Le prix à payer

Le grand prix automobile Celérite était organisé tous les dix ans. Il récompensait les conducteurs les plus chevronnés des quatre coins de la planète. La dangerosité de l’évènement avait contribué à rassembler les meilleurs pilotes du monde ainsi qu’un grand nombre de spectateurs amateurs d’excitation. Une grande majorité de ceux-ci se déplaçait à travers des milliers de kilomètres pour assister à l’événement. Même ceux qui refusaient de faire le voyage se scotchaient à quelques centimètres de leur poste de télévision pour ne rien manquer. La diffusion se faisait tant dedans que dehors, depuis les grandes places bondées des capitales où étaient installés des écrans géants et où chaque départ de course propageait des tonnerres d’applaudissements dans tout le centre ville.

Le nombre de spectateur avait cru avec chaque nouvelle édition et l’audimat de l’émission indiquait toujours un chiffre plus élevé que celui de l’année précédente. Cette récompense numérique contentait l’équipe en charge de la diffusion. Elle y trouvait une contrepartie positive à ses efforts.

 

Cinquante ans auparavant, le premier concours n’avait eu d’autre objectif que de divertir pendant quelques heures une poignée d’amateurs. Mais au fil des années, les choses avaient changé. Le nombre de spectateurs avait beaucoup augmenté et surtout, l’objectif en lui-même avait changé. Au départ, le but de Célérite était de distraire, angles de caméra accrocheurs et commentaires énergiques à l’appui. A la vue de la popularité croissante de l’émission, les motivations devinrent toutefois plus ambitieuses. Certains critiques et médias accordèrent leur appui, tant idéologique que financier, à l’événement. En contrepartie, les organisateurs jouèrent le jeu. Ils commencèrent à chercher des sponsors et des partenaires pour mieux se faire connaître.  Le soutien de la presse lança la popularisation de Célérite. Trois éditions plus tard, le nombre de spectateurs devint comparable à ceux du Superball aux Etats-Unis, du football en France ou encore du rugby en Grande Bretagne. Outre la presse, les organisateurs contribuèrent eux aussi à l’ampleur de l’événement. Ils mirent en place des parades, lancèrent une ligne de vêtements, programmèrent des jeux vidéos. Ils décidèrent également de lancer une nouvelle marque de voitures.

 

Au même titre que l’orientation de l’émission changeait, les motivations des pilotes elles aussi devinrent différentes. Pour ceux des premières éditions, l’objectif était simple : faire une course avec un autre pilote sur une portion de route. Pour le départ, il fallait être suffisamment réactif afin de réussir à rapidement prendre de l’accélération. Au milieu, il était nécessaire d’assurer une bonne transmission, c’est-à-dire d’être assez haut dans les tours pour ne pas perdre de la vitesse tout en évitant d’être trop élevé pour risquer la surchauffe et, à la fin, il fallait s’arrêter dans un espace d’une dizaine de mètres.

L’année suivante, les règles changèrent. Les moteurs étant devenus plus performants, on allongea les pistes pour permettre plus de vitesse.

Cette même année, les accidents doublèrent.

Mais l’audimat aussi.

 

Avec la deuxième puis la troisième édition, la vitesse continua à croître. Le nombre de nouveaux spectateurs également. Les deux évoluèrent de manière exponentielle. Plus on allait vite, plus on avait du chiffre. A l’issue de la troisième édition, Célérite avait atteint un audimat dix fois supérieur à celui de la première fois. La vitesse, elle, était devenue folle. Les voitures devenaient très souvent instables,  leur conducteur en perdant le contrôle.

Le surplus d’accident attisa rapidement le feu des critiques. De nombreux syndicats et associations commencèrent à condamner l’émission. Les avis devenant de plus en plus unanimes et menaçants, les organisateurs de Célérite concédèrent à baisser la vitesse tolérée. Aussitôt, l’audimat baissa lui aussi. Entre la troisième et la quatrième édition, le profit chuta radicalement. L’équipe en charge de l’événement commença alors à réfléchir à un moyen de faire remonter l’audimat tout en préservant la sécurité. Une idée reçut un appui unanime : alourdir les voitures.

 

Après avoir baissé la vitesse tolérée, on s’adapta à elle. L’objectif ne fut pas tant d’anéantir les accidents que de les envisager et de s’en protéger. On équipa les pilotes d’armures et les voitures de parachutes. On remplaça certaines pièces en fer par du titane, on descendit les suspensions pour rapprocher les véhicules du sol, on élargit les pneus afin d’avoir plus d’adhérence et on rajouta des poids dans la carrosserie.

En plus de ces changements, on mit en place un nouveau règlement. On accorda beaucoup plus de flexibilité à la vitesse. On estima qu’en contrepartie de la nouvelle stabilité des voitures, il n’était plus nécessaire d’interdire d’aller trop vite. On décréta également la mise en place d’une piste de plus de cinquante kilomètres afin de permettre au pilote de freiner dès qu’il le voudrait. Dès la quatrième édition, le gagnant devint non seulement le plus rapide mais aussi et surtout le plus téméraire.

Aussitôt le nouveau règlement publié, les critiques recommencèrent à fuser. On jugea inacceptable d’inciter à de telles prises de risque. On n’hésita pas à qualifier le concours de « mascarade » dans les titres de journaux. Outre la presse, les pilotes des premières éditions se scandalisèrent eux aussi. Ils jugèrent les nouvelles règles comme étant suicidaires.

A partir ce moment-là, les choses commencèrent à changer.

Tous les anciens pilotes refusèrent de participer à la quatrième édition du grand prix. Un seul accepta de rester.

Jack Salambo.

 

La nouvelle génération de jeunes pilotes tenait plus du cascadeur que du conducteur.

Jack Salambo était le seul à avoir participé à tous les grand prix. Etant très nostalgique, il portait toujours le même costume. Aux pieds, il portait des bottes en cuir noir délabrées. Au dessus: un jean sale, troué et décoloré. Et en haut, il revêtait une veste en cuir brun également très usée. Quelques décorations militaires y étaient déposées. Elles semblaient être placées de manière hasardeuse.

Ces médailles contribuaient à accentuer un peu plus le contraste entre Jack et les autres pilotes. La guerre étant terminée depuis bien longtemps, peu d’individus s’en souciaient. Les rares intéressés se contentaient de défiler devant Jack en observant vaguement ses décorations. Ils ne manquaient pas d’émettre un petit rire au passage, amusés par une figure envahie par des cheveux longs et grisâtres en haut et une barbe jaunie et grasse en bas. Aux yeux de tous, Jack Salambo tenait plus du fou que du vétéran.

