faut ».

Un quart d’heure passa. La nervosité semblait avoir envahi l’intégralité du corps de Paul. Une contraction de son visage plissait ses yeux que Fabien n’arrivait presque plus à distinguer et la séparation des sourcils, au même titre que les pupilles, disparaissait pour donner l’impression que le visage tout entier se refermait de colère.

Le mouvement de la pelle devint non seulement inefficace, mais aussi hasardeux. Entre de vulgaires tas de poussières, Paul se plantait régulièrement la pelle sur le pied sans même avoir l’air de s’en rendre compte. Il creusait furieusement, sans visée et sans contrôle jusqu’à ce qu’à la fin, la pelle ne fût plus tant utilisée pour soulever de la terre que pour frapper dessus.

A la vue du marteau-piqueur en face de lui, Fabien était tétanisé. En l’espace d’une demi-heure, Paul Alboral, le protecteur qui lui apaisait son stress de débutant tous les jours, était devenu une bête déchainée, il aurait pu le blesser sans la moindre difficulté. Il frappait la terre, criait, crachait dessus et la maudissait de tous les noms, ensuite, il s’arrêtait quelques secondes pour la regarder avec des yeux écarquillés et hagards, puis il recommençait de plus belle.

Lorsque Paul reprit son massacre pour la troisième fois, Fabien décida de passer à l’action. Il ne pouvait supporter la scène en face de lui plus longtemps, Paul allait finir par le blesser ou par se faire mal à lui même.

Il prit une respiration et se jeta dans le trou.

Aussitôt atterri, il saisit la pelle de Paul avec les deux mains et lui fit face, à quelques centimètres seulement de distance.

« Lâchez ça chef ! » lui cria-t-il, sans oser le regarder dans les yeux.

Dès lors, la bataille pour la pelle commença. Tour à tour, Paul et Fabien tirèrent l’outil de leur côté avec acharnement. L’un étant aussi têtu que l’autre, aucun des deux ne réussit à prendre le dessus durant les trente premières secondes. A l’issue de ce temps néanmoins, Paul commença à se fatiguer et Fabien tira alors la pelle de son côté.

Sur le point d’arracher le manche des mains de son supérieur, la situation bascula toutefois à nouveau. Un rayon de soleil vint éclairer le visage de l’inspecteur dont l’expression de fureur était telle que Fabien ne put s’empêcher de relâcher très légèrement sa pression sur le manche.

Profitant de cette seconde d’effroi, Paul écarta violemment son adjudant qui trébucha et tomba en arrière.

« Elle est encore vivante ! » bafouilla t-il sans se retourner.

Fabien comprit que son soupçon était fondé, la femme de Paul était la raison cachée de cette mission.

Enervé par cette révélation, il se leva brutalement et fit un croche-pied à son supérieur qui tomba à terre. Il se plaça ensuite au-dessus de lui et, d’un mouvement violent, lui ôta la pelle avant de la jeter sur le côté. Après une dizaine de secondes dans cette position, Paul cessa progressivement de se débattre. La figure rouge de Fabien, contractée par la colère ne s’apaisa néanmoins pas avant que son supérieur ne capitule totalement. Dès que Paul allongea les bras le long de son corps, en signe de défaite, Fabien put relâcher sa prise.

« Elle est morte, c’est fini » chuchota t-il alors, en fixant Paul droit dans les yeux.

L’inspecteur se figea. Un étonnement traversa son regard. Paul était stupéfait de voir à quel point Fabien avait changé. Il l’observa durant quelques secondes et se rendit compte que son visage avait mûri. Il se rappelait le premier jour où il le vit débarquer dans son bureau, rasé, maniéré et raffiné. Il cherchait du travail et était incapable d’arrêter de trembler ou de prononcer la moindre phrase cohérente durant l’entretien. Il se rappelait aussi de sa réaction, à lui, face à cet adolescent nerveux : « En voilà encore un qui quittera en pleurs dans moins d’une semaine » se disait-il.

Et bien pour une fois, il avait eu tort.

Fabien dégageait de la maturité, même son visage avait pris du caractère. Le bleu de ses yeux avait changé, il n’avait dorénavant plus rien d’innocent mais semblait, au contraire, prêt à se déverser sur lui comme un raz-de-marée s’il tentait la moindre résistance. En fin de compte, le visage au dessus de lui ressemblait en fait beaucoup au sien.

Au fond, peut-être cherchait-il à être comme lui.

II

 

Paul et Fabien s’assirent l’un à côté de l’autre et reprirent leur souffle en fixant le sol du regard. Il fallait discuter de ce qui venait de se passer. Pourtant, aucun des deux ne savait par où commencer.

Après quelques secondes de silence, Paul décida finalement de se lancer :

« Nous ne sommes pas là pour ça » dit-il doucement, pour éviter de réveiller le conflit.

Fabien semblait n’avoir pas entendu.

« Vous avez dit ‘elle’ » dit-il après un moment.

Le visage de Paul se tourna alors vers son adjudant qu’il regarda l’air de ne pas comprendre.

« Vous avez dit ‘elle’ pour parler du corps de monsieur Klan ».

Un silence suivit.

Paul resta assis quelques secondes, puis, il se leva et saisit le cigare qu’il avait déposé dans un des coins du trou. Il l’alluma, en tira une bouffée et bailla. Fabien bailla à son tour.

« Nous ne trouverons rien ici, murmura l’adjudant, regardez par vous-même, nous avons creusé à plus d’un mètre de profondeur tout autour de…

-Écoutez, interrompit Paul, maintenant dos à Fabien, je sais ce que vous pensez, je sais que vous vous dites que je n’ai pas accepté la mort de ma femme et que c’est son corps que j’espère retrouver ici. »

Paul tira une bouffée sur son cigare.

« Je ne vous mentirai pas, je n’ai effectivement pas encore digéré sa mort mais ce n’est pas elle que je cherche. Je vous rappelle que nous sommes ici pour Klan, Fabien. »

Il prit quelques secondes pour respirer.

«Vous êtes encore jeune vous, vous n’avez probablement d’ailleurs jamais vécu la mort d’un être proche, est-ce que je me trompe ? » ajouta-t-il enfin en se retournant pour fixer Fabien du regard.

Ce dernier resta muet, il baissa les yeux.

« Et bien le jour où cela vous arrivera, non pas que je vous le souhaite, mais vous comprendrez pourquoi je m’acharne autant à chercher. »

Paul maintint son regard encore un moment avant de se retourner et de sortir du trou.

Un moment de silence suivit.

« Quoi ? C’est tout ? » demanda Fabien, ne réagissant qu’après quelques secondes.

Il ne reçut aucune réponse, Paul s’était déjà éloigné.

Fabien sortit du trou à son tour et frappa l’arbre du pied. Après tout ce temps passé à creuser pour rien, Paul n’avait même pas eu la décence de s’excuser ou de lui fournir la vraie explication à tous ces efforts, pas un « j’ai dérapé » ni un « j’étais perdu » ni même un « pardon ».

C’était le corps de sa femme qu’il cherchait, pas celui de Klan. Et il l’avait emmené lui, exprès pour cela. Alors qu’il n’était pas d’accord.

Plus Fabien y pensait, plus il se sentait utilisé. Il avait été pris comme un esclave puis jeté comme un torchon. Quoi de plus humiliant. Lui qui avait travaillé avec dévouement et assiduité durant toutes ces années, lui qui remuait ciel et terre pour satisfaire le moindre désir de son supérieur tous les jours, lui qui était acharné, passionné et sérieux, voilà ce qu’il y gagnait.

C’en était trop, il ne pouvait pas rester pas comme ça sans rien dire.

« Salaud ! » ne put-il s’empêcher de crier en direction de Paul.

Ce dernier s’arrêta de marcher.

L’écho raisonna froidement et mourut dans le bruit du vent dans les champs.

Paul ne se retourna pas. De loin, il sembla baisser la tête. Après un moment, il recommença à marcher.

Fabien, lui, resta immobile au pied de l’arbre. Il avait dépassé les limites, il le savait. Il ferma les yeux et essaya de reprendre son calme.

Aussitôt, il sentit la chaleur des premiers rayons de soleil lui réchauffer la peau.

Le vent du matin l’apaisa.

Quand il rouvrit les paupières, il vit le soleil projeter une lumière jaune qui donnait une couleur dorée aux champs.

A ce moment-là, l’image de sa famille qui l’attendait lui vint à l’esprit. Calmé, il s’apprêta à courir pour rejoindre Paul et s’excuser. Il constata alors que ce dernier n’avait pas bougé.

Il semblait s’être arrêté pour reprendre son souffle. Il le vit se recroqueviller, se tordre et tomber.

Une seconde plus tard, avant même qu’il n’aie eu le temps de s’inquiéter, Paul se releva et recommença à marcher, cette fois-ci en titubant.

Rassuré, Fabien baissa les yeux et laissa échapper un soupire. Il regarda Paul s’éloigner.

« Et lui, qui va t-il retrouver maintenant ? » se demanda t-il en songeant à sa famille.

Alors, il comprit.

Il tomba sur les genoux et frappa la terre des poings, de haine.

Comment avait-il pu être si stupide ?

Leur arrivée, leur soirée, leur nuit, leur matin, les longues heures pendant lesquelles ils creusaient sans relâche, tout ce temps qu’ils avaient dédié corps et âme à ce Klan au fond pas plus important que les autres, tout cela n’avait rien à voir avec le corps de la femme de Paul. C’était en fait précisément l’inverse : ils étaient là pour ne plus penser à elle.

Il s’était trompé, non pas une fois mais deux. Non seulement la présence de la défunte n’avait rien à voir avec cela mais pire encore, c’était le contraire que Paul était venu chercher : son absence.

« Mais alors, si ce n’est pas pour elle qu’il est là… » chuchota Fabien en relevant les yeux.

Il aperçut Paul s’éloigner lentement, épuisé par la fatigue et vit une feuille d’un jaune pâle passer entre lui et la silhouette sombre, abattue par la fatalité de son sort. Il la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle tombe à côté de sa main. Ses yeux s’écarquillèrent doucement lorsqu’il vit qu’à l’endroit où elle avait délicatement atterri, avait poussé, une mandragore.

Jadd Hilal

Le train fantôme

I

Les planches de bois s’étaient fissurées sous le poids des voyages. A certains endroits, le ballast les recouvraient et semblait les dissimuler. La vieille horloge jaunie par les années indiquait onze heures et demie lorsque deux trains se croisèrent lentement. Une fois que les wagons aux couleurs ternes eurent achevé leur interminablement passage, Pierre put à nouveau apercevoir Jean, debout de l’autre côté de la voie. Son regard croisa le sien. Tout en observant le convoi sur sa gauche s’éloigner, Jean lui demanda :

« Qu’est-ce que tu crois qu’ils transportaient ceux-là ? »

Il ne répondit pas. Il devinait dans le ton de son ami si les questions nécessitaient une réponse ou non. Celle-ci n’en réclamait pas.

Jean semblait serein. Ses pas et gestes paraissaient posés, maîtrisés. Il ne laissait transparaître aucun signe de tension ou d’angoisse. Une main dans la poche de son jean et l’autre sur son menton qu’il caressait parfois du bout des doigts, il se promenait tranquillement le long de la voie. Pierre le contemplait d’un air évasif. Il rencontrait plus de difficulté à cacher sa nervosité.

« Combien de temps ? demanda t-il.

-30 minutes. »

Silence.

-Je t’avais dit qu’on serait en avance » ajouta Jean avec une voix légère, presque taquine.

Pierre craqua le bout de son allumette contre le grattoir et la porta au bord de sa cigarette sans parvenir à conserver la flamme. Il en craqua une deuxième et alluma avec succès. La fumée épaisse s’infiltra rapidement. Il se détendit aussitôt. Après trois bouffés, il jeta sa cigarette sur la voie et l’observa se consumer. Il devait maintenir tout son stress, garder ses nerfs à vif, rester en état d’alerte.

Lorsqu’il releva la tête, il remarqua que Jean n’avait pas changé de démarche. Il semblait toujours aussi détendu. C’était louche. En l’observant, il se demanda si tous ses mouvements n’étaient pas pensés à l’avance, s’il ne dissimulait pas son anxiété sous une allure faussement désinvolte.

Il décida de l’imiter, songeant que cela lui occuperait l’esprit. Il commença alors à calquer chacun de ses gestes sur ceux de son reflet, de l’autre côté de la voie.

Il espéra ainsi lui faire croire qu’il n’y pensait pas lui non plus.

Qu’il ne pensait plus à la chose.

Infailliblement pourtant, celle-ci creusait son chemin. Il s’arrêta un moment et observa Jean, maintenant immobile de l’autre côté de la voie. Sa vision se troubla légèrement. Il sentit sa tension chuter. Il prit une grande respiration et recommença à marcher. Il s’efforça de penser à autre chose, à se persuader que ce qu’ils venaient de vivre n’était qu’un rêve, qu’ils ne pouvaient en être arrivés là. Mais le retour à la réalité lui était alors d’autant plus difficile. Il n’arrivait pas à retrouver son sang froid. Il regarda Jean – qui était maintenant de dos – et dit avec une voix hésitante :

« Ca va être dur de garder ça quand même »

Il vit Jean s’immobiliser, puis, se retourner brutalement vers lui.

« Personne! » hurla t-il.

Il sursauta. Son visage était chargé de colère. Les pommettes saillantes, les yeux s’écarquillés, il le regardait avec fureur. Il eut le sentiment que non seulement la bouche, mais toute la figure criait, imposant vindicativement le silence.

Il ne le reconnaissait plus.

« Personne, tu m’entends ? »

Le second cri était plus grave.

-Oui… » répondit-il, écrasé.

Le visage de Jean changea légèrement. Ses joues retombèrent et ses sourcils se relevèrent un peu. L’excès de colère confirma à Pierre la nervosité dissimulée chez son ami. Il avait visé jute.

« Excuse-moi vieux, cette histoire m’a retourné, dit Jean après un instant.

-Moi aussi.

-Tout ira mieux quand on aura quitté cette saloperie de village. »

Pierre leva la tête vers le ciel.

« Je suis pas sûr » répondit-il.

Un silence suivit.

« Là maintenant, reprit-il, on est deux, on peut parler de ce qui s’est passé, bientôt on sera seuls et puis…

-Arrête, interrompit Jean avec un sourire figé, tu vas retrouver ta famille et moi la mienne, on ne sera pas seuls et puis on sera libres aussi, qu’est ce que tu veux de plus ? »

Quelque chose sonna faux. Les mots de Jean le troublèrent. Ils n’avaient absolument aucune réalité tangible à laquelle ils pouvaient s’ancrer. Cette liberté dont il lui parlait n’existait pas. Il se demanda si Jean lui même y croyait.

« Puis, on peut très bien garder ça pour nous, non ? » ajouta t-il.

Son sourire resta le même. Il lui sembla toujours aussi figé. Il ne répondit pas. Le visage de Jean le captivait. Il trouva qu’il ressemblait beaucoup au sien.

II

Le train roula lentement vers la gare. Midi sonna à la cloche du village.

Pour Pierre, chaque tintement marquait un peu plus l’approche inévitable du départ. Il se souvint des récréations qu’il passait à jouer avec Jean lorsqu’ils étaient enfants. Ils avaient pour habitude de s’éloigner le plus possible de la cloche pour prétexter ne pas l’avoir entendue sonner au moment de l’appel.

« Une fois de plus, je ne veux pas y aller » murmura Pierre. Il fixait le ciel du regard.

-Qu’est-ce que tu attends ? » lui cria Jean.

Il était du côté où le train arrivait.

Pierre ne lui répondit pas.

« Allez, dépêche-toi de venir ou on va le rater.

-Si seulement c’était si facile » murmura t-il sans bouger.

Une larme coula du coin de son œil. Elle suivit le contour légèrement relevé de ses lèvres qu’il forçait à sourire. Jean sembla comprendre que Pierre ne bougerait pas. Il courut vers l’arche en métal qui surplombait la voie et la traversa pour le rejoindre de l’autre côté.

Ils entendirent alors le train freiner – le grincement des plaquettes leur tirailla les tympans – et le virent ralentir puis s’immobiliser.

Pierre sentit une main se poser sur son épaule. Jean lui murmura à l’oreille : « Je ne peux pas partir sans toi ».

Il céda et se laissa conduire vers l’arche qu’il traversa lentement.

Ils entrèrent dans un wagon et s’assirent l’un en face de l’autre, une table grise séparant les quatre places. Le wagon était désert. Le tissu bleu marine des sièges était déchiré en divers endroits.

Le train démarra et fit entendre le fracas de ses chaînes. Pierre laissa lentement tomber sa tête en arrière. Ne rencontrant aucune résistance, il se retourna et remarqua que son siège n’avait pas d’appuie-tête. Il inclina sa tête vers la droite jusqu’à ce que sa tempe rencontre la vitre, puis, il commença à s’assoupir en regardant par la fenêtre. Il songea à sa famille, à tous ses amis à qui il devrait bientôt cacher le secret que seule son absence pouvait prémunir.

En posant son regard sur la vitre elle même, il se sentait rassuré. Derrière elle, il était préservé, tout du moins pendant la durée du trajet.

Il l’observa, la considérant comme un rempart avec le monde. Bientôt, il remarqua la forme floue de Jean s’y matérialiser.

Il la prit d’abord pour son propre reflet et s’étonna encore une fois de la ressemblance. En constatant la similarité de chaque trait du visage, un souvenir lui revint à l’esprit. Et avec lui, il ressentit les mêmes symptômes que la fois précédente, quand il imitait Jean. Sa vision se brouilla et il se sentit soudainement faiblir. Il commença à trembler. Angoissé, il décrocha son regard du reflet pour focaliser son attention sur le paysage.

Mais certaines images du crime continuèrent à ressurgir.

Son cœur commença à battre. Les souvenirs lui revenaient par dizaines. Soudainement, le visage de Jean se confondit avec le sien dans la vitre.

Un ultime souvenir perça alors en lui. Ses paupières tremblèrent et sa vision se brouilla un peu plus encore. Il allait s’évanouir. Il secoua la tête pour ne pas perdre conscience et comprit qu’il n’avait plus que quelques secondes avant qu’elle ne le quitte. Il tourna la tête avec des à-coups effroyables et des yeux dont le blanc semblait recouvrir toute la cornée. Il se tourna vers Jean dans une ultime once de conscience pour vérifier ce dont il se doutait et il vit.

Il vit ce qu’il voulait et ne voulait pas voir en même temps : Le fauteuil était bel et bien vide.

Jadd Hilal