La brindille et l’étoile

I

 

« Tu crois qu’il va venir ? » chuchota Joe.

Laurence ne répondit pas, il écarta doucement les branches en face de lui.

« Ils sont beaucoup, dit-il.

-Beaucoup combien ?

-Une dizaine au moins.

-Une dizaine ! »

Il remit les branches à leur place et se déplaça à quatre pattes vers une petite pierre sur laquelle il s’assit.

« Qu’est-ce qu’on fait nous maintenant ? demanda Joe, paralysé par la nouvelle.

-On attend ».

Laurence commença à jouer avec un couteau qu’il avait sorti de sa poche.

« Tu crois qu’il va venir ?

-J’ai pas dit ‘on l’attend’, j’ai dit ‘on attend’ ».

Joe baissa les yeux, après quelques secondes, il écarta à son tour les branches du buisson.

« On dirait qu’ils nous cherchent » dit t-il en se tournant vers son supérieur.

Silence.

Il se déplaça lui aussi vers la pierre. Une fois assis à côté de Laurence, il le fixa du regard, l’air d’attendre une directive. Il n’en reçut aucune. Il dévia ses yeux vers le sol qu’il observa, pensif.

« Et si on…

-Attend, interrompit Laurence.

-Quoi ?

-Chut ».

Laurence tendit l’oreille.

Il entendit un craquement à sa gauche. Il se tourna en direction du bruit, saisit son couteau et le leva en l’air.

Il aperçut une ombre s’esquisser dans la forêt. Un bruit de pas se fit entendre. Les deux soldats en fixèrent la source. Le son se précisa, les bruits devinrent réguliers. Laurence devina que ce qui s’approchait était un homme. Il comprit également qu’ils étaient repérés.

 

Laurence analysa leur situation. Dès qu’il entendit le premier bruit de pas, il comprit que deux cas de figures étaient possibles. L’inconnu était là pour les tuer ou pour les sauver. Il en déduit que dans leur situation, ne pas se défendre était leur unique possibilité de survie.

Il commença par jauger le contexte. Joe et lui étaient dans un espace ouvert lui-même entouré par une forêt. Il en tira la conclusion que la personne qui se dirigeait vers eux avait beaucoup plus de chance de les voir que d’être vue. Il réfléchit ensuite à l’inconnu. Il jugea que si l’homme était un ennemi, il se cacherait à l’approche de sa cible. Il serait probablement informé du fait qu’aucun de ses alliés ne pouvait situer l’endroit où ils étaient Joe et lui et n’hésiterait donc pas à s’en prendre à eux. Laurence en déduit qu’ils avaient cent pour cent de chances d’être tués dans ce cas de figure.

Il baissa progressivement son couteau vers le sol et pensa à une deuxième configuration. Si l’homme était un allié, ils avaient leur chance. Face à eux, l’inconnu aurait besoin d’un certain lapse de temps pour savoir s’il devait tirer ou non. Ces quelques secondes étaient impératives en territoire inconnu. Quiconque tombait sur deux formes étrangères était tenu, par les ordres, de les identifier avant d’agir. Laurence en déduit que toutes leur chances résidaient dans cette éventualité. S’ils se montraient pacifiques face à un allié, ils avaient la possibilité d’être identifiés. S’ils pointaient leurs arme en revanche, l’homme pouvait leur tirer dessus par légitime défense ou par reflexe.

Dès lors, il décida de renoncer à se défendre.

 

Joe, lui, n’avait pas bougé d’un pouce. Guidé par son instinct de survie, il était resté en posture défensive, son arme pointée vers la cible. Il ajustait son angle au moindre mouvement et, l’index sur la gâchette, se tenait prêt à ouvrir le feu. Son attention était entièrement tournée vers les bois, ses membres étaient contractés et ses nerfs à vif. Il ne clignait presque plus des yeux. Tous ses sens étaient en alertes. Il sursauta légèrement quand Laurence lui posa une main sur l’épaule.

Il garda un œil sur le bruit de pas et dévia l’autre pour accorder de l’attention à son supérieur. Il le vit alors se baisser et poser son couteau à terre. D’un geste de la main, Laurence lui indiqua d’en faire de même avec son fusil. Il refusa et s’écarta légèrement de peur d’être forcé à poser l’arme. Laurence se rapprocha de lui et lui murmura à l’oreille : « c’est un ordre ».

Il se résigna et posa délicatement son fusil au sol.

 

Il vit Laurence lever lentement les bras en l’air. Il lui fit ensuite signe d’en faire de même. A contrecœur, il obéit à nouveau. Il resta dans cette position durant un moment. Après quelques secondes, il entendit le bruit de pas ralentir puis cesser totalement.

Ils étaient vus.

Une voix émana des bois.

« Laurence ?

-Paul ! » cria Joe.

Laurence frappa Joe à l’arrière de la tête.

« Arrête de crier débile.

-Mais qu’est-ce que vous foutez là ? » demanda Paul.

Il se dirigea, accroupi, vers ses compagnons.

« On se faisait une petite balade, qu’est ce qu’on fait là d’après toi ? On s’est fait repéré ! »

Paul se rapprocha encore. Laurence remarqua qu’il n’avait pas de radio.

« Comment t’as fait pour venir jusque-là toi ? demanda t-il.

-Le mec qui patrouillait est parti pisser, du coup je suis passé. Je vous cherchais ».

Laurence et Joe se regardèrent.

Joe fit signe à Paul de le suivre vers le buisson. Il écarta les branches et l’incita à observer.

 

Plus un mot ne fut échangé. Le silence dura plusieurs heures. Il ne fut interrompu que par quelques brises, remuant les feuilles dans les branches.

Laurence continua à scruter le camp ennemi.

Joe fixait le sol et y arrichait quelques brindilles.

Sur la jambe de Paul, une coccinelle monta délicatement et décolla. Il la regarda s’envoler dans le ciel qu’il commença à observer.

 

 

 

II

 

A l’aurore, Laurence était toujours éveillé. Il était resté à côté du buisson derrière lequel il pouvait distinguer le camp ennemi. De là, il percevait un homme qui montait lui aussi la garde. Il avait la peau très noire, il lui paraissait également assez grand. Après quelques secondes, il lui sembla qu’il le regardait en retour. Il n’avait aucune chance d’être repéré, pourtant, la vue de cet homme le glaçait.

« Tiens ! »

Il sursauta.

« C’est marrant, il te ressemble » lui murmura Joe.

Il se retourna vers l’homme. C’était vrai. Il lui ressemblait d’une certaine manière. Il s’étonna que Joe l’ait remarqué.

« Va réveiller Paul » lui dit-il, comme pour se débarrasser de lui.

Il continua à regarder l’homme un moment. Il remarqua qu’il montait la garde seul.

« Bon » dit-il tout haut.

Il se leva et se dirigea vers ses compagnons.

« Vu que vous êtes finalement réveillées mes belles au bois dormant, on va pouvoir parler ».

Il se plaça juste en face d’eux.

« Je pense que vous êtes d’accord avec moi, il faut qu’on se sorte de là rapidement ».

Il fit mine d’attendre une réaction.

Il n’en reçut aucune.

« Cette nuit, reprit-il sur un ton plus ferme, pendant que vous étiez en train de roupiller comme des porcs, moi j’ai réfléchi à plusieurs possibilités. Comme d’habitude, vous me direz laquelle vous préférez, puis, étant donné que je me fiche de ce que vous pensez, on suivra celle que je préfère moi.

Paul soupira.

« Passez la première étape » murmura t-il.

-Quoi ? Tu crois que je renoncerais si facilement au plaisir de vous dire ce que je pense de vos idées à la con ? »

Joe soupira à son tour.

« Comme je le disais, plusieurs possibilités. La première »

Il leva un doigt.

« C’est d’emprunter le chemin qu’on a pris pour venir mais en sens inverse. Problème : quand on est arrivés, y avait pas de patrouille, maintenant, d’après Paul y en a une. Du coup, on pourrait faire comme il a fait, c’est-à-dire attendre que le mec parte pisser mais je vous avoue que moi, si un de mes soldats fait sa petite commission pendant une ronde, je le pends par les couilles et le fais sécher contre un arbre ».

Laurence se tourna vers Paul.

« Je pense que tu as eu un sacré coup de bol, garde ça en tête ».

Il reprit son souffle.

« La deuxième solution maintenant, continua t-il en levant un deuxième doigt, ce serait de se la jouer fillettes, c’est à dire de partir n’importe où, de décamper en gros. Là par contre, sachant qu’il y a des patrouilles tout autour de cette foutue forêt et ça, de nuit comme de jour, pour que ça marche, il y a de grandes chances qu’on ait à utiliser nos fusils pour nettoyer le terrain. Du coup, problème encore : personne n’a de silencieux et on est en territoire ennemi donc si on fait du bruit, on va se faire tirer comme des lapins ».

Il fit une pause.

« Jusque-là, reprit-il, je pense que vous êtes d’accord avec moi pour dire qu’on est foutu ».

Il fit à nouveau mine d’attendre une réponse. Après quelques secondes de silence, il reprit.

« Maintenant, la solution magique de Laurence ».

Il se gratta la gorge pour donner plus clarté à sa voix, puis, il ouvrit les bras et dit :

« La grenade aveuglante ».

Il lut l’ignorance dans le regard des deux soldats.

« Une grenade aveuglante, recommença t-il, ça sert à aveugler l’ennemi. Bon, bien sûr, ça sert à rien s’il ne la voit pas. Ça va pas beaucoup nous avancer de jeter ça comme ça au pif, à part à aveugler les fourmis. Et puis il suffit qu’un mec ne regarde pas dans la direction de la grenade pour qu’on se fasse liquider. Mais par contre, quand c’est bien lancé, là, ça fait effet. Ce qu’il faudrait donc faire, ce serait d’attirer l’attention de tous les soldats ennemis à un endroit précis avant d’y balancer la grenade. Qu’est-ce que vous en pensez ? »

Paul parut hésiter, après quelques secondes, il murmura timidement :

« Moi je pense que…

-Vous avez raison, interrompit Laurence, je vais pas vous demander votre avis, ça va m’emmerder ».

Paul referma les lèvres avec un air bête.

« Bon, reprit Laurence, la première étape est de trouver comment attirer l’attention de l’ennemi. Je vais pas vous mentir, si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais fait filer une de vos sales tronches avec une grenade dans le cul mais comme éthiquement ça le fait moyen, faut qu’on fasse autrement ».

Joe ne put s’empêcher de laisser échapper un rire.

« C’est moi qui te fait rire ? » demanda Laurence.

Joe baissa les yeux.

Laurence garda un long regard sévère sur lui.

« Comme je disais donc, reprit-il, il faut attirer leur attention. Pour ça, j’ai pensé à quelque chose. Je garantis par le résultat mais pour l’instant, c’est tout ce qu’on a alors ouvrez bien vos esgourdes j’ai pas l’intention de répéter ».

Il se baissa à terre, prit un bout de bois et commença à dessiner sur le sol. Il traça tout d’abord un cercle pour designer le camp ennemi puis, en dessous, un deuxième cercle pour représenter la forêt dans laquelle ils étaient eux. Entre les deux, sur la gauche, il dessina une première croix.

« Là, c’est l’endroit où on devra attirer l’attention, il faut que tous les soldats regardent là et quand je dis ‘tous’, je pense surtout à ceux-ci et à ceux-là ».

Il dessina une croix à droite du cercle d’en bas et une autre croix à droite du cercle d’en haut.

« Pourquoi me direz vous ? Et ben parce qu’une fois que la grenade va péter, nous, on va se tirer par là ».

Il traça la dernière croix à droite des deux cercles mais cette fois-ci, entre les deux. Il pointa ensuite la première croix.

« C’est pour ça qu’il faut que tous les soldats ennemis aillent à cet endroit-là soit une quinzaine de mecs environ ».

Il leva son regard vers ses compagnons. Joe l’observa droit dans les yeux en louchant un peu, Paul se gratta le menton. « Vous avez rien compris c’est ça ? »

Silence.

« Bordel mais c’est pas compliqué ! Vous…

-On jette la grenade à gauche et on court à droite en gros » interrompit Paul.

Il hésita quelques secondes, puis, il se releva et continua.

« Vous aurez qu’à me suivre et merde. Allez maintenant que ça c’est réglé, je vais vous dire comment on fait pour attirer leur attention. Là, vous avez intérêt à vous concentrer parce que si vous comprenez rien, ça voudra dire que l’un de nous se sera… »

Il s’interrompit soudainement.

« Le succès du plan, continua t-il, c’est le bruit et la nuit. Au début, on va faire du bruit pour attirer l’attention. Quand les soldats ennemis entendront ce bruit, ils vont chercher d’où ça vient et c’est là que la nuit entre en jeu. Vu qu’ils vont y voir comme à travers une pelle, ils vont devoir se rapprocher un maximum pour pouvoir cibler le son. En plus, ça m’étonnerait beaucoup qu’un seul mec débarque. J’ai observé le camp en face, ils isolent rarement leurs unités à part pour le garde ».

L’image de l’homme lui traversa l’esprit.

« Au contraire même, reprit-il, ils ont l’air de tout faire ensemble. Mais il faut quand même que le problème soit assez fort et suspect pour qu’ils se disent pas que c’est juste un lapin qui est en train de crever. Dans l’idée, il faut le bruit d’une arme et vu qu’il faut que le son soit continu, il faudrait plus précisément celui d’une mitraillette ».

Joe et Paul se regardèrent d’un air hagard.

Laurence soupira.

« Il faut que l’un de nous se sacrifie ».

Les deux levèrent les yeux, puis, ils se figèrent.

« Je vous laisse quelques minutes pour digérer, à l’aube, on tirera à la courte paille ».

 

Laurence retourna au buisson afin d’observer l’homme d’en face une nouvelle fois. Il constata qu’il n’avait pas bougé d’un centimètre. Il ressentit la même impression que la première fois.

Il le fixa du regard.

Pourquoi était-il si persuadé que cet homme était différent des autres ? Il ne le voyait que très vaguement et ne le connaissait ni d’Eve ni d’Adam. Rien sur lui ne montrait d’ailleurs le moindre signe d’altérité. Pourtant, il en était sûr, ce soldat n’était pas comme les autres.

Son attention fut détournée par un sanglot. Il se retourna et vit Joe s’essuyer les joues.

« On a pas le choix » murmura t-il sans dévier du regard.

Il songea à la hauteur, à la posture, à la couleur de peau, puis, il écarta chacune de ces possibilités. Ce n’était pas son corps qui le dissociait des autres, plutôt son visage ou ses yeux.

 

Le soleil se couchait. Laurence invita Joe et Paul à s’asseoir à côté de lui. Il ferma les yeux, caressa le sol du doigt et arracha trois brindilles d’herbe. Il les cacha aux autres et à lui-même, puis il les rajusta afin que leurs pointes arrivent à la même hauteur.

« Allez-y » dit-il une fois l’opération terminée.

Joe tira le premier, Paul suivit, puis, Laurence.

Les trois comparèrent.

A la vue du résultat, Joe jeta sa brindille au sol et se leva pour la piétiner du pied.

« Putain ! Ça devrait être moi bordel ! hurla t-il, c’est à cause de moi qu’on est dans cette putain de merde, fais chier merde ! »
Il faisait de grands gestes et frappait le sol du pied. Au départ, ni Paul ni Laurence ne réagirent. Après un moment, Laurence se leva et posa une main sur son épaul

« Arrête, lui murmura t-il, de toute façon, j’en pouvais plus de voir vos tronches. Tout compte fait ça m’arrange bien ! »

Il rit.

« Non putain, je m’en fous ! C’est moi qui y vais ! »

Joe se dégagea de la main sur son épaule. Il prit son fusil d’une main, la grenade aveuglante de l’autre et marcha en direction du camp ennemi. Laurence et Paul se regardèrent quelques secondes puis, réalisant soudainement, ils se jetèrent sur Joe et le plaquèrent au sol.

« Qu’est-ce que tu fous Joe bordel ? hurla Paul.

-Lachez moi putain !

-Calme toi maintenant, tu vas tous nous faire buter avec tes conneries ».

Malgré le poids des deux corps sur lui, Joe se débâtait avec une force extraordinaire.

« Arrête Joe, tu fais chier merde, cria Paul.

-Ta gueule toi ! »

Il réussit à dégager Paul d’un coup de coude. Il le fit saigner du nez. Laurence se jeta à califourchon sur le dos de Joe et le fit tomber au sol. Il sortit ensuite le pistolet qu’il avait dans le dos et le frappa à l’arrière de la tête.

Joe s’évanouit.

« Et ben, tu parles d’une sale bête ! » dit Laurence en reprenant son souffle.

Paul ne répondit pas, il déchira un tissu de sa manche et le mit dans son nez. En silence, il retourna ensuite s’asseoir à l’écart.

 

Une fois la nuit tombée, Laurence alla réveiller Joe. Il prit quelques secondes pour réaliser où il était. Le souvenir des brindilles lui revint à l’esprit, il se leva mollement.

« Rejoins-nous au buisson quand tu seras prêt » lui chuchota Laurence.

Joe suivit immédiatement. Il vint s’asseoir à côté de Paul.

« Dès que vous entendez le bruit de la mitraillette, commanda Laurence, vous vous préparez à courir. Moi, j’ai repéré une petite cavité où je vais attirer leur attention, ça devrait me laisser assez de temps pour qu’ils débarquent tous avant que je jette la grenade. Dès que vous voyez l’explosion, vous courrez à droite, c’est clair ? »

Joe retenait ses larmes.

Paul hocha de la tête.

Laurence prit une respiration.

« C’est parti ! »

Il s’élança dans les bois et partit vers la gauche. Après quelques secondes seulement, Paul et Joe le perdirent du regard. Leur attention resta néanmoins entièrement portée sur l’endroit où il avait disparu. Ils attendaient, tels deux chats observant leur cible avant de l’attaquer. Progressivement, ils entendirent les échos de quelques tirs de mitraillette. Après un moment, d’autres tirs se firent entendre puis encore d’autres, puis encore d’autres. Cinq minutes plus tard, un réel orchestre de mitraillettes leur arrivait aux oreilles.

Au milieu de la fusillade, Paul et Joe aperçurent un point blanc s’éclairer à gauche.

Tous les tirs s’arrêtèrent.

A leur tour, Paul et Joe s’élancèrent. Joe se retourna à plusieurs reprises vers la gauche. Paul, lui, jeta toutes ses affaires au sol pour gagner de la vitesse. Ils coururent pendant près d’une minute. Joe continua à regarder derrière lui.

« Pourquoi tu te retournes ? lui demanda Paul quelques mètres plus loin.

-Il y’a quelqu’un qui nous suit ».

Paul tendit l’oreille et entendit un bruit de pas.

« C’est Laurence » cria Joe.

Paul se retourna. La silhouette était celle de Laurence. Il continua à courir.

« C’est pas possible, cria t-il, il devrait être mort ! »

Joe se retourna à son tour, il commença à courir à reculons. « Mais si c’est lui, faut qu’on arrête de courir, il a dû s’échapper ! »

Ils ralentirent puis s’arrêtèrent. Ils virent la silhouette s’arrêter elle aussi. Après quelques secondes, ils la virent faire quelques pas vers eux.

Joe écarquilla les yeux, il prit Paul par le bras et s’élança dans la direction opposée. Presque instantanément, deux balles fusèrent et vinrent les toucher.

Ils tombèrent au sol.

 

Tout redevint calme. La plaine retrouva son silence.

Joe fixa les brindilles que le vent faisait parfois pencher.

Paul, lui, regardait le ciel.

Un visage vint s’interposer entre les étoiles et lui.

Un visage obscure lui aussi, à l’exception de deux yeux.

Entièrement blancs.

 

Jadd Hilal

Un héros ordinaire

Inspiré du film « Drive »

 

I

 

La bise lui piquait la peau, il remonta la fenêtre.

Il jeta un coup d’œil à sa montre.

Huit heures moins quatre, il leur restait encore sept minutes.

Il composa le numéro de la police.

Une fois qu’on décrocha, il fit mine d’être essoufflé:

« Allo! Oui ! Les voleurs sont au rez-de-chaussée, je les entends monter ! Vite ! Je suis au 44 avenue du maréchal de Foch, vite, les voilà ».

Il s’apprêta à raccrocher lorsqu’il entendit :

« Jorge c’est toi ? »

Jorge était caissier. Il travaillait à la supérette de son quartier. Ses journées se déroulaient au rythme des bips des codes barres. Parfois, entre deux articles, il avait le droit à un regard compatissant ou à une parole réconfortante sur son métier. Il n’en avait pourtant pas besoin. Jorge n’était pas véritablement gêné d’être caissier. Il n’était pas réellement gêné par quoique ce soit. Aux yeux de beaucoup, il avait l’air un peu bête.

Jorge avait du mal à vivre de son salaire. Crise oblige, il ne lui suffisait plus pour lutter contre la flambée des prix et l’augmentation des taxes. Son loyer fut révisé et augmenté de dix pourcent. Ne pouvant plus le payer, il décida de chercher un travail de nuit.

Au début, il prit la chose très à cœur. Tous les jours, il scruta chacune des annonces du journal, se déplaça en personne à tous les endroits susceptibles de recruter et passa de nombreux coup de fils. Il contacta aussi les agences de placement et s’inscrivit sur les registres. Après quelques semaines, il se rendit compte que ses recherches ne menaient à rien. Il songea alors à vendre sa voiture.

Cette carte aurait pu être jouée bien avant mais pour Jorge c’était différent. Conduire lui était nécessaire.

Le jour où il avait débarqué à la supérette, personne ne savait ni d’où il venait ni où il allait. Tout au long de son entretien, il avait déclaré n’avoir aucun ami aucune famille et aucune relation. Lui même le disait: il n’avait pas l’air d’avoir de projets, de plans de carrière ou de rêves.

Ni passé, ni futur.

Mais quand il conduisait, quand il était là, derrière son volant, il avait vraiment l’impression d’exister. Tout ce qu’il était se résumait à la route, tout son être se dédiait à elle.

Commençant à réellement manquer d’argent, il quitta son appartement et s’installa dans sa voiture. Il ne souffrit pas du manque d’espace. Il arrêta même ses recherches de travail. Débarrassé de son logement, il se débarrassait du loyer à payer et des factures à rembourser.

L’hiver arriva. Ses nuits devinrent de plus en plus courtes, la batterie de la voiture ne démarrait dorénavant qu’un jour sur deux. Le chauffage s’arrêtait en plein milieu de la nuit et le vent s’insérait dans tous les interstices. Le froid avait ainsi un accès libre à l’habitacle. Après quelques semaines, il commença à avoir des migraines et quelques semaines plus tard encore, il cracha du sang en toussant. Il décida alors de recommencer à chercher du travail. Il se tourna cette fois-ci vers certains métiers qu’il jugeait jusqu’alors trop dangereux. Sa vie étant en danger, il se résolut à oublier tous ses principes.

Une fois ses critères de recherche élargis, Jorge trouva très vite du travail. Il ne s’en étonna pas. Il avait deux caractéristiques idéales pour l’escroquerie : l’air gentil et le caractère réservé. Au cours d’une réunion, on lui demanda s’il avait une voiture et s’il était disponible pour remplacer, durant quelques temps, un des conducteurs qui s’était cassé une jambe au cours d’un braquage. Jorge accepta. Il étonna toute l’équipe dès la première mission. L’opération se déroula exactement comme prévue. Un des voleurs prit plus de temps qu’il ne le devait pour revenir à la voiture. Mais Jorge réussit à rattraper le retard sans attirer l’attention. Quelques jours plus tard, le chef de l’organisation eut écho du succès de la mission. Il le convoqua à son bureau. Dès qu’il franchit le pas de la porte, il lui exprima son intention de le promouvoir au poste de conducteur. Il lui précisa qu’il serait appelé deux fois par semaine sur un téléphone sécurisé. Une demi-heure plus tard, il devrait être à l’endroit indiqué pour transporter les voleurs en lieu sûr.

Jorge donna trois conditions avant d’accepter : un, il ne donnerait jamais son nom ; deux, il ne se déplacerait jamais ni de la voiture ni même de son siège et trois, il attendrait les voleurs pendant sept minutes, délais au-delà duquel, il s’en irait quoiqu’il arrive.

Le chef ne put dissimuler une certaine frustration. Il resta muet un long moment. Puis, il jaillit soudainement de sa chaise et se précipita vers Jorge. Il arriva à quelques centimètres seulement de son visage.

« Tu te prends pour qui petit con ? » cria t-il en lui postillonnant dessus.

Il le pointa du doigt.

« Tu crois que c’est toi qui dictes les règles ici ? »

Jorge ne répondit pas, il le regarda d’un air inexpressif. Le chef redoubla d’énervement.

« Je fais les choses à ma manière et si t’es pas content, tu dégages ! » hurla t-il.

Lentement, Jorge se retourna en direction de la porte. Il marcha ensuite lentement vers elle. Arrivé sur le seuil, il sentit une main se poser sur son épaule.

« Demain, dix-neuf heures, rue sainte Catherine »

Il hocha de la tête et sortit.

 

 

II

 

L’hiver se termina. Jorge retrouva son appartement. Il continua à conduire quelques mois, pour pouvoir se faire plaisir. Un jour, une vieille connaissance le reconnut à la caisse.

« Jorge, c’est toi ? »

Il la reconnut immédiatement.

« Oui.

-C’est moi, c’est Angelina ! »

Il l’avait déjà identifiée mais elle ne l’avait pas remarqué.

« Comment tu vas ? demanda t-elle.

-Bien bien ».

Il la regarda droit dans les yeux. Il vit son sourire s’agrandir après quelques secondes. Il sourit alors lui aussi en retour.

« Tu veux boire un café ce soir ? » proposa t-elle en rangeant ses courses dans les sacs.

Il ne répondit pas et se contenta de sourire un peu plus. Elle parut comprendre la réponse.

« Voilà mon numéro » dit-elle.

Elle l’écrivit sur le ticket de caisse et lui tendit. « Appelle-moi » ajouta t-elle.

Il la suivit du regard jusqu’à sa sortie du magasin.

Il la raccompagna chez elle et l’embrassa sur le palier de la porte. Il insista pour entrer, sans succès. Elle lui promit tout de même un dîner le lendemain soir. Toute la nuit, il repensa à sa soirée avec elle. Le lendemain, au magasin, il espéra la voir entrer à chaque ouverture de porte. Le soir venu, il rentra chez lui à pied et ne put s’empêcher de sourire. L’idée de dîner avec Angelina le lendemain le comblait de joie.

Il s’arrêta brutalement.

Le diner. Il n’avait pas assez d’argent pour le payer. Tous ses gains avaient été dépensés dans la voiture. Il avait acheté de nouvelles jantes et avait renouvelé toute sa carrosserie afin de rendre son véhicule plus sportif. Il prit son téléphone, hésita quelques secondes avant de composer le numéro puis se décida.

« Pourquoi tu appelles ? demanda une voix rauque.

-Je veux du travail.

-Ca marche pas comme ça, on t’appelle quand on a besoin, salut.

-Vous avez rien pour ce soir ?

-J’ai dit ‘salut’, c’est clair ? »

Il entendit le combiné s’éloigner.

« Je prendrai trois fois moins » dit-il au dernier moment.

Un silence suivit.

« Allo ? reprit-il.

-Une demi-heure, banque LCL, Villeurbanne ».

On raccrocha.

Il regarda sa montre, il était sept heures. En temps normal, il était à quinze minutes de marche de son appartement. Il accéléra. Il réussit à arriver dix minutes plus tard en bas de son immeuble. Une fois à l’intérieur de sa voiture, il démarra et conduisit jusqu’au point de rendez-vous. Arrivé sur place, il éteignit ses phares, coupa le contact et roula en roue libre pour venir se garer près de la porte arrière de la banque.

De là, il jeta un coup d’œil à sa montre.

Huit heures moins quatre, il lui restait sept minutes.

Il composa le numéro de la police pour orienter l’attention vers un endroit éloigné.

Dès qu’on décrocha, il fit mine d’être essouflé.

« Allo! Oui ! les voleurs sont au rez-de-chaussée, je les entends monter ! Vite ! Je suis au 44 avenue du maréchal de Foch, vite, les voilà ».

Il s’apprêta à raccrocher quand il entendit :

« Jorge c’est toi ? »

Il reconnut aussitôt la voix, jeta son téléphone par la fenêtre, alluma le contact et démarra. En accélérant, il entendit quelque chose frapper contre la vitre, il se retourna et vit les deux voleurs. Ils étaient en avance. Il tourna son regard en direction de la route et enfonça son pied sur l’accélérateur. Les pneus crissèrent et la voiture s’élança sous un nuage de fumée. Elle quitta le parking de la banque quand Jorge entendit trois coups de feu dont un qui perça la vitre. Il analysa rapidement l’angle à adopter pour éviter les tirs. Il se dirigea vers le côté droit de la route et prit la direction du périphérique. Il passa la deuxième, la troisième puis, sur le point de passer la quatrième, il constata que la boîte de vitesse glissait sous la paume de sa main. Il regarda et remarqua une épaisse couche de sang tout autour.

Il était blessé.

Une balle lui avait percé le flanc et le sang coulait en grosse quantité. Il releva les yeux.

Il était sur le périphérique.

Il comprit qu’il était trop tard pour chercher un hôpital. Il ne pouvait à présent rien faire d’autre que rouler, comme il l’avait toujours fait.

Il sentit des picotements dans le bout de ses doigts. Le visage d’Angelina lui vint à l’esprit. Elle connaissait sa voiture, l’avait t-elle dénoncé? Il espérait que non. Tout ce qui lui importait était qu’elle ne sache pas la vérité. Cette soirée passée avec lui devait rester le seul souvenir.

Il sentit qu’il allait s’évanouir. Il relâcha légèrement la pédale et la voiture perdit de l’accélération. Il entendit le moteur se taire. Il se ressaisit à nouveau et ouvrit les yeux en grand. Il passa la quatrième et enfonça l’accélérateur.

Il était tard, il était seul sur le périphérique.

 

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie I

 

« Comment ça tu sais pas ce qu’il fait là?

-Ben je le connais pas moi ce gamin.

-Tu m’as dit que c’était toi qui l’avait trouvé.

-Si j’lai trouvé, ca veut pas dire que j’le connais. »

Alain et Yves se penchèrent alors tous les deux sur le petit garçon.  La lumière du phare fit scintiller leurs yeux dont le contour était entièrement recouvert par des paupières rougies et ridées par la mer. Après quelques secondes d’observation, les deux se relevèrent.

« Tu l’as trouvé où?

-Là bas » Yves pointa en direction du rivage « il était assis au bord de la mer et il la regardait.

-Qu’est ce qu’on va en faire de ce machin-là nous?

-Pas grand chose, mais on va pas le laisser là quand même si? »

Un silence suivit.

« Tu sais nager petit? demanda Alain, s’étant à nouveau baissé vers le petit garçon.

-Comment tu t’appelles? » Yves ajouta t-il

Le garçon ne répondit pas. Il les regardait.

« Il parle même pas la langue, tu parles d’une tare! »

A ce moment, la lumière du phare éclaira à nouveau la plage. Lorsque le faisceau illumina les trois silhouettes, Yves se recula soudainement:

« Chef, je crois qu’il est aveugle. »

Alain passa une main devant les yeux du petit garçon qui ne fit aucun geste en retour. A la vue du nombre d’handicaps accumulés par l’être abandonné, Alain soupira, puis il se releva et se tourna lentement vers Yves:

« On peut pas se permettre de le prendre avec nous, viens, on s’en va. » Alain chuchota t-il à Yves avant de le prendre par le bras et de s’éloigner discrètement du petit enfant.

Alors qu’ils prenaient de la distance, à plusieurs reprises, les deux se retournèrent et virent à chaque fois, la silhouette fébrile, figée au même endroit. Plus la distance grandissait plus le petit garçon décroissait jusqu’à prendre la forme d’un point noir au loin. L’horizon, au contraire, semblait s’élargir, intensifiant ainsi l’infini de la mer d’un côté et la fragilité de l’être de l’autre. Après plusieurs dizaines de mètres, Alain tira soudainement le bras de Yves afin de l’arrêter.

« Attends! Ecoute ! dit-il en penchant légèrement la tête sur la droite.

-Quoi?

-Ecoute ! »

Yves tendit alors l’oreille et entendit un rythme continu qui semblait battre sur le sable. Les deux pensèrent immédiatement à l’enfant, néanmoins la distance était maintenant telle qu’ils ne purent vérifier si ce dernier avait disparu de l’endroit où ils l’avaient laissé au départ.

« Il est où? demanda Yves, paniqué.

-Je sais pas moi, je le vois pas, mais c’est peut-être pas lui, ca se trouve c’est juste une bête. »

Le bruit de pas s’intensifia progressivement jusqu’à ce que les deux marins puissent lui donner une direction. A ce moment là, ils se tournèrent tous deux vers l’origine du son et virent la forme du petit enfant à quelques mètres d’eux.

« Viens, cria Alain, en saisissant à nouveau Yves par le bras.

-Non attend!

-Je t’ai dit viens! Faut qu’on parte!

-Il nous a trouvé.

-Et alors? cria Alain en tirant encore plus fort.

-Et alors nous-même on a même pas pu savoir d’où il venait alors qu’on entendait le bruit de ses pas! Nous, on bougeait même pas et il a réussi à nous trouver de tout là-bas. Il peut pas être aveugle. »

Alain desserra alors progressivement le bras de Yves. Sans lui répondre, il se contenta de regarder le garçon marcher lentement vers eux. Lorsqu’il fut suffisamment proche, il se tourna à nouveau vers Yves cette fois-ci avec une sorte d’hésitation dans le regard puis, après quelques secondes, il se baissa et sourit à l’enfant.

« On va t’appeler Alexandre. »

« C’est quand même bizarre ces yeux non? demanda Yves, en tournant le visage d’Alexandre vers la lumière de la chambre.

-Arrête de le faire bouger comme ça, tu vas nous le casser. »

Alexandre, sur les genoux d’Alain, regardait la pièce avec un calme étrange. Aussi bas en âge qu’il était et aussi traumatisant qu’avait pu être son abandon, l’enfant ne gesticulait pas et ne pleurait pas non plus. Il se contentait d’observer la chambre en avalant les cuillerées de soupe que lui donnait machinalement Alain.

Une fois le repas terminé, Alain émit la suggestion de commencer à éduquer Alexandre. Après avoir déplacé le bol de soupe dans la cuisine, Yves alla donc chercher une feuille et un stylo puis, il plaça Alexandre sur un tabouret avant de s’asseoir sur le tabouret d’en face. Yves commença par écrire les premières lettres de l’alphabet tout en les vocalisant afin de les faire comprendre à l’enfant. Néanmoins, en retour, Alexandre n’émit pas le moindre son. L’heure étant tardive, Alain perdit très rapidement patience, il marmonna que l’enfant était sourd et muet en plus d’être aveugle puis alla s’allonger sur le canapé. Après de nombreuses tentatives, Yves commença également à céder au sommeil. A chaque abaissement de paupière, ce dernier se raidissait néanmoins très vite afin de continuer l’instruction. Aussi inutile qu’était l’opération, Yves s’était mis en tête de ne pas se coucher avant d’avoir entendu un son. Un quart d’heure passa et amenuisa d’autant plus sa concentration. Yves arriva à bout d’idées. A ce moment, il se tourna vers Alain afin de lui demander conseil et vit son camarade affalé et endormi sur le canapé. A la vue de la forme répandue, Yves eut une idée. Il déposa l’enfant du tabouret, traversa le couloir vers sa chambre, ouvrit la porte et attendit derrière elle. Après quelques secondes, la porte s’ouvrit à nouveau et l’enfant entra à son tour dans la chambre. Immergé dans le noir le plus complet, Yves cria alors de toutes ses forces afin de surprendre Alexandre et surtout de le faire hurler. A la suite de la surprise, Alexandre se tourna lentement dans la direction de Yves sans pour autant montrer le moindre signe d’étonnement. Les deux se fixèrent alors, avec des yeux béants, du regard. Soudainement, la porte s’ouvra à nouveau, cette fois-ci violement, et heurta le petit enfant dans le dos. Avant de lui couper la respiration le choc fit néanmoins sortir un son étouffé.

« Ca va pas non ? Pourquoi tu hurles comme ça ? cria Alain, l’air effaré.

-Tu vois, il est pas muet. »

Sept années passèrent et blanchirent les barbes sèches d’Alain et de Yves. Assis à l’extérieur de la maison, et balancés par le mouvement de leur chaises, leur âge les forçait maintenant à la contemplation. Ils regardaient Alexandre couper les bouts de bois pour le feu avec vigueur. Chaque mouvement était observé avec le même regard. Un regard portant le doux regret d’une jeunesse perdue et recherchée dans celle d’un autre. L’adolescent quant à lui, après avoir terminé de couper le bois, tourna ses yeux à la fois vides et expressifs vers ses deux parents et leur souria. Yves et Alain lui sourirent en retour avant de le regarder se précipiter avec entrain dans la foret pour y cueillir des fruits.

Alexandre avait pour habitude de rester plusieurs heures dans la foret, il se sentait là comme nulle part, protégé du regard des autres. Cette fois-ci néanmoins, l’heure du diner étant proche, il se résolut à ne pas tarder. Pour revenir plus vite et étant persuadé qu’il ne rencontrerait personne à une heure comme celle-ci, il décida de suivre la route de terre qui menait, au contraire de la trajectoire sinueuse imposée par la foret, rapidement à la maison de Yves et Alain.

Entre la route et les champs à perte de vue, deux rangées de grands cyprès marquaient la séparation. Par endroits, leurs feuilles laissaient passer un rayon de lumière qui éblouissait alors Alexandre. Le contact chaleureux de la lumière sur sa peau lui était d’autant plus agréable qu’un léger vent déplaçait parfois les feuillages et allongeait ainsi la lueur. Alors qu’un des rayons de lumière l’aveuglait légèrement, il vit une silhouette apparaître au loin.

Sous une chevelure dorée par le soleil et ondulée par le vent, une inconnue le regardait, avec des yeux vides.

A suivre…

 Jadd Hilal

La mouette

« Dis voir, t’as une idée de c’que c’est qu’cette carcasse là-bas Georges ?

-Ca m’a tout bien l’air d’être un bateau.

-Et ben dis donc, penser qu’une pareille taule a pu flotter ! »

Georges changea alors d’itinéraire et commença à marcher en direction de la vieille construction. Billie hésita un moment, se parla à lui même, frotta nerveusement son index contre son jean puis il se décida à suivre George. Une fois qu’ils furent suffisamment proches pour distinguer les détails de la coque, ils débattirent sur le type de bois qui avait pu être utilisé pour construire le bateau. Georges et Billie savaient qu’aucun d’eux deux n’avait la moindre connaissance sur le sujet, pour autant, la discussion dura une vingtaine de minutes. La fierté des deux les menait toujours à ce type de conflits infructueux. Finalement, Billie accepta l’argument de Georges selon lequel le bateau était fait de chêne et que si il avait le malheur de répondre, il aurait le droit à une correction, puis il resta silencieux.

« Au moins, on est pas les premiers à être là, dit calmement Georges avant de s’asseoir au bord de l’eau et d’y tremper ses pieds.

-Tu penses qu’on arrivera à sortir d’là Georges ?

-On est sur une île Billie. »

Billie s’assit à côté de Georges et sanglota. Georges leva les yeux de l’eau et regarda la vieille carcasse sur laquelle une mouette avait atterri. Elle s’était posée sur ce qui semblait être la figure de proue. Fixant l’objet des yeux, Georges réalisa que sous les couches de boue et de saleté, une dorure brillait à certains endroits.

Il essaya alors de se lever afin de s’approcher un peu lorsqu’il sentit une très légère pression sur son bras. Georges réalisa que pendant une fraction de seconde, Billie avait essayé de l’empêcher de s’en aller. L’excitation de la découverte d’un éventuel trésor le fit néanmoins totalement oublier le geste. Il se leva et fit quelques pas.

Il observa alors quelques motifs qui lui firent penser que la forme initiale du mat devait être celle du visage d’un être humain, une femme plus probablement d’après les longs cheveux dessinés.

« Faut que j’aille voir ma femme » dit Georges, se retournant vers Billie.

Billie était toujours assis sur la plage et semblait maintenant être saisi par un trouble étrange. Il tremblait et se grattait partout. Le regard qu’il porta sur Georges ne prédisait également rien de rassurant.

« Elle va s’inquiéter si elle reste seule trop longtemps. Puis, on a rien trouvé à manger. »

A ce moment précis, Billie se leva et sembla étonnement plus calme. Il s’approcha de Georges et lui murmura à l’oreille.

« Ptête bien qu’ya un trésor là d’dans. »

Billie connaissait la répercussion qu’aurait une telle remarque sur un ancien bandit nostalgique. Les pupilles de Georges s’enflammèrent d’excitation. Il se tourna à nouveau vers le bateau et s’imagina la quantité d’or et de pierreries qu’il pourrait trouver en son intérieur. Oubliant totalement sa femme, Georges commença alors à marcher en direction de la carcasse. Billie lui adressa quelques mots qu’il n’entendit même plus, comme si son excitation était d’une importance telle qu’il n’était plus capable d’entendre quoique ce soit d’autre.

 

A mesure que Georges s’éloignait de la plage, il dut lutter de plus en plus avec les vagues qui grandissaient. Georges n’était pas le type d’homme à accepter un « non », même de la part de la mer. Que ce soit avec Billie ou avec quoique ce soit d’autre, il refusait d’être contredit ou même critiqué. A ce moment, ses pas en témoignaient. Il défia la mer, déplaçant son corps comme un géant jusqu’à ce que la mer accepte le défi. A mesure qu’il s’approchait du bateau, les vagues devinrent tellement féroces que Georges dut se retourner à chaque fois qu’il en apercevait une afin de ne pas en être avalé. Alors que le rythme des vagues s’accélérait, il lui fut de plus en plus difficile de maintenir sa trajectoire. Il sentit alors que s’il continuait à combattre la mer de front, il perdrait la bataille et en serait probablement avalé. Il devait contourner. Il plongea donc dans l’eau et nagea en diagonale. Après quelques minutes, il trouva le bateau, remonta à la surface, mit ses deux mains sur la coque et nagea autour jusqu’à ce que, finalement, il aperçoive un trou dans une des cabines.

« Dieu merci, la mer est haute » pensa Georges, tirant avec toutes ses forces afin d’entrer dans la pièce.

Lorsqu’il fut finalement à l’intérieur, sachant que le vieux bois pouvait se casser à la moindre pression et sachant surtout que si un pareil accident se produisait, il serait coincé ; Georges marcha délicatement.

Dans la vieille pièce, tout semblait avoir été moisi par le temps. L’odeur du vieux bois lui était insupportable et la lumière traversant les rares trous de la coque n’apportait pas suffisamment de clarté pour explorer correctement. Très vite, les vieux reflexes de voleur de Georges se mirent en marche. Tout d’abord, il devrait parcourir les quatre coins de la pièce puisqu’il s’agissait des endroits où le bois avait probablement le plus tenu, puis, il devrait se déplacer très délicatement vers le centre. Le bruit des vagues rendit l’opération particulièrement difficile dans la mesure où Georges ne put entendre correctement le volume du craquement sous ses pieds afin de se diriger en fonction de la sensibilité du sol.

Alors qu’il eut presque fini d’explorer la chambre, dans le ciel, un nuage se déplaça suffisamment pour laisser passer un rayon de lumière entre les planches de bois. Cette lumière éphémère éclaira entièrement la pièce vide pendant quelques secondes. A ce moment, Georges vit soudainement, à l’opposé de l’endroit où il était, un couloir qui semblait mener vers une autre chambre où quelque chose avait brillé. Il s’imprégna rapidement de l’image afin de prendre ses repères et une fois que l’obscurité fut revenue, il marcha le long du mur sur sa droite et traversa délicatement le couloir qui menait à l’autre pièce. Cette fois-ci, le plafond était si bas qu’il ne pouvait plus rester debout, il se mit donc à genoux et commença à tâter le sol tout autour de lui dans l’espoir de trouver une éventuelle pièce de trésor. Sa main atterrit alors sur quelque chose de plus dur que de la saleté ou de la boue, il saisit l’objet et l’inspecta, c’était un pistolet. Quand il souleva l’arme, comme un enfant soulèverait un cadeau de noël, Georges fut surpris de voir que le pistolet ne semblait pas avoir été endommagé par le temps ou par l’eau. Il fut d’autant plus étonné de voir qu’il était chargé de sept munitions.

« Prends ça, maudite tempête. Avec ça, on arrivera à chasser et à manger pendant un bon moment » pensa Georges, convaincu d’avoir enfin trouvé un moyen de survivre après le naufrage.

Visant le sol et animé par un espoir naissant, il pressa la gâchette afin de vérifier si le pistolet fonctionnait toujours. La balle perça alors le bois, le sol sous lui craqua, se brisa et Georges tomba dans la coque qui semblait être totalement immergée. Même si le niveau de l’eau avait l’air de descendre rapidement, Georges n’arriva plus à respirer et après quelques secondes, il s’évanouit.

La première image qu’il vit en se réveillant fut le visage rouge de Billie qui était juste au-dessus de lui. Billie lui pressait violement la poitrine afin de lui redonner de l’air. Lorsqu’il reprit connaissance, Georges vomit, se nettoya la bouche avec sa manche et s’assit sur le sable. Alors qu’il se penchait, Billie vit le pistolet placé à l’arrière du jean de Georges et se recula vivement.

« Qu’est ce que c’est qu’ca ? demanda Billie, pointant l’arme du doigt.

-Je l’ai trouvé sur le bateau, t’étais où ?

-J’tai dis, j’suis allé voir comment allait Sandra et r’garde c’que j’ai trouvé ! » Billie montra alors un bout de bois où étaient disposés quelques morceaux de viande. « J’ai attrapé une mouette !

-Comment va Sandra ? cria Georges, réalisant qu’il avait complètement oublié sa femme durant la dernière demi-heure.

-Ca va, t’inquiètes pas, elle a juste b’soin de s’reposer encore un peu. Allez viens, on va manger.

-Tu lui en as donné ?

-Ouais, j’ai attrapé deux mouettes, j’lui ai donné la première. Elle a pas eu l’air d’aimer ça mais elle en a mangé.

-Pas étonnant, c’est de la viande crue prise sur un oiseau. »

Georges, encore hésitant quant à Sandra, suivit Billie vers le bout de bois. Quand il vit les deux morceaux de viande, il sourit à Billie, lui tapota l’épaule et le félicita.

La consistance la viande était d’une dureté telle que les deux la mangèrent très rapidement et l’avalèrent presque sans respirer. La nourriture était également étrangement salée.

« T’as lavé la viande dans la mer ? postillonna Georges.

-Nan, pourquoi ? »

Georges ne répondit pas, il avala son dernier morceau, se leva et dit :

« Viens, on va voir Sandra maintenant. »

Billie termina sa viande et suivit Georges qui marchait déjà en direction de l’autre côté de l’île. Tout au long de leur chemin vers la barque où Sandra attendait, Georges sentit le regard de Billie sur son arme.

Après avoir marché pendant dix minutes, Georges aperçut la barque au loin. Soudainement, il s’arrêta puis courut en direction de l’embarcation. S’étant suffisamment approché, il s’arrêta à nouveau et écarquilla les yeux. La barque était vide.

 

Georges resta, hagard, les yeux sur l’embarcation déserte pendant quelques secondes. Il fut alors saisi par un profond regret lorsqu’il réalisa qu’il avait préféré un trésor à sa femme. Il prit l’arme dans son dos et la jeta au sol. En tombant, le pistolet fit un bruit sourd avant de légèrement s’enfoncer dans le sol. Billie se précipita sur l’arme, la saisit et la ramena à Georges.

« On sait jamais c’qui peut arriver.

-Où est-elle ? hurla Georges en saisissant Billie par les épaules et en le secouant frénétiquement.

-Calmes toi, j’sais pas où elle est bon sang. La dernière fois que j’lai vu, elle mangeait sur c’bateau.

-Elle y est pas là, tu vois bien !

-Elle doit être allée marcher, rester dans c’machin pendant des heures c’est pas confortable, elle doit être dans l’coin.

-Je lui ai dit de pas se promener ici, Sandra m’écoute toujours ! » Georges tenait toujours Billie et le regardait maintenant directement dans les yeux.

« Ecoutes, dit Billie en enlevant lentement les mains de Georges de ses épaules, on va aller la chercher, j’suis sur qu’elle est pas loin. »

Georges continua de regarder anxieusement Billie puis il le lâcha et se précipita soudainement en direction de la jungle. Billie le suivit rapidement en lui criant à maintes reprises de l’attendre. Georges ne s’arrêta néanmoins pas car il était encore une fois trop préoccupé pour entendre. Il entra furieusement dans la jungle riche et Billie le suivit quelques secondes plus tard. Georges courait à une vitesse telle que les situations durant lesquelles Billie le perdait furent de plus en plus fréquentes. Après un quart d’heure, ce dernier put uniquement localiser Georges grâce au bruit de ses pas jusqu’à ce que soudainement, le bruit de pas s’arrête. Georges s’était interrompu afin de reprendre un peu d’air. A ce moment, Billie marcha jusqu’à lui et quand il fut à côté, il mit sa main sur son dos avant de lui murmurer :

« Ecoutes, j’pense pas qu’ce soit l’meilleur moyen de… »

Georges ne laissa pas le temps à la phrase de finir et se précipita à nouveau, cette fois-ci de manière totalement aléatoire, dans la jungle.

Après deux heures de recherche hasardeuse, le soleil avait presque totalement disparu à l’horizon. Georges décida alors de retourner à la barque afin d’attendre Sandra. Pour mieux tenir la nuit, les deux collectèrent silencieusement différents types de bois et, une demi-heure plus tard, un feu hésitant avait apparu sur une ile éloignée de tout et où deux hommes avaient été écartés du monde. Georges et Billie n’avaient pas échangé un mot depuis que le soleil s’était couché. Georges, voyant que Billie essayait de tout faire pour s’empêcher de pleurer, prit néanmoins pitié de lui et dit :

« Désolé pour tout à l’heure, c’était pas de ta faute. »

Billie ne répondit pas.

« C’est cette saloperie de tempête ! » Georges frappa le sable du poing. « J’le savais que c’était une mauvaise idée cette croisière ! »

« Ptête que quelqu’un viendra nous chercher, répondit Billie en sanglots.

-Peut-être Billie. »

Les deux s’endormirent.

Encore une fois, Georges fut réveillé par Billie qui le secouait furieusement. Il criait.

« Georges, réveilles-toi ! Y’a un bateau ! Y’a un bateau !

-Quoi ? Où ça ? répondit Georges, à moitié endormi.

-Regarde ! » Billie indiqua à point blanc qui semblait se déplacer lentement à l’horizon. Puis, il se précipita vers la jungle pendant que Georges, à cause des efforts psychologiques et physiques de la veille, resta dans un état transitif. Georges ne réalisait pas où il était jusqu’à ce que Billie arrive, quelques minutes plus tard, avec un tas de bois dans les bras. Billie transportait étonnamment toutes les branches à lui tout seul. L’approche d’une éventuelle fin à toutes ses souffrances semblait lui avoir donné une force surnaturelle. Il posa tout le bois sur le sable et l’enflamma avec une allumette. L’absence du vent rendit l’opération fructueuse et dix minutes plus tard, Billie, en face d’une colonne de fumée blanche, criait à l’aide tout en faisant des grands signes avec ses bras.

Georges était toujours assis sur le sable, il contemplait le point blanc qui se mouvait à l’horizon. Soudainement, il se leva, saisit Billie par le bras et le jeta au sol. Puis, il se mit au dessus de lui et cria :

« Où est Sandra ?

-J’sais pas moi, laisse moi m’lever, répondit Billie dont le visage redevenait rouge.

-Non ! Je pars pas sans ma femme !

-C’est ton problème ça, laisse moi m’lever où ils vont pas nous voir ! hurla Billie en essayant de pousser Georges.

-Où est Sandra ? Où est Sandra ? »

A ce moment, l’envie de survivre donna à Billie une force prodigieuse. Il poussa violement Georges qui roula sur le sable. Puis, Billie se releva et regarda, paniqué, à l’horizon avant de lentement se laisser tomber en arrière, à côté de Georges.

Ils étaient venus les chercher.

A partir du lendemain, un doute permanent rongea lentement les journées de Georges. A mesure que le temps passait et qu’aucun signe de vie de Sandra ne lui arrivait, cette inquiétude grandit dans son esprit jusqu’à ce qu’un jour, pesé par cette angoisse permanente, il se décide de vérifier la validité de cette horreur dont la simple probabilité lui torturait le corps.

Il chercha alors très longuement un restaurant où il pourrait manger de la mouette, le trouva et s’y rendit. Lorsqu’il fut assis, il commanda de la viande de mouette crue et une fois servi, il la gouta.

Il laissa alors tomber sa fourchette, prit le pistolet de sa poche et se suicida.

Jadd Hilal