L’aveugle

I

 

La salle du tribunal était vide d’un côté et pleine à craquer de l’autre. Chantale Veziès avait fait l’unanimité. Elle était issue d’une famille respectée et sa situation financière était très convenable. Elle n’avait rien hérité et avait travaillé toute sa vie pour gagner le moindre centime. L’argent qu’elle dépensait était le sien, il ne résultait jamais d’un prêt ni d’un crédit. Il était utilisé correctement, proprement et éthiquement, sa propriétaire investissant beaucoup d’argent dans la charité.

Chantale Veziès avait rendu visite à une association d’aide aux aveugles. Elle y avait rencontré Giuseppe Monti. D’emblée, elle l’avait trouvé très intelligent. Après quelques mois, elle lui avait proposé d’être son secrétaire.

 

Il accepta. La nouvelle renforça très vite l’admiration qu’on eut pour elle. On trouva son acte généreux, humain, ouvert. On la félicita longuement de ce risque professionnel qu’elle prenait pour la bonne cause. On commença même en quelques sortes à la sacraliser. On la compara très fréquemment à un ange, à une sorte de mère Teresa des temps modernes. Petit à petit, elle devint un peu plus parfaite, un peu plus innocente, un peu plus inatteignable.

Inatteignable, elle le devint encore plus que le reste. Bientôt, personne n’osa plus lui reprocher quoi que ce soit. La simple idée qu’on s’attaque à elle quitta progressivement les esprits, elle devint sacrée, tellement élevée par l’admiration qu’on lui porta qu’elle en quitta le relationnel.

Un jour cependant, elle y retourna.

Elle fut défiée, attaquée, mise en péril et ce, par la personne la plus proche d’elle. Un individu qui lui devait travail et estime : Giuseppe.

L’aveugle l’accusait d’avoir participé au meurtre de son défunt mari, Claude. Après trente années de mariage, le corps du vieillard avait été retrouvé, criblé de balles, au bord d’une rivière dans les environs.

 

Giuseppe ne fut pas pris au sérieux. Personne ne crut à ses propos. De nombreuses occasions avaient montré une excellente entente conjugale entre Claude et Chantale et tour à tour, chacun des membres de l’association d’aveugles lui rappela la clémence et la générosité de l’accusée. Même le commissaire de police eut du mal à prendre l’accusation au sérieux et ce, malgré l’objectivité présupposée à sa profession. Il congédia Giuseppe en claquant la porte derrière lui et en lui rappelant le confort auquel il avait eu le droit grâce à cette « bonne vieille Chantale ».

Il ne se découragea pas. Il retourna au commissariat après quelques semaines et répéta les mêmes accusations. Le commissaire ne contint cette fois-ci pas sa colère. Il tapa du poing sur une table et hurla :

« Soit, puisque c’est comme ça, vous allez l’avoir votre procès ! »

 

On fut très vite au courant des événements. De nombreux habitants n’hésitèrent pas à qualifier l’accusation d’ « outrage ». Pour une certaine partie, il était inconcevable d’accuser une sainte comme Chantale. Et pour tous, il était intolérable qu’une pareille accusation vienne d’un homme tant aidé.

Beaucoup d’habitants vinrent soutenir Chantale. L’initiative s’avéra efficace. Stressée et angoissée au départ, elle devint progressivement plus sereine. Au fil des visites, elle comprit qu’elle ne serait pas seule au procès, qu’elle serait épaulée par une majeure partie de son entourage.

 

II

 

« Monsieur, comment connaissez-vous madame Veziès ? commença Gille Crochet, l’avocat de la défense, un homme aux lunettes rondes et au nez pointu.

-J’ai été son secrétaire, répondit timidement Giuseppe.

-Combien de temps ?

-Quelques années.

-Soyez spécifique » dit fermement Gilles Crochet avant d’ajouter un « s’il-vous plaît » pour nuancer.

Il réfléchit.

« Trois ans je dirais ».

En face de lui, il entendait l’avocat marcher de gauche à droite.

« Bien, vous étiez payé non ?

-Oui.

-Quel était votre salaire ?

-1200 euros par mois.

-Et combien d’heures travailliez-vous par jour ?

-De cinq à sept heures.

-Combien de jours par semaine ?

-Cinq en moyenne.

-Bien ! Cela est raisonnable non ?

-Tout à fait ».

Un silence suivit.

« Et vous travailliez dans de bonnes conditions ? » reprit-il.

Giuseppe leva les sourcils.

« Qu’est-ce que vous voulez dire ?

-Vous est-il déjà arrivé d’être insulté, frappé ou épuisé par la tâche par exemple ?

-Non, jamais ».

Il entendit l’avocat ralentir et marcher vers lui. Il arriva juste en face, son ton devint plus ferme.

« Comment pouvez vous penser que madame Veziès, une femme qui prend autant soin de vous, ait put fournir une arme en vue de tuer son mari pour ensuite rejoindre son soi-disant amant juste après la mort de monsieur Veziès ? »

Des chuchotements se répandirent dans la salle.

Il resta silencieux.

« Avez-vous déjà entendu parler de Francesco Fernardi ? » reprit l’avocat.

Il ne répondit pas. Après quelques secondes, il entendit des ricanements émaner de la salle.

« Votre honneur ! s’exclama Gilles Crochet, cet homme ne sait même pas qui est le soi-disant amant qu’il accuse lui-même ! C’est ridicule enfin ! Et puis… »

Il parut hésiter.

« Et puis quoi ? » demanda Giuseppe.

« Et bien… »

L’avocat allongea chaque fin de mot.

« Sauf votre respect monsieur… »

Giuseppe crut comprendre vers quoi tendait le raisonnement.

« Et bien ? dit-il.

-Et bien… Comment pouvez-vous prétendre avoir vu quoique ce soit au juste? »

Aussitôt, plusieurs cris émanèrent de la salle. Giuseppe sursauta. On hurla « voilà ! », « bien dit ! » « pas trop tôt ! » et on commença même à applaudir. Il comprit à moment-là que l’intégralité de la salle était contre lui. La vague d’excitation s’amplifia et s’arrêta après un coup de marteau du juge. La composition de la salle le troubla, il ne put dissimuler une certaine nervosité.

L’avocat le fixa un moment. L’air satisfait, il se tourna vers le public à qui il adressa un clin d’œil fugitif. Il revint ensuite devant l’aveugle et continua.

« Permettez-moi de résumer »

Il montra son index au juge.

« Vous avez été admirablement traité par une femme qui vous a soutenu pendant de nombreuses années »

Il leva un deuxième doigt.

« Malgré cette bienveillance, vous accusez cette même femme et ceci sans aucune preuve, d’avoir tué son mari pour rejoindre quelqu’un que vous n’avez jamais rencontré ».

Il leva son annulaire.

« Et enfin, ayant une déficience comme la vôtre, vous maintenez être un témoin valide à ce procès alors que même votre parole d’avoir vu quoi que ce soit est impossible à considérer ».

Un tonnerre d’applaudissements se répandit dans toute la salle. L’avocat ne prêta aucune attention à Giuseppe. Il ne lui laissa pas le temps de répondre et termina en déclarant qu’il n’avait pas d’autres questions. Il retourna ensuite s’asseoir avec un sourire sur les lèvres.

 

Tout le monde se prépara à partir. La décision était évidente. Même les jurés avaient deviné comment le procès allait se terminer. La plupart avaient adopté une posture les orientant vers la sortie. Beaucoup de regards étaient dirigés vers la grande horloge. Tout le monde bougeait, se grattait, tapait du pied et soupirait. Un seul homme était resté droit. Pierre Lombardi, l’avocat de Giuseppe, n’avait pas bougé d’un pouce.

Il se leva, ajusta calmement sa cravate et commença.

« Giuseppe, où étiez-vous le jeudi 23 août, il y a trois mois de cela ? » demanda t-il.

Il prit un dossier sur sa table et l’amena au juge. Le sourire de l’autre avocat s’estompa légèrement.

« J’ai subi une opération » répondit Giuseppe.

Le regard de Gilles Crochet se figea.

« Quel genre d’opération ? »

Giuseppe ouvrit les yeux.

Les chuchotements et les agitations cessèrent immédiatement. Tous les regards se dirigèrent vers lui. Celui de Gilles Crochet en premier.

« Cela a dû changer votre vie n’est-ce pas ? Vous sentez-vous mieux aujourd’hui ? demanda Pierre Lombardi.

Giuseppe ne répondit pas, il observa Chantale Veziès. Elle l’intrigua. Il eut l’impression qu’elle ressentait autre chose que de la simple surprise. Il perçut une certaine colère dans la manière dont elle se tenait et dans les veines qui se gonflaient dans son cou. Son regard aussi. Il lui sembla s’intensifier de seconde en seconde, gagner en profondeur, en amplitude. Il vit son corps se contracter progressivement, en même temps, il eut même l’impression de la voir s’avancer légèrement.

« Vous avez pu développer de nouvelles passions, comme la photographie par exemple n’est-ce pas ? »

Giuseppe resta silencieux. Pierre Lombardi renonça.

« Pouvez-vous ouvrir le dossier Monsieur le juge ? » demanda t-il en soupirant.

Gilles Crochet leva les yeux. Son regard se dirigea vers le juge. Il le vit sortir une feuille du dossier et lever les sourcils. Il le vit ensuite tourner la feuille pour la montrer à la salle. C’était une photo. Il reconnut Chantale Veziès. Elle tendait une arme à Francesco Fernardi. Le juge présenta le document à l’accusée.

« Est-ce bien vous madame ? » demanda t-il.

Giuseppe comprit l’intention de Chantale. Il se leva de sa chaise et se jeta en arrière. L’accusée bondit de son siège. Elle escalada la barrière qui séparait le public du couloir central et se rua sur lui. A mi-chemin, un garde l’attrapa par la taille. Il ne put toutefois la maitriser. Il fit appel à un puis deux collègue. A trois, ils réussirent à la mettre au sol. Elle commença alors à les griffer et à les frapper.

Tout le monde était resté paralysé. Même le juge sembla horrifié. Chantale bavait, criait et tremblait.

« Enfoiré ! Connard ! » hurlait-elle.

Elle se faisait tirer à l’extérieur du tribunal.

« J’aurai ta peau un jour sal enculé d’aveugle ! Si je te retrouve, je t’étrangle ta sale gueule, tu vas voir quand je vais sortir de là ! Tu vas voir comme je vais t’étrangler et te tordre le cou sal fils de pute ! »

Chantale avança les bras et mima un étranglement. Elle se débattit tellement qu’elle commença à perdre ses vêtements. Entre deux insultes, elle commença également à se griffer. L’image devint rapidement insupportable pour beaucoup. Des cris d’horreur émanèrent de la salle, certains parents fermèrent les oreilles de leur enfants, d’autres leur détournèrent les yeux.

Un seul individu était resté impassible. Giuseppe se contentait d’observer. Il fixait Chantale du regard. Il la suivit jusqu’à la voir disparaître derrière la porte de sortie.

Il scruta ensuite la salle et y vit des regards hasardeux, excités, incontrôlés, apeurés.

 

Il ferma les yeux et se jura de ne plus jamais les rouvrir.

 

Jadd Hilal

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Le prix à payer

Le grand prix automobile Celérite était organisé tous les dix ans. Il récompensait les conducteurs les plus chevronnés des quatre coins de la planète. La dangerosité de l’évènement avait contribué à rassembler les meilleurs pilotes du monde ainsi qu’un grand nombre de spectateurs amateurs d’excitation. Une grande majorité de ceux-ci se déplaçait à travers des milliers de kilomètres pour assister à l’événement. Même ceux qui refusaient de faire le voyage se scotchaient à quelques centimètres de leur poste de télévision pour ne rien manquer. La diffusion se faisait tant dedans que dehors, depuis les grandes places bondées des capitales où étaient installés des écrans géants et où chaque départ de course propageait des tonnerres d’applaudissements dans tout le centre ville.

Le nombre de spectateur avait cru avec chaque nouvelle édition et l’audimat de l’émission indiquait toujours un chiffre plus élevé que celui de l’année précédente. Cette récompense numérique contentait l’équipe en charge de la diffusion. Elle y trouvait une contrepartie positive à ses efforts.

 

Cinquante ans auparavant, le premier concours n’avait eu d’autre objectif que de divertir pendant quelques heures une poignée d’amateurs. Mais au fil des années, les choses avaient changé. Le nombre de spectateurs avait beaucoup augmenté et surtout, l’objectif en lui-même avait changé. Au départ, le but de Célérite était de distraire, angles de caméra accrocheurs et commentaires énergiques à l’appui. A la vue de la popularité croissante de l’émission, les motivations devinrent toutefois plus ambitieuses. Certains critiques et médias accordèrent leur appui, tant idéologique que financier, à l’événement. En contrepartie, les organisateurs jouèrent le jeu. Ils commencèrent à chercher des sponsors et des partenaires pour mieux se faire connaître.  Le soutien de la presse lança la popularisation de Célérite. Trois éditions plus tard, le nombre de spectateurs devint comparable à ceux du Superball aux Etats-Unis, du football en France ou encore du rugby en Grande Bretagne. Outre la presse, les organisateurs contribuèrent eux aussi à l’ampleur de l’événement. Ils mirent en place des parades, lancèrent une ligne de vêtements, programmèrent des jeux vidéos. Ils décidèrent également de lancer une nouvelle marque de voitures.

 

Au même titre que l’orientation de l’émission changeait, les motivations des pilotes elles aussi devinrent différentes. Pour ceux des premières éditions, l’objectif était simple : faire une course avec un autre pilote sur une portion de route. Pour le départ, il fallait être suffisamment réactif afin de réussir à rapidement prendre de l’accélération. Au milieu, il était nécessaire d’assurer une bonne transmission, c’est-à-dire d’être assez haut dans les tours pour ne pas perdre de la vitesse tout en évitant d’être trop élevé pour risquer la surchauffe et, à la fin, il fallait s’arrêter dans un espace d’une dizaine de mètres.

L’année suivante, les règles changèrent. Les moteurs étant devenus plus performants, on allongea les pistes pour permettre plus de vitesse.

Cette même année, les accidents doublèrent.

Mais l’audimat aussi.

 

Avec la deuxième puis la troisième édition, la vitesse continua à croître. Le nombre de nouveaux spectateurs également. Les deux évoluèrent de manière exponentielle. Plus on allait vite, plus on avait du chiffre. A l’issue de la troisième édition, Célérite avait atteint un audimat dix fois supérieur à celui de la première fois. La vitesse, elle, était devenue folle. Les voitures devenaient très souvent instables,  leur conducteur en perdant le contrôle.

Le surplus d’accident attisa rapidement le feu des critiques. De nombreux syndicats et associations commencèrent à condamner l’émission. Les avis devenant de plus en plus unanimes et menaçants, les organisateurs de Célérite concédèrent à baisser la vitesse tolérée. Aussitôt, l’audimat baissa lui aussi. Entre la troisième et la quatrième édition, le profit chuta radicalement. L’équipe en charge de l’événement commença alors à réfléchir à un moyen de faire remonter l’audimat tout en préservant la sécurité. Une idée reçut un appui unanime : alourdir les voitures.

 

Après avoir baissé la vitesse tolérée, on s’adapta à elle. L’objectif ne fut pas tant d’anéantir les accidents que de les envisager et de s’en protéger. On équipa les pilotes d’armures et les voitures de parachutes. On remplaça certaines pièces en fer par du titane, on descendit les suspensions pour rapprocher les véhicules du sol, on élargit les pneus afin d’avoir plus d’adhérence et on rajouta des poids dans la carrosserie.

En plus de ces changements, on mit en place un nouveau règlement. On accorda beaucoup plus de flexibilité à la vitesse. On estima qu’en contrepartie de la nouvelle stabilité des voitures, il n’était plus nécessaire d’interdire d’aller trop vite. On décréta également la mise en place d’une piste de plus de cinquante kilomètres afin de permettre au pilote de freiner dès qu’il le voudrait. Dès la quatrième édition, le gagnant devint non seulement le plus rapide mais aussi et surtout le plus téméraire.

Aussitôt le nouveau règlement publié, les critiques recommencèrent à fuser. On jugea inacceptable d’inciter à de telles prises de risque. On n’hésita pas à qualifier le concours de « mascarade » dans les titres de journaux. Outre la presse, les pilotes des premières éditions se scandalisèrent eux aussi. Ils jugèrent les nouvelles règles comme étant suicidaires.

A partir ce moment-là, les choses commencèrent à changer.

Tous les anciens pilotes refusèrent de participer à la quatrième édition du grand prix. Un seul accepta de rester.

Jack Salambo.

 

La nouvelle génération de jeunes pilotes tenait plus du cascadeur que du conducteur.

Jack Salambo était le seul à avoir participé à tous les grand prix. Etant très nostalgique, il portait toujours le même costume. Aux pieds, il portait des bottes en cuir noir délabrées. Au dessus: un jean sale, troué et décoloré. Et en haut, il revêtait une veste en cuir brun également très usée. Quelques décorations militaires y étaient déposées. Elles semblaient être placées de manière hasardeuse.

Ces médailles contribuaient à accentuer un peu plus le contraste entre Jack et les autres pilotes. La guerre étant terminée depuis bien longtemps, peu d’individus s’en souciaient. Les rares intéressés se contentaient de défiler devant Jack en observant vaguement ses décorations. Ils ne manquaient pas d’émettre un petit rire au passage, amusés par une figure envahie par des cheveux longs et grisâtres en haut et une barbe jaunie et grasse en bas. Aux yeux de tous, Jack Salambo tenait plus du fou que du vétéran.

 

C’est en tout cas l’image qu’en eut le jeune reporter de la chaine d’information continue Sky Seven. A défaut d’autres pilotes disponibles, il se tourna vers Jack et lui cria :

« Hé ! Le vieux ! »

Jack regarda autour de lui pour vérifier que l’on parlait bien de lui, il se retourna ensuite vers le journaliste.

« Moi ? dit-il en se pointant du doigt.

-Ouais, tu veux pas me dire un mot ? »

Hésitant, il se rapprocha en se tenant les mains derrière le dos.

« Allez allez ! J’ai pas toute la journée ! »

Une fois à côté, Jack salua bêtement la caméra.

« Bonjour ! » dit-il, l’air de s’adresser directement à quelqu’un.

Le journaliste se pencha vers son caméraman et lui chuchota quelque chose en ricanant, il se retourna ensuite à nouveau vers Jack et lui demanda :

« Prêt ?

-Envoie ! répondit Jack en pointant son doigt vers la caméra.

-Alors, c’est parti ! »

Le voyant de la caméra passa au vert.

« Monsieur bonjour ! Vous participez aujourd’hui au cinquième grand prix Célérite, est-ce votre première fois ?

-Non ! » cria Jack en souriant.

Un silence suivit.

« Coupez ! » hurla le reporter.

Le caméraman soupira.

« Mon vieux ! Faut que tu parles un peu plus ! Je le sais que c’est pas ta première édition !

-Alors pourquoi tu me le demandes ?

-Mais pour que tu en parles pardi ! Allez, on y retourne ! »

Le journaliste prit une respiration. Le voyant passa à nouveau au vert, il reprit :

« Bonjour monsieur ! Vous avez l’honneur de piloter pour cette cinquième édition du grand prix Célérite, qui êtes-vous au juste ? »

Jack ouvrit les yeux en grand, il prit une grande respiration et cria:

« Ah ça mon petit ! »

Le journaliste recula le micro.

« Je suis Jack Salambo moi ! Voilà qui je suis ! Tu me connais pas ? Tout le monde me connaît ! C’est ma cinquième édition à moi aussi ! Ça je peux te dire, à l’époque, c’était pas la même, on faisait la course pour de vrai. Puis, on se connaissait tous hein ! Je m’en souviens tiens, du moment où René avait fêté son anniversaire ici ! On avait parié qu’il ne monterait pas à 250 kilomètres heure et il l’avait fait ce salaud ! Il avait fait sauter la barre ! Et on avait fêté ça bien comme il faut, ah ça à l’époque on savait y faire ! Tiens une autre fois…

-Très drôle, interrompit le journaliste en simulant un rire, et alors où sont-ils ces anciens camarades ?

-Ils ont tous arrêté ces fillettes ! Faut dire, je les comprends !

-Pourquoi cela ?

-Boh vous savez, ça a changé ici ! C’est devenu du spectacle tout ça ! Regardez le celui-là ».

Jack pointa un pilote du doigt.

« Il a tellement de paillettes sur lui qu’on le voit même plus ! »

Le caméraman dirigea son objectif sur le pilote en question.

« Mais pourquoi êtes-vous resté vous alors ?

-Et ben parce que j’ai rien d’autre à faire ».

Un silence suivit.

« Allons donc monsieur Salambo »

Le journaliste posa une main sur l’épaule de Jack. Il se tourna ensuite vers la caméra.

« Je suis prêt à parier que vous avez d’autres choses dans la vie ! Tiens, votre petite femme vous regardera sûrement rouler par exemple, dites-lui au moins un mot pour finir ! »

Le regard de Jack changea. Il resta silencieux. Il sembla lutter pour essayer de parler, comme s’il manquait de souffle. Après un long silence, il contracta un sourire curieux et figé. Doucement, ses yeux se mouillèrent. Une larme coula du coin de son œil.

« Coupez ! cria le journaliste.

-Excuse-moi petit, je dois avoir un truc dans l’œil »

Décontenancé, le journaliste chercha ses mots. Il comprit que quelque chose de funeste s’était produit dans la vie de Jack. Il voulut lui dire qu’il était désolé, qu’il ne savait pas, qu’il était de tout cœur avec lui, qu’il fallait qu’il tienne le coup. Il ouvrit la bouche et entendit :

« Prochaine course ! Jack Salambo contre Miguel Vaïstas, que les pilotes se préparent ! »

Jack s’éloigna lentement de lui. Il le salua brièvement et se dirigea ensuite vers sa voiture. Une fois à l’intérieur, il le vit enfiler son casque et attendre que le feu passe au vert. Il se dirigea quant à lui vers les tribunes d’où il continua à observer le pilote.

Le premier feu passa au vert.

Il vit Jack lever les yeux sur la piste.

Le deuxième feu passa au vert.

Sa tête se tourna vers lui, il croisa son regard. Et il comprit. Il comprit tout l’intérêt de cette course. Cette dernière course. Il se leva et courut en direction de la piste.

Le troisième feu passa au vert.

 

Jadd Hilal

L’autre côté du miroir

I

 

Le village de Renarte n’était ni trop petit, ni trop grand, il était suffisamment vaste pour qu’on puisse y vivre aisément mais aussi raisonnablement réduit pour qu’on y ressente une certaine cohésion sociale. A Renarte, tout le monde se connaissait et de ce fait, toutes les histoires se faisaient très rapidement connaître. Lorsque Mme Jacqueline trompa son mari, les yeux d’un voisin curieux contribuèrent à révéler son acte au grand jour. De même, quand la mère du boulanger se suicida, son fils toucha une quantité folle d’argent grâce au bouche à oreille. En l’espace d’une semaine, il dut changer sa tirelire à pourboire à trois reprises.

Mais ce sentiment d’appartenance avait aussi ses mauvais côtés. Il était très difficile de s’isoler chez soi trop longtemps ou, au contraire, de trop se montrer publiquement sans faire jaser.

 

A Renarte, une maison attisait tout particulièrement les commérages. Elle était située très légèrement à l’écart des autres et était habitée par monsieur Roublie. A l’image de l’habitation, l’habitant dégageait lui aussi l’impression d’être à l’écart. On le surnommait « le fou ».

Il existait une dynamique implacable à Renarte : on prenait très facilement les commérages pour acquis. On les adoptait très vite. Peu importait leur validité, tant qu’ils pouvaient faire discuter (« papoter » comme on disait) ils étaient aussitôt acceptés. Même si personne ne pouvait véritablement témoigner de l’état de monsieur Roublie – on ne le voyait jamais – quelques rumeurs avaient suffit à lui forger une réputation.

Son surnom n’était toutefois pas entièrement illégitime. Quiconque l’aurait vu dans les dernières semaines de sa vie aurait trouvé son appellation justifiée. La solitude du pauvre homme le conduisait à des conduites très singulières. Il avait l’habitude de se promener entièrement nu autour de sa maison, de jurer à voix haute tout seul dans la forêt. Commérage ou non, un habitant du village avait déclaré être passé devant sa maison. Il avait rapporté l’avoir vu sauter dans son l’appartement, cracher sur ses meubles, uriner dans son salon, s’arracher les cheveux et courir d’un bout à l’autre du couloir. Monsieur Roublie se serait ensuite arrêté très calmement avant de s’allonger et de mourir.

Personne n’alla vérifier.

On l’oublia très vite.

 

On songea à détruire la maison. Beaucoup d’habitants déclarèrent qu’une seule maison à l’écart de toutes les autres menait trop facilement à l’isolement et à la folie. On proposa deux solutions. La première émana de Monsieur Bati qui suggéra d’écarter toutes les maisons les unes des autres afin d’agrandir la ville d’une part et de rapprocher la maison du défunt de l’autre. La deuxième fut proposée par le maire. Il préconisa de détruire la maison de monsieur Roublie pour en construire une plus près du centre. Les amateurs de changement favorisèrent la première idée. Un vote fut suggéré pour la décision finale et la deuxième solution fut ensuite acceptée.  Quand on annonça le résultat, Monsieur Bati se leva et hurla : « On recompte ! Ma maison est trop près de la poissonnerie ! »

Des rires parcourent la salle.

 

Les opérations ne se déroulèrent pas comme prévu. Quelques jours après la réunion, le maire reçut une lettre en provenance de la capitale. Elle était signée d’un certain Ulmann. Elle était composée de quelques lignes seulement. L’auteur y exprimait son désir d’acquérir la maison de Monsieur Roublie. Le maire s’en étonna. Il n’avait même pas mis la maison en vente et elle était d’ailleurs trop dégradée pour qu’on puisse y habiter. Il répondit à l’acheteur potentiel et lui fit part des opérations. Il l’assura qu’une fois la nouvelle maison construite, il pourrait y emménager aussitôt.

Le surlendemain, le maire reçut une nouvelle lettre. L’expéditeur, Monsieur Ulmann toujours, insistait cette fois-ci fortement sur la préservation de l’état actuel de la maison. Elle devait rester où elle était et dans l’état où elle était.

 

Fidèles à eux mêmes, les habitants de Renarte répandirent très rapidement la nouvelle. Aucun d’entre eux n’était allé en Autriche. Le poissonnier déclara que son père y avait vécu un certain nombre d’années. Il assura que le pays était très prospère. Aussitôt, on s’accorda pour dire que l’Autriche était un pays riche et que les Ulmann l’étaient eux aussi. On décida dès lors de leur organiser une petite fête. Il était clair pour tous que la nouvelle famille pourrait potentiellement participer à la vie sociale et surtout fournir de l’argent en cas de nécessité. On se mit d’accord pour dire qu’il fallait impérativement se les placer sous le coude.

 

Les Ulmann arrivèrent en voiture par la rue principale. Ils furent accueillis avec l’humeur la plus entraînante. Tous les marchands sortirent de leur boutiques pour leur raconter l’histoire de leurs produits. Les enfants s’attroupèrent sur les trottoirs des deux côtés de la rue et applaudirent en regardant de leurs yeux ronds les visages des nouveaux arrivés. Pour ajouter à la consécration, le maire avait demandé à l’orchestre des musiciens de Renarte de jouer pour l’arrivée. La voiture familiale roula au rythme des trompettes, des guitares et des saxophones. On escorta ainsi les Ulmann jusqu’à ce qu’ils arrivent en face de la maison du défunt.

Sous les applaudissements, ils sortirent alors un à un. Le père, un homme grand au visage propre et rasé descendit en premier. Il afficha une démarche à la fois ferme et élégante, illustrant la combinaison de l’homme riche et du père de famille. La femme descendit ensuite à son tour. Elle portait un manteau blanc qui lui remontait jusqu’au cou. Ses joues roses et pomponnées caressaient la fourrure. Après les parents, les enfants sortirent à leur tour. Ils marchèrent tout aussi soigneusement, leurs cheveux bien brossés et leur vêtements de haute qualité.

Les Ulmann firent un signe discret à l’attroupement derrière eux. Ils se dirigèrent ensuite vers la maison. Le maire les attendait sur le pas de porte.

« Bienvenue, monsieur Ulmann, dit-il en serrant fermement la main du nouveau propriétaire.

-Merci. »

Monsieur Ulmann se retourna vers le groupe derrière lui.

« Je suis un peu gêné de toute cette cérémonie » murmura t-il.

Le maire leva une main vers la maison.

« C’est moi qui suis gêné de vous donner une telle ruine, surtout pour un personnage de votre importance.

-C’est bien pour cela que je la veux comme ceci ».

Le nouveau propriétaire regardait la maison avec émerveillement.

« Vous avez été bien clair là-dessus, reprit le maire, mais maintenant que vous la voyez, êtes-vous réellement sûr de ne pas vouloir que l’on vous la nettoie ?

-Oui.

-Au moins la poussière !

-Elle est parfaite ».

Il regarda l’intérieur, puis, l’air se de rendre compte de la présence de sa femme, il se tourna rapidement vers elle.

« N’est-ce pas chérie ?

-Par-faite » confirma t-elle.

 

Il était gêné par l’accueil. Il ne l’avait pas reproché au maire par politesse. Il aurait préféré n’avoir aucun traitement de faveur. Il était venu là pour cela, pour être comme tout le monde. Il avait tout quitté, il avait éloigné sa famille de son quotidien de luxe pour une nouvelle vie. Pour tout recommencer. Il savait qu’il était nécessaire de partir de rien. Une maison normale ne l’intéressait pas, malgré les propositions scandaleuses qu’on lui fit.

Il savait que tout quitter ne signifiait pas uniquement quitter sa ville mais aussi les autres. La maison de Renarte était doublement satisfaisante. Elle permettait à sa famille de vivre comme tout le monde mais aussi loin de tout le monde. En s’y installant, il était convaincu de son succès.

 

 

II

 

Les habitants de Renarte eurent rapidement l’impression que les Ulmann n’étaient pas une famille normale. Quelque chose n’y tournait pas rond. Le facteur déclara que tous les jours, à dix heures du matin précisément, un cri émanait de chez eux. Au départ, personne ne s’en soucia. Les voix pouvaient très bien être celles des enfants, on songea qu’ils devaient probablement s’amuser. Après quelques temps néanmoins, le facteur rapporta avoir entendu la mère crier. Il confirma également l’heure, dix heures. On commença alors à se poser des questions. Une mère qui criait tous les jours précisément en même temps que ses enfants était étrange.

 

Les explications vinrent à manquer. Certaines rumeurs commencèrent à circuler. Fidèles à eux mêmes, les habitants de Renarte débutèrent leur traditionnel bouche à oreille. Les craintes furent rapidement propagées et le maire lui-même fut bientôt informé de la situation. Il décida alors de rendre visite à la famille.

 

Quand on lui ouvrit la porte, il eut l’impression d’être face à un parfait étranger. Il prit quelques secondes pour reconnaître Monsieur Ulmann. Celui-ci semblait éviter son regard. Au contraire de la première fois, il avait complètement négligé son apparence. Il ne laissa paraître que le côté droit de son visage à travers l’embrasure de la porte.

« Oui ? » demanda t-il.

-Bonjour monsieur ».

Aucune réponse.

« Comment allez-vous ? ajouta le maire.

-Bien ».

Le ton lui parut froid et sec. Le maire afficha un grand sourire pour essayer de détendre son interlocuteur.

« On m’a fait part de certains problèmes chez vous, puis-je entrer?

-Non.

-Êtes-vous sur ? J’ai cru comprendre que des cris en provenance de chez vous étaient entendus.

-Non, tout va bien.

-Allons, insista t-il, je vous promets que je ne ferai pas long ».

Le propriétaire sembla hésiter. Il regarda derrière son invité pour vérifier qu’il n’était pas accompagné. Une fois rassuré, il ouvrit la porte en grand, le tira à l’intérieur et la referma aussitôt. Dans le hall, il invita le maire à s’asseoir à la table. Il s’installa ensuite à côté de lui, sans rien lui proposer à boire ni à manger.

Un long silence suivit.

« Il y a quelque chose dans cette maison, finit-il par confesser.

-Pardon ?

-Il y a quelqu’un ».

L’invité ne sut quoi répondre.

« Vous voulez dire, murmura t-il, quelqu’un d’autre que vous et votre famille ?

-Oui ».

Silence.

« Monsieur Ulmann, dites-moi ce qui s’est passé ».

Le maire adopta un ton plus ferme. Le propriétaire prit une longue respiration. Il sembla vouloir se calmer. Après quelques secondes, il reprit la parole.

« Voyez-vous ce miroir ? » demanda t-il en le pointant du doigt.

Le maire se tourna vers l’objet.

-Tous les matins, à dix heures précisément, un visage se dessine à l’intérieur ».

Il redirigea lentement son regard vers l’habitant et fronça les sourcils.

« Comment ça, ‘un visage’ ? demanda le maire.

-Eh bien un visage !

-Mais…vous le connaissez ce visage ?

-Non ».

Encore un silence.

Le maire sentit sa patience s’essoufler. Il songea que le village avait retrouvé son fou.

« Quelle allure a-t-il ce visage ? demanda t-il, quelque peu exaspéré.

-Qu’est ce que cela…

« Je reviendrai demain à dix heures » interrompit le maire en se levant.

 

Le lendemain, les Ulmann étaient tous face au miroir. Le maire se tenait à côté d’eux. Il les observait. Dès son premier coup d’œil, il remarqua que la nouvelle apparence du père était partagée par tous les autres. La famille n’avait strictement plus rien de la prestance et du soin de leur arrivée. Il fut tellement abasourdi par ce brusque changement qu’il oublia le but de sa visite. Il sursauta donc lorsque monsieur Ulmann lui prit le bras.

« Ça y est c’est dix heures ! » lui dit-il.

Il vit chaque membre de la famille adopter progressivement la même posture. Une posture hésitante. Leur attention toute entière sembla se porter sur le miroir. Mais de l’autre côté, ils lui parurent être prêts à reculer au moindre changement. Il s’avança quant à lui lentement vers le miroir et le fixa.

Rien ne s’y passa.

« Attendez » chuchota monsieur Ulmann.

Une minute plus tard, rien n’était apparu.

« Le visage est sensé apparaître ! » hurla le père.

Le maire lui posa une main sur l’épaule.

« Monsieur Ulmann…

-Non, je ne suis pas fou » interrompit l’habitant.

Il s’écarta.

« Nous l’avons tous vu, n’est-ce pas ? » demanda t-il en se tournant vers sa famille.

Ils hochèrent la tête.

Le maire perdit lui aussi un peu de son sang froid.

« Et pourquoi ne vous en débarrassez-vous donc pas de ce maudit miroir à la fin ? » demanda t-il.

Les mots ne semblèrent pas avoir le moindre effet.

« Ce serait trop facile, rétorqua calmement le père, je veux comprendre ».

Ce fut alors au tour de Mme Ulmann, d’ordinaire silencieuse,  d’entrer dans la conversation.

« Tu vas arrêter tes caprices merde ! » hurla t-elle.

Elle pointa ses enfants du doigt et continua :

« Tu ne vois donc pas que c’est notre famille qui est en danger ? Quel père es-tu à la fin ? »

Monsieur Ulmann continua à regarder le miroir. Il ne sembla pas avoir entendu.

« Pas maintenant s’il te plait, murmura t-il.

-Bon sang mais c’est pas possible d’être aussi têtu, reprit-elle, accepte qu’il y ait certaines choses que tu ne puisses pas comprendre ! »

Il brandit son poing vers elle.

-Pas maintenant je te l’ai dit ! »

Elle revint au silence.

 

Cette même journée, le maire resta à son bureau. Il refusa de voir qui que ce soit. Il réfléchit durant de longues heures à une explication rationnelle pour la situation. Le soir venu, il ne trouva aucune conclusion si ce n’est la plus irrationnelle de toutes : la maison était hantée.

Ce constat en tête, il convia tous les habitants du village à s’informer comme ils le pouvaient sur l’histoire de la maison. Lui passa ses journées à feuilleter les archives. Il y chercha une histoire de cimetière ou de torture. Il passa une vingtaine d’heures à parcourir les vieux registres, à s’informer sur les anciens habitants. Découragé, il finit par abandonner.

La maison n’avait strictement rien d’exceptionnel. Elle était comme les autres.

 

Deux semaines plus tard, il décida d’abandonner l’investigation. Il continua toutefois à rendre visite aux Ulmann. A chaque fois, il eut l’impression de voir leur état s’aggraver un peu plus. La mère lui rapporta que les enfants passaient une grande partie de leur temps dehors, qu’ils avaient peur de rentrer. Le bibliothécaire du village lui avoua avoir prêté des livres de mysticisme et d’ésotérisme à Monsieur Ulmann.

 

Un matin, tandis qu’il arrivait chez les Ulmann, il remarqua que la porte d’entrée était ouverte. Il entra sans toquer et écarquilla aussitôt les yeux. L’intérieur était en ruine. Les meubles du salon étaient tous renversés. Dans la cuisine, le frigo était ouvert et vide. Une quantité de détritus gisait à côté de la poubelle. Il entendit des pas lourds dans l’escalier. C’était ceux de Monsieur Ulmann. Il regarda une nouvelle fois le salon et se mit aussitôt en tête de l’affronter. Décidé à le ramener à la raison, il se dirigea vers les escaliers pour l’attendre. Quand il quitta le salon, une image perça son champ de vision. Il se retourna en direction de l’apparition et vit le miroir.

 

Lentement, il s’approcha de lui. Arrivé en face, il s’avança encore un peu pour l’examiner de près. Il eut alors l’impression de le voir se déformer légèrement. Il recula, puis, après quelques secondes, se rapprocha à nouveau.

Le reflet changea. Certains traits s’y dessinèrent, puis disparurent.

L’espace d’un instant, il crut voir un autre visage remplacer le sien. Il resta béat quelques secondes. Après un moment, l’autre visage réapparut très nettement.

Il sursauta et recula tout en gardant toute son attention fixée sur le miroir. Le visage était toujours là. Il regarda sa montre. Il était dix heures. Il se précipita instinctivement sur le miroir, le saisit et hurla « moi, tu ne me rendras pas fou ! ».

Monsieur Ulmann était sur la première marche des escaliers. Il avait assisté à toute la scène. Quand il vit le maire soulever le miroir pour le fracasser au sol, il se précipita vers lui pour l’en empêcher. Mais le mouvement fut d’une rapidité telle qu’il n’arriva pas à temps. Le miroir se brisa à terre. Plusieurs morceaux de verre s’éparpillèrent partout dans la pièce. Le maire ne lâcha pas le cadre des mains. Lui trouvant une expression étrange, Monsieur Ulmann se rapprocha de lui et regarda à son tour en direction de l’objet. Entre certains bouts de verre restés sur le cadre, il crut distinguer une peinture.

Un portrait.

 

Jadd Hilal

Le naufragé Partie VI

Partie VI

Voilà les choses bien équilibrées:

Jean Sewing était donc bien le père biologique d’Alexandra.

Depuis ce jour où Alexandre rencontra Jean pour ce qu’il croyait être la première fois, le garçon fut accepté et aimé. Dès les premières semaines, Alexandre passa de plus en plus de temps chez les Sewing chez qui la venue de cet inconnu avait crée un réel enthousiasme. A l’issu du premier mois seulement, Jean l’invitait à toutes les excursions, promenades ou randonnées qu’il organisait avec Alexandra. Non seulement une certaine complicité s’était crée entre les trois, mais se matérialisait également, à l’issue du deuxième mois, une amitié profonde. A la vue de ce lien qui se créait, Jean jugea alors dommage qu’Alexandre passe autant de temps chez eux alors qu’Alain et Yves ne leur avaient jamais rendu visite. Il demanda donc à Alexandre d’inviter ses parents à venir diner.

Cette première rencontre ne fut néanmoins pas un succès. Sans réellement être en mesure de donner des explications, Alain et Yves ressentirent, dès le premier instant, un certain malaise en présence de Jean. Même s’ils ne le montrèrent pas à Alexandre et si d’ailleurs, au fond, cela ne changeait pas grand chose, tous deux sentaient un côté malsain se dégager du père d’Alexandra. Très vite, leurs visites aux Sewing se firent donc de plus en plus rares. Prétextant un rendez-vous ou une tache quelconque, Alain et Yves s’éloignèrent ainsi progressivement de la famille. Pour autant, comme nous l’avons dit, cela ne changea pas grand chose, Alexandre passa autant de temps chez les Sewing.

Puis, ce fut auprès d’Alexandra qu’il passa plus de temps.

Au fond, qui aurait pu en vouloir à ces deux êtres ? Ils étaient parfaitement complémentaires. Personne d’autre au monde n’aurait pu être aimé de la même manière que l’un aurait pu aimer l’autre. Avec ces deux entités, c’était la vie elle même qui semblait avoir joué une partie gagnée d’avance.

L’un était immonde mais voyait, l’autre était belle mais aveugle.

Que demander de plus ?

Non seulement le Ying avait rencontré le Yang mais, comme si cela ne suffisait pas, même ces deux petits points, l’un noir, l’autre blanc, étaient eux aussi bel et bien là.

Chez la monstruosité ténébreuse du petit garçon, le point blanc était sa sagesse.

Cette sagesse, il l’avait trouvé dans la solitude.

Il avait été déformé puis placé là, à côté des autres.

Pour autant, il n’en faisait pas partie.

Eux étaient d’un côté et lui de l’autre.

Non seulement avait-il été abandonné par ses vrais, puis par ses faux parents, mais il était tellement monstrueux que l’humanité elle même l’abandonna.

Contraint d’avoir été exclu du reste, il se tourna donc vers lui même.

Comme si l’absence de dialogue l’avait emmené vers un monologue perpétuel.

Comme si le manque de voix autour de lui avait intensifié la sienne.

Il s’écouta et s’entendit.

De là, la sagesse.

Néanmoins pour équilibrer cette sagesse, il fallait de l’imprudence et Alexandra l’avait. Le point noir de cette blancheur radieuse qu’était Alexandra, était effectivement dans son attitude aventureuse.

La petite fille, depuis son plus jeune âge, répondait en permanence à son père, cassait des assiettes, courrait constamment dans la maison quitte à renverser tout ce qui passait sur son chemin. Elle frappait, cognait, tapait du pied, crachait, criait.

Vivait.

Cette imprudence et cette légèreté équilibrèrent la sagesse et la conscience d’Alexandre.  Avec l’opposition de ces deux traits de caractère, l’harmonie de ces deux êtres devint ainsi complète.

Dans le Ying, il y’eut le Yang.

Et dans le Yang, il y’eut le Ying.

A mesure que les années passaient sous le regard contemplatif de Jean, d’Alain et de Yves que la vieillesse marquait de plus en plus, les deux adolescents devinrent d’autant plus affectifs l’un envers l’autre.

Au départ, Alexandre se le reprochait.

Il se forçait souvent à regarder ailleurs lorsqu’Alexandra ne s’apercevait pas que son épaule se dévoilait, de même, ses yeux se fixaient instantanément sur ses chaussures quand celle-ci courrait impudiquement dans l’herbe à quelques pas de lui.

Pour autant, il arriva progressivement à un âge où il lui fut de plus en plus difficile de garder cette distance. Plus le temps passait, plus les sensations qu’il ressentait semblaient devenir d’une autre nature. Elles ne lui chargeaient plus la poitrine avec un sentiment de bien être mais plutôt, de désir. Aussi heureux qu’il pouvait être avec Alexandra, cela ne lui suffisait plus. Chacun des nombreux gestes affectifs d’Alexandra le rapprochait de plus en plus d’elle tout en faisant en sorte que lui, réussisse de moins en moins à résister. A chaque fois qu’Alexandre tentait de tendre le fil afin de s’éloigner, ce dernier semblait toujours être tiré par le destin.

Pour autant, il serait faux de penser que durant tout ce temps, Alexandra subissait. Bien au contraire, et c’est là où la sagesse d’Alexandre put être contournée, aussi aveugle qu’elle était, Alexandra voyait tout à travers lui. Abandonné par tous les autres, elle réalisait qu’Alexandre se rapprochait d’elle et elle en jouait. Sans que rien de charnel ne se réalise, elle laissait entendre par ses choix, son temps, ses désirs, ses loisirs, ses passions et ses jeux qu’elle vivait par lui autant que lui vivait par elle. Puis, bientôt, ce fut au tour des mots de tirer encore plus le fil.

Alexandra avait été la première à lui dire « je t’aime ». Les sons sortirent si naturellement le garçon, étant à ce moment là en train d’imiter théâtralement le ton d’Alain lorsque ce dernier se mettait en colère, ne les remarqua même pas. Par la suite, au milieu d’une flopée de « je t’adore », les « je t’aime » se furent de plus en plus nombreux. A ceci se rajoutèrent certains gestes affectifs. Un jour, alors qu’Alexandra pleurait, Alexandre l’avait prise dans ses bras et en retour, celle-ci lui avait donné un baiser sur la joue. Puis, au fur et à mesure du temps, les raisons pour une accolade devinrent de moins en moins valable. Tout devint prétexte à se câliner. Non seulement Alexandra serrait Alexandre dans ses bras plus souvent mais aussi plus longtemps, ce qui lui permettait parfois de caresser subtilement son dos. Puis,  après l’accolade, ce fut au tour des mains. Alors, sous le regard amusé d’ Yves et d’Alain, les deux prétextaient de se guider dans la forêt afin de se tenir la main.

Un jour qu’ils partirent dans la forêt pour cueillir des fruits, Alexandra poussa Alexandre dans l’herbe et s’allongea à côté de lui.

« Tu m’aimes ? lui demanda t-elle.

Oui, je t’aime. » lui répondit Alexandre en se tournant avec hésitation vers elle.

Alexandra rapprocha alors doucement son visage jusqu’à ce que ses lèvres soient sur le point de toucher celles d’Alexandre. Puis, soudainement, elle se leva et courut en riant dans les bois.

Une autre fois, dans une situation similaire (partir à la cueillette était devenu une habitude très arrangeante pour les deux), alors qu’Alexandre et Alexandra étaient en plein milieu des forêt, la pluie commença à tomber. Au départ, pensant que c’était une averse, les deux ne s’en soucièrent cependant pas et continuèrent innocemment à chercher des fruits. Après quelques minutes néanmoins, la pluie s’abattit avec une férocité telle que la possibilité d’une averse fut éliminée. Alexandre prit alors la main d’Alexandra dans l’intention de la ramener chez Jean. Lorsqu’il la tira, il se rendit cependant compte qu’elle résistait. Il se tourna alors, perplexe, vers Alexandra.

Elle souriait.

« Pourquoi ne veux-tu pas venir ? » lui demanda t-il.

Alexandra ne répondit pas et dissipa soudainement son air amusé.

« Tout va bien ? »

Alexandre criait sous la pluie assourdissante, il se forçait à ouvrir les yeux malgré les goutes qui lui battaient sur les paupières.

Sans répondre, la tête d’Alexandra se tourna alors dans sa direction. Aussi aveugle qu’elle était, son regard sembla, à ce moment là, être chargé d’une étrange intensité.

« Tu viens ? »  répéta Alexandre, de plus en plus inquiet par la cacophonie torrentielle autour de lui.

Soudainement, il comprit. Le silence le plus profond s’installa alors autour de lui. Il n’osa d’abord pas ouvrir les yeux mais après quelques secondes néanmoins, il écarta lentement ses pupilles et leva une main tremblante sur son manteau afin de le défaire.

Doucement, Alexandra baissa alors la bretelle de son épaule droite.

A suivre…

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie III

1

La plupart des Freaks furent arrêtés. Parmi eux, certains furent lâchés dans une foule qui les avala avant de les écarteler, de les démembrer et de les jeter aux ordures. D’autres, plus chanceux, furent pendus ou décapités en public. Les dirigeants reçurent, quant à eux, la moins clémente des punitions. Ils furent torturés durant de longues heures par leurs propres outils avant d’être chirurgicalement blessés afin de mourir dans le plus long délai possible. Les tortures furent d’autant plus sévères qu’aucuns des membres des Freaks (même les moins gradés) ne semblait montrer le moindre signe de faiblesse. Juste avant leur décapitation, certains souriaient même lorsqu’ils reconnaissaient quelques visages familiers dans la foule en face d’eux. Lorsque le roi apercevait un regard insistant, il baissait alors les yeux afin de ne pas montrer la haine qu’il éprouvait à ce moment-là, non pas pour le puni mais pour le visage que ce dernier regardait. Que ce soit celui d’un bourgeois engraissé et hypocrite à un point tel qu’il  était venu assister à la mise à mort de son propre fournisseur ou celui d’une mère qui avait donné son enfant en échange d’une part d’argent; aussi monstrueuse qu’avait été la démarche, le roi comprenait progressivement que tous ces hommes qui restaient déterminés jusqu’à leur dernière heure, méritaient moins de mourir que ceux qui les avaient payé.

Si le peuple savait que la faute venait également de la classe bourgeoise et que même le roi s’en douta, il était tout de même inconcevable d’accuser sans preuves, cela aurait été généraliser. Etant évident qu’aucun bourgeois ne voudrait avouer sa participation à la chose (au-delà d’une condamnation personnelle, un simple témoignage aurait suffit à propager le doute dans la classe) aucune sanction ne fut donc prise. Pour autant, dans l’esprit du roi, une frustration permanente rongeait les nuits. Il était hanté par la conviction que si tous les bourgeois avaient été punis, les trois quarts des sanctions auraient été à juste titre. Il en fut persuadé lorsque, sous une torture létale, le chef des Freaks leva son dernier regard vers lui.

Il comprit que ceux qui payaient pour les Freaks ne paieraient jamais autant que les Freaks payaient pour leurs actes.

Comme nous le disions donc, la plupart des Freaks furent saisis. Pour cela, ils furent poursuivis sur tous les terrains possibles. Au sol, des espions furent envoyés dans chaque petit village, dans le ciel, des dirigeables parcoururent la moindre parcelle d’air, en mer, la flotte scruta l’horizon à la recherche d’une embarcation ou pire d’un bateau suspect.

Le Shelley était l’un d’eux.

Initialement un bateau de pêche à la baleine blanche, le Shelley fut racheté par les Freaks afin de devenir leur plus grand navire. L’un des avantages de l’ouvrage était son habitabilité. Tous les individus à son bord y vivaient. Au delà de la discrétion apportée par  la fonction de bateau de pêche, le fait de se déplacer en permanence contribuait également à ce que personne ne puisse réellement dire que le navire existait. Le Shelley fut le seul bateau à ne jamais avoir été arrêté. Au mieux, certains navigateurs revenus à port, hurlaient dans les tavernes:

« Je savais pas qu’il y’avait des baleines dans l’coin! »

A quoi on leur répondit:

« Il y’a pas de baleine. »

Ils haussaient alors les épaules et continuaient de boire leur cidre.

A bord du Shelley étaient cinq marins. Trois d’entres eux ne parlaient pas la langue et n’étaient en conséquence pas au courant du type d’expériences qui se produisait au sein du navire tandis que les deux autres se forçaient à ne pas y penser. Hormis les matelots, le capitaine Watson dirigeait le bateau sur les flots moyennant une part sur le salaire des Freaks à bord ; ces derniers étant trois scientifiques: le docteur chirurgien en chef Jean Swerving et deux jumeaux, ses assistants.

Jean, de part son apparence, effrayait beaucoup. Certains matelots en étaient paralysés lorsqu’ils voyaient, en pleine nuit, son visage terrible sortir du cabinet avec un air à la fois hagard et pensif. La vieillesse du chirurgien contribua à lui donner ce regard double commun à beaucoup de scientifiques âgés. Un regard exprimant d’un côté une intelligence et une perspicacité développées et de l’autre, le regret d’une vie dédiée uniquement à cela. Comme si la sagesse de la vieillesse ne trouvait pas sa place.

Une des raisons pour lesquelles les Freaks eurent une telle répercussion étaient due à leur remarquable gestion des taches. Aucun des membres n’était supposé travailler à différents objectifs, chacun avait son propre but. Le processus se déroulait de la manière suivante: une équipe était en charge de l’enlèvement ou de la réception des enfants, une autre équipe s’occupait alors de transporter ces enfants d’une cachette provisoire jusqu’au laboratoire central puis, de là, plusieurs groupes amenaient les enfants jusqu’aux laboratoires disséminés partout dans la ville et sur la mer. Deux avantages étaient apportés par  ce mode d’opération: le premier était qu’il fut bien difficile de savoir où chercher et le deuxième, d’autant plus efficace, était qu’au sein même du clan, très peu de dénonciations étaient possibles dans la mesure où l’effectif était disséminé.

Personne ne savait ce que faisait l’autre.

Au sein du Shelley, lorsque Jean recevait de nouveaux enfants, il n’avait donc proprement aucune idée ni de où ni de qui ils provenaient. Ainsi, il lui était relativement facile de ne pas attacher la moindre affection à quelconque enfant dans la liste innombrable et innommable d’expériences qu’il avait mené durant sa carrière. 

Relativement 

Un jour, un fait déstabilisa effectivement le système, le docteur ressentit son premier regret.

2

Face au regard perplexe et perdu en face de lui, Alexandre resta muet pendant quelques secondes. La petite fille répéta alors:

« Il y’a quelqu’un?

Progressivement, il retrouva ses sens. Il ouvrit alors la bouche et répondit d’une voix presque inintelligible:

« Oui.

-Qui es-tu? demanda la fille en sursautant.

-Je m’appelle Alexandre. »

Le regard vide de l’inconnue s’était maintenant orienté vers lui. Elle l’observait avec concentration, l’air d’attendre une suite à cette brève présentation.

« J’habite à côté, je suis venu cueillir des fruits pour faire de la compote. »

Un silence suivit l’explication.

« Comment se fait-il que je ne t’ai jamais vu? » ajouta l’étrangère.

Alexandre ne sut alors pas quoi répondre. Il baissa les yeux et se gratta nerveusement le bras.

A ce moment, la petite fille leva la main pour palper son visage. Lorsque les doigts fins et suaves approchèrent de lui, comme par réflexe, le petit garçon se recula.

« Désolé » ajouta t-il nerveusement.

Puis, Alexandre se leva et s’élança le plus vite possible dans la forêt afin de rentrer chez Alain et Yves.

Cette nuit-là, Alexandre ne dormit pas. Il songea pendant de longues heures à la rencontre qu’il avait fait. De nombreuses questions lui traversèrent l’esprit. Qui était-elle? Pourquoi s’était t-il reconnu en elle? Pourquoi avait t-il eu le sentiment si intense d’être, d’une manière ou d’une autre, lié à cette étrangère? Autant de questions auxquelles il ne put formuler aucune réponse.

Lorsqu’Alexandre commença à apercevoir la lune par sa fenêtre, il en déduit qu’il était environ trois heures et qu’il était donc temps de dormir. Il se tourna alors sur le côté et ferma les yeux. A ce moment, des pensées d’une autre nature commencèrent à fuser dans son esprit.

Comme si le côté clair de la lune avait cédé la place à l’obscur.

D’ailleurs, si elle ne savait pas ce qu’il faisait là, il pouvait très bien lui retourner la remarque. Lui non plus ne l’avait jamais croisée auparavant. Il avait probablement plus évité les routes qu’elle mais ce n’était pas une raison pour lui faire subir un interrogatoire. Pour qui se prenait t-elle? A l’accuser ainsi, comme si la forêt était son territoire? Il avait autant le droit d’être là, puis, il lui avait fait aucun mal. Elle était aveugle, certes, elle avait le droit d’être méfiante, mais ce n’était pas une raison pour être aussi vulgaire. Qu’est ce qui lui donnait le droit de croire qu’elle pouvait le bafouer comme ça sans qu’il ait eu son mot à dire? Les yeux ouverts par l’énervement, Alexandre fronça les sourcils et prit la résolution ferme de retourner voir l’inconnue le lendemain pour lui dire ce qu’il pensait de ses manières.

Une fois cette décision prise, il réussit enfin à se calmer et referma à nouveau lentement ses pupilles. Progressivement, il se laissa aller et plongea dans des songes plus profonds.

Au dessus de lui, comme l’inconnue, la lune le fixait, aveugle mais radieuse.

Le lendemain matin, Alain et Yves attendaient Alexandre pour le petit déjeuner. Une fois ce dernier réveillé, il se leva et sans prendre la peine de se laver ou de se changer, il alla dans le salon. Lorsqu’ils virent les yeux d’Alexandre, Alain et Yves eurent un mouvement de sursaut:

« Pourquoi tu fais cette tête là? demanda Yves.

-Tu as pas dormi toi, ajouta Alain.

-Est ce que quelqu’un habite à côté de chez nous? demanda timidement Alexandre.

-Non, on est tous seuls! Tout ce terrain rien que pour nous, tu y crois ça mon petit? » répondit Alain.

Alexandre fronça légèrement les sourcils.

« Pourquoi? ajouta Yves.

-Pour rien. Je ne vais pas petit-déjeuner aujourd’hui, je vais tout de suite retourner à la cueillette. A toute à l’heure! » dit Alexandre en franchissant la porte de la maison sans même laisser le temps à Yves et à Alain de répondre.

Une fois arrivé au même endroit que la veille, Alexandre chercha le buisson dans lequel il s’était caché la veille. Puis, une fois ce dernier trouvé, il s’assit à côté et attendit.

Plusieurs heures passèrent et il eut de plus en plus de mal à ne pas s’endormir. Au bout d’un certain temps, un bruit de pas vint cependant le ranimer. Il ouvrit alors les yeux et vit une silhouette se rapprocher de lui, sur le chemin de terre. Une fois qu’il eut reconnu la petite fille de la veille, Alexandre se leva et marcha dans sa direction. L’étrangère, quant à elle, s’arrêta puis, inquiétée par le bruit, elle commença à reculer.

« C’est moi ! Le garçon d’hier! » cria alors Alexandre afin de se faire reconnaître.

Au son de sa voix, la petite fille s’arrêta. Alors, Alexandre se rapprocha jusqu’à arriver juste en face d’elle. Une fois placé, il réalisa cependant qu’il ne savait pas quoi dire. « Bonjour » tenta t-il d’une voix hasardeuse

La petite fille ne répondit pas. Elle le regarda, étonnée, avant de froncer les sourcils et de crier en tapant du pied:

« Encore toi? Que veux-tu? »

Alexandre fut ébranlé par cet aplomb. Il resta muet et ébahi durant quelques secondes. Puis, il se ressaisît, serra les poings et se décida à maintenir l’objectif qu’il s’était fixé:

« Ecoute!

-Tu veux venir boire le thé chez mon papa? » demanda t-elle en lui coupant son élan.

Un silence suivit la question.

« Viens! »

La petite fille prit alors Alexandre par le bras et le serra contre elle. Puis, elle se mit à marcher rapidement, son bras sous celui d’Alexandre, le long du chemin de terre.

« Je m’appelle Alexandra, lui dit-elle en appuyant sa tête sur son épaule.

-D’accord ».

Alexandre n’écoutait même plus. Il venait de recevoir, en l’espace de quelques secondes, une affection incomparable à celle à laquelle il avait eu le droit depuis sa naissance. Son cœur s’emballait tandis que des vagues de chaleur lui parcouraient le corps, son cerveau était anesthésié, son corps ne pouvait s’empêcher de trembler.

Non seulement cette beauté radieuse n’avait pas fui devant lui mais, bien au contraire, elle le collait. Sa peau tiède, à elle, était en contact avec sa peau, à lui. Cette déesse caressait, de ses doigts fins et doux, son bras à lui et à personne d’autre.

Il ne pensait plus.

Il ne réalisait pas.

Sans même s’en rendre compte, Alexandre se retrouva devant la maison d’Alexandra. Il revint alors à ses esprits et demanda:

« Comment s’appelle ton papa?

– Jean Swerving » répondit t-elle en ouvrant le portail.

A suivre…

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie I

 

« Comment ça tu sais pas ce qu’il fait là?

-Ben je le connais pas moi ce gamin.

-Tu m’as dit que c’était toi qui l’avait trouvé.

-Si j’lai trouvé, ca veut pas dire que j’le connais. »

Alain et Yves se penchèrent alors tous les deux sur le petit garçon.  La lumière du phare fit scintiller leurs yeux dont le contour était entièrement recouvert par des paupières rougies et ridées par la mer. Après quelques secondes d’observation, les deux se relevèrent.

« Tu l’as trouvé où?

-Là bas » Yves pointa en direction du rivage « il était assis au bord de la mer et il la regardait.

-Qu’est ce qu’on va en faire de ce machin-là nous?

-Pas grand chose, mais on va pas le laisser là quand même si? »

Un silence suivit.

« Tu sais nager petit? demanda Alain, s’étant à nouveau baissé vers le petit garçon.

-Comment tu t’appelles? » Yves ajouta t-il

Le garçon ne répondit pas. Il les regardait.

« Il parle même pas la langue, tu parles d’une tare! »

A ce moment, la lumière du phare éclaira à nouveau la plage. Lorsque le faisceau illumina les trois silhouettes, Yves se recula soudainement:

« Chef, je crois qu’il est aveugle. »

Alain passa une main devant les yeux du petit garçon qui ne fit aucun geste en retour. A la vue du nombre d’handicaps accumulés par l’être abandonné, Alain soupira, puis il se releva et se tourna lentement vers Yves:

« On peut pas se permettre de le prendre avec nous, viens, on s’en va. » Alain chuchota t-il à Yves avant de le prendre par le bras et de s’éloigner discrètement du petit enfant.

Alors qu’ils prenaient de la distance, à plusieurs reprises, les deux se retournèrent et virent à chaque fois, la silhouette fébrile, figée au même endroit. Plus la distance grandissait plus le petit garçon décroissait jusqu’à prendre la forme d’un point noir au loin. L’horizon, au contraire, semblait s’élargir, intensifiant ainsi l’infini de la mer d’un côté et la fragilité de l’être de l’autre. Après plusieurs dizaines de mètres, Alain tira soudainement le bras de Yves afin de l’arrêter.

« Attends! Ecoute ! dit-il en penchant légèrement la tête sur la droite.

-Quoi?

-Ecoute ! »

Yves tendit alors l’oreille et entendit un rythme continu qui semblait battre sur le sable. Les deux pensèrent immédiatement à l’enfant, néanmoins la distance était maintenant telle qu’ils ne purent vérifier si ce dernier avait disparu de l’endroit où ils l’avaient laissé au départ.

« Il est où? demanda Yves, paniqué.

-Je sais pas moi, je le vois pas, mais c’est peut-être pas lui, ca se trouve c’est juste une bête. »

Le bruit de pas s’intensifia progressivement jusqu’à ce que les deux marins puissent lui donner une direction. A ce moment là, ils se tournèrent tous deux vers l’origine du son et virent la forme du petit enfant à quelques mètres d’eux.

« Viens, cria Alain, en saisissant à nouveau Yves par le bras.

-Non attend!

-Je t’ai dit viens! Faut qu’on parte!

-Il nous a trouvé.

-Et alors? cria Alain en tirant encore plus fort.

-Et alors nous-même on a même pas pu savoir d’où il venait alors qu’on entendait le bruit de ses pas! Nous, on bougeait même pas et il a réussi à nous trouver de tout là-bas. Il peut pas être aveugle. »

Alain desserra alors progressivement le bras de Yves. Sans lui répondre, il se contenta de regarder le garçon marcher lentement vers eux. Lorsqu’il fut suffisamment proche, il se tourna à nouveau vers Yves cette fois-ci avec une sorte d’hésitation dans le regard puis, après quelques secondes, il se baissa et sourit à l’enfant.

« On va t’appeler Alexandre. »

« C’est quand même bizarre ces yeux non? demanda Yves, en tournant le visage d’Alexandre vers la lumière de la chambre.

-Arrête de le faire bouger comme ça, tu vas nous le casser. »

Alexandre, sur les genoux d’Alain, regardait la pièce avec un calme étrange. Aussi bas en âge qu’il était et aussi traumatisant qu’avait pu être son abandon, l’enfant ne gesticulait pas et ne pleurait pas non plus. Il se contentait d’observer la chambre en avalant les cuillerées de soupe que lui donnait machinalement Alain.

Une fois le repas terminé, Alain émit la suggestion de commencer à éduquer Alexandre. Après avoir déplacé le bol de soupe dans la cuisine, Yves alla donc chercher une feuille et un stylo puis, il plaça Alexandre sur un tabouret avant de s’asseoir sur le tabouret d’en face. Yves commença par écrire les premières lettres de l’alphabet tout en les vocalisant afin de les faire comprendre à l’enfant. Néanmoins, en retour, Alexandre n’émit pas le moindre son. L’heure étant tardive, Alain perdit très rapidement patience, il marmonna que l’enfant était sourd et muet en plus d’être aveugle puis alla s’allonger sur le canapé. Après de nombreuses tentatives, Yves commença également à céder au sommeil. A chaque abaissement de paupière, ce dernier se raidissait néanmoins très vite afin de continuer l’instruction. Aussi inutile qu’était l’opération, Yves s’était mis en tête de ne pas se coucher avant d’avoir entendu un son. Un quart d’heure passa et amenuisa d’autant plus sa concentration. Yves arriva à bout d’idées. A ce moment, il se tourna vers Alain afin de lui demander conseil et vit son camarade affalé et endormi sur le canapé. A la vue de la forme répandue, Yves eut une idée. Il déposa l’enfant du tabouret, traversa le couloir vers sa chambre, ouvrit la porte et attendit derrière elle. Après quelques secondes, la porte s’ouvrit à nouveau et l’enfant entra à son tour dans la chambre. Immergé dans le noir le plus complet, Yves cria alors de toutes ses forces afin de surprendre Alexandre et surtout de le faire hurler. A la suite de la surprise, Alexandre se tourna lentement dans la direction de Yves sans pour autant montrer le moindre signe d’étonnement. Les deux se fixèrent alors, avec des yeux béants, du regard. Soudainement, la porte s’ouvra à nouveau, cette fois-ci violement, et heurta le petit enfant dans le dos. Avant de lui couper la respiration le choc fit néanmoins sortir un son étouffé.

« Ca va pas non ? Pourquoi tu hurles comme ça ? cria Alain, l’air effaré.

-Tu vois, il est pas muet. »

Sept années passèrent et blanchirent les barbes sèches d’Alain et de Yves. Assis à l’extérieur de la maison, et balancés par le mouvement de leur chaises, leur âge les forçait maintenant à la contemplation. Ils regardaient Alexandre couper les bouts de bois pour le feu avec vigueur. Chaque mouvement était observé avec le même regard. Un regard portant le doux regret d’une jeunesse perdue et recherchée dans celle d’un autre. L’adolescent quant à lui, après avoir terminé de couper le bois, tourna ses yeux à la fois vides et expressifs vers ses deux parents et leur souria. Yves et Alain lui sourirent en retour avant de le regarder se précipiter avec entrain dans la foret pour y cueillir des fruits.

Alexandre avait pour habitude de rester plusieurs heures dans la foret, il se sentait là comme nulle part, protégé du regard des autres. Cette fois-ci néanmoins, l’heure du diner étant proche, il se résolut à ne pas tarder. Pour revenir plus vite et étant persuadé qu’il ne rencontrerait personne à une heure comme celle-ci, il décida de suivre la route de terre qui menait, au contraire de la trajectoire sinueuse imposée par la foret, rapidement à la maison de Yves et Alain.

Entre la route et les champs à perte de vue, deux rangées de grands cyprès marquaient la séparation. Par endroits, leurs feuilles laissaient passer un rayon de lumière qui éblouissait alors Alexandre. Le contact chaleureux de la lumière sur sa peau lui était d’autant plus agréable qu’un léger vent déplaçait parfois les feuillages et allongeait ainsi la lueur. Alors qu’un des rayons de lumière l’aveuglait légèrement, il vit une silhouette apparaître au loin.

Sous une chevelure dorée par le soleil et ondulée par le vent, une inconnue le regardait, avec des yeux vides.

A suivre…

 Jadd Hilal

La mouette

« Dis voir, t’as une idée de c’que c’est qu’cette carcasse là-bas Georges ?

-Ca m’a tout bien l’air d’être un bateau.

-Et ben dis donc, penser qu’une pareille taule a pu flotter ! »

Georges changea alors d’itinéraire et commença à marcher en direction de la vieille construction. Billie hésita un moment, se parla à lui même, frotta nerveusement son index contre son jean puis il se décida à suivre George. Une fois qu’ils furent suffisamment proches pour distinguer les détails de la coque, ils débattirent sur le type de bois qui avait pu être utilisé pour construire le bateau. Georges et Billie savaient qu’aucun d’eux deux n’avait la moindre connaissance sur le sujet, pour autant, la discussion dura une vingtaine de minutes. La fierté des deux les menait toujours à ce type de conflits infructueux. Finalement, Billie accepta l’argument de Georges selon lequel le bateau était fait de chêne et que si il avait le malheur de répondre, il aurait le droit à une correction, puis il resta silencieux.

« Au moins, on est pas les premiers à être là, dit calmement Georges avant de s’asseoir au bord de l’eau et d’y tremper ses pieds.

-Tu penses qu’on arrivera à sortir d’là Georges ?

-On est sur une île Billie. »

Billie s’assit à côté de Georges et sanglota. Georges leva les yeux de l’eau et regarda la vieille carcasse sur laquelle une mouette avait atterri. Elle s’était posée sur ce qui semblait être la figure de proue. Fixant l’objet des yeux, Georges réalisa que sous les couches de boue et de saleté, une dorure brillait à certains endroits.

Il essaya alors de se lever afin de s’approcher un peu lorsqu’il sentit une très légère pression sur son bras. Georges réalisa que pendant une fraction de seconde, Billie avait essayé de l’empêcher de s’en aller. L’excitation de la découverte d’un éventuel trésor le fit néanmoins totalement oublier le geste. Il se leva et fit quelques pas.

Il observa alors quelques motifs qui lui firent penser que la forme initiale du mat devait être celle du visage d’un être humain, une femme plus probablement d’après les longs cheveux dessinés.

« Faut que j’aille voir ma femme » dit Georges, se retournant vers Billie.

Billie était toujours assis sur la plage et semblait maintenant être saisi par un trouble étrange. Il tremblait et se grattait partout. Le regard qu’il porta sur Georges ne prédisait également rien de rassurant.

« Elle va s’inquiéter si elle reste seule trop longtemps. Puis, on a rien trouvé à manger. »

A ce moment précis, Billie se leva et sembla étonnement plus calme. Il s’approcha de Georges et lui murmura à l’oreille.

« Ptête bien qu’ya un trésor là d’dans. »

Billie connaissait la répercussion qu’aurait une telle remarque sur un ancien bandit nostalgique. Les pupilles de Georges s’enflammèrent d’excitation. Il se tourna à nouveau vers le bateau et s’imagina la quantité d’or et de pierreries qu’il pourrait trouver en son intérieur. Oubliant totalement sa femme, Georges commença alors à marcher en direction de la carcasse. Billie lui adressa quelques mots qu’il n’entendit même plus, comme si son excitation était d’une importance telle qu’il n’était plus capable d’entendre quoique ce soit d’autre.

 

A mesure que Georges s’éloignait de la plage, il dut lutter de plus en plus avec les vagues qui grandissaient. Georges n’était pas le type d’homme à accepter un « non », même de la part de la mer. Que ce soit avec Billie ou avec quoique ce soit d’autre, il refusait d’être contredit ou même critiqué. A ce moment, ses pas en témoignaient. Il défia la mer, déplaçant son corps comme un géant jusqu’à ce que la mer accepte le défi. A mesure qu’il s’approchait du bateau, les vagues devinrent tellement féroces que Georges dut se retourner à chaque fois qu’il en apercevait une afin de ne pas en être avalé. Alors que le rythme des vagues s’accélérait, il lui fut de plus en plus difficile de maintenir sa trajectoire. Il sentit alors que s’il continuait à combattre la mer de front, il perdrait la bataille et en serait probablement avalé. Il devait contourner. Il plongea donc dans l’eau et nagea en diagonale. Après quelques minutes, il trouva le bateau, remonta à la surface, mit ses deux mains sur la coque et nagea autour jusqu’à ce que, finalement, il aperçoive un trou dans une des cabines.

« Dieu merci, la mer est haute » pensa Georges, tirant avec toutes ses forces afin d’entrer dans la pièce.

Lorsqu’il fut finalement à l’intérieur, sachant que le vieux bois pouvait se casser à la moindre pression et sachant surtout que si un pareil accident se produisait, il serait coincé ; Georges marcha délicatement.

Dans la vieille pièce, tout semblait avoir été moisi par le temps. L’odeur du vieux bois lui était insupportable et la lumière traversant les rares trous de la coque n’apportait pas suffisamment de clarté pour explorer correctement. Très vite, les vieux reflexes de voleur de Georges se mirent en marche. Tout d’abord, il devrait parcourir les quatre coins de la pièce puisqu’il s’agissait des endroits où le bois avait probablement le plus tenu, puis, il devrait se déplacer très délicatement vers le centre. Le bruit des vagues rendit l’opération particulièrement difficile dans la mesure où Georges ne put entendre correctement le volume du craquement sous ses pieds afin de se diriger en fonction de la sensibilité du sol.

Alors qu’il eut presque fini d’explorer la chambre, dans le ciel, un nuage se déplaça suffisamment pour laisser passer un rayon de lumière entre les planches de bois. Cette lumière éphémère éclaira entièrement la pièce vide pendant quelques secondes. A ce moment, Georges vit soudainement, à l’opposé de l’endroit où il était, un couloir qui semblait mener vers une autre chambre où quelque chose avait brillé. Il s’imprégna rapidement de l’image afin de prendre ses repères et une fois que l’obscurité fut revenue, il marcha le long du mur sur sa droite et traversa délicatement le couloir qui menait à l’autre pièce. Cette fois-ci, le plafond était si bas qu’il ne pouvait plus rester debout, il se mit donc à genoux et commença à tâter le sol tout autour de lui dans l’espoir de trouver une éventuelle pièce de trésor. Sa main atterrit alors sur quelque chose de plus dur que de la saleté ou de la boue, il saisit l’objet et l’inspecta, c’était un pistolet. Quand il souleva l’arme, comme un enfant soulèverait un cadeau de noël, Georges fut surpris de voir que le pistolet ne semblait pas avoir été endommagé par le temps ou par l’eau. Il fut d’autant plus étonné de voir qu’il était chargé de sept munitions.

« Prends ça, maudite tempête. Avec ça, on arrivera à chasser et à manger pendant un bon moment » pensa Georges, convaincu d’avoir enfin trouvé un moyen de survivre après le naufrage.

Visant le sol et animé par un espoir naissant, il pressa la gâchette afin de vérifier si le pistolet fonctionnait toujours. La balle perça alors le bois, le sol sous lui craqua, se brisa et Georges tomba dans la coque qui semblait être totalement immergée. Même si le niveau de l’eau avait l’air de descendre rapidement, Georges n’arriva plus à respirer et après quelques secondes, il s’évanouit.

La première image qu’il vit en se réveillant fut le visage rouge de Billie qui était juste au-dessus de lui. Billie lui pressait violement la poitrine afin de lui redonner de l’air. Lorsqu’il reprit connaissance, Georges vomit, se nettoya la bouche avec sa manche et s’assit sur le sable. Alors qu’il se penchait, Billie vit le pistolet placé à l’arrière du jean de Georges et se recula vivement.

« Qu’est ce que c’est qu’ca ? demanda Billie, pointant l’arme du doigt.

-Je l’ai trouvé sur le bateau, t’étais où ?

-J’tai dis, j’suis allé voir comment allait Sandra et r’garde c’que j’ai trouvé ! » Billie montra alors un bout de bois où étaient disposés quelques morceaux de viande. « J’ai attrapé une mouette !

-Comment va Sandra ? cria Georges, réalisant qu’il avait complètement oublié sa femme durant la dernière demi-heure.

-Ca va, t’inquiètes pas, elle a juste b’soin de s’reposer encore un peu. Allez viens, on va manger.

-Tu lui en as donné ?

-Ouais, j’ai attrapé deux mouettes, j’lui ai donné la première. Elle a pas eu l’air d’aimer ça mais elle en a mangé.

-Pas étonnant, c’est de la viande crue prise sur un oiseau. »

Georges, encore hésitant quant à Sandra, suivit Billie vers le bout de bois. Quand il vit les deux morceaux de viande, il sourit à Billie, lui tapota l’épaule et le félicita.

La consistance la viande était d’une dureté telle que les deux la mangèrent très rapidement et l’avalèrent presque sans respirer. La nourriture était également étrangement salée.

« T’as lavé la viande dans la mer ? postillonna Georges.

-Nan, pourquoi ? »

Georges ne répondit pas, il avala son dernier morceau, se leva et dit :

« Viens, on va voir Sandra maintenant. »

Billie termina sa viande et suivit Georges qui marchait déjà en direction de l’autre côté de l’île. Tout au long de leur chemin vers la barque où Sandra attendait, Georges sentit le regard de Billie sur son arme.

Après avoir marché pendant dix minutes, Georges aperçut la barque au loin. Soudainement, il s’arrêta puis courut en direction de l’embarcation. S’étant suffisamment approché, il s’arrêta à nouveau et écarquilla les yeux. La barque était vide.

 

Georges resta, hagard, les yeux sur l’embarcation déserte pendant quelques secondes. Il fut alors saisi par un profond regret lorsqu’il réalisa qu’il avait préféré un trésor à sa femme. Il prit l’arme dans son dos et la jeta au sol. En tombant, le pistolet fit un bruit sourd avant de légèrement s’enfoncer dans le sol. Billie se précipita sur l’arme, la saisit et la ramena à Georges.

« On sait jamais c’qui peut arriver.

-Où est-elle ? hurla Georges en saisissant Billie par les épaules et en le secouant frénétiquement.

-Calmes toi, j’sais pas où elle est bon sang. La dernière fois que j’lai vu, elle mangeait sur c’bateau.

-Elle y est pas là, tu vois bien !

-Elle doit être allée marcher, rester dans c’machin pendant des heures c’est pas confortable, elle doit être dans l’coin.

-Je lui ai dit de pas se promener ici, Sandra m’écoute toujours ! » Georges tenait toujours Billie et le regardait maintenant directement dans les yeux.

« Ecoutes, dit Billie en enlevant lentement les mains de Georges de ses épaules, on va aller la chercher, j’suis sur qu’elle est pas loin. »

Georges continua de regarder anxieusement Billie puis il le lâcha et se précipita soudainement en direction de la jungle. Billie le suivit rapidement en lui criant à maintes reprises de l’attendre. Georges ne s’arrêta néanmoins pas car il était encore une fois trop préoccupé pour entendre. Il entra furieusement dans la jungle riche et Billie le suivit quelques secondes plus tard. Georges courait à une vitesse telle que les situations durant lesquelles Billie le perdait furent de plus en plus fréquentes. Après un quart d’heure, ce dernier put uniquement localiser Georges grâce au bruit de ses pas jusqu’à ce que soudainement, le bruit de pas s’arrête. Georges s’était interrompu afin de reprendre un peu d’air. A ce moment, Billie marcha jusqu’à lui et quand il fut à côté, il mit sa main sur son dos avant de lui murmurer :

« Ecoutes, j’pense pas qu’ce soit l’meilleur moyen de… »

Georges ne laissa pas le temps à la phrase de finir et se précipita à nouveau, cette fois-ci de manière totalement aléatoire, dans la jungle.

Après deux heures de recherche hasardeuse, le soleil avait presque totalement disparu à l’horizon. Georges décida alors de retourner à la barque afin d’attendre Sandra. Pour mieux tenir la nuit, les deux collectèrent silencieusement différents types de bois et, une demi-heure plus tard, un feu hésitant avait apparu sur une ile éloignée de tout et où deux hommes avaient été écartés du monde. Georges et Billie n’avaient pas échangé un mot depuis que le soleil s’était couché. Georges, voyant que Billie essayait de tout faire pour s’empêcher de pleurer, prit néanmoins pitié de lui et dit :

« Désolé pour tout à l’heure, c’était pas de ta faute. »

Billie ne répondit pas.

« C’est cette saloperie de tempête ! » Georges frappa le sable du poing. « J’le savais que c’était une mauvaise idée cette croisière ! »

« Ptête que quelqu’un viendra nous chercher, répondit Billie en sanglots.

-Peut-être Billie. »

Les deux s’endormirent.

Encore une fois, Georges fut réveillé par Billie qui le secouait furieusement. Il criait.

« Georges, réveilles-toi ! Y’a un bateau ! Y’a un bateau !

-Quoi ? Où ça ? répondit Georges, à moitié endormi.

-Regarde ! » Billie indiqua à point blanc qui semblait se déplacer lentement à l’horizon. Puis, il se précipita vers la jungle pendant que Georges, à cause des efforts psychologiques et physiques de la veille, resta dans un état transitif. Georges ne réalisait pas où il était jusqu’à ce que Billie arrive, quelques minutes plus tard, avec un tas de bois dans les bras. Billie transportait étonnamment toutes les branches à lui tout seul. L’approche d’une éventuelle fin à toutes ses souffrances semblait lui avoir donné une force surnaturelle. Il posa tout le bois sur le sable et l’enflamma avec une allumette. L’absence du vent rendit l’opération fructueuse et dix minutes plus tard, Billie, en face d’une colonne de fumée blanche, criait à l’aide tout en faisant des grands signes avec ses bras.

Georges était toujours assis sur le sable, il contemplait le point blanc qui se mouvait à l’horizon. Soudainement, il se leva, saisit Billie par le bras et le jeta au sol. Puis, il se mit au dessus de lui et cria :

« Où est Sandra ?

-J’sais pas moi, laisse moi m’lever, répondit Billie dont le visage redevenait rouge.

-Non ! Je pars pas sans ma femme !

-C’est ton problème ça, laisse moi m’lever où ils vont pas nous voir ! hurla Billie en essayant de pousser Georges.

-Où est Sandra ? Où est Sandra ? »

A ce moment, l’envie de survivre donna à Billie une force prodigieuse. Il poussa violement Georges qui roula sur le sable. Puis, Billie se releva et regarda, paniqué, à l’horizon avant de lentement se laisser tomber en arrière, à côté de Georges.

Ils étaient venus les chercher.

A partir du lendemain, un doute permanent rongea lentement les journées de Georges. A mesure que le temps passait et qu’aucun signe de vie de Sandra ne lui arrivait, cette inquiétude grandit dans son esprit jusqu’à ce qu’un jour, pesé par cette angoisse permanente, il se décide de vérifier la validité de cette horreur dont la simple probabilité lui torturait le corps.

Il chercha alors très longuement un restaurant où il pourrait manger de la mouette, le trouva et s’y rendit. Lorsqu’il fut assis, il commanda de la viande de mouette crue et une fois servi, il la gouta.

Il laissa alors tomber sa fourchette, prit le pistolet de sa poche et se suicida.

Jadd Hilal