A bicyclette

« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre »

Albert Einstein

 

A Gérard,

 

I

Pour Michel, faire du vélo c’était comme marcher. L’enfant avait pris l’habitude de ne se déplacer qu’en pédalant. Du haut de son mètre quarante, il ne touchait pas le sol. Mais il ne s’en souciait guère. Il répondait à tous les taquins que la différence de hauteur lui plaisait, qu’elle le rendait plus grand que son âge.

Bien qu’étant jeune, Michel travaillait, il livrait le courrier au village. A Sanasse, on l’avait désigné comme « facteur ». Personne ne se souciait vraiment des titres. Les occupations étaient organisées pour répondre aux besoins, elles ne résultaient pas de conventions ou de progressions sociales. S’il y avait un boulanger, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boulanger, s’il y avait un boucher, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boucher et au même titre, s’il y avait un facteur, c’était parce qu’il fallait bien que quelqu’un livre le courrier.

Pour Michel, la question du métier ne se posa d’ailleurs même pas. Dès qu’on remarqua son intérêt pour le vélo, on lui attribua la fonction. Au départ, il protesta. Il déclara que pédaler lui suffisait. Mais le maire rendit visite à sa mère et lui expliqua la situation. Dès lors, la négociation ne dura guère longtemps.

« Comment ça ‘non’? » hurla t-elle.

Le maire attendait devant la porte.

« Mais je veux faire du vélo moi, je m’en fous de livrer !

-Hé mon petit, mais tu n’as absolument pas le choix ! Tu vas accepter ce boulot vite fais, c’est moi qui te le dit tiens ! »

Elle le regarda ensuite d’un air dédaigneux.

« Non mais regardez le l’artiste ! ‘Je veux faire du vélo’ ».

Il comprit qu’aucune échappatoire n’était possible. Il accepta.

 

Il commença à livrer le courrier tous les matins entre neuf heures et dix heures. Le maire fit preuve d’une certaine flexibilité après quelques semaines. Il l’autorisa à changer le parcours imposé au départ. Il lui imposa toutefois une contrainte horaire en lui précisant que son nouveau trajet ne devait pas lui prendre plus de temps. Michel redessina son itinéraire. Il projeta de livrer la partie est du village à toute vitesse, puis, à la place d’aller vers l’ouest en traversant le centre comme demandé au départ, il contournerait par la forêt pour revenir de l’autre côté du village. De là, il entreprendrait de retourner vers le centre afin de livrer les dernières lettres. Il songea que de cette manière, il pourrait rouler en forêt et profiter du terrain pour s’exercer à une conduite plus aventureuse.

 

La plupart du temps, il réussissait à livrer le courrier à temps et pour tout le monde. Un jour cependant, tandis qu’il slalomait et dérapait dans les bois, il prit un peu de retard. Ne portant pas grande attention ni au sol ni à sa vitesse, il dérapa et perdit l’équilibre. Il tomba et fit plusieurs tonneaux. En ouvrant les yeux, il vit sa sacoche à côté de lui, elle s’était détachée de la bicyclette. Elle était ouverte et plusieurs lettres s’étaient éparpillées au sol. Il se releva, posa son vélo contre un tronc et revint vers le tas de lettres qu’il regarda avec exaspération. Il se baissa mollement et ramassa les lettres une à une. Pendant l’opération, il trouva une enveloppe particulièrement malmenée par la chute. Elle était déchirée en deux et couverte de terre. Il rapprocha les deux morceaux l’un de l’autre et constata alors qu’elle était destinée à David Rosenblag, le boucher.

Il décida de ne pas la distribuer. Il la rangea dans sa poche, remit les autres dans sa sacoche et reprit sa tournée.

 

Une fois sa journée terminée, il rentra chez lui pour raccommoder la dernière lettre. Il monta dans sa chambre et la posa sur son lit. Il projeta de recoller les deux morceaux de papiers et de les mettre dans une nouvelle enveloppe qu’il poserait chez David Rosenblag dès que possible. Il scotchait les deux bouts quand son regard entra en contact avec un mot.

Le mot mort.

Il ferma la porte de sa chambre à clef, posa les deux morceaux de papier sur son bureau et les rapprocha.

Il lut.

 

‘David,

Alice m’a tout dit. Je sais que vous baisez ensemble depuis six mois. Je t’écris juste pour te dire que tu ne la verras plus jamais, pas parce que je te défends de la voir mais parce que personne ne pourra plus jamais la voir. En guise de preuve, je te laisse regarder dans tes stocks de viande dès que tu liras cette lettre. Et quant à toi, tu ne vas pas tarder à la suivre. Dans deux jours, pas un de moins, pas un de plus, t’es mort’.

 

 

II

 

Il posa lentement la lettre et resta ébahi quelques secondes.

Il prit ensuite les deux morceaux de papier dans les mains, se leva et descendit au salon. Il déambula dans les escaliers, verrouilla la porte de l’entrée, ferma les fenêtres et tira les rideaux. Il fit ensuite un tour sur lui-même pour vérifier, puis, il se dirigea vers la cheminée. Une fois en face du feu, il sortit les morceaux de papier de sa poche et les déplia. Il les rapprocha des flammes jusqu’à ce que le papier entre en contact avec elles. Un doute lui traversa alors l’esprit. Il souffla sur le coin qui brûlait.

Il remit les morceaux de papier dans sa poche et alla s’asseoir sur le fauteuil du salon. Il songea que si la lettre arrivait au boucher, ce dernier pourrait se préparer au danger à venir. Il en déduit qu’il ne fallait pas qu’il brule la lettre. Il se releva.

Un autre scénario lui traversa l’esprit. S’il ne donnait pas la lettre, personne ne saurait rien sur son compte. A part le tueur, personne ne pourrait l’accuser d’avoir mal livré le courrier et si lui l’accusait, il renonçait à son anonymat. L’image des morceaux de viande humaine lui vint à l’esprit. Il frissonna.

Il resta assis encore quelques secondes, n’étant pas arrivé à se décider, il se leva et garda la tête basse. Il remonta les escaliers avec une démarche lente et résignée. Une fois dans sa chambre, il ouvrit son armoire, prit une feuille blanche et recopia le texte de la lettre. Il la rangea ensuite dans une enveloppe qu’il mit sous son oreiller. Il entendit alors la porte d’entrée s’ouvrir en craquant. Sa mère était arrivée.

 

« Ah, le voilà mon petit facteur ! cria t-elle en ouvrant les bras, tu as passé une bonne journée mon chéri ? »

Résolu à ne pas l’inquiéter, il se contenta de dire :

« Oui, oui, rien de spécial ».

 

Le lendemain, à dix heures, il livra le courrier du jour. Depuis son réveil, il redouta le moment où il allait se retrouver face au boucher. Arrivé devant sa vitrine, il posa son vélo, prit une longue respiration et entra.

« Hé ! Le voilà le petit Michel ! » lui hurla aussitôt l’homme grand et gros, au crâne chauve.

Il s’efforça de sourire.

« Quelles bonnes nouvelles tu nous ramènes ?

-Juste une lettre monsieur ».

Il tendit l’enveloppe d’une main tremblante.

-Merci mon petit, je lirai ça plus tard ».

Il se rendit compte que le boucher aurait pu lire la lettre devant lui.

« Pourquoi tu trembles comme ça toi, ta maman va bien ? Tiens ramène-lui ça ».

Il coupa un morceau de viande.

« Non merci monsieur, ma maman va très bien, elle vous salue.

-Prends le ce morceau ! C’est de la côte d’agneau, tu vas te régaler.

-Non merci, on en a la maison.

-Non mais ! »

Le boucher ouvrit les yeux en grand.

« Puisque je te dis de le prendre! »

A contrecœur, il prit la viande dans les mains.

« Tu vois quand tu veux…tiens dis moi, tu te souviens d’Emilie, la femme de Laurent ? »

Il ne put s’empêcher de baisser les yeux sur le morceau de viande.

« Ca fait quelques jours que je l’ai pas vue, pas que ça m’intéresse mais tu l’aurais pas croisée des fois ? »

Il ne répondit pas.

Le boucher lui sourit et lui fit gentiment signe de s’en aller. Michel le regarda longuement dans les yeux, puis, il se recula du comptoir et sortit de la boutique. Il monta ensuite sur son vélo et commença à pédaler.

Il s’arrêta quelques mètres plus loin et pleura.

 

Une heure plus tard, il entendit les sirènes de la police depuis sa chambre.

« Ils ont trouvé les morceaux de viande » dit-il tout haut.

Convaincu de son implication dans le meurtre, il décida de ne pas sortir de chez lui. Il passa le reste de la journée enfermé. A l’exception d’un déplacement vers la salle de bain, il ne sortit d’ailleurs même pas de sa chambre. Vers huit heures, il entendit sa mère rentrer du travail. Pour la première fois de la journée, il descendit au salon.

Dès qu’elle le vit, Angelique se précipita pour le serrer dans ses bras. Il comprit qu’elle était au courant.

« Tu vas bien ? Tout s’est bien passé aujourd’hui ? demanda t-elle inquiète.

-Oui ça va, et toi ?

-Ça va mon Michel, ça va ».

Elle se déplaçait nerveusement.

« Je vais te faire à manger, qu’est ce que tu veux ? » demanda t-elle en se ruant vers la cuisine.

Il la suivit et décida de la tester pour connaître son implication dans l’histoire.

« Le boucher m’a donné un morceau de viande, de la côte d’agneau je crois. On peut manger ça non ? » demanda t-il.

Aussitôt, il vit le visage de sa mère se figer.

« Tu es allé chez le boucher aujourd’hui ? » l’interrogea t-elle en retour.

-Oui, pour livrer le courrier, répondit-il avec un timbre hésitant.

-Et comment il allait ? »

Il baissa les yeux et murmura :

« Bien bien »

Un silence suivit.

« Et si je te préparais plutôt ton plat préféré ? »

En même temps qu’elle posa la question, elle prit le morceau de viande et le jeta à la poubelle. Il comprit qu’elle savait tout.

Après le diner, Angelique accompagna Michel dans sa chambre. Elle ressentit un profond besoin de le rassurer et ce, bien qu’elle ne connaisse pas son implication dans l’histoire. Elle passa près d’une heure à le bercer, à le réconforter et à lui raconter des histoires. Michel s’assoupit au bout de quelques minutes seulement, mais elle continua.

 

Michel se réveilla en sursaut. Il regarda l’heure sur sa montre. Réalisant qu’il était en retard, il sauta de son lit. Aussitôt, il entendit une voix lui crier depuis le salon :

« Reste couché mon chéri, pas de tournée aujourd’hui ».

Il sourit, se coucha sur le côté et referma lentement les yeux.

Tout à coup, il les ouvrit en grand.

« Deux jours » dit-il tout haut.

Il sauta à nouveau de son lit et s’habilla à toute vitesse. Décidé à ne pas informer sa mère, il ouvrit la fenêtre de sa chambre et descendit le long de l’arbre juste à côté de la maison. Arrivé en bas, il prit son vélo et fonça en direction de la boucherie.

Sur place, il vit ce qu’il redoutait.

La boucherie était fermée, les policiers avaient quadrillé la zone. A côté de la boutique, deux ambulanciers transportaient un brancard sur lequel était un corps recouvert d’un drap blanc.

Il s’arrêta et descendit de la bicyclette. Il se rapprocha à pied jusqu’à arriver devant l’entrée. Il entendit alors un policier murmurer à son collègue:

« Empoisonner la viande, c’était pas bête ».

L’autre rit un peu.

« Faudrait quand même vérifier que ce salaud n’ait pas empoisonné des viandes vendues non ? » demanda t-il à son tour.

Michel ne put s’empêcher d’intervenir.

« C’était au boucher qu’il en voulait, pas aux autres » dit-il, l’air distrait.

Les deux policiers se tournèrent immédiatement vers lui, puis, ils se reculèrent de manière à bloquer la porte de la boucherie.

« Reste pas là mon petit, c’est pas pour ton âge ces histoires » dit le plus grand des deux.

Il ne répondit pas. Après un moment, il se retourna et marcha en direction de sa bicyclette. Il crut voir quelque chose bouger dans le bois.

 

Il décida de livrer le courrier, ne serait-ce que pour se changer un peu les idées. Il roula mollement en direction du centre et remonta à la poste pour prendre les lettres du jour. Elles n’étaient pas nombreuses, même s’il était déjà neuf heures et quart. Il ouvrit sa sacoche pour les déposer et remarqua qu’une enveloppe était à l’intérieur.

Intrigué, il la sortit et constata qu’elle était sans adresse et sans expéditeur. Il songea qu’il avait oublié de la livrer la veille. Pour savoir où aller, il l’ouvrit et la lut :

‘Je ne sais pas qui tu es, mais je sais que tu es au courant de cette histoire’

Il frissonna. C’était lui, le meurtrier. Il regarda autour de lui. Rien.

‘La lettre chez David n’était pas de mon écriture. Tu as bien fait de ne pas t’en mêler plus que ça. Malheureusement, ça ne me suffit pas. Tu en sais trop et je ne peux pas me le permettre.’

Il fit tomber la lettre de ses mains.

 

Il leva les yeux et regarda sa maison au loin, il tourna son vélo dans l’autre sens et roula.

 

Jadd Hilal

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Un héros ordinaire

Inspiré du film « Drive »

 

I

 

La bise lui piquait la peau, il remonta la fenêtre.

Il jeta un coup d’œil à sa montre.

Huit heures moins quatre, il leur restait encore sept minutes.

Il composa le numéro de la police.

Une fois qu’on décrocha, il fit mine d’être essoufflé:

« Allo! Oui ! Les voleurs sont au rez-de-chaussée, je les entends monter ! Vite ! Je suis au 44 avenue du maréchal de Foch, vite, les voilà ».

Il s’apprêta à raccrocher lorsqu’il entendit :

« Jorge c’est toi ? »

Jorge était caissier. Il travaillait à la supérette de son quartier. Ses journées se déroulaient au rythme des bips des codes barres. Parfois, entre deux articles, il avait le droit à un regard compatissant ou à une parole réconfortante sur son métier. Il n’en avait pourtant pas besoin. Jorge n’était pas véritablement gêné d’être caissier. Il n’était pas réellement gêné par quoique ce soit. Aux yeux de beaucoup, il avait l’air un peu bête.

Jorge avait du mal à vivre de son salaire. Crise oblige, il ne lui suffisait plus pour lutter contre la flambée des prix et l’augmentation des taxes. Son loyer fut révisé et augmenté de dix pourcent. Ne pouvant plus le payer, il décida de chercher un travail de nuit.

Au début, il prit la chose très à cœur. Tous les jours, il scruta chacune des annonces du journal, se déplaça en personne à tous les endroits susceptibles de recruter et passa de nombreux coup de fils. Il contacta aussi les agences de placement et s’inscrivit sur les registres. Après quelques semaines, il se rendit compte que ses recherches ne menaient à rien. Il songea alors à vendre sa voiture.

Cette carte aurait pu être jouée bien avant mais pour Jorge c’était différent. Conduire lui était nécessaire.

Le jour où il avait débarqué à la supérette, personne ne savait ni d’où il venait ni où il allait. Tout au long de son entretien, il avait déclaré n’avoir aucun ami aucune famille et aucune relation. Lui même le disait: il n’avait pas l’air d’avoir de projets, de plans de carrière ou de rêves.

Ni passé, ni futur.

Mais quand il conduisait, quand il était là, derrière son volant, il avait vraiment l’impression d’exister. Tout ce qu’il était se résumait à la route, tout son être se dédiait à elle.

Commençant à réellement manquer d’argent, il quitta son appartement et s’installa dans sa voiture. Il ne souffrit pas du manque d’espace. Il arrêta même ses recherches de travail. Débarrassé de son logement, il se débarrassait du loyer à payer et des factures à rembourser.

L’hiver arriva. Ses nuits devinrent de plus en plus courtes, la batterie de la voiture ne démarrait dorénavant qu’un jour sur deux. Le chauffage s’arrêtait en plein milieu de la nuit et le vent s’insérait dans tous les interstices. Le froid avait ainsi un accès libre à l’habitacle. Après quelques semaines, il commença à avoir des migraines et quelques semaines plus tard encore, il cracha du sang en toussant. Il décida alors de recommencer à chercher du travail. Il se tourna cette fois-ci vers certains métiers qu’il jugeait jusqu’alors trop dangereux. Sa vie étant en danger, il se résolut à oublier tous ses principes.

Une fois ses critères de recherche élargis, Jorge trouva très vite du travail. Il ne s’en étonna pas. Il avait deux caractéristiques idéales pour l’escroquerie : l’air gentil et le caractère réservé. Au cours d’une réunion, on lui demanda s’il avait une voiture et s’il était disponible pour remplacer, durant quelques temps, un des conducteurs qui s’était cassé une jambe au cours d’un braquage. Jorge accepta. Il étonna toute l’équipe dès la première mission. L’opération se déroula exactement comme prévue. Un des voleurs prit plus de temps qu’il ne le devait pour revenir à la voiture. Mais Jorge réussit à rattraper le retard sans attirer l’attention. Quelques jours plus tard, le chef de l’organisation eut écho du succès de la mission. Il le convoqua à son bureau. Dès qu’il franchit le pas de la porte, il lui exprima son intention de le promouvoir au poste de conducteur. Il lui précisa qu’il serait appelé deux fois par semaine sur un téléphone sécurisé. Une demi-heure plus tard, il devrait être à l’endroit indiqué pour transporter les voleurs en lieu sûr.

Jorge donna trois conditions avant d’accepter : un, il ne donnerait jamais son nom ; deux, il ne se déplacerait jamais ni de la voiture ni même de son siège et trois, il attendrait les voleurs pendant sept minutes, délais au-delà duquel, il s’en irait quoiqu’il arrive.

Le chef ne put dissimuler une certaine frustration. Il resta muet un long moment. Puis, il jaillit soudainement de sa chaise et se précipita vers Jorge. Il arriva à quelques centimètres seulement de son visage.

« Tu te prends pour qui petit con ? » cria t-il en lui postillonnant dessus.

Il le pointa du doigt.

« Tu crois que c’est toi qui dictes les règles ici ? »

Jorge ne répondit pas, il le regarda d’un air inexpressif. Le chef redoubla d’énervement.

« Je fais les choses à ma manière et si t’es pas content, tu dégages ! » hurla t-il.

Lentement, Jorge se retourna en direction de la porte. Il marcha ensuite lentement vers elle. Arrivé sur le seuil, il sentit une main se poser sur son épaule.

« Demain, dix-neuf heures, rue sainte Catherine »

Il hocha de la tête et sortit.

 

 

II

 

L’hiver se termina. Jorge retrouva son appartement. Il continua à conduire quelques mois, pour pouvoir se faire plaisir. Un jour, une vieille connaissance le reconnut à la caisse.

« Jorge, c’est toi ? »

Il la reconnut immédiatement.

« Oui.

-C’est moi, c’est Angelina ! »

Il l’avait déjà identifiée mais elle ne l’avait pas remarqué.

« Comment tu vas ? demanda t-elle.

-Bien bien ».

Il la regarda droit dans les yeux. Il vit son sourire s’agrandir après quelques secondes. Il sourit alors lui aussi en retour.

« Tu veux boire un café ce soir ? » proposa t-elle en rangeant ses courses dans les sacs.

Il ne répondit pas et se contenta de sourire un peu plus. Elle parut comprendre la réponse.

« Voilà mon numéro » dit-elle.

Elle l’écrivit sur le ticket de caisse et lui tendit. « Appelle-moi » ajouta t-elle.

Il la suivit du regard jusqu’à sa sortie du magasin.

Il la raccompagna chez elle et l’embrassa sur le palier de la porte. Il insista pour entrer, sans succès. Elle lui promit tout de même un dîner le lendemain soir. Toute la nuit, il repensa à sa soirée avec elle. Le lendemain, au magasin, il espéra la voir entrer à chaque ouverture de porte. Le soir venu, il rentra chez lui à pied et ne put s’empêcher de sourire. L’idée de dîner avec Angelina le lendemain le comblait de joie.

Il s’arrêta brutalement.

Le diner. Il n’avait pas assez d’argent pour le payer. Tous ses gains avaient été dépensés dans la voiture. Il avait acheté de nouvelles jantes et avait renouvelé toute sa carrosserie afin de rendre son véhicule plus sportif. Il prit son téléphone, hésita quelques secondes avant de composer le numéro puis se décida.

« Pourquoi tu appelles ? demanda une voix rauque.

-Je veux du travail.

-Ca marche pas comme ça, on t’appelle quand on a besoin, salut.

-Vous avez rien pour ce soir ?

-J’ai dit ‘salut’, c’est clair ? »

Il entendit le combiné s’éloigner.

« Je prendrai trois fois moins » dit-il au dernier moment.

Un silence suivit.

« Allo ? reprit-il.

-Une demi-heure, banque LCL, Villeurbanne ».

On raccrocha.

Il regarda sa montre, il était sept heures. En temps normal, il était à quinze minutes de marche de son appartement. Il accéléra. Il réussit à arriver dix minutes plus tard en bas de son immeuble. Une fois à l’intérieur de sa voiture, il démarra et conduisit jusqu’au point de rendez-vous. Arrivé sur place, il éteignit ses phares, coupa le contact et roula en roue libre pour venir se garer près de la porte arrière de la banque.

De là, il jeta un coup d’œil à sa montre.

Huit heures moins quatre, il lui restait sept minutes.

Il composa le numéro de la police pour orienter l’attention vers un endroit éloigné.

Dès qu’on décrocha, il fit mine d’être essouflé.

« Allo! Oui ! les voleurs sont au rez-de-chaussée, je les entends monter ! Vite ! Je suis au 44 avenue du maréchal de Foch, vite, les voilà ».

Il s’apprêta à raccrocher quand il entendit :

« Jorge c’est toi ? »

Il reconnut aussitôt la voix, jeta son téléphone par la fenêtre, alluma le contact et démarra. En accélérant, il entendit quelque chose frapper contre la vitre, il se retourna et vit les deux voleurs. Ils étaient en avance. Il tourna son regard en direction de la route et enfonça son pied sur l’accélérateur. Les pneus crissèrent et la voiture s’élança sous un nuage de fumée. Elle quitta le parking de la banque quand Jorge entendit trois coups de feu dont un qui perça la vitre. Il analysa rapidement l’angle à adopter pour éviter les tirs. Il se dirigea vers le côté droit de la route et prit la direction du périphérique. Il passa la deuxième, la troisième puis, sur le point de passer la quatrième, il constata que la boîte de vitesse glissait sous la paume de sa main. Il regarda et remarqua une épaisse couche de sang tout autour.

Il était blessé.

Une balle lui avait percé le flanc et le sang coulait en grosse quantité. Il releva les yeux.

Il était sur le périphérique.

Il comprit qu’il était trop tard pour chercher un hôpital. Il ne pouvait à présent rien faire d’autre que rouler, comme il l’avait toujours fait.

Il sentit des picotements dans le bout de ses doigts. Le visage d’Angelina lui vint à l’esprit. Elle connaissait sa voiture, l’avait t-elle dénoncé? Il espérait que non. Tout ce qui lui importait était qu’elle ne sache pas la vérité. Cette soirée passée avec lui devait rester le seul souvenir.

Il sentit qu’il allait s’évanouir. Il relâcha légèrement la pédale et la voiture perdit de l’accélération. Il entendit le moteur se taire. Il se ressaisit à nouveau et ouvrit les yeux en grand. Il passa la quatrième et enfonça l’accélérateur.

Il était tard, il était seul sur le périphérique.

 

Jadd Hilal

Le prix à payer

Le grand prix automobile Celérite était organisé tous les dix ans. Il récompensait les conducteurs les plus chevronnés des quatre coins de la planète. La dangerosité de l’évènement avait contribué à rassembler les meilleurs pilotes du monde ainsi qu’un grand nombre de spectateurs amateurs d’excitation. Une grande majorité de ceux-ci se déplaçait à travers des milliers de kilomètres pour assister à l’événement. Même ceux qui refusaient de faire le voyage se scotchaient à quelques centimètres de leur poste de télévision pour ne rien manquer. La diffusion se faisait tant dedans que dehors, depuis les grandes places bondées des capitales où étaient installés des écrans géants et où chaque départ de course propageait des tonnerres d’applaudissements dans tout le centre ville.

Le nombre de spectateur avait cru avec chaque nouvelle édition et l’audimat de l’émission indiquait toujours un chiffre plus élevé que celui de l’année précédente. Cette récompense numérique contentait l’équipe en charge de la diffusion. Elle y trouvait une contrepartie positive à ses efforts.

 

Cinquante ans auparavant, le premier concours n’avait eu d’autre objectif que de divertir pendant quelques heures une poignée d’amateurs. Mais au fil des années, les choses avaient changé. Le nombre de spectateurs avait beaucoup augmenté et surtout, l’objectif en lui-même avait changé. Au départ, le but de Célérite était de distraire, angles de caméra accrocheurs et commentaires énergiques à l’appui. A la vue de la popularité croissante de l’émission, les motivations devinrent toutefois plus ambitieuses. Certains critiques et médias accordèrent leur appui, tant idéologique que financier, à l’événement. En contrepartie, les organisateurs jouèrent le jeu. Ils commencèrent à chercher des sponsors et des partenaires pour mieux se faire connaître.  Le soutien de la presse lança la popularisation de Célérite. Trois éditions plus tard, le nombre de spectateurs devint comparable à ceux du Superball aux Etats-Unis, du football en France ou encore du rugby en Grande Bretagne. Outre la presse, les organisateurs contribuèrent eux aussi à l’ampleur de l’événement. Ils mirent en place des parades, lancèrent une ligne de vêtements, programmèrent des jeux vidéos. Ils décidèrent également de lancer une nouvelle marque de voitures.

 

Au même titre que l’orientation de l’émission changeait, les motivations des pilotes elles aussi devinrent différentes. Pour ceux des premières éditions, l’objectif était simple : faire une course avec un autre pilote sur une portion de route. Pour le départ, il fallait être suffisamment réactif afin de réussir à rapidement prendre de l’accélération. Au milieu, il était nécessaire d’assurer une bonne transmission, c’est-à-dire d’être assez haut dans les tours pour ne pas perdre de la vitesse tout en évitant d’être trop élevé pour risquer la surchauffe et, à la fin, il fallait s’arrêter dans un espace d’une dizaine de mètres.

L’année suivante, les règles changèrent. Les moteurs étant devenus plus performants, on allongea les pistes pour permettre plus de vitesse.

Cette même année, les accidents doublèrent.

Mais l’audimat aussi.

 

Avec la deuxième puis la troisième édition, la vitesse continua à croître. Le nombre de nouveaux spectateurs également. Les deux évoluèrent de manière exponentielle. Plus on allait vite, plus on avait du chiffre. A l’issue de la troisième édition, Célérite avait atteint un audimat dix fois supérieur à celui de la première fois. La vitesse, elle, était devenue folle. Les voitures devenaient très souvent instables,  leur conducteur en perdant le contrôle.

Le surplus d’accident attisa rapidement le feu des critiques. De nombreux syndicats et associations commencèrent à condamner l’émission. Les avis devenant de plus en plus unanimes et menaçants, les organisateurs de Célérite concédèrent à baisser la vitesse tolérée. Aussitôt, l’audimat baissa lui aussi. Entre la troisième et la quatrième édition, le profit chuta radicalement. L’équipe en charge de l’événement commença alors à réfléchir à un moyen de faire remonter l’audimat tout en préservant la sécurité. Une idée reçut un appui unanime : alourdir les voitures.

 

Après avoir baissé la vitesse tolérée, on s’adapta à elle. L’objectif ne fut pas tant d’anéantir les accidents que de les envisager et de s’en protéger. On équipa les pilotes d’armures et les voitures de parachutes. On remplaça certaines pièces en fer par du titane, on descendit les suspensions pour rapprocher les véhicules du sol, on élargit les pneus afin d’avoir plus d’adhérence et on rajouta des poids dans la carrosserie.

En plus de ces changements, on mit en place un nouveau règlement. On accorda beaucoup plus de flexibilité à la vitesse. On estima qu’en contrepartie de la nouvelle stabilité des voitures, il n’était plus nécessaire d’interdire d’aller trop vite. On décréta également la mise en place d’une piste de plus de cinquante kilomètres afin de permettre au pilote de freiner dès qu’il le voudrait. Dès la quatrième édition, le gagnant devint non seulement le plus rapide mais aussi et surtout le plus téméraire.

Aussitôt le nouveau règlement publié, les critiques recommencèrent à fuser. On jugea inacceptable d’inciter à de telles prises de risque. On n’hésita pas à qualifier le concours de « mascarade » dans les titres de journaux. Outre la presse, les pilotes des premières éditions se scandalisèrent eux aussi. Ils jugèrent les nouvelles règles comme étant suicidaires.

A partir ce moment-là, les choses commencèrent à changer.

Tous les anciens pilotes refusèrent de participer à la quatrième édition du grand prix. Un seul accepta de rester.

Jack Salambo.

 

La nouvelle génération de jeunes pilotes tenait plus du cascadeur que du conducteur.

Jack Salambo était le seul à avoir participé à tous les grand prix. Etant très nostalgique, il portait toujours le même costume. Aux pieds, il portait des bottes en cuir noir délabrées. Au dessus: un jean sale, troué et décoloré. Et en haut, il revêtait une veste en cuir brun également très usée. Quelques décorations militaires y étaient déposées. Elles semblaient être placées de manière hasardeuse.

Ces médailles contribuaient à accentuer un peu plus le contraste entre Jack et les autres pilotes. La guerre étant terminée depuis bien longtemps, peu d’individus s’en souciaient. Les rares intéressés se contentaient de défiler devant Jack en observant vaguement ses décorations. Ils ne manquaient pas d’émettre un petit rire au passage, amusés par une figure envahie par des cheveux longs et grisâtres en haut et une barbe jaunie et grasse en bas. Aux yeux de tous, Jack Salambo tenait plus du fou que du vétéran.

 

C’est en tout cas l’image qu’en eut le jeune reporter de la chaine d’information continue Sky Seven. A défaut d’autres pilotes disponibles, il se tourna vers Jack et lui cria :

« Hé ! Le vieux ! »

Jack regarda autour de lui pour vérifier que l’on parlait bien de lui, il se retourna ensuite vers le journaliste.

« Moi ? dit-il en se pointant du doigt.

-Ouais, tu veux pas me dire un mot ? »

Hésitant, il se rapprocha en se tenant les mains derrière le dos.

« Allez allez ! J’ai pas toute la journée ! »

Une fois à côté, Jack salua bêtement la caméra.

« Bonjour ! » dit-il, l’air de s’adresser directement à quelqu’un.

Le journaliste se pencha vers son caméraman et lui chuchota quelque chose en ricanant, il se retourna ensuite à nouveau vers Jack et lui demanda :

« Prêt ?

-Envoie ! répondit Jack en pointant son doigt vers la caméra.

-Alors, c’est parti ! »

Le voyant de la caméra passa au vert.

« Monsieur bonjour ! Vous participez aujourd’hui au cinquième grand prix Célérite, est-ce votre première fois ?

-Non ! » cria Jack en souriant.

Un silence suivit.

« Coupez ! » hurla le reporter.

Le caméraman soupira.

« Mon vieux ! Faut que tu parles un peu plus ! Je le sais que c’est pas ta première édition !

-Alors pourquoi tu me le demandes ?

-Mais pour que tu en parles pardi ! Allez, on y retourne ! »

Le journaliste prit une respiration. Le voyant passa à nouveau au vert, il reprit :

« Bonjour monsieur ! Vous avez l’honneur de piloter pour cette cinquième édition du grand prix Célérite, qui êtes-vous au juste ? »

Jack ouvrit les yeux en grand, il prit une grande respiration et cria:

« Ah ça mon petit ! »

Le journaliste recula le micro.

« Je suis Jack Salambo moi ! Voilà qui je suis ! Tu me connais pas ? Tout le monde me connaît ! C’est ma cinquième édition à moi aussi ! Ça je peux te dire, à l’époque, c’était pas la même, on faisait la course pour de vrai. Puis, on se connaissait tous hein ! Je m’en souviens tiens, du moment où René avait fêté son anniversaire ici ! On avait parié qu’il ne monterait pas à 250 kilomètres heure et il l’avait fait ce salaud ! Il avait fait sauter la barre ! Et on avait fêté ça bien comme il faut, ah ça à l’époque on savait y faire ! Tiens une autre fois…

-Très drôle, interrompit le journaliste en simulant un rire, et alors où sont-ils ces anciens camarades ?

-Ils ont tous arrêté ces fillettes ! Faut dire, je les comprends !

-Pourquoi cela ?

-Boh vous savez, ça a changé ici ! C’est devenu du spectacle tout ça ! Regardez le celui-là ».

Jack pointa un pilote du doigt.

« Il a tellement de paillettes sur lui qu’on le voit même plus ! »

Le caméraman dirigea son objectif sur le pilote en question.

« Mais pourquoi êtes-vous resté vous alors ?

-Et ben parce que j’ai rien d’autre à faire ».

Un silence suivit.

« Allons donc monsieur Salambo »

Le journaliste posa une main sur l’épaule de Jack. Il se tourna ensuite vers la caméra.

« Je suis prêt à parier que vous avez d’autres choses dans la vie ! Tiens, votre petite femme vous regardera sûrement rouler par exemple, dites-lui au moins un mot pour finir ! »

Le regard de Jack changea. Il resta silencieux. Il sembla lutter pour essayer de parler, comme s’il manquait de souffle. Après un long silence, il contracta un sourire curieux et figé. Doucement, ses yeux se mouillèrent. Une larme coula du coin de son œil.

« Coupez ! cria le journaliste.

-Excuse-moi petit, je dois avoir un truc dans l’œil »

Décontenancé, le journaliste chercha ses mots. Il comprit que quelque chose de funeste s’était produit dans la vie de Jack. Il voulut lui dire qu’il était désolé, qu’il ne savait pas, qu’il était de tout cœur avec lui, qu’il fallait qu’il tienne le coup. Il ouvrit la bouche et entendit :

« Prochaine course ! Jack Salambo contre Miguel Vaïstas, que les pilotes se préparent ! »

Jack s’éloigna lentement de lui. Il le salua brièvement et se dirigea ensuite vers sa voiture. Une fois à l’intérieur, il le vit enfiler son casque et attendre que le feu passe au vert. Il se dirigea quant à lui vers les tribunes d’où il continua à observer le pilote.

Le premier feu passa au vert.

Il vit Jack lever les yeux sur la piste.

Le deuxième feu passa au vert.

Sa tête se tourna vers lui, il croisa son regard. Et il comprit. Il comprit tout l’intérêt de cette course. Cette dernière course. Il se leva et courut en direction de la piste.

Le troisième feu passa au vert.

 

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie III

1

La plupart des Freaks furent arrêtés. Parmi eux, certains furent lâchés dans une foule qui les avala avant de les écarteler, de les démembrer et de les jeter aux ordures. D’autres, plus chanceux, furent pendus ou décapités en public. Les dirigeants reçurent, quant à eux, la moins clémente des punitions. Ils furent torturés durant de longues heures par leurs propres outils avant d’être chirurgicalement blessés afin de mourir dans le plus long délai possible. Les tortures furent d’autant plus sévères qu’aucuns des membres des Freaks (même les moins gradés) ne semblait montrer le moindre signe de faiblesse. Juste avant leur décapitation, certains souriaient même lorsqu’ils reconnaissaient quelques visages familiers dans la foule en face d’eux. Lorsque le roi apercevait un regard insistant, il baissait alors les yeux afin de ne pas montrer la haine qu’il éprouvait à ce moment-là, non pas pour le puni mais pour le visage que ce dernier regardait. Que ce soit celui d’un bourgeois engraissé et hypocrite à un point tel qu’il  était venu assister à la mise à mort de son propre fournisseur ou celui d’une mère qui avait donné son enfant en échange d’une part d’argent; aussi monstrueuse qu’avait été la démarche, le roi comprenait progressivement que tous ces hommes qui restaient déterminés jusqu’à leur dernière heure, méritaient moins de mourir que ceux qui les avaient payé.

Si le peuple savait que la faute venait également de la classe bourgeoise et que même le roi s’en douta, il était tout de même inconcevable d’accuser sans preuves, cela aurait été généraliser. Etant évident qu’aucun bourgeois ne voudrait avouer sa participation à la chose (au-delà d’une condamnation personnelle, un simple témoignage aurait suffit à propager le doute dans la classe) aucune sanction ne fut donc prise. Pour autant, dans l’esprit du roi, une frustration permanente rongeait les nuits. Il était hanté par la conviction que si tous les bourgeois avaient été punis, les trois quarts des sanctions auraient été à juste titre. Il en fut persuadé lorsque, sous une torture létale, le chef des Freaks leva son dernier regard vers lui.

Il comprit que ceux qui payaient pour les Freaks ne paieraient jamais autant que les Freaks payaient pour leurs actes.

Comme nous le disions donc, la plupart des Freaks furent saisis. Pour cela, ils furent poursuivis sur tous les terrains possibles. Au sol, des espions furent envoyés dans chaque petit village, dans le ciel, des dirigeables parcoururent la moindre parcelle d’air, en mer, la flotte scruta l’horizon à la recherche d’une embarcation ou pire d’un bateau suspect.

Le Shelley était l’un d’eux.

Initialement un bateau de pêche à la baleine blanche, le Shelley fut racheté par les Freaks afin de devenir leur plus grand navire. L’un des avantages de l’ouvrage était son habitabilité. Tous les individus à son bord y vivaient. Au delà de la discrétion apportée par  la fonction de bateau de pêche, le fait de se déplacer en permanence contribuait également à ce que personne ne puisse réellement dire que le navire existait. Le Shelley fut le seul bateau à ne jamais avoir été arrêté. Au mieux, certains navigateurs revenus à port, hurlaient dans les tavernes:

« Je savais pas qu’il y’avait des baleines dans l’coin! »

A quoi on leur répondit:

« Il y’a pas de baleine. »

Ils haussaient alors les épaules et continuaient de boire leur cidre.

A bord du Shelley étaient cinq marins. Trois d’entres eux ne parlaient pas la langue et n’étaient en conséquence pas au courant du type d’expériences qui se produisait au sein du navire tandis que les deux autres se forçaient à ne pas y penser. Hormis les matelots, le capitaine Watson dirigeait le bateau sur les flots moyennant une part sur le salaire des Freaks à bord ; ces derniers étant trois scientifiques: le docteur chirurgien en chef Jean Swerving et deux jumeaux, ses assistants.

Jean, de part son apparence, effrayait beaucoup. Certains matelots en étaient paralysés lorsqu’ils voyaient, en pleine nuit, son visage terrible sortir du cabinet avec un air à la fois hagard et pensif. La vieillesse du chirurgien contribua à lui donner ce regard double commun à beaucoup de scientifiques âgés. Un regard exprimant d’un côté une intelligence et une perspicacité développées et de l’autre, le regret d’une vie dédiée uniquement à cela. Comme si la sagesse de la vieillesse ne trouvait pas sa place.

Une des raisons pour lesquelles les Freaks eurent une telle répercussion étaient due à leur remarquable gestion des taches. Aucun des membres n’était supposé travailler à différents objectifs, chacun avait son propre but. Le processus se déroulait de la manière suivante: une équipe était en charge de l’enlèvement ou de la réception des enfants, une autre équipe s’occupait alors de transporter ces enfants d’une cachette provisoire jusqu’au laboratoire central puis, de là, plusieurs groupes amenaient les enfants jusqu’aux laboratoires disséminés partout dans la ville et sur la mer. Deux avantages étaient apportés par  ce mode d’opération: le premier était qu’il fut bien difficile de savoir où chercher et le deuxième, d’autant plus efficace, était qu’au sein même du clan, très peu de dénonciations étaient possibles dans la mesure où l’effectif était disséminé.

Personne ne savait ce que faisait l’autre.

Au sein du Shelley, lorsque Jean recevait de nouveaux enfants, il n’avait donc proprement aucune idée ni de où ni de qui ils provenaient. Ainsi, il lui était relativement facile de ne pas attacher la moindre affection à quelconque enfant dans la liste innombrable et innommable d’expériences qu’il avait mené durant sa carrière. 

Relativement 

Un jour, un fait déstabilisa effectivement le système, le docteur ressentit son premier regret.

2

Face au regard perplexe et perdu en face de lui, Alexandre resta muet pendant quelques secondes. La petite fille répéta alors:

« Il y’a quelqu’un?

Progressivement, il retrouva ses sens. Il ouvrit alors la bouche et répondit d’une voix presque inintelligible:

« Oui.

-Qui es-tu? demanda la fille en sursautant.

-Je m’appelle Alexandre. »

Le regard vide de l’inconnue s’était maintenant orienté vers lui. Elle l’observait avec concentration, l’air d’attendre une suite à cette brève présentation.

« J’habite à côté, je suis venu cueillir des fruits pour faire de la compote. »

Un silence suivit l’explication.

« Comment se fait-il que je ne t’ai jamais vu? » ajouta l’étrangère.

Alexandre ne sut alors pas quoi répondre. Il baissa les yeux et se gratta nerveusement le bras.

A ce moment, la petite fille leva la main pour palper son visage. Lorsque les doigts fins et suaves approchèrent de lui, comme par réflexe, le petit garçon se recula.

« Désolé » ajouta t-il nerveusement.

Puis, Alexandre se leva et s’élança le plus vite possible dans la forêt afin de rentrer chez Alain et Yves.

Cette nuit-là, Alexandre ne dormit pas. Il songea pendant de longues heures à la rencontre qu’il avait fait. De nombreuses questions lui traversèrent l’esprit. Qui était-elle? Pourquoi s’était t-il reconnu en elle? Pourquoi avait t-il eu le sentiment si intense d’être, d’une manière ou d’une autre, lié à cette étrangère? Autant de questions auxquelles il ne put formuler aucune réponse.

Lorsqu’Alexandre commença à apercevoir la lune par sa fenêtre, il en déduit qu’il était environ trois heures et qu’il était donc temps de dormir. Il se tourna alors sur le côté et ferma les yeux. A ce moment, des pensées d’une autre nature commencèrent à fuser dans son esprit.

Comme si le côté clair de la lune avait cédé la place à l’obscur.

D’ailleurs, si elle ne savait pas ce qu’il faisait là, il pouvait très bien lui retourner la remarque. Lui non plus ne l’avait jamais croisée auparavant. Il avait probablement plus évité les routes qu’elle mais ce n’était pas une raison pour lui faire subir un interrogatoire. Pour qui se prenait t-elle? A l’accuser ainsi, comme si la forêt était son territoire? Il avait autant le droit d’être là, puis, il lui avait fait aucun mal. Elle était aveugle, certes, elle avait le droit d’être méfiante, mais ce n’était pas une raison pour être aussi vulgaire. Qu’est ce qui lui donnait le droit de croire qu’elle pouvait le bafouer comme ça sans qu’il ait eu son mot à dire? Les yeux ouverts par l’énervement, Alexandre fronça les sourcils et prit la résolution ferme de retourner voir l’inconnue le lendemain pour lui dire ce qu’il pensait de ses manières.

Une fois cette décision prise, il réussit enfin à se calmer et referma à nouveau lentement ses pupilles. Progressivement, il se laissa aller et plongea dans des songes plus profonds.

Au dessus de lui, comme l’inconnue, la lune le fixait, aveugle mais radieuse.

Le lendemain matin, Alain et Yves attendaient Alexandre pour le petit déjeuner. Une fois ce dernier réveillé, il se leva et sans prendre la peine de se laver ou de se changer, il alla dans le salon. Lorsqu’ils virent les yeux d’Alexandre, Alain et Yves eurent un mouvement de sursaut:

« Pourquoi tu fais cette tête là? demanda Yves.

-Tu as pas dormi toi, ajouta Alain.

-Est ce que quelqu’un habite à côté de chez nous? demanda timidement Alexandre.

-Non, on est tous seuls! Tout ce terrain rien que pour nous, tu y crois ça mon petit? » répondit Alain.

Alexandre fronça légèrement les sourcils.

« Pourquoi? ajouta Yves.

-Pour rien. Je ne vais pas petit-déjeuner aujourd’hui, je vais tout de suite retourner à la cueillette. A toute à l’heure! » dit Alexandre en franchissant la porte de la maison sans même laisser le temps à Yves et à Alain de répondre.

Une fois arrivé au même endroit que la veille, Alexandre chercha le buisson dans lequel il s’était caché la veille. Puis, une fois ce dernier trouvé, il s’assit à côté et attendit.

Plusieurs heures passèrent et il eut de plus en plus de mal à ne pas s’endormir. Au bout d’un certain temps, un bruit de pas vint cependant le ranimer. Il ouvrit alors les yeux et vit une silhouette se rapprocher de lui, sur le chemin de terre. Une fois qu’il eut reconnu la petite fille de la veille, Alexandre se leva et marcha dans sa direction. L’étrangère, quant à elle, s’arrêta puis, inquiétée par le bruit, elle commença à reculer.

« C’est moi ! Le garçon d’hier! » cria alors Alexandre afin de se faire reconnaître.

Au son de sa voix, la petite fille s’arrêta. Alors, Alexandre se rapprocha jusqu’à arriver juste en face d’elle. Une fois placé, il réalisa cependant qu’il ne savait pas quoi dire. « Bonjour » tenta t-il d’une voix hasardeuse

La petite fille ne répondit pas. Elle le regarda, étonnée, avant de froncer les sourcils et de crier en tapant du pied:

« Encore toi? Que veux-tu? »

Alexandre fut ébranlé par cet aplomb. Il resta muet et ébahi durant quelques secondes. Puis, il se ressaisît, serra les poings et se décida à maintenir l’objectif qu’il s’était fixé:

« Ecoute!

-Tu veux venir boire le thé chez mon papa? » demanda t-elle en lui coupant son élan.

Un silence suivit la question.

« Viens! »

La petite fille prit alors Alexandre par le bras et le serra contre elle. Puis, elle se mit à marcher rapidement, son bras sous celui d’Alexandre, le long du chemin de terre.

« Je m’appelle Alexandra, lui dit-elle en appuyant sa tête sur son épaule.

-D’accord ».

Alexandre n’écoutait même plus. Il venait de recevoir, en l’espace de quelques secondes, une affection incomparable à celle à laquelle il avait eu le droit depuis sa naissance. Son cœur s’emballait tandis que des vagues de chaleur lui parcouraient le corps, son cerveau était anesthésié, son corps ne pouvait s’empêcher de trembler.

Non seulement cette beauté radieuse n’avait pas fui devant lui mais, bien au contraire, elle le collait. Sa peau tiède, à elle, était en contact avec sa peau, à lui. Cette déesse caressait, de ses doigts fins et doux, son bras à lui et à personne d’autre.

Il ne pensait plus.

Il ne réalisait pas.

Sans même s’en rendre compte, Alexandre se retrouva devant la maison d’Alexandra. Il revint alors à ses esprits et demanda:

« Comment s’appelle ton papa?

– Jean Swerving » répondit t-elle en ouvrant le portail.

A suivre…

Jadd Hilal

La fourmilière

A Thomas,

I

« L’hôtel Reda s’il vous plaît ».

Le chauffeur de taxi ne se retourna pas, il était plongé dans ses pensées.

-Où c’est ça ? finit-il par demander.

-Jebel Ahmar » répondit rapidement Hector.

Le conducteur jeta un œil sur ses rétroviseurs. Il enclencha ensuite le moteur. L’opération de dégagement prit un moment. Hector sursauta plusieurs fois, le taxi manquant à quelques reprises de se faire heurter par un conducteur arrivant trop vite par derrière. Après plusieurs tentatives, le véhicule réussit à s’intégrer dans le trafic. Il devint un des nombreux fils de cette gigantesque toile de chaleur qu’était Amman.

Hector regarda le compteur pour avoir une idée du prix que le trajet lui coûterait. L’écran affichait un chiffre impossible. Il était sans doute hors de marche.

« Votre compteur est cassé ? demanda t-il, timidement.

-Pas du tout, il prend juste de l’avance ! » répondit le chauffeur en se tournant légèrement de biais vers lui. Il souriait et ce faisant, le côté droit de sa bouche se souleva. Il découvrait l’œil droit d’une part et les dents jaunies et mal réparties de l’autre.

 

Son précédent séjour dans le désert l’avait habitué au silence et à la solitude. Une fois arrivé dans la grande ville dont les coups de klaxon des taxis, les cris des marchands et les conversations de gueulante au téléphone composaient l’orchestre, il se sentit agressé. A l’horizon fuyant s’étaient succédées les rues exiguës, à l’individu seul s’était succédé l’homme parmi tant d’autres, aux échos de sa voix dans l’immensité s’était enchaîné l’étouffement sonore par le fourmillement auditif environnant.

Il regardait cette capitale bondée de l’autre côté de la vitre. Elle bougeait, évoluait et se transformait.

 

Il était deux heures du matin. Le taxi passa à côté d’un marché où l’afflux atteignait son paroxysme. Les hommes négociaient les prix en hurlant, se tapaient dans le dos en signe d’amitié, toussaient, crachaient, éternuaient. Les femmes, voilées pour la plupart et malgré l’âge suggéré par leurs traits, se comportaient toutes comme des petites filles. Elles riaient et se vexaient gentiment tandis qu’un marchand usait un peu trop de son charme pour arranger ses prix. Elles gloussaient lorsque l’une d’elles attirait le regard ambigu d’un étranger qu’elles croisaient. Au milieu du marché se trouvaient également des chameaux et des chevaux contrôlés par des enfants pour la plupart. Malgré leur jeune âge, les montures étaient parfaitement dirigées au sein de la foule. Elles esquivaient, pivotaient et trouvaient un chemin au moindre obstacle.

« C’est plein parce que c’est l’aïd demain » cria le chauffeur.

Il ne savait pas ce que cela voulait dire.

« Personne ne travaille ?

-Pas le matin ».

La voiture passa sur un monticule de sable et les remua. Le chauffeur ne s’excusa pas.

« Il y’a du sable en dessous ? » demanda Hector.

Il se rendit aussitôt compte de l’idiotie de sa question.

« Oui, sous la ville. Autour aussi. »

Un silence suivit.

« Nous sommes bientôt arrivés à l’hôtel ?

-Encore 10 minutes environ ».

Le chauffeur mima l’approximation à l’aide de sa main. Hector le regarda du coin de l’œil. Il était très âgé. De son cou, ressortaient trois veines qui se gonflaient lorsqu’il s’apprêtait à parler. Au dessus, sur son bouc, quelques poils grisâtres rebiquaient vers une bouche aux lèvres presque invisibles. Avec l’âge, les joues semblaient s’être élevées, créant ainsi des rides proéminentes sur les deux extrémités des yeux. Les pupilles brillaient d’un noir éclatant, comme si la vie s’était progressivement déplacée de tout le visage vers elles. Les sourcils épais et frisés s’abaissaient sous les rides d’un front au-dessus duquel une casquette verte cachait des cheveux gris irrégulièrement dispersés et très fins.

« Comment se fait-il que vous travailliez encore à une heure si tardive ? demanda Hector.

En dépit d’un éventuel danger sur la route, le conducteur se tourna entièrement vers lui. Il le regarda droit dans les yeux, rit et répondit :

« Oh vous savez, il faut bien qu’on se divertisse. »

 

L’hôtel était légèrement à l’écart du centre. Tandis que la route montait, il se retourna pour admirer la ville de loin. Amman ressemblait maintenant à une gigantesque toile de lumière. La chaleur en faisait légèrement onduler les couleurs. En tendant l’oreille, il croyait entendre certains cris étouffés et quelques coups de klaxons, comme si la cité lui criait de loin : Que tu sois là ou non, moi je ne change pas.

Il se retourna pour regarder la route. Il vit la voiture adopter des trajectoires très aléatoires. La ligne séparant les deux axes sur la route avait maintenant totalement disparu. Les virages se prenaient de manière improvisée, tant pour le chauffeur du taxi que pour les rares autres conducteurs qu’il croisait. Les courbes étant parcourues très approximativement, le conducteur utilisait son klaxon pour avertir de sa présence à l’entrée d’un virage.

A un moment, la voiture s’écarta dangereusement de la route. Il regarda le chauffeur du coin de l’œil. Ses yeux ne témoignaient d’aucun signe de fatigue. Ils semblaient toujours aussi alertes et vifs. Le chauffeur remarqua son regard. Il lui sourit. Hector sourit en retour et se retourna vers la route.

 

Le taxi quitta la périphérie de la ville après quelques minutes. Il aperçut alors un point brillant au loin. A mesure que le taxi s’en rapprochait, trois, quatre puis cinq points s’y ajoutèrent. Le conducteur ne parut pas remarquer leur présence. Hector voulut l’avertir d’un éventuel danger mais il se résigna, songeant à des animaux ou des pièces de monnaie sur le sable. La voiture se rapprocha encore des étranges lumières. Arrivé à une dizaine de mètre, il écarquilla soudainement les yeux.

Trois enfants jouaient sur la route.

Leurs pupilles furent subrepticement éclairées par les phares de la voiture. Le chauffeur dévia fermement sa trajectoire et passa juste à côté d’eux.

Hector les regarda.

Les enfants le regardèrent.

Durant cette fraction de seconde, les six pupilles lui communiquèrent quelque chose. Elles lui implantèrent une image.

« Des bédouins, dit le vieil homme.

-C’est pas dangereux pour eux de rester là ? rétorqua t-il sans prendre la peine de dissimuler son inquiétude.

-Non, ils connaissent la route ».

Il se tourna pour regarder derrière lui, les enfants avaient toujours leur tête dirigée de son côté.

« C’est vrai qu’ils parlent toutes les langues ? demanda t-il, dos au chauffeur.

-Toutes ».

 

Quelques minutes plus tard, il s’allongea sur le lit de sa chambre d’hôtel. Exténué, il ferma les yeux. Les images commencèrent alors à fuser dans son esprit: les rues bondées, le marché, le trafic, les coups de klaxons, les chameaux, les femmes, le chauffeur, la route. La journée écoulée se déroula en accéléré jusqu’à ce que l’image des trois enfants lui arrive à l’esprit. Ses paupières s’ouvrirent alors toute seules. Il comprit qu’il ne réussirait pas à dormir. Il ouvrit la fenêtre afin d’avoir un peu d’air frais, se mit assis sur son lit et réfléchit. Il chercha à comprendre pourquoi ces enfants-là, parmi tant d’autres, l’avait autant troublé. Les borgnes, les mutilés et les voleurs croisés en ville n’avaient pas eu le moindre effet. La ville grouillait de ces petites fourmis. Pourquoi ces trois-là l’avaient perturbé plus que les autres? Il revit ces perles ténébreuses qui le fixaient. Son cœur commença à battre. Il se leva, prit ses clefs et sortit de l’hôtel.

 

Le soleil se levait. Les premières couleurs réussissaient à traverser l’atmosphère. Hector fixa l’horizon rouge au dessous duquel Amman commençait à se dessiner.

Elle ne s’éveillait pas car elle ne s’était pas couchée.

Tout autour de lui, les grains de sables orangés s’illuminaient un à un. La chaleur douce du matin lui caressait la peau. Après quelques minutes, le silence et la tiédeur commencèrent à le bercer. Il remonta dans sa chambre et s’allongea. Il ferma les yeux et vit l’image des trois enfants. Elle s’estompa lentement jusqu’à ce qu’il s’endorme.

Une chaleur étouffante l’envahit très vite. Il ne put dormir que quatre heures. Dès qu’il reprit conscience, le souvenir des bédouins revint à lui et avec lui, toutes les questions. Plutôt que de chercher une réponse, il décida de sortir et d’aller parler aux enfants.

 

Il quitta l’hôtel sans petit déjeuner et sans douche. Une fois dehors, il se dirigea vers le lieu de la veille. Il trouva l’endroit grâce à un arbre sec qu’il se souvenait avoir aperçu à la lumière des phares. Lorsqu’il arriva sur place, il ne vit personne. La route était totalement déserte. Une grande pierre était au milieu. Elle était d’une taille telle qu’elle devait probablement forcer les conducteurs à changer de trajectoire. Hector voulut la déplacer par sécurité mais il ne réussit pas à la soulever.

Maintenant oblique, le soleil lui lacérait la peau. Des goutes de sueur tombaient de son front et s’écrasaient sur le sable. Elles semblaient y sécher presque instantanément. L’une d’elles atterrit à côté de la pierre. Il se figea.

Quelque chose était dessiné au sol.

Il s’approcha pour examiner les motifs. Ils semblaient représenter le contour d’un pied. C’était des traces de pas. Elles commençaient à côté de la pierre et continuaient le long de la route. Il se leva doucement et suivit soigneusement l’itinéraire. Assommé par la chaleur, il marcha et aboutit à un obstacle. Les empreintes s’arrêtaient en face de la paroi de la montagne. Après vérification, il n’aperçut aucune possibilité d’escalader ou de passer au centre. Pourtant, aucune trace ne semblait indiquer un retour en arrière ou un changement de direction. Il examina à nouveau le mur en face de lui et aperçut une petite cavité juste au dessus du sol. Un trou très étroit, trop étroit pour un homme.

Il se mit à genoux et inséra lentement son bras dans le creux pour en tâter l’intérieur.

Quelque chose le saisit.

 

II

Il se laissa caresser. La sensation était agréable. Abasourdi par la chaleur, il se sentait apaisé, bercé. Après quelques secondes, il sentit des picotements sur son avant-bras. Ils s’accompagnaient de bruits réguliers de clapotements. Rapidement, il comprit que le son n’était autre que celui des goutes de sang qui tombaient sur le sable. Après un moment, il commença progressivement à reprendre conscience. Il tira rapidement son membre. La perte de sang avait lubrifié sa peau. Sans trop de difficulté, il put ôter son bras de la cavité.

Une fois libre, il resta face au mur.

Il regarda le trou, haletant, les yeux écarquillés et irrités par la sueur qui s’écoulait sur ses pupilles. Il resta un instant et s’éloigna ensuite à reculons.

 

Il déambula dans la réception de l’hôtel et faillit tomber à plusieurs reprises. Quand il le vit, le gérant se rua sur lui. Il l’assaillit de questions auxquelles il improvisa des réponses aléatoires. Il prétexta s’être fait attaqué par un chat enragé. Les marques des griffures correspondant à l’animal, le gérant le crut. Les blessures étaient superficielles. Il réussit à couper la perte de sang à l’aide de trois simples sparadraps. Il couvrit ses plaies et on lui proposa un repas gratuit pour faire passer le choc. Il mangea et monta ensuite dans sa chambre pour prendre une douche et se coucher. Il s’endormit très rapidement et ne se réveilla qu’à la voix tonnante d’un homme probablement ivre qui beuglait dans le couloir. Il faisait presque nuit.

 

Quand il ouvrit les yeux, il entendit un son d’eau. Il s’étonna de ne pas l’avoir entendu auparavant. Le bruit venait de la salle de bain. Il se leva et ouvrit la porte coulissante qui menait à la seconde pièce. À côté du lavabo, il aperçut une petite décoration en pierre. Elle avait été rajoutée après son arrivée. Un mécanisme interne faisait circuler l’eau en continu. Celle-ci jaillissait du sommet pour s’écouler sur la pierre, comme pour une fontaine. La vue de la construction lui était familière.

La pierre sur la route.

Elle était là, exactement au même endroit que les enfants la veille.

Il se lava le visage et se dirigea vers son lit pour s’y asseoir. Après quelques secondes seulement, il bondit et courut hors de sa chambre d’hôtel. Il descendit les escaliers en sautant des marches, sortit de l’hôtel et se précipita sur la route. Après quelques mètres, il ralentit et commença à longer le mur. Arrivé à la pierre, il leva discrètement la tête au-delà du mur et observa.

Sa respiration se bloqua.

Les enfants étaient bel et bien là.
C’était donc ça. Rien ne devait passer sur cette portion de la route. Pendant la journée, les enfants laissaient la pierre pour échapper à la chaleur et une fois le soleil couché, ils la remplaçaient pour éviter qu’un conducteur ne la voie et roule dessus.

Tout était parfaitement calculé.

Il recula et rentra à l’hôtel.

 

Le lendemain matin, son plan était décidé. L’endroit cachait quelque chose et ce quelque chose, il devait le comprendre. Il avait un rôle à jouer. Même les enfants le savaient. Dès la première fois, ils l’avaient regardé avec une intensité révélatrice. C’était improbable mais qu’importe. Même s’il n’avait à priori rien à voir avec tout cela, son instinct ne le trompait jamais. Aujourd’hui, il lui disait qu’il était lié à ces trois enfants.

 

Il décida de louer une voiture et d’agir de nuit. Une fois la chaleur tombée et les enfants sur la route, il y retournerait. Il roulerait à toute vitesse vers eux. Dès qu’il les verrait s’écarter du trou, il arrêterait la voiture et irait rapidement voir ce qui est en dessous.

Il téléphona à une agence de location, tourna dans sa chambre et visualisa son plan à maintes reprises. Il passa ensuite l’après midi à regarder par la fenêtre de sa chambre d’hôtel. Il scruta la ville au loin et se rappela de son passage chez elle. Il se souvint des chameaux, du marché et du taxi. Il sourit en se rendant compte qu’il avait plus facilement oublié cet ensemble riche et intense que les enfants. Au milieu d’autant de traces de pas et de roues, celles de trois fourmis le hantaient.

 

Le soleil fondit dans l’horizon. Il se rappela de la légende dont le conducteur du taxi lui avait parlé. Il lui avait dit : « Si tu vois sept étoiles près de la lune durant le coucher de soleil, il pleuvra demain». Il leva la tête pour observer la lune et vit sept minuscules scintillements à côté d’elle.

Tandis que le croissant montait dans le ciel, son rythme cardiaque s’accéléra. Graduellement, il ressentit toute la gravité de son projet. Il se rendit compte de son caractère absurde et périlleux. Il voulut renoncer. A mesure que l’heure s’approchait, l’adrénaline l’incendia de plus en plus.

L’image des trois enfants, de leur regard.

Son obsession l’étreignit. Le ciel perdit sa dernière lueur et il perdit sa dernière lueur de bon sens.

Il se leva.

 

Il s’installa dans sa voiture et regarda sa montre.

Il était minuit moins sept.

Il démarra le moteur et contourna la route de manière à ne traverser l’endroit qu’une seule fois. Après une dizaine de minutes, il s’arrêta. Il était à plusieurs centaines de mètres des enfants. Il enleva ses mains du volant, et prit une grande respiration.

Il accéléra.

Il appuya de plus en plus profondément sur la pédale. Il arriva sur une ligne droite qui lui permit de prendre de la vitesse. Les pierres de la montagne sur sa droite défilèrent. Le bruit du moteur se fit de plus en plus fort. Progressivement, les trois silhouettes se dessinèrent au bout de la route. Les battements de son cœur doublèrent de vitesse et de puissance. Il hésita à lever le pied. Il se força à arrêter de penser, fixa son regard sur la route et enfonça son pied sur la pédale.

Les silhouettes grandirent.

Bientôt, la lumière des phares les éclaira.

Il vit leurs visages s’illuminer.

Il accéléra encore et arriva à une dizaine de mètres. Soudainement, il vit leurs pupilles.

Tout s’arrêta.

 

Le bruit du moteur, l’adrénaline, la ville, la route, le temps, plus rien d’autre n’exista.

Les enfants ne regardaient pas la voiture, ils le regardaient lui. Ils le regardaient comme la première fois, sans rien laisser transparaître. Ni la peur, ni la défiance, ni le mépris, ni la tristesse, ni le courage ; rien d’humain, rien de céleste, rien, rien d’autre que le noir éclatant.

Il comprit qu’ils ne bougeraient pas.

 

 

III

 

Il braqua son volant à droite et la voiture frôla les enfants pour toucher la montagne par le flan. Le frottement de la carrosserie contre la paroi la ralentit. Le véhicule s’arrêta quelques mètres plus loin. Il ouvrit les yeux et ne réalisa pas immédiatement où il était. Il sortit de la voiture en boitant et se retourna pour l’observer. L’aile était totalement détruite.

L’air frais de la nuit l’apaisa légèrement. Il resta quelques secondes debout, hagard, perdu. Progressivement, il se rappela de la raison pour laquelle il était là. Il remonta la route et aperçut les trois bédouins grâce à la lumière du seul phare qui lui restait. Trois formes plus noires que la nuit.

Ils n’avaient pas bougé.

Leur détermination l’effraya. Il s’arrêta de marcher et envisagea la possibilité de retourner à l’hôtel. En pensant à sa voiture et à la quantité d’argent qu’il devrait bientôt dépenser, son hésitation s’estompa. Il continua à avancer, cette fois-ci plus déterminé.

Les bédouins, eux, ne bougèrent pas. Ils se contentèrent de le regarder s’approcher. Arrivé à quelques mètres d’eux, il constata que leur visages étaient tournés dans sa direction. Bientôt, leurs traits lui apparurent plus distinctement. Il vit leur regard, toujours aussi calme, porté sur le sien.

 

Il ne savait pas quelle langue parler. Il se rappela du plurilinguisme évoqué par le conducteur du taxi.

« Pourquoi ? » demanda t-il dans sa langue maternelle.

Aucune réponse.

« Qu’est-ce que je vous ai fait ? Qu’est-ce que vous me voulez ? »

Silence. Même leurs yeux étaient vides.

« Qu’est-ce qu’il y’a en dessous ? »

Leurs sourcils s’abaissèrent légèrement. Leur regard changea. Il y vit naître de la haine, de la provocation aussi. Ils étaient prêts à lui sauter dessus à la moindre tentative. Cette fois-ci, il n’en fut pas effrayé. Il sourit même. Il avait mis en échec ce sang-froid qui l’effrayait tant. Il avait eu raison, lui, cet inconnu si détaché de ce monde. Quelque chose se trouvait bel et bien en dessous.

 

Animé par son triomphe, il perdit lui aussi sang froid. Il écarta brutalement les bédouins et s’avança. Il sentit aussitôt une étreinte sur ses jambes. Il perdit l’équilibre et tomba. Au sol, il vit une silhouette s’éloigner en courant. Il en aperçut une autre se rapprocher de lui. En son centre, il vit un objet qu’il distingua grâce à la lumière de la lune.

Un couteau.

Horrifié, il frappa au hasard sur le bédouin qui lui serrait les jambes. Il se releva et se rua ensuite sur le porteur du couteau. Il l’étreignit de toutes ses forces et réussit à lui faire tomber l’arme des mains. Il la saisit et la jeta au loin.

Il laissa ensuite les deux enfants au sol et se baissa pour examiner le sol. Il remarqua qu’il avait une forme arrondie. Des pierres avaient été disposées sur la route.

Il approcha sa main et enleva une des pierres. Il entendit alors un cri horrifiant. Il se retourna et vit la petite fille. Elle pointait une forme noire au loin. L’autre bédouin suivit la direction indiquée par sa sœur. Son regard se posa sur la silhouette. Il hurla de manière plus stridente encore. Tremblant, Hector observa la forme s’approcher. Les traits se concrétisèrent progressivement. Il distingua le troisième bédouin qui titubait dans leur direction.

La lueur de la lune faisait briller un point en son centre.

Le couteau.

Il laissa tomber la pierre dans ses mains et s’évanouit.

 

Il se réveilla et sentit des goutes de pluie lui tomber sur le visage. Le soleil se levait à l’horizon. Il eut du mal à ouvrir les yeux. Il n’entendit pas le moindre bruit. Tout avait l’air de s’être arrêté, même la turbulente ville au loin.

Il se leva lentement et regarda autour de lui.

Il baissa les yeux vers la route.

Les deux bédouins enterraient le cadavre de leur frère, à côté de la grande pierre.

 

Jadd Hilal

La fourmilière

Partie II

Sans réellement comprendre pourquoi, Hector se laissa aller. Il se sentit agréablement tiré vers un ailleurs, vers un endroit où il pourrait enfin comprendre les enfants, où il saurait pourquoi ils avaient percé son âme. Ce n’est qu’après quelques secondes qu’il réalisa que son avant-bras subissait des griffures et que les clapotements réguliers qui le berçaient n’étaient autres que le contact sourd des goutes de sang sur le sable. Il reprit alors conscience, comme à la sortie d’un mauvais rêve, et tira rapidement son membre. La perte de sang avait au moins eu le mérite de lubrifier sa peau et Hector put, sans trop de difficulté, glisser son bras à l’extérieur de la cavité.

Il resta debout, face au mur.

Il regardait le trou, haletant, les yeux écarquillés et irrités par la sueur qui forçait ses pupilles à cligner frénétiquement puis, il s’éloigna lentement et à reculons du trou avant de rentrer à l’hôtel.

Lorsqu’il déambula dans la réception, le gérant se rua sur lui afin de lui porter secours. Il l’assaillit de questions auxquelles Hector répondit qu’il s’était fait attaqué par un chat enragé. Les marques des griffures correspondaient bien à l’animal et Hector fut même fier d’avoir réussi à inventer un mensonge aussi réaliste en si peu de temps. Les blessures étaient superficielles et le sang fut maintenu à l’aide de trois simples sparadraps. Après avoir couvert ses blessures, on lui proposa un repas gratuit qu’il dégusta, encore sonné, avant de monter dans sa chambre, de prendre une douche et de se coucher. Il s’endormit très rapidement et ne se réveilla qu’à la voix tonnante d’un homme probablement ivre qui beuglait dans le couloir. Il faisait presque nuit.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, la première chose qu’il entendit fut un son d’eau qui coule. L’absence exceptionnelle de bruits extérieurs avait contribué à ce qu’il puisse distinguer cette sonorité qu’il s’étonnait de n’avoir pas entendu plus tôt. Le son venait de la salle de bain. Hector se leva et ouvra la porte coulissante de la seconde pièce. Il aperçut alors, à côté du lavabo, une petite décoration en pierre. Comme pour une fontaine, un mécanisme interne faisait continuellement circuler l’eau qui jaillissait du sommet de la pierre pour s’écouler sur cette dernière. La vue de la construction lui fit alors ressentir une impression de déjà vu.

Il repensa à la pierre sur la route.

Pourquoi était-elle là, exactement au même endroit où étaient les enfants la veille ? Après quelques secondes de réflexion, son corps se rétracta subitement. Il se leva et courut hors de sa chambre d’hôtel sans la fermer à clef, il descendit les escaliers en sautant des marches et faillit tomber à plusieurs reprises avant de sortir de l’hôtel pour se précipiter sur la route. Lorsqu’il s’en rapprocha, il ralentit ses pas et longea le mur. Il regarda à l’endroit où devait être la pierre et sa respiration fut alors bloquée.

Les enfants étaient bel et bien là.
C’était donc ça. Rien ne devait passer sur cette portion de la route. Pendant la journée, ils laissaient la pierre à leur place pour éviter une insolation et pendant la nuit, ils remplaçaient la pierre dans le cas où un conducteur ne la verrait pas et roulerait dessus. Tout était parfaitement calculé.

Il recula très doucement et après quelques pas, il se retourna pour revenir à l’hôtel.

Le lendemain matin, le plan d’Hector était décidé. Puisque l’endroit cachait non seulement quelque chose mais surtout que ce quelque chose était, d’une manière ou d’une autre, lié à lui, il devait découvrir à tout prix découvrir ce que c’était. Il en était maintenant sûr, sous cette pierre ou sous ces pieds, se cachait une partie de lui. Les enfants eux aussi savaient qu’il avait un rôle à jouer, c’était pour cette raison qu’ils l’avaient regardé aussi intensément dès la première fois. Aussi improbable que ça l’était, lui, un homme qui n’avait rien en commun avec le pays où il s’était rendu, en était tout de même lié par l’intermédiaire de ces trois créatures insignifiantes, de ces trois fourmis.

Dès que sa résolution fut prise, il décida de louer une voiture et d’attendre la nuit. Une fois la chaleur tombée et les enfants retournés à l’endroit, il s’y rendrait. Il roulerait à toute vitesse et foncerait sur eux. Lorsqu’ils se seraient écartés du trou, il arrêterait la voiture pour rapidement aller voir ce qui est en dessous.

Après avoir téléphoné à une agence de location, il tourna dans sa chambre et visualisa son plan à maintes reprises, puis, il passa l’après midi à regarder l’horizon par la fenêtre. Il voyait la ville au loin et se rappela de son passage chez elle. Il se souvint des chameaux, du marché, du taxi et sourit lorsqu’il se rendit compte que cet ensemble aussi fourmillant, riche et intense qu’il était, prenait, dans son esprit, moins de place que ces simples trois enfants. Au milieu d’autant de traces de pas et de roues, c’était celle de trois fourmis qu’il voyait le plus.

A l’horizon, le soleil se couchait. Il se rappela alors la légende dont le conducteur lui avait parlé. Le vieil homme lui avait dit : « Pendant le coucher du soleil, si tu vois sept étoiles près de la lune, demain, il pleuvra ». Hector tourna alors la tête afin d’observer la lune et vit, à côté d’elle, un fourmillement de minuscules scintillements. Comme un présage, la lune s’élevait et le ciel s’obscurcissait. Au même rythme que le croissant montait dans le ciel, le rythme donné par son cœur augmentait lui aussi dans sa poitrine. Hector ressentit graduellement l’horreur de la scène qu’il vivrait bientôt et réalisa à quel point toute l’opération était non seulement dangereuse mais, rationnellement, inutile. A maintes reprises, il voulut renoncer, néanmoins, à mesure que l’heure se rapprochait, l’adrénaline incendiait de plus en plus son intérieur. Les images des trois enfants, de la route, de l’endroit et surtout du regard se mélangeaient dans son esprit et s’assemblaient. Aussi irrationnel qu’il était, le fil conducteur de son histoire se tissait pour l’étreindre comme un serpent et dès que le ciel eut perdu sa dernière lueur, lui aussi, perdit sa dernière lueur de bon sens. Alors, il se décida. Il était temps.

Il ferma la porte de sa chambre et sortit. Lorsqu’il arriva dans la voiture, il regarda sa montre.

Il était minuit moins sept.

Il démarra le moteur et contourna la route de manière à ne traverser l’endroit qu’une seule fois. Lorsqu’il fut placé, à plusieurs centaines de mètres des enfants, il enleva ses mains du volant, et prit une grande respiration.

Il démarra.

Hector commença à rouler lentement puis accéléra à mesure qu’il se rapprochait. Il arriva sur une ligne droite qui lui permettait de prendre de la vitesse. Les pierres de la montagne sur sa droite défilaient et le bruit du moteur se fit de plus en plus fort. Progressivement, trois silhouettes se dessinèrent au bout de la route, les battements dans son cœur doublèrent alors de vitesse et de puissance. Il faillit lever le pied et tout arrêter mais il sentit à ce moment que son corps ne pouvait pas lui permettre de vivre dans le doute plus longtemps. Il ne pensa plus et, le regard fixé sur la route, il enfonça son pied.

Les silhouettes grandirent.

Bientôt, la lumière des phares les éclaira.

Il vit leurs visages s’illuminer.

Il accéléra encore et arriva, foudroyant, à une dizaine de mètres. Soudainement, il vit leurs pupilles.

Tout s’arrêta.

Le bruit du moteur, l’adrénaline, la ville, la route, le temps, plus rien n’existait en dehors de ces pupilles.

Ce n’était pas la voiture que les enfants regardaient mais lui. Ils le regardaient comme la première fois. Ils le regardaient sans rien exprimer. Ni la peur, ni la défiance, ni le mépris, ni la tristesse, ni le courage ; rien d’humain, rien de céleste, rien. Rien que le noir éclatant.

Hector réalisa alors qu’ils ne bougeraient pas.

A suivre…

Jadd Hilal

La fourmilière

A Thomas,

Partie I

« L’hôtel Reda s’il vous plaît.

-Où est-ce que c’est ça ?

-Jebel Ahmar. »

Le chauffeur jeta un œil sur ses rétroviseurs avant de démarrer. L’opération de dégagement prit plusieurs secondes et fut accompagnée par quelques frayeurs lorsque le taxi, à maintes reprises, manqua de se faire heurter par un conducteur arrivant trop vite par derrière. Après quelques tentatives, le véhicule réussit néanmoins à s’intégrer dans le trafic et devint enfin un des nombreux fils de cette gigantesque toile de chaleur qu’était la cité rouge.

Hector regarda le compteur afin d’avoir une idée du prix que le trajet lui coûterait. L’écran affichait un chiffre impossible et était sans doute hors de marche.

« Votre compteur est cassé ? demanda Hector, timidement.

-Pas du tout, il prend juste de l’avance ! » répondit le chauffeur en se tournant légèrement de biais vers Hector. Il souriait et ce faisant, le côté droit de sa bouche se souleva pour légèrement resserrer son œil droit d’une part et découvrir ses dents jaunis et mal réparties de l’autre.

Son précédent séjour dans le désert avait habitué Hector au silence et à la solitude. Une fois arrivé dans la grande ville dont les coups de klaxon des taxis, les cris des marchands et les conversations de gueulante au téléphone composaient l’orchestre, Hector fut donc d’autant plus sensible au fourmillement auditif autour de lui. A l’horizon fuyant s’étaient succédées les rues exiguës, à l’individu seul s’était succédé l’homme parmi tant d’autres, aux échos de sa voix dans l’immensité s’était enchainé l’étouffement de ses paroles par les nombreux bruits extérieurs. Hector regardait cette capitale bondée de l’autre côté de la vitre. Elle bougeait, évoluait et se transformait autour de lui.

Il était 2h du matin et le taxi passait à côté d’un marché où l’afflux atteignait son paroxysme. Les hommes négociaient les prix en hurlant, se tapaient dans le dos en signe d’amitié, toussaient, crachaient, éternuaient. Les femmes, voilées pour la plupart et malgré l’âge suggéré à Hector par leurs traits, se comportaient toutes comme des petites filles. Elles riaient et se vexaient gentiment lorsque les marchands usaient un peu trop de leur charme pour arranger le meilleur prix ou gloussaient lorsqu’une d’elles attirait le regard ambigu d’un étranger qu’elles croisaient. Au milieu du marché, se trouvaient également des chameaux et des chevaux contrôlés par des enfants de moins de dix ans pour la plupart. Malgré leur âge précaire, les montures étaient parfaitement dirigées au sein de la foule. Elles esquivaient, pivotaient et trouvaient un chemin au moindre obstacle.

« C’est plein parce que c’est l’aïd demain, cria le chauffeur.

-Personne ne travaille ?

-Pas le matin. »

La voiture passa sur un monticule de sable et les remua.

« Désolé.

-Il y’a du sable en dessous ? demanda Hector, se rendant compte de l’idiotie de sa question.

-Oui, sous la ville. Autour aussi. »

Un silence suivit la réponse.

« Nous sommes bientôt arrivés à l’hôtel ?

-Encore 10 minutes. »

Hector regarda alors le chauffeur du coin de l’œil et fut étonné de ne pas avoir réalisé l’âge de ce dernier plus tôt. De son cou, ressortaient trois veines qui se gonflaient lorsque les cordes vocales s’apprêtaient à être utilisées. Au dessus, sur son bouc, quelques poils grisâtres rebiquaient vers sa bouche dont les lèvres ne se voyaient presque pas. Les joues, avec l’âge, semblaient être remontées pour créer des rides proéminentes sur les deux extrémités des yeux. Les pupilles, quant à elles, brillaient d’un noir éclatant, comme si la vie s’était progressivement déplacée de tout le visage vers les yeux. Les sourcils épais et frisés s’abaissaient sous les rides du front et, au-dessus, une casquette verte cachait des cheveux gris irrégulièrement dispersés et extraordinairement fins. Le chauffeur était très âgé.

« Comment se fait-il que vous travailliez encore à une heure si tardive ? demanda Hector, intrigué.

Le conducteur, en dépit d’un éventuel danger sur la route, se tourna alors entièrement vers Hector pour le regarder droit dans les yeux. Il ria et répondit :

« Oh vous savez, il faut bien qu’on se divertisse. »

L’hôtel était légèrement à l’écart du centre et le chauffeur dut maintenant conduire en montagne. Alors que la route montait en altitude, Hector se retourna pour admirer la ville de loin. La cité ressemblait maintenant à une gigantesque toile de lumière dont la chaleur faisait légèrement onduler les couleurs. Il entendait encore certains cris étouffés et quelques coups de klaxons presque muets qui arrivaient tout de même à ses oreilles, comme si la cité lui criait de loin : Que tu sois là ou non, moi je ne change pas.

Hector se retourna pour regarder la route et vit la voiture adopter des trajectoires très aléatoires. La ligne séparant les deux axes sur la route ne semblait être d’aucune utilité. Les virages étaient pris, par le chauffeur du taxi tout comme par les rares autres conducteurs, par le moyen le plus confortable possible. En conséquence, les courbes étaient parcourues de manière ample et le coup de klaxon à l’entrée de chaque tournant était le moyen unique d’avertir de sa présence. A un moment, la voiture s’écarta dangereusement de la route, Hector regarda alors à nouveau le chauffeur afin de vérifier s’il était fatigué. Ses yeux ne témoignaient aucun signe d’endormissement, bien au contraire, ils étaient toujours aussi vifs et intenses. Le chauffeur capta le regard d’Hector et lui sourit. Hector sourit en retour et se retourna vers la route.

La voiture roulait maintenant sur une route beaucoup plus archaïque. Ils avaient totalement quitté la ville lorsqu’Hector aperçut, au loin, un point brillant. A mesure que le taxi s’en rapprochait, trois, quatre puis cinq points s’y ajoutaient. Le conducteur ne semblait pas y accorder la moindre attention et Hector s’apprêta à l’avertir du danger puis, il se résigna en pensant que c’était probablement des animaux ou des pièces de monnaie sur le sable. Lorsque la voiture se fut suffisamment rapprochée des étranges lumières qu’Hector ne quittait pas du regard, il écarquilla soudainement les yeux.

Trois enfants jouaient sur la route.

Les pupilles d’un noir encore plus éclatant et brillant que celui du chauffeur de taxi furent l’espace d’un instant éclairées par les phares de la voiture. La voiture dévia alors fermement sa trajectoire et passa juste à côté d’eux.

Hector les regarda.

Les enfants le fixaient du regard.

Durant cette fraction de seconde, les six pupilles eurent le temps de lui communiquer quelque chose d’étrange. Comme si elles avaient pu, en dépit du peu de temps, envoyer un virus, implanter une image qui, non seulement, ne le quitterait jamais mais qui, en plus, le contaminerait.

« Des bédouins, dit le chauffeur

-C’est pas dangereux pour eux de rester là ?

-Non, ils connaissent la route.

-C’est vrai qu’ils parlent toutes les langues ?

-Toutes. »

Hector regarda derrière lui, les enfants avaient toujours leur tête tournée de son côté. « C’est fou de penser qu’en étant si loin de tout, on puisse tout de même connaître toutes les langues.

-Oh vous savez, ce sont des nomades, ils s’adaptent à tout. Comme des caméléons. »

Quelques minutes plus tard, Hector était assis sur le lit de sa chambre d’hôtel. Exténué, il s’allongea et ferma les yeux. Les images commencèrent alors à fuser dans son esprit: les rues bondées, le marché, le trafic, les coups de klaxons, les chameaux, les femmes, le chauffeur, la route. La journée qu’il venait de passer se déroulait en accéléré derrière ses yeux jusqu’à ce que l’image des trois enfants perce son esprit. Ses paupières s’ouvrirent alors toute seules et il réalisa qu’il ne réussirait pas à dormir. Hector ouvrit la fenêtre afin d’avoir un peu d’air frais, se mit assis sur son lit et songea. Il chercha à comprendre pourquoi ces enfants là, parmi tant d’autres, l’avait autant troublé. Il n’avait pas eu peur des enfants qu’il avait pu voir en ville. Que ce soit les borgnes, les mutilés ou encore les voleurs, la ville grouillait de ces petites fourmis mais pourquoi ces trois-là l’avaient perturbé plus que les autres? Il revit ces perles ténébreuses qui le fixaient et son cœur commença alors à battre.

Il se leva, prit ses clefs et sortit de l’hôtel. Dehors, le soleil se levait. Les premières couleurs réussissaient à traverser l’atmosphère. Hector fixa l’horizon rouge au dessous duquel la cité apparaissait sans pour autant s’éveiller. Elle ne se réveillait pas car elle ne s’était pas couchée. Tout autour de lui, les grains de sables orangés s’illuminaient progressivement et la chaleur douce du matin lui arrivait sur la peau. Après quelques minutes de calme, le silence et la tiédeur autour d’Hector commencèrent à le bercer. Il remonta dans sa chambre et s’allongea. Dans un silence paisible, il ferma les yeux et vit l’image des trois enfants lentement s’estomper jusqu’à ce qu’il s’endorme.

Une chaleur étouffante l’envahit néanmoins très vite et il ne put dormir que quatre heures. Dès qu’il reprit conscience, l’image des trois enfants se replaça devant ses yeux et les questions recommencèrent aussitôt à fuser dans son esprit. Hector, ne pouvant plus supporter cette hantise omniprésente, décida de sortir afin de confronter les trois démons.

Sans petit-déjeuner ni prendre sa douche, il sortit de l’hôtel et se dirigea vers le lieu où il les avait vu la veille. Il trouva rapidement l’endroit grâce à un arbre sec qu’il se souvenait avoir vu à côté. Lorsqu’il arriva, il ne vit personne. La route était totalement déserte et à la place des trois enfants, était une pierre. Elle était d’une taille si grande qu’elle devait probablement forcer les conducteurs, tout comme le taxi de la veille, à fortement changer de trajectoire. Hector voulu la déplacer par sécurité mais il échoua à cause du poids de celle-ci.

Au dessus de lui, le soleil, maintenant oblique, lui lacérait la peau avec des vagues plus ardentes les une que les autres. Des goutes de sueur tombaient de son front pour s’écraser sur le sable où elles semblaient sécher presque instantanément. Alors que l’une d’elles atterrit à côté de la pierre, il sursauta.

Quelque chose était dessiné sur le sol.

Il s’approcha pour examiner les motifs et réalisa qu’ils représentaient le contour d’un pied. C’était des traces de pas. Les empreintes commençaient à côté de la pierre et continuaient le long de la route. Hector se leva alors doucement et suivit soigneusement l’itinéraire. Il marcha, hagard et assommé par la chaleur, pendant plusieurs secondes avant d’aboutir à un obstacle. Les marques s’arrêtaient en face de la paroi de la montagne avec aucune possibilité d’escalader ni de passer au centre. Pourtant, aucune trace ne semblait indiquer un retour en arrière ou un changement de direction. Hector examina de près le mur en face de lui et, baissant les yeux, il aperçut alors une petite cavité juste au dessus du sol. Le trou avait l’air très étroit. Trop étroit pour un homme. Il se mit à genoux et inséra lentement son bras dans le creux afin d’en tâter l’intérieur.

Son bras fut saisi.

A suivre…

Jadd Hilal