 

C’est en tout cas l’image qu’en eut le jeune reporter de la chaine d’information continue Sky Seven. A défaut d’autres pilotes disponibles, il se tourna vers Jack et lui cria :

« Hé ! Le vieux ! »

Jack regarda autour de lui pour vérifier que l’on parlait bien de lui, il se retourna ensuite vers le journaliste.

« Moi ? dit-il en se pointant du doigt.

-Ouais, tu veux pas me dire un mot ? »

Hésitant, il se rapprocha en se tenant les mains derrière le dos.

« Allez allez ! J’ai pas toute la journée ! »

Une fois à côté, Jack salua bêtement la caméra.

« Bonjour ! » dit-il, l’air de s’adresser directement à quelqu’un.

Le journaliste se pencha vers son caméraman et lui chuchota quelque chose en ricanant, il se retourna ensuite à nouveau vers Jack et lui demanda :

« Prêt ?

-Envoie ! répondit Jack en pointant son doigt vers la caméra.

-Alors, c’est parti ! »

Le voyant de la caméra passa au vert.

« Monsieur bonjour ! Vous participez aujourd’hui au cinquième grand prix Célérite, est-ce votre première fois ?

-Non ! » cria Jack en souriant.

Un silence suivit.

« Coupez ! » hurla le reporter.

Le caméraman soupira.

« Mon vieux ! Faut que tu parles un peu plus ! Je le sais que c’est pas ta première édition !

-Alors pourquoi tu me le demandes ?

-Mais pour que tu en parles pardi ! Allez, on y retourne ! »

Le journaliste prit une respiration. Le voyant passa à nouveau au vert, il reprit :

« Bonjour monsieur ! Vous avez l’honneur de piloter pour cette cinquième édition du grand prix Célérite, qui êtes-vous au juste ? »

Jack ouvrit les yeux en grand, il prit une grande respiration et cria:

« Ah ça mon petit ! »

Le journaliste recula le micro.

« Je suis Jack Salambo moi ! Voilà qui je suis ! Tu me connais pas ? Tout le monde me connaît ! C’est ma cinquième édition à moi aussi ! Ça je peux te dire, à l’époque, c’était pas la même, on faisait la course pour de vrai. Puis, on se connaissait tous hein ! Je m’en souviens tiens, du moment où René avait fêté son anniversaire ici ! On avait parié qu’il ne monterait pas à 250 kilomètres heure et il l’avait fait ce salaud ! Il avait fait sauter la barre ! Et on avait fêté ça bien comme il faut, ah ça à l’époque on savait y faire ! Tiens une autre fois…

-Très drôle, interrompit le journaliste en simulant un rire, et alors où sont-ils ces anciens camarades ?

-Ils ont tous arrêté ces fillettes ! Faut dire, je les comprends !

-Pourquoi cela ?

-Boh vous savez, ça a changé ici ! C’est devenu du spectacle tout ça ! Regardez le celui-là ».

Jack pointa un pilote du doigt.

« Il a tellement de paillettes sur lui qu’on le voit même plus ! »

Le caméraman dirigea son objectif sur le pilote en question.

« Mais pourquoi êtes-vous resté vous alors ?

-Et ben parce que j’ai rien d’autre à faire ».

Un silence suivit.

« Allons donc monsieur Salambo »

Le journaliste posa une main sur l’épaule de Jack. Il se tourna ensuite vers la caméra.

« Je suis prêt à parier que vous avez d’autres choses dans la vie ! Tiens, votre petite femme vous regardera sûrement rouler par exemple, dites-lui au moins un mot pour finir ! »

Le regard de Jack changea. Il resta silencieux. Il sembla lutter pour essayer de parler, comme s’il manquait de souffle. Après un long silence, il contracta un sourire curieux et figé. Doucement, ses yeux se mouillèrent. Une larme coula du coin de son œil.

« Coupez ! cria le journaliste.

-Excuse-moi petit, je dois avoir un truc dans l’œil »

Décontenancé, le journaliste chercha ses mots. Il comprit que quelque chose de funeste s’était produit dans la vie de Jack. Il voulut lui dire qu’il était désolé, qu’il ne savait pas, qu’il était de tout cœur avec lui, qu’il fallait qu’il tienne le coup. Il ouvrit la bouche et entendit :

« Prochaine course ! Jack Salambo contre Miguel Vaïstas, que les pilotes se préparent ! »

Jack s’éloigna lentement de lui. Il le salua brièvement et se dirigea ensuite vers sa voiture. Une fois à l’intérieur, il le vit enfiler son casque et attendre que le feu passe au vert. Il se dirigea quant à lui vers les tribunes d’où il continua à observer le pilote.

Le premier feu passa au vert.

Il vit Jack lever les yeux sur la piste.

Le deuxième feu passa au vert.

Sa tête se tourna vers lui, il croisa son regard. Et il comprit. Il comprit tout l’intérêt de cette course. Cette dernière course. Il se leva et courut en direction de la piste.

Le troisième feu passa au vert.

 

Jadd Hilal

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I.A.

I

 

 

Le 25 décembre 2027, Rob Liah éteignit son alarme avec le dos de la main. Replongé dans le silence mortuaire de sa chambre, il se recoucha.

Après la seconde sonnerie, il se leva et se dirigea, presque automatiquement, en direction de la salle de bain. Une fois en face du lavabo, il se brossa les dents et se rinça. En relevant la tête, il aperçut son visage dans le miroir et le trouva particulièrement sale. Etonné par son apparence inhabituelle, il utilisa un mécanisme interne au miroir afin de zoomer et réalisa à quel point sa barbe était épaisse et ses boutons nombreux.

« Rasage de près monsieur ? »

Rob sursauta. Il se retourna rapidement en direction de la voix, tenant la brosse à dent comme une arme. En face de lui, il y avait l’opposé de ce qu’il venait de voir dans le miroir, c’était un visage clair et net sur lequel des cheveux blonds en brosse se dressaient très proprement. La figure paraissait d’autant plus délicate que deux yeux bleu clair étaient en son sein. Sur la joue droite de l’inconnu, le sigle NS-2027 était inscrit.

C’était un robot.

Rob ne baissa pas sa brosse à dent. Il remarqua une note agrafée sur le torse de la machine. Les mots suivant y figuraient :

« Joyeux anniversaire mon Robie. Je sais que tu détestes les robots mais celui-ci ne t’aidera qu’à nettoyer le bazar dans lequel tu vis. Je suis désolée mon chéri mais après ma dernière visite, je ne pouvais plus supporter l’idée que tu puisses vivre comme ça. Alors voilà ! Bon anniversaire mon amour. Maman ».

Il quitta aussitôt la salle de bain et se dirigea vers sa chambre. Il ouvrit un tiroir dans sa table de chevet et en sortit un pistolet. Une fois de retour dans la première pièce, il chargea l’arme et tira sans prendre la peine de viser, sur le robot. Les câbles de la machine s’éparpillèrent dans toute la salle de bain. Il regarda la quantité de fils et d’objets électriques répandus un peu partout et songea qu’il n’aurait pas le temps de tout nettoyer. Il se décida à le faire le soir, en rentrant du travail. Il vérifia son emploi de temps sur son ordinateur portable et quitta son appartement.

 

Il resta quelques secondes, immobile et silencieux dans les courants d’air. C’était devenu une habitude. Il avait besoin de son moment quand il sortait du hall décrépi de son immeuble. Une fois dehors, le vent l’apaisait. Aujourd’hui était un beau jour.

La structure du ciel était fragmentée par quelques fins rayons de lumière. Ils semblaient avoir de la peine à percer à travers la couche grisâtre. Ils n’éclairaient que pendant une fraction de seconde après laquelle la pollution reprenait aussitôt le dessus. En dessous du ciel parsemé, des nuages noirs stagnaient et les éclairs y dessinaient des arcs de cercle retournés.

Le spectacle lui était réconfortant.

Sous le ciel, les bâtiments, eux, étaient restés les mêmes. Ils lui donnaient l’impression d’être prêts à s’écrouler d’une seconde à l’autre. Le gratte-ciel délabré en face de lui l’angoissait tout particulièrement. A n’importe quelle heure de la journée, la couleur de ses murs paraissait triste et dégradée. La lumière était rare à cette époque. Les fenêtres était étranges. Peu importe l’angle, leur intérieur paraissait noir. Un jour, il avait voulu en voir le contenu. Il était monté sur le toit de son immeuble et les avait observé d’en face avec des jumelles. Même en pleine journée et avec une quantité formidable d’éclairs dans le ciel, il n’avait réussi à voir que l’infaillible obscurité.

L’immeuble était un crâne.

Mort à l’intérieur et en décomposition à l’extérieur.

 

Il contempla le mystérieux bâtiment pendant quelques minutes. Il se dirigea ensuite vers sa voiture, l’ouvrit par un système de reconnaissance vocale et s’assit sur le siège au cuir usé. Il brancha son ordinateur au tableau de bord à l’aide d’un câble. Une fois la liaison faite, une voix féminine émana :

« Bonjour M. Liah, votre tâche aujourd’hui est de détruire un robot HUM 2027 émotionnellement endommagé ».

Les nouveaux modèles, songea t-il, ces nouveaux types de robots avaient été crées pour penser et réagir précisément comme des êtres humains.

La voix continua :

« Le robot prendra un café au Stardust Millenium à dix heures ».

Rob sourit. La coïncidence l’amusa. Le café en question était le dernier endroit où il s’était rendu avant que sa femme ne décède.

Il écarta cette pensée et alluma le moteur.

La voiture s’éleva silencieusement et s’éloigna dans le ciel, vers les quartiers les plus sombres de New York.

II

Lorsqu’il atterrit sur le parking du Stardust Millenium, plusieurs voitures étaient déjà garées. Le café étant habituellement peu fréquenté, il ne sut où laisser sa voiture.

Il ouvrit la porte d’entrée et se rendit aussitôt compte de la difficulté de sa mission. Le café était bondé. Une cinquantaine de clients était là. Par mesure de discrétion, la plupart des robots n’avaient pas de numéro d’immatriculation accessible au premier regard. Il comprit qu’il s’apprêtait à chercher une aiguille dans une botte de foin. Il chercha du regard un endroit où s’asseoir.

Il s’efforça de se calmer. Il était habitué à déceler les machines, c’était son métier. Il se répéta ces mots en se dirigeant vers le comptoir où il commanda un café. Une fois servi, il trouva une place sur un divan situé dans un coin de la pièce. Il s’y assit et commença à scruter tous les détails. Les chevilles, les poignets, la nuque, toutes les parties du corps étaient potentiellement révélatrices. Après quelques minutes, son regard se fatigua. Il baissa la tête et but une gorgée de son café. Il appréhenda l’échec de plus en plus probable de sa mission. Une fois de plus, on allait lui administrer une belle leçon de morale. Peut être même allait-on le renvoyer.

Il risquait gros s’il abandonnait. Mais il était inutile de rester. Il chercha le serveur du regard pour lui demander l’addition. Il le repéra rapidement. Il était en train de servir des clients, trois rangs devant lui. A cette table, il aperçut une blonde assise, de dos. Il frissonna. En voyant sa nuque, il comprit où la subtilité s’était jouée.

 

C’était Marie, son ex-femme. Tout au moins en avait-elle l’apparence. Le déguisement était une technique qu’on lui avait apprise au cours de sa dernière année à l’école criminelle. Le professeur avait appelé ça « le piège affectif ». Il n’en avait jamais vu un si réaliste, même au sein des diaporamas qu’on lui avait montrés durant les cours.

Il se leva et se dirigea vers les toilettes. Une fois arrivé, il activa le système d’alarme. Il retourna ensuite dans le café. Comme il l’avait planifié, tous les clients couraient en panique vers la sortie principale.

Tous sauf le robot.

La machine était la seule à être programmée pour se diriger vers une sortie de secours en cas de danger. Il la vit se déplacer calmement vers l’autre côté de la pièce.

Il sortit avec les autres pour ne pas attirer l’attention. Une fois dehors, il se retourna et se dirigea vers l’autre côté. Il aperçut le robot.

Il regardait le ciel.

 

Il prit une longue respiration et commença ensuite à courir en direction de la machine. Arrivé derrière elle, il hurla « Courez ! C’est une bombe ! » et vit alors le robot courir lui aussi. Celui-ci se dirigea automatiquement vers la rue la plus proche. Il le suivit. Il se sentit heureux. L’opération se déroulait exactement comme il l’avait planifiée. Excité par un succès potentiel, il décida d’en finir rapidement avec le robot. Il accéléra et sortit son arme dès qu’il fut à côté de lui. En le voyant, le robot se jeta aussitôt sur lui. Il tomba en arrière avant d’avoir eu le temps de tirer. L’être artificiel se plaça sur lui et essaya de l’étouffer en pressant ses mains sur sa gorge. Rob réussit à sortir son pistolet de sa ceinture et à tirer sur le torse de la machine.

Celle-ci s’envola et s’écrasa contre le mur en face.

Rob se leva et se dirigea en boitant vers le robot qui était allongé au sol. Il pointa son arme sur lui et se prépara à tirer. Il vit alors la bouche s’ouvrir.

« Ramène-moi au 28 novembre »

Sa main s’engourdit aussitôt. Il ne sentit ni ses doigts ni la gâchette du pistolet. Comment pouvait-il savoir ? Comment un tel souvenir avait-il pu lui être implanté ? Qui avait été là lorsque Marie et lui s’étaient assis à Central Park à cinq heures du matin ? Qui avait été là pour l’entendre dire à Marie « je t’aime » pour la première fois ?

Il baissa son arme. La fatigue l’envahit. Il voulut renoncer, quitter ce monde où elle n’était plus, où elle avait disparu, elle et tous les moments qui allaient avec. Tout avait été banalisé, effacé.

Il baissa lentement son arme.

Il l’avait perdue « elle » et il avait perdu « eux ».

Il vit le robot sortir son arme à son tour et lui tirer dessus. Il sentit une brûlure sur son torse. Il décolla et retomba violemment à terre. Il ouvrit les yeux et vit le robot se lever lentement. Il le regarda se rapprocher. La machine pointa à nouveau son arme, cette fois-ci en direction de sa tête. Il attendit et sourit. Il songea que bientôt, il la reverrait.

 

Juste avant que la gâchette ne s’enclenche, il lança un dernier regard sur sa main en sang. Il vit, sous une première couche de peau arrachée, le sigle HUM-2028.

 

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie III

1

La plupart des Freaks furent arrêtés. Parmi eux, certains furent lâchés dans une foule qui les avala avant de les écarteler, de les démembrer et de les jeter aux ordures. D’autres, plus chanceux, furent pendus ou décapités en public. Les dirigeants reçurent, quant à eux, la moins clémente des punitions. Ils furent torturés durant de longues heures par leurs propres outils avant d’être chirurgicalement blessés afin de mourir dans le plus long délai possible. Les tortures furent d’autant plus sévères qu’aucuns des membres des Freaks (même les moins gradés) ne semblait montrer le moindre signe de faiblesse. Juste avant leur décapitation, certains souriaient même lorsqu’ils reconnaissaient quelques visages familiers dans la foule en face d’eux. Lorsque le roi apercevait un regard insistant, il baissait alors les yeux afin de ne pas montrer la haine qu’il éprouvait à ce moment-là, non pas pour le puni mais pour le visage que ce dernier regardait. Que ce soit celui d’un bourgeois engraissé et hypocrite à un point tel qu’il  était venu assister à la mise à mort de son propre fournisseur ou celui d’une mère qui avait donné son enfant en échange d’une part d’argent; aussi monstrueuse qu’avait été la démarche, le roi comprenait progressivement que tous ces hommes qui restaient déterminés jusqu’à leur dernière heure, méritaient moins de mourir que ceux qui les avaient payé.

Si le peuple savait que la faute venait également de la classe bourgeoise et que même le roi s’en douta, il était tout de même inconcevable d’accuser sans preuves, cela aurait été généraliser. Etant évident qu’aucun bourgeois ne voudrait avouer sa participation à la chose (au-delà d’une condamnation personnelle, un simple témoignage aurait suffit à propager le doute dans la classe) aucune sanction ne fut donc prise. Pour autant, dans l’esprit du roi, une frustration permanente rongeait les nuits. Il était hanté par la conviction que si tous les bourgeois avaient été punis, les trois quarts des sanctions auraient été à juste titre. Il en fut persuadé lorsque, sous une torture létale, le chef des Freaks leva son dernier regard vers lui.

Il comprit que ceux qui payaient pour les Freaks ne paieraient jamais autant que les Freaks payaient pour leurs actes.

Comme nous le disions donc, la plupart des Freaks furent saisis. Pour cela, ils furent poursuivis sur tous les terrains possibles. Au sol, des espions furent envoyés dans chaque petit village, dans le ciel, des dirigeables parcoururent la moindre parcelle d’air, en mer, la flotte scruta l’horizon à la recherche d’une embarcation ou pire d’un bateau suspect.

Le Shelley était l’un d’eux.

Initialement un bateau de pêche à la baleine blanche, le Shelley fut racheté par les Freaks afin de devenir leur plus grand navire. L’un des avantages de l’ouvrage était son habitabilité. Tous les individus à son bord y vivaient. Au delà de la discrétion apportée par  la fonction de bateau de pêche, le fait de se déplacer en permanence contribuait également à ce que personne ne puisse réellement dire que le navire existait. Le Shelley fut le seul bateau à ne jamais avoir été arrêté. Au mieux, certains navigateurs revenus à port, hurlaient dans les tavernes:

« Je savais pas qu’il y’avait des baleines dans l’coin! »

A quoi on leur répondit:

« Il y’a pas de baleine. »

Ils haussaient alors les épaules et continuaient de boire leur cidre.

A bord du Shelley étaient cinq marins. Trois d’entres eux ne parlaient pas la langue et n’étaient en conséquence pas au courant du type d’expériences qui se produisait au sein du navire tandis que les deux autres se forçaient à ne pas y penser. Hormis les matelots, le capitaine Watson dirigeait le bateau sur les flots moyennant une part sur le salaire des Freaks à bord ; ces derniers étant trois scientifiques: le docteur chirurgien en chef Jean Swerving et deux jumeaux, ses assistants.

Jean, de part son apparence, effrayait beaucoup. Certains matelots en étaient paralysés lorsqu’ils voyaient, en pleine nuit, son visage terrible sortir du cabinet avec un air à la fois hagard et pensif. La vieillesse du chirurgien contribua à lui donner ce regard double commun à beaucoup de scientifiques âgés. Un regard exprimant d’un côté une intelligence et une perspicacité développées et de l’autre, le regret d’une vie dédiée uniquement à cela. Comme si la sagesse de la vieillesse ne trouvait pas sa place.

Une des raisons pour lesquelles les Freaks eurent une telle répercussion étaient due à leur remarquable gestion des taches. Aucun des membres n’était supposé travailler à différents objectifs, chacun avait son propre but. Le processus se déroulait de la manière suivante: une équipe était en charge de l’enlèvement ou de la réception des enfants, une autre équipe s’occupait alors de transporter ces enfants d’une cachette provisoire jusqu’au laboratoire central puis, de là, plusieurs groupes amenaient les enfants jusqu’aux laboratoires disséminés partout dans la ville et sur la mer. Deux avantages étaient apportés par  ce mode d’opération: le premier était qu’il fut bien difficile de savoir où chercher et le deuxième, d’autant plus efficace, était qu’au sein même du clan, très peu de dénonciations étaient possibles dans la mesure où l’effectif était disséminé.

Personne ne savait ce que faisait l’autre.

Au sein du Shelley, lorsque Jean recevait de nouveaux enfants, il n’avait donc proprement aucune idée ni de où ni de qui ils provenaient. Ainsi, il lui était relativement facile de ne pas attacher la moindre affection à quelconque enfant dans la liste innombrable et innommable d’expériences qu’il avait mené durant sa carrière. 

Relativement 

Un jour, un fait déstabilisa effectivement le système, le docteur ressentit son premier regret.

2

Face au regard perplexe et perdu en face de lui, Alexandre resta muet pendant quelques secondes. La petite fille répéta alors:

« Il y’a quelqu’un?

Progressivement, il retrouva ses sens. Il ouvrit alors la bouche et répondit d’une voix presque inintelligible:

« Oui.

-Qui es-tu? demanda la fille en sursautant.

-Je m’appelle Alexandre. »

Le regard vide de l’inconnue s’était maintenant orienté vers lui. Elle l’observait avec concentration, l’air d’attendre une suite à cette brève présentation.

« J’habite à côté, je suis venu cueillir des fruits pour faire de la compote. »

Un silence suivit l’explication.

« Comment se fait-il que je ne t’ai jamais vu? » ajouta l’étrangère.

Alexandre ne sut alors pas quoi répondre. Il baissa les yeux et se gratta nerveusement le bras.

A ce moment, la petite fille leva la main pour palper son visage. Lorsque les doigts fins et suaves approchèrent de lui, comme par réflexe, le petit garçon se recula.

« Désolé » ajouta t-il nerveusement.

Puis, Alexandre se leva et s’élança le plus vite possible dans la forêt afin de rentrer chez Alain et Yves.

Cette nuit-là, Alexandre ne dormit pas. Il songea pendant de longues heures à la rencontre qu’il avait fait. De nombreuses questions lui traversèrent l’esprit. Qui était-elle? Pourquoi s’était t-il reconnu en elle? Pourquoi avait t-il eu le sentiment si intense d’être, d’une manière ou d’une autre, lié à cette étrangère? Autant de questions auxquelles il ne put formuler aucune réponse.

Lorsqu’Alexandre commença à apercevoir la lune par sa fenêtre, il en déduit qu’il était environ trois heures et qu’il était donc temps de dormir. Il se tourna alors sur le côté et ferma les yeux. A ce moment, des pensées d’une autre nature commencèrent à fuser dans son esprit.

Comme si le côté clair de la lune avait cédé la place à l’obscur.

D’ailleurs, si elle ne savait pas ce qu’il faisait là, il pouvait très bien lui retourner la remarque. Lui non plus ne l’avait jamais croisée auparavant. Il avait probablement plus évité les routes qu’elle mais ce n’était pas une raison pour lui faire subir un interrogatoire. Pour qui se prenait t-elle? A l’accuser ainsi, comme si la forêt était son territoire? Il avait autant le droit d’être là, puis, il lui avait fait aucun mal. Elle était aveugle, certes, elle avait le droit d’être méfiante, mais ce n’était pas une raison pour être aussi vulgaire. Qu’est ce qui lui donnait le droit de croire qu’elle pouvait le bafouer comme ça sans qu’il ait eu son mot à dire? Les yeux ouverts par l’énervement, Alexandre fronça les sourcils et prit la résolution ferme de retourner voir l’inconnue le lendemain pour lui dire ce qu’il pensait de ses manières.

Une fois cette décision prise, il réussit enfin à se calmer et referma à nouveau lentement ses pupilles. Progressivement, il se laissa aller et plongea dans des songes plus profonds.

Au dessus de lui, comme l’inconnue, la lune le fixait, aveugle mais radieuse.

Le lendemain matin, Alain et Yves attendaient Alexandre pour le petit déjeuner. Une fois ce dernier réveillé, il se leva et sans prendre la peine de se laver ou de se changer, il alla dans le salon. Lorsqu’ils virent les yeux d’Alexandre, Alain et Yves eurent un mouvement de sursaut:

« Pourquoi tu fais cette tête là? demanda Yves.

-Tu as pas dormi toi, ajouta Alain.

-Est ce que quelqu’un habite à côté de chez nous? demanda timidement Alexandre.

-Non, on est tous seuls! Tout ce terrain rien que pour nous, tu y crois ça mon petit? » répondit Alain.

Alexandre fronça légèrement les sourcils.

« Pourquoi? ajouta Yves.

-Pour rien. Je ne vais pas petit-déjeuner aujourd’hui, je vais tout de suite retourner à la cueillette. A toute à l’heure! » dit Alexandre en franchissant la porte de la maison sans même laisser le temps à Yves et à Alain de répondre.

Une fois arrivé au même endroit que la veille, Alexandre chercha le buisson dans lequel il s’était caché la veille. Puis, une fois ce dernier trouvé, il s’assit à côté et attendit.

Plusieurs heures passèrent et il eut de plus en plus de mal à ne pas s’endormir. Au bout d’un certain temps, un bruit de pas vint cependant le ranimer. Il ouvrit alors les yeux et vit une silhouette se rapprocher de lui, sur le chemin de terre. Une fois qu’il eut reconnu la petite fille de la veille, Alexandre se leva et marcha dans sa direction. L’étrangère, quant à elle, s’arrêta puis, inquiétée par le bruit, elle commença à reculer.

« C’est moi ! Le garçon d’hier! » cria alors Alexandre afin de se faire reconnaître.

Au son de sa voix, la petite fille s’arrêta. Alors, Alexandre se rapprocha jusqu’à arriver juste en face d’elle. Une fois placé, il réalisa cependant qu’il ne savait pas quoi dire. « Bonjour » tenta t-il d’une voix hasardeuse

La petite fille ne répondit pas. Elle le regarda, étonnée, avant de froncer les sourcils et de crier en tapant du pied:

« Encore toi? Que veux-tu? »

Alexandre fut ébranlé par cet aplomb. Il resta muet et ébahi durant quelques secondes. Puis, il se ressaisît, serra les poings et se décida à maintenir l’objectif qu’il s’était fixé:

« Ecoute!

-Tu veux venir boire le thé chez mon papa? » demanda t-elle en lui coupant son élan.

Un silence suivit la question.

« Viens! »

La petite fille prit alors Alexandre par le bras et le serra contre elle. Puis, elle se mit à marcher rapidement, son bras sous celui d’Alexandre, le long du chemin de terre.

« Je m’appelle Alexandra, lui dit-elle en appuyant sa tête sur son épaule.

-D’accord ».

Alexandre n’écoutait même plus. Il venait de recevoir, en l’espace de quelques secondes, une affection incomparable à celle à laquelle il avait eu le droit depuis sa naissance. Son cœur s’emballait tandis que des vagues de chaleur lui parcouraient le corps, son cerveau était anesthésié, son corps ne pouvait s’empêcher de trembler.

Non seulement cette beauté radieuse n’avait pas fui devant lui mais, bien au contraire, elle le collait. Sa peau tiède, à elle, était en contact avec sa peau, à lui. Cette déesse caressait, de ses doigts fins et doux, son bras à lui et à personne d’autre.

Il ne pensait plus.

Il ne réalisait pas.

Sans même s’en rendre compte, Alexandre se retrouva devant la maison d’Alexandra. Il revint alors à ses esprits et demanda:

« Comment s’appelle ton papa?

– Jean Swerving » répondit t-elle en ouvrant le portail.

A suivre…

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie II

1

Il est important ici de raconter une coutume bien spécifique de l’époque. Du temps où cette histoire se déroula, l’homme avait réussi à atteindre la beauté parfaite. Quelques années auparavant, la société parvint à une hégémonie telle que tous s’accordèrent pour la première fois sur la plupart des caractéristiques  physiques. Entre autres, la préoccupation de l’apparence s’étant intensifiée à un point tel, l’humanité se fixa pour but de trouver un moyen de lutter contre l’angoisse permanente de l’apparence. Les hommes décidèrent de chercher un critère unique du beau, une résonnance parfaite entre les physiques de tous.

Bien évidemment, certains problèmes firent ici surface. Pour n’en nommer qu’un, l’âge rendait l’harmonie plus difficile. Néanmoins, à chaque problème sa solution, après quelques mois, il fut décidé que, par tranche de dix ans, par sexe et par couleur de peau; un modèle serait crée.

A mesure que les années passèrent, la pression sociale contribua à faire accepter et adopter le modèle par tous, même par les plus sceptiques. L’humanité évolua dans un sens unique, elle convergea jusqu’à ce que les hommes et les femmes convergent eux aussi pour devenir l’homme et la femme. Une avancée pour revenir à l’origine.

Lorsque la plupart de l’humanité eut néanmoins atteint cette uniformité parfaite, comme toujours, elle chercha autre chose. Nous dirons même plus, elle chercha l’opposé. Il est une loi constante de l’humanité selon laquelle les pensées d’un extrême suscitent toujours les pensées de l’autre, le plus et le moins de la batterie humaine, le moteur. Du temps où cette histoire se déroula, ces extrêmes étaient la beauté d’un côté et le monstrueux de l’autre. Après avoir passé autant d’années à vouloir atteindre cette perfection physique, une fois celle-ci atteinte, l’humanité se lassa. Comme au-dessus d’un puzzle accompli, l’homme détruisit son œuvre afin de tout recommencer. Mais pour recommencer, il fallait détruire.

De là le monstrueux.

Une branche de la science se développa: « la chirurgie contre-esthétique ». Au départ, le concept passa pour une aberration, il était proprement et éthiquement hors de question de toucher à un modèle qui avait demandé tant de labeur pour atteindre la perfection. Néanmoins et parfois, pour qu’une philosophie meure, il suffit que les idées de tous changent. Dans certaines communautés, la beauté n’intéressait plus.

Alors, le règne de la monstruosité commença.

Progressivement, certaines rumeurs se perdirent. On discutait d’un phénomène montant, une nouvelle mode qui serait pratiquée dans certains endroits élitistes. A mesure que le temps passait, les rumeurs prenaient la forme de mots. On racontait ce qu’on avait vu, ce qu’on avait entendu. Les mots « expériences », « science », « monstre » parcouraient les chuchotements de tous. Bientôt, certaines fenêtres se fermaient, certains gardes apparaissaient devant les maisons chiques. On pouvait entendre, au détour d’une rue, un bruit d’applaudissements et de cris. Un jour, un homme s’exclama au milieu d’un marché: « Ils prennent nos enfants, les défigurent et en font un spectacle! ». L’homme fut traité de fou avant d’être presque instantanément emporté par une voiture noire arrivée étrangement vite.

Aussi fou qu’il pouvait être, il faut concéder qu’un étrange phénomène faisait bel et bien surface à l’époque: les enfants disparaissaient. Dans certaines familles pauvres, l’enfant en bas âge ne revenait très souvent pas de l’école, son lit pouvait même d’ailleurs être vide à l’heure du réveil.

Les enfants étaient enlevés.

Par qui? Par quoi? Nul ne le savait.

Pour autant, les préoccupations se multiplièrent. Les hommes parlaient de plus en plus entre eux. Au coin d’un café lugubre, un boulanger chuchota à un autre que pas plus tard qu’hier, il avait vu un enfant enfermé dans un bocal. Le garçon passait en titubant devant son magasin et quelques secondes plus tard, un attroupement d’hommes habillés tout en noir le suivit.

A mesure que les mois passaient, l’étrange phénomène s’élargit. Certaines salles de théâtre furent fermées au public bien qu’un spectacle se joua à l’intérieur, certaines réceptions prestigieuses tirèrent leur rideaux tout en laissant deviner quelques ombres questionnables, certains sous-sol restèrent illuminés jusqu’aux heures les plus tardives. Bientôt, au sein des inquiétudes de tous, un doute se confirma : quelque chose se passait et ce quelque chose était d’une horreur telle qu’il était caché.

Un jour, un fait clarifia néanmoins considérablement le mystère. Un dimanche après-midi, pendant que l’on se promenait ou qu’on discutait autour d’un café dans la place principale de la ville, un enfant sortit en courant d’une ruelle sombre. Au départ, personne ne le remarqua. L’enfant se précipita au sommet de la fontaine de la place, sortit le magnétophone qu’il avait attaché à son dos et cria:

« Regardez-moi! »

Les passants les plus proches se retournèrent alors directement et poussèrent des cris d’horreur. Les voix particulièrement stridentes d’un groupe d’adolescentes rapprochèrent très vite certains curieux de la fontaine. A leur tour, ces derniers semblèrent être saisi d’une torpeur à la vue du garçon. Certains s’enfuirent, d’autres tombèrent à genoux, d’autres encore crièrent d’une voix étouffée.

« Aujourd’hui, je suis venu témoigner de ce dont vous vous doutez tous » continua l’enfant, nous sommes bel et bien enlevés pour subir des expériences scientifiques. On nous déforme, nous retourne, nous rapetisse, on prend nos yeux, on les donne aux autres, on joue avec nos cordes vocales, on nous inverse des membres et bien souvent, on nous tue. Mais! Aussi horrible que ce soit! Ce n’est pas le pire! ».

Toute la place s’était maintenant rassemblée autour de la fontaine. Tous écoutaient sans pour autant oser regarder l’enfant horriblement déformé dans les yeux.

« Le pire dans tout ça, c’est que certaines personnes paient pour voir! » termina le garçon, en pointant des hommes vêtus intégralement de noir, à l’autre bout de la place.

La foule se tourna rapidement vers le petit groupe. Puis, frappée par une colère telle face à la révélation de ce dont tout le monde se doutait depuis autant de mois, elle se précipita vers les hommes en noir d’une manière telle qu’elle sembla vouloir les piétiner. A la tête de la foule, étaient les nombreux parents de certains enfants disparus à jamais.

Après le massacre du groupe par la foule, un homme en noir avoua l’endroit où était caché leur chef. La police arriva sur le lieu un quart d’heure plus tard et le lendemain, le dirigeant, un homme chauve et rasé de près, fut questionné. Il avoua le but de sa communauté et en donna le nom. Il faisait parti des « Freaks » dont le travail était effectivement de transformer, par la chirurgie, les enfants, afin de les rendre les plus horribles et donc les plus divertissants possible. Lorsqu’on lui fit comprendre que ses agissements touchaient à sa fin, l’homme sourit et dit: « Vous croyez que nous sommes les seuls? »

Une semaine après que l’homme soit jeté en prison. Le roi passa une loi sur l’interdiction de modifications physiques quelconques sur les enfants, il instaura également une récompense considérable auquel cas quelqu’un dénoncerait un « Freak » ou équivalent.

Très rapidement, la communauté s’effaça. Pour autant, afin de disparaitre, ils ne pouvaient pas se contenter de relâcher les enfants. S’ils restaient, ils s’exposaient au risque presque inévitable d’être dénoncés par les enfants délivrés. Ils devaient partir.

Dix pourcent de la population disparu.

Les communautés s’exilèrent en abandonnant les enfants dans les lieux les plus éloignés de l’humanité. En soit et dans une certaine mesure, c’était une preuve d’humanité. Il aurait été très facile de les tuer (même si la plupart moururent très rapidement), pour autant, à quelques exceptions, rien de tel ne fut accompli. Aussi monstrueuse qu’eut été la chirurgie contre-esthétique, une question profondément humaine fut alors posée:

Le réel monstrueux venait t-il vraiment de là?

Le roi en reçut la réponse lorsqu’il demanda, avant son incarcération, au chirurgien des Freaks:

« Vous n’avez pas honte? »

Et que ce dernier lui répondit:

« Ce n’est pas moi qui paie pour voir ça. »

2

Comme par réflexe, Alexandre se jeta dans un buisson pour se cacher. Il se mit alors à genoux et tendit l’oreille afin de vérifier s’il était repéré ou non.

Il attendit.

Après quelques secondes de silence, il entendit un bruit de pas s’intensifier. Le son se clarifia jusqu’à ce que l’inconnue se retrouve en face de lui, à quelques mètres du buisson. La position de la petite fille lui donna, à ce moment, un angle tel qu’Alexandre était totalement à découvert. Face au regard qui se tournait dangereusement dans sa direction, le garçon ressentit une émotion si intense qu’il retint sa respiration.

Elle le vit.

L’inconnue le regardait de ses yeux bleus et lui, la fixait de son regard vide.

Elle le regardait sans pourtant paraitre le voir.

Soudainement, elle se retourna et revint sur ses pas. Alexandre resta figé.

Les rares fois où le garçon avait croisé un être humain sur sa route s’étaient toutes soldées par une réaction de terreur puis, de fuite chez l’inconnu. De plus, face au physique effroyable d’Alexandre, des insultes accompagnaient en général les réactions. Cette fois, rien de tout cela. La petite fille l’avait regardé, était restée calme et avait reprit normalement son chemin.

Etonné par l’attitude de cette silhouette qu’il ne quittait à présent plus du regard, Alexandre attendit que celle-ci se soit suffisamment éloignée avant d’expirer.

A ce moment, au loin, la petite fille se retourna subitement.

Elle resta sans bouger durant quelques secondes avant de se précipiter furieusement dans sa direction. Cette fois-ci, Alexandre n’eut même pas le temps de chercher un meilleur endroit pour se cacher. Il se contenta de regarder, tétanisé, l’étrangère s’approcher de lui à toute vitesse. Elle arriva juste en face de lui et se mit à genoux, puis, elle déplaça les branches du buisson d’une main avant de se retrouver nez à nez avec Alexandre. Lui, était toujours figé, il ne respirait à nouveau plus. Il baissa la tête de peur de l’effrayer. Doucement, il entendit alors les lèvres en face de lui lentement se détacher l’une de l’autre.

La voix allait sortir.

Une voix dont le timbre raisonnerait faiblement mais avec détermination, entre le murmure et le discours. Un son qui aurait quelque chose de céleste. Comme si la voix du ciel en personne se serait égarée dans le corps frêle d’une créature humaine.

Avant de l’entendre, une idée éphémère lui traversa l’esprit et lui délivra un message qu’il oublia aussitôt. Ce message lui disait que quelque chose de fondamental le liait à l’être en face de lui.

« Il y’a quelqu’un? » demanda doucement l’inconnue.

Alexandre leva alors lentement le regard et fixa, dérouté, les pupilles bleue.

Pendant une fraction de seconde, il se reconnut en elle.

Le blanc de ses yeux se superposa au bleu des siens.

Elle avait ses yeux.

A suivre…

Jadd Hilal

La fabuleuse invention de M. Lopique

Au moment où le « Flying city » prit son envol pour la première fois, M. Lopique tremblait d’excitation. Après tant d’années, la machine de ses rêves allait enfin être révélée au monde entier.

La rue piétonne de Saint Simon était méconnaissable, toute la région s’était précipitée pour assister à l’avènement de l’invention et des visiteurs venus de régions plus exotiques les unes que les autres s’intégraient à la foule éparse que M. Lopique avait en face de lui. Le regard des scientifiques se portait sur le moteur de la machine afin d’en comprendre les mécanismes, les journalistes se disséminaient dans les quatre coins de la place pour saisir le Flying City sous son meilleur angle, les marchands discutaient entre eux des possibilités économiques d’une telle machine dans l’avenir et les ouvriers débattaient fièrement sur le type d’outils qui avait pu être utilisé dans la conception. Juste derrière les barrières séparant le public de M. Lopique et de sa machine, un attroupement d’enfants curieux s’était composé, ils levaient les yeux, songeurs, en direction de l’immense ensemble mécanique. Toute cette foule faisait résonner une clameur enivrante dans laquelle des formidables cris d’impatience se faisaient entendre dans un endroit avant d’être partagés par l’ensemble. Bientôt, les conversations se perdirent au milieu des applaudissements, des cris et des sifflements de la foule impatiente.

En face de cette cacophonie, M. Lopique se tenait debout, il regardait autour de lui avec un sourire fier et paraissait évaluer son succès, ému à l’idée d’être finalement récompensé après tant d’années de travail.

 

Après s’être incliné plusieurs fois, il se tourna lentement vers le ruban rouge afin d’inaugurer la machine. Sous les applaudissements et les cris incessants, il approcha le ciseau pour couper.

Aussitôt, il n’entendit plus aucun bruit.

Le silence se matérialisa si subitement qu’il dut regarder derrière lui d’inquiétude. Ce faisant, il vit des milliers de pupilles l’observer en retour, avec attention. Personne ne sembla oser le moindre geste, tous ces inconnus, aussi nombreux qu’ils étaient, parurent s’être gelés sur place.

M. Lopique se tourna à nouveau vers le ruban, il prit une grande respiration, glissa le bas du ciseau sur le tissu et coupa.

Aussitôt, la machine fit entendre un fracas phénoménal. Chacun des rouages se mit progressivement en marche et des bruits assourdissants de vapeur retentirent à divers endroits du sol. Ceux-ci furent ensuite relayés par un son plus grave et plus constant, comme un vrombissement géant.

En parallèle à ce formidable concert mécanique, le sol commença à légèrement trembler et l’inquiétude se fit bientôt ressentir au sein de la foule. Certains enfants s’agrippèrent aux jupes de leur mères et quelques visages se tournèrent de gauche et de droite pour chercher le regard d’un voisin. Un homme, en particulier, parut assez nerveux, il s’était légèrement avancé et semblait, de part sa gestuelle, avoir l’intention d’interpeller M. Lopique pour descendre de la plateforme. Juste avant que cela ne se produise néanmoins, la machine décolla.

Les câbles tout autour du Flying city se détachèrent un à un et les dizaines de ballons géants se gonflèrent rapidement au dessus de la plateforme.

La première ville du ciel s’élevait.

La structure décolla lentement, sûrement. Les applaudissements reprirent de plus belle. Bientôt on recommença à chanter le succès du Flying City et le talent de son inventeur.

 

Après quelques minutes de vol, M. Lopique enclencha un levier pour mettre fin à l’ascension du Flying city qui s’arrêta alors à une centaine de mètres. Une fois que l’ensemble fut stabilisé, on n’entendit plus que le bruit de fond de la machine, un moteur dont le vrombissement constant semblait stabiliser la plateforme en l’air. Un tonnerre d’applaudissement prit néanmoins rapidement le dessus sur ce dernier et, après quelques secondes seulement, plus personne ne sembla s’en soucier.

 

M. Lopique n’était pas surpris de son succès, non seulement l’invention dont le monde entier parlait depuis maintenant quatre années avait fonctionné mais surtout, tous ces individus en avaient été eux mêmes témoins. Ils avaient participés à une première mondiale, une conquête semblable aux premiers pas sur la lune ou sur l’Amérique. Ils étaient ancrés dans l’histoire, on les connaitrait comme les précurseurs du ciel.

 

Prit par l’excitation, un des enfants se précipita vers l’extrémité de la plateforme pour observer le sol. Une fois au bord, il recula légèrement de peur de tomber. Il siffla en direction de ses amis qui le rejoignirent en courant. Rapidement, ce fut au tour des parents inquiets de se lancer à leur poursuite afin de les protéger d’une éventuelle chute. A la vue de l’attroupement, M. Lopique jugea le moment bon pour commencer son discours et ainsi réinstaurer le calme.

Il monta les marches du pupitre qui, une fois atteint, dévoila la petite taille du personnage. Quand M. Lopoque se tourna vers la foule, on ne put effectivement distinguer que le haut de ses épaules et au dessus : un visage aussi rond que les lunettes qu’il portait.

Il tapota, à plusieurs reprises le micro avec le haut de ses doigts afin d’obtenir le silence, puis, il commença :

« Mesdames, Messieurs, déclara t-il, permettez-moi tout d’abord de vous remercier d’être venus aussi nombreux pour le départ du Flying City. »

La première phrase n’était pas parfaitement mesurée, il prit quelques secondes pour chercher un rythme plus dynamique, une élocution qui percuterait au mieux la sensibilité de tous.

« Voilà maintenant quatre années que mon projet parcourt les journaux, la télévision et les discussions, continua t-il en marquant certaines syllabes, aujourd’hui, vous avez pu assister à la concrétisation de cette longue attente. »

Sa voix commença à se stabiliser, il prit de l’assurance et continua :

« Au sein de la foule que j’ai en face de moi, se trouvent des individus venant du monde entier et de professions multiples. Au sein de vous se trouvent des membres phares de la politique et des maillons solides des relations internationales. Entre vous se trouve, mesdames et messieurs, votre président de la République. »

Une légère agitation se fit ressentir dans la foule. La plupart des regards parurent chercher l’individu en question. Au même moment, l’orateur entendit un cri dans son oreillette :

« Bon sang mais que faites-vous Lopique ? Ca devait rester confidentiel ! »

Sans détourner le regard, il enleva lentement l’objet de son oreille, le jeta discrètement au sol et recommença son discours.

« Monsieur le président est effectivement parmi nous. Comme vous pouvez vous en douter, la venue d’un homme si haut placé est d’une rareté exceptionnelle. »

Son expression sembla changer légèrement.

« La venue du président est courageuse, c’est une chance unique de l’avoir. »

Il releva les yeux de son pupitre.

« Et une chance que je prendrai ».

Il porta un regard noir sur la foule. Il avait maintenant, et pour la première fois, une attitude sérieuse, inhabituelle, jurant presque avec son apparence ou tout du moins l’image légère qu’il avait toujours dégagé dans les médias.

Après quelques secondes de silence, il reprit son discours. Sa voix changea, elle devint plus grave et plus saccadée.

« Il y a maintenant beaucoup trop d’années que nous souffrons les caprices et les exigences de cette dictature, il est temps d’arrêter tout cela ».

Dès qu’il eut prononcé ces mots, il vit une dizaine d’hommes habillés entièrement en noir bouger en même temps au sein de la foule. Après quelques secondes, il les vit se rapprocher de lui. Il avait anticipé. Il accéléra légèrement son discours.

« Aujourd’hui, vous êtes venus des quatre coins du monde pour assister à un envol, à un commencement, pour quitter la terre ferme. Néanmoins, pour qu’il y’ait commencement, il doit y avoir fin. Logique n’est-ce pas ? »

Les hommes terminèrent de traverser la foule agitée. Ils s’approchèrent du pupitre.

« Aujourd’hui, vous avez voulu entrer dans l’histoire. Mais pour entrer dans l’histoire, il faut quitter le présent. C’est pourquoi maintenant, vous, nous, reprit-il, nous allons quitter le présent ».

Il prit alors une grande respiration et songea qu’il ne lui restait plus qu’à terminer en beauté.

« Mes chers amis, j’ai bien peur que la seule solution réside dans le sacrifice. Aujourd’hui, nous allons partir. Mais nous ne partirons pas pour rien, nous partirons pour qu’un avenir plus heureux porte nos noms. Nous partirons avec la haine et le mal pour ne laisser que l’amour et l’humanité. Voilà un sacrifice honnête et nécessaire. »

Des cris commencèrent à se faire entendre au sein de la foule. Devant lui, deux hommes en noirs grimpèrent sur la scène, ils coururent dans sa direction. Il glissa sa main sous son pupitre et pressa un bouton.

 

Le bruit de fond de la machine s’arrêta.

 

Jadd Hilal