A bicyclette

« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre »

Albert Einstein

 A Gérard,

Partie I

Pour Michel, le vélo c’était comme marcher. L’enfant avait pris l’habitude de ne se déplacer que par ce biais. Du haut de son mètre quarante, il ne touchait pas le sol. Pour autant, cela ne l’empêchait pas de flâner, bien au contraire, Michel se vantait de la différence d’hauteur. Pour lui, toucher le sol, c’était tricher.

Malgé son jeune âge, Michel était facteur, enfin, il livrait le courrier tout du moins. Il faut dire que dans le village de Sanasse, personne ne se souciait vraiment des titres. Tous les métiers étaient organisés en fonction du besoin des villageois. A Sanasse, s’il y avait un boulanger, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boulanger, s’il avait un boucher, c’était parce qu’il y avait besoin d’un boucher et au même titre, s’il y avait un facteur, c’était parce qu’il fallait bien que quelqu’un livre le courrier.

Pour Michel, la question ne se posa même pas, dès qu’on remarqua son intérêt pour le vélo, on lui attribua le rôle. Au départ, il le refusa en répondant que pédaler, ça lui suffisait mais le jour où Angelique, sa mère, fut mise au courant par le maire, les choses changèrent.

« Comment ça tu t’en fiches ? lui avait-elle crié dessus alors que le maire attendait devant la porte.

-Mais je veux faire du vélo moi, je m’en fous de livrer ! avait répondu Michel.

-Hé mon petit, qu’est ce qui te fait croire que tu as le choix ? Tu vas accepter ce boulot vite fais, c’est moi qui te le dit tiens ! Non mais regardez le l’artiste ! ‘Je veux faire du vélo’ »

Dès lors, Michel avait compris qu’aucune échappatoire ne serait possible. Il hésita un moment entre l’itinéraire qu’on lui imposait d’un côté et l’argent qu’il pourrait ramener de l’autre avant de finir par capituler.

Michel commença donc à distribuer le courrier. Tous les matins entre neuf heures et dix heures, il pédalait pour l’argent. Au fur et à mesure du temps, on lui permit de construire son parcours à lui. Tant que son trajet ne lui prendrait pas plus de temps que celui qu’on lui avait imposé, il pouvait aller où il le voulait. Après quelques semaines, Michel avait donc tracé un itinéraire qui lui convenait plus. Il livrait rapidement la partie est du village puis à la place d’aller vers l’ouest en traversant le centre, il contournait par la forêt pour revenir de l’autre côté du village. Il retournait ensuite vers le centre où il terminait de livrer à toute vitesse. De cette manière, Michel pouvait rouler en forêt où il profitait du terrain pour s’exercer à une conduite plus aventureuse.

Un jour que Michel dérapait en slalomant entre les troncs, il fit tomber sa sacoche. En s’échouant par terre, celle-ci s’ouvrit et laissa échapper plusieurs lettres qui s’éparpillèrent au sol. Michel posa alors son vélo contre un tronc avant de revenir vers le tas de lettres qu’il regarda bêtement et silencieusement pendant quelques secondes. Conscient du désorde qu’il avait crée, il soupira et se baissa ensuite afin de ramasser les lettres une par une. Après quelques temps, il remarqua qu’une des enveloppes en particulier avait été malmenée par la chute. Celle-ci était déchirée en deux et couverte de terre. Michel la prit dans ses mains.

Elle était destinée à David Rosenblag, le boucher.

A la vue de l’état de la lettre, Michel décida de ne pas la distribuer, il la mit dans sa poche, rangea les autres et continua sa tournée.

Après avoir terminé sa journée, il rentra chez lui et monta dans sa chambre afin de recoller la lettre pour la mettre dans une nouvelle enveloppe qu’il livrerait dès que possible au boucher. Alors qu’il se préparait à scotcher le papier que la chute avait séparé en deux, le regard de Michel entra en contact avec un mot qui le perturba.

Le mot « mort ».

Curieux, Michel regarda instinctivement derrière son épaule pour vérifier qu’il était bien seul puis, il posa les deux morceaux de papier sur son bureau et les rapprocha.

Voici ce qu’il put reconstituer:

‘David,

Alice m’a tout dit. Je sais que vous baisez ensemble depuis bien six mois. Je t’écris juste pour te dire que tu la verras plus jamais. Pas parce que je te défends de la voir mais parce que personne ne pourra plus jamais la voir. En guise de preuve, je te laisse regarder dans tes stocks de viande dès que tu liras cette lettre. Et quant à toi mon David, j’ai le plaisir de te dire que tu vas pas tarder à la suivre. Dans deux jours, pas un de moins, pas un de plus, t’es mort’.

A suivre…

Jadd Hilal

I.A.

I

 

 

Le 25 décembre 2027, Rob Liah éteignit son alarme avec le dos de la main. Replongé dans le silence mortuaire de sa chambre, il se recoucha.

Après la seconde sonnerie, il se leva et se dirigea, presque automatiquement, en direction de la salle de bain. Une fois en face du lavabo, il se brossa les dents et se rinça. En relevant la tête, il aperçut son visage dans le miroir et le trouva particulièrement sale. Etonné par son apparence inhabituelle, il utilisa un mécanisme interne au miroir afin de zoomer et réalisa à quel point sa barbe était épaisse et ses boutons nombreux.

« Rasage de près monsieur ? »

Rob sursauta. Il se retourna rapidement en direction de la voix, tenant la brosse à dent comme une arme. En face de lui, il y avait l’opposé de ce qu’il venait de voir dans le miroir, c’était un visage clair et net sur lequel des cheveux blonds en brosse se dressaient très proprement. La figure paraissait d’autant plus délicate que deux yeux bleu clair étaient en son sein. Sur la joue droite de l’inconnu, le sigle NS-2027 était inscrit.

C’était un robot.

Rob ne baissa pas sa brosse à dent. Il remarqua une note agrafée sur le torse de la machine. Les mots suivant y figuraient :

« Joyeux anniversaire mon Robie. Je sais que tu détestes les robots mais celui-ci ne t’aidera qu’à nettoyer le bazar dans lequel tu vis. Je suis désolée mon chéri mais après ma dernière visite, je ne pouvais plus supporter l’idée que tu puisses vivre comme ça. Alors voilà ! Bon anniversaire mon amour. Maman ».

Il quitta aussitôt la salle de bain et se dirigea vers sa chambre. Il ouvrit un tiroir dans sa table de chevet et en sortit un pistolet. Une fois de retour dans la première pièce, il chargea l’arme et tira sans prendre la peine de viser, sur le robot. Les câbles de la machine s’éparpillèrent dans toute la salle de bain. Il regarda la quantité de fils et d’objets électriques répandus un peu partout et songea qu’il n’aurait pas le temps de tout nettoyer. Il se décida à le faire le soir, en rentrant du travail. Il vérifia son emploi de temps sur son ordinateur portable et quitta son appartement.

 

Il resta quelques secondes, immobile et silencieux dans les courants d’air. C’était devenu une habitude. Il avait besoin de son moment quand il sortait du hall décrépi de son immeuble. Une fois dehors, le vent l’apaisait. Aujourd’hui était un beau jour.

La structure du ciel était fragmentée par quelques fins rayons de lumière. Ils semblaient avoir de la peine à percer à travers la couche grisâtre. Ils n’éclairaient que pendant une fraction de seconde après laquelle la pollution reprenait aussitôt le dessus. En dessous du ciel parsemé, des nuages noirs stagnaient et les éclairs y dessinaient des arcs de cercle retournés.

Le spectacle lui était réconfortant.

Sous le ciel, les bâtiments, eux, étaient restés les mêmes. Ils lui donnaient l’impression d’être prêts à s’écrouler d’une seconde à l’autre. Le gratte-ciel délabré en face de lui l’angoissait tout particulièrement. A n’importe quelle heure de la journée, la couleur de ses murs paraissait triste et dégradée. La lumière était rare à cette époque. Les fenêtres était étranges. Peu importe l’angle, leur intérieur paraissait noir. Un jour, il avait voulu en voir le contenu. Il était monté sur le toit de son immeuble et les avait observé d’en face avec des jumelles. Même en pleine journée et avec une quantité formidable d’éclairs dans le ciel, il n’avait réussi à voir que l’infaillible obscurité.

L’immeuble était un crâne.

Mort à l’intérieur et en décomposition à l’extérieur.

 

Il contempla le mystérieux bâtiment pendant quelques minutes. Il se dirigea ensuite vers sa voiture, l’ouvrit par un système de reconnaissance vocale et s’assit sur le siège au cuir usé. Il brancha son ordinateur au tableau de bord à l’aide d’un câble. Une fois la liaison faite, une voix féminine émana :

« Bonjour M. Liah, votre tâche aujourd’hui est de détruire un robot HUM 2027 émotionnellement endommagé ».

Les nouveaux modèles, songea t-il, ces nouveaux types de robots avaient été crées pour penser et réagir précisément comme des êtres humains.

La voix continua :

« Le robot prendra un café au Stardust Millenium à dix heures ».

Rob sourit. La coïncidence l’amusa. Le café en question était le dernier endroit où il s’était rendu avant que sa femme ne décède.

Il écarta cette pensée et alluma le moteur.

La voiture s’éleva silencieusement et s’éloigna dans le ciel, vers les quartiers les plus sombres de New York.

II

Lorsqu’il atterrit sur le parking du Stardust Millenium, plusieurs voitures étaient déjà garées. Le café étant habituellement peu fréquenté, il ne sut où laisser sa voiture.

Il ouvrit la porte d’entrée et se rendit aussitôt compte de la difficulté de sa mission. Le café était bondé. Une cinquantaine de clients était là. Par mesure de discrétion, la plupart des robots n’avaient pas de numéro d’immatriculation accessible au premier regard. Il comprit qu’il s’apprêtait à chercher une aiguille dans une botte de foin. Il chercha du regard un endroit où s’asseoir.

Il s’efforça de se calmer. Il était habitué à déceler les machines, c’était son métier. Il se répéta ces mots en se dirigeant vers le comptoir où il commanda un café. Une fois servi, il trouva une place sur un divan situé dans un coin de la pièce. Il s’y assit et commença à scruter tous les détails. Les chevilles, les poignets, la nuque, toutes les parties du corps étaient potentiellement révélatrices. Après quelques minutes, son regard se fatigua. Il baissa la tête et but une gorgée de son café. Il appréhenda l’échec de plus en plus probable de sa mission. Une fois de plus, on allait lui administrer une belle leçon de morale. Peut être même allait-on le renvoyer.

Il risquait gros s’il abandonnait. Mais il était inutile de rester. Il chercha le serveur du regard pour lui demander l’addition. Il le repéra rapidement. Il était en train de servir des clients, trois rangs devant lui. A cette table, il aperçut une blonde assise, de dos. Il frissonna. En voyant sa nuque, il comprit où la subtilité s’était jouée.

 

C’était Marie, son ex-femme. Tout au moins en avait-elle l’apparence. Le déguisement était une technique qu’on lui avait apprise au cours de sa dernière année à l’école criminelle. Le professeur avait appelé ça « le piège affectif ». Il n’en avait jamais vu un si réaliste, même au sein des diaporamas qu’on lui avait montrés durant les cours.

Il se leva et se dirigea vers les toilettes. Une fois arrivé, il activa le système d’alarme. Il retourna ensuite dans le café. Comme il l’avait planifié, tous les clients couraient en panique vers la sortie principale.

Tous sauf le robot.

La machine était la seule à être programmée pour se diriger vers une sortie de secours en cas de danger. Il la vit se déplacer calmement vers l’autre côté de la pièce.

Il sortit avec les autres pour ne pas attirer l’attention. Une fois dehors, il se retourna et se dirigea vers l’autre côté. Il aperçut le robot.

Il regardait le ciel.

 

Il prit une longue respiration et commença ensuite à courir en direction de la machine. Arrivé derrière elle, il hurla « Courez ! C’est une bombe ! » et vit alors le robot courir lui aussi. Celui-ci se dirigea automatiquement vers la rue la plus proche. Il le suivit. Il se sentit heureux. L’opération se déroulait exactement comme il l’avait planifiée. Excité par un succès potentiel, il décida d’en finir rapidement avec le robot. Il accéléra et sortit son arme dès qu’il fut à côté de lui. En le voyant, le robot se jeta aussitôt sur lui. Il tomba en arrière avant d’avoir eu le temps de tirer. L’être artificiel se plaça sur lui et essaya de l’étouffer en pressant ses mains sur sa gorge. Rob réussit à sortir son pistolet de sa ceinture et à tirer sur le torse de la machine.

Celle-ci s’envola et s’écrasa contre le mur en face.

Rob se leva et se dirigea en boitant vers le robot qui était allongé au sol. Il pointa son arme sur lui et se prépara à tirer. Il vit alors la bouche s’ouvrir.

« Ramène-moi au 28 novembre »

Sa main s’engourdit aussitôt. Il ne sentit ni ses doigts ni la gâchette du pistolet. Comment pouvait-il savoir ? Comment un tel souvenir avait-il pu lui être implanté ? Qui avait été là lorsque Marie et lui s’étaient assis à Central Park à cinq heures du matin ? Qui avait été là pour l’entendre dire à Marie « je t’aime » pour la première fois ?

Il baissa son arme. La fatigue l’envahit. Il voulut renoncer, quitter ce monde où elle n’était plus, où elle avait disparu, elle et tous les moments qui allaient avec. Tout avait été banalisé, effacé.

Il baissa lentement son arme.

Il l’avait perdue « elle » et il avait perdu « eux ».

Il vit le robot sortir son arme à son tour et lui tirer dessus. Il sentit une brûlure sur son torse. Il décolla et retomba violemment à terre. Il ouvrit les yeux et vit le robot se lever lentement. Il le regarda se rapprocher. La machine pointa à nouveau son arme, cette fois-ci en direction de sa tête. Il attendit et sourit. Il songea que bientôt, il la reverrait.

 

Juste avant que la gâchette ne s’enclenche, il lança un dernier regard sur sa main en sang. Il vit, sous une première couche de peau arrachée, le sigle HUM-2028.

 

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie VII

Sept années passèrent.

 

La veille du mariage d’Alexandre et d’Alexandra, Jean fut frappé par une crise cardiaque. Ce jour-là malheureusement, les deux fiancés étaient occupés à la préparation des derniers détails de leur cérémonie, si bien que ni l’un ni l’autre ne put immédiatement venir au secours de Jean. Néanmoins, alors que ce dernier sentit son cœur se serrer, il réussit à saisir le fusil de chasse d’Alexandre et à tirer par la fenêtre avant d’être complètement paralysé par la douleur. Alarmé par le bruit, Alexandre abandonna alors la construction de l’autel en bois à l’endroit de la forêt où lui et Alexandra s’étaient rencontrés pour la première fois et courut en direction de la maison. Lorsqu’il arriva, quelques minutes plus tard, sur le palier, il vit le corps de Jean gisant par terre. Il laissa alors tomber sa hache et se précipita vers lui.

« Jean, vous m’entendez ? » demanda t-il en haletant.

Jean ouvrit lentement ses pupilles et, une fois qu’il reconnut le visage d’Alexandre, il les écarquilla soudainement, comme s’il venait d’apprendre une vérité.

« C’est moi, c’est Alexandre, vous me reconnaissez ? dit-il en lui caressant le front.

-Oui, je te reconnais maintenant » répondit Jean avec une étrange sérénité dans la voix.

Alexandre allongea le corps tremblant sur le sol.

« Surtout ne bougez pas, je vais appeler le médecin. »

Lorsqu’il essaya de s’éloigner, Alexandre fut alors fermement tiré par le bras.

« Attends, reste avec moi.

-Mais…

-Calme-toi, j’ai quelque chose à te dire, interrompit Jean.

-Mais vous me le direz plus tard ! Laissez moi appeler les secours.

-Ecoute-moi bon sang, cria t-il.

A la vue de la fatigue dangereuse qu’entrainait l’effort de Jean pour hausser la voix, Alexandre résolut alors, malgré son inquiétude, de se taire.

-Tu n’es pas celui que tu crois être. »

Jean prit une longue respiration. Puis, sentant que ses dernières secondes approchaient, il se contenta alors de répéter très faiblement:

« Tu n’es pas celui que tu crois être… »

Après avoir soupiré cet étrange message, les pupilles de Jean se fermèrent lentement et la mort entra doucement en lui. Puis, soudainement, juste avant d’expirer, il fut ramené à la vie par une convulsion.

Jean s’assit brusquement, sortit une clef de la poche de sa veste et la tendit à Alexandre en lui chuchotant quelque chose à l’oreille.

Lentement, il s’allongea à nouveau et ferma les yeux, cette fois-ci, pour la dernière fois.

 

Pendant plusieurs minutes, Alexandre resta assis sur le sol, tétanisé et terrorisé par la scène. Dans son esprit, tout se mélangeait. Les images de la mort de Jean, les mots qu’il lui avait chuchoté, le visage d’Alexandra lorsqu’elle reviendrait avec sa robe de mariée; le passé, le présent et l’avenir s’enroulaient dans un cyclone mental. Progressivement néanmoins, Alexandre en trouva l’œil, il réussit à se calmer suffisamment pour arriver à créer un entonnoir avec ses idées. Bientôt le silence revint autour de lui et du cadavre. Il put ainsi se concentrer sur l’essentiel : les mots que Jean lui avait chuchoté.

Au sein de la phrase, deux mots uniquement lui revinrent à l’esprit. L’un était « malle » et l’autre était « grenier ». Il en déduit alors que la clef que Jean lui avait donné devait servir à ouvrir l’un des deux. Alors, les jambes tremblantes, Alexandre se leva et marcha avec peine en direction du grenier de la maison. Il arriva devant l’échelle qu’il grimpa avec d’autant plus d’efforts que le traumatisme de la scène semblait avoir drainé ses jambes de toute leur vigueur. Enfin, après quelques secondes, il arriva au grenier.

Dès son premier regard, Alexandre réalisa que cette partie de la maison était particulièrement délabrée. Le sol craquait tellement sous ses pas qu’il semblait prêt à se briser à la moindre pression. En outre, la seule lumière au sein de la pièce était fournie par un vasistas poussiéreux, si bien qu’une seule partie du grenier était réellement éclairée et que même celle-ci l’était que très faiblement. A tâtons dans cette demi obscurité, Alexandre commença alors à chercher la malle.

La tache fut difficile dans la mesure où la pièce était remplie d’une quantité formidable de fournitures. C’était une réelle jungle de vêtements, de décorations et de meubles délabrés. Lors de sa recherche, Alexandre tomba sur des manteaux coloniaux déchirés, des vases entièrement recouverts par une épaisse couche de poussière ou encore des vieux jouets en bois dont les parties étaient dispersées aux quatre coins de la pièce. Il se fraya un chemin entre les vieilles armoires auxquelles ils manquaient la plupart des tiroirs si ce n’était des portes, entre des miroirs dont le verre était fracturé sur toute la surface ou encore des cartes tellement obsolètes qu’elles ne semblaient plus rien représenter. Au sein de cette jungle de délabrement, pour autant, il ne vit aucune malle. Après une demi-heure de recherche, Alexandre avait scruté l’ensemble de la pièce sans succès.

Frustré par cet échec, il se persuada alors que Jean ne devait pas avoir toute sa raison et que ce dernier avait probablement été victime de son imagination. Après tout, qui aurait pu lui en vouloir dans un état aussi second que celui dans lequel il était ?

Convaincu alors que la perte de logique était la seule raison des derniers mots de Jean, il se résolut à quitter le grenier et se dirigea donc vers l’échelle.

A mi-chemin soudainement, une lumière l’éblouit.

Etonné, il se recula légèrement de manière à recevoir le faisceau à nouveau et une fois qu’il fut dans la trajectoire, il en regarda la source. L’inclinaison du soleil à ce moment semblait projeter une lumière qui se reflétait très légèrement sur un miroir qu’il n’avait pas remarqué auparavant. Il constata alors que l’objet en question avait une inclinaison étrange. Le miroir paraissait être beaucoup trop relevé pour être par terre et beaucoup trop allongé pour être contre le mur. Intrigué, Alexandre s’en s’approcha et remarqua alors qu’il reposait sur une malle rouge.

 

Il profita alors de l’inclinaison provisoire du soleil pour se dépêcher d’ouvrir l’objet momentanément éclairé. Il inséra la clef rouillée au sein de la serrure et la plaça dans diverses orientations afin de trouver l’angle adéquat pour activer le mécanisme. Une fois celui-ci trouvé, la malle s’ouvrit. Alexandre se recula alors immédiatement en raison de l’odeur d’une part et de la poussière de l’autre. Puis après quelques secondes, il revint hésitant et regarda prudemment l’intérieur.

A la vue de la quantité d’objets au sein du grenier, Alexandre s’attendait alors à ce que la malle en soit elle aussi remplie. Pour autant, celle-ci semblait vide, tout du moins à première vue. Il inséra donc sa main afin d’en vérifier l’intérieur et sentit néanmoins un léger relief dans un des coins. Il semblait y avoir quelque chose d’incrustée au fond de la malle. Réalisant que l’objet bougeait très légèrement, Alexandre inséra alors son deuxième bras de manière à avoir plus de force et tira. Une fois le bon angle trouvé, l’attache céda et il tomba en arrière, l’objet dans les mains. Après s’être assit à nouveau, Alexandre lui enleva alors la poussière et le plaça à la lumière. Il réalisa à ce moment que ce qu’il tenait dans ses mains était un carnet.

Un carnet rouge.

Les pages étaient très jaunies mais l’intérieur en était resté parfaitement intact. Plus ou moins lisible selon les passages, l’écriture était, de manière générale, suffisamment appliquée pour donner du sens à l’ensemble. La seule difficulté venait de la lumière, Alexandre réalisa en effet très vite que la pièce n’était plus suffisamment éclairée pour pouvoir observer correctement le contenu du carnet. Il décida donc de redescendre au rez-de-chaussée afin de l’étudier.

 

En une demi-heure de lecture, rien ne s’était clarifié. La plupart du carnet, s’il était lisible ne portait pour autant aucun sens pour Alexandre. C’était tout au plus une accumulation de noms, de formules scientifiques ainsi que d’observations toutes plus indéchiffrables les unes que les autres. Ainsi, arrivé à la moitié du carnet, la frustration devint telle  qu’Alexandre se décida à lire en diagonale. Il continua alors la lecture des cinquante dernières pages, à moitié attentif à ce qu’il lisait, à moitié pensif face au corps de Jean qui gisait toujours sur le sol en face de lui ; jusqu’à ce qu’il arrive à la fin.

Il réalisa alors que la dernière page était différente des autres.

Tout simplement parce que c’était la dernière page.

Une page que l’on ne pouvait pas tourner.

Une page qui signifiait, la fin.

A mesure que son regard parcourait cette ultime feuille, les battements de son cœur gagnèrent en intensité. Il comprit ce qu’était réellement le carnet rouge et qui était son auteur. A partir de ce moment là, la descente de la page se transforma en une descente en enfer. A chaque fin de ligne, il se sentait finir lui aussi un peu plus, à chaque début d’une autre, il frissonnait et tremblait d’appréhension face à ce qu’il découvrirait, à chaque nouveau mot, il craignait une nouvelle et terrible prise de conscience. Ainsi, martelé par l’écriture, il descendit le gouffre jusqu’à ce qu’il en touche le fond :

« 18 mars : Succès de l’expérience. Aveugle mais pupilles intactes. Ma fille est en bonne santé. »

Alors, des onces de mémoire commencèrent à lui revenir. Son enfance, son enlèvement, l’expérience qu’il avait subi, son abandon sur la plage où les défunts Alain et Yves l’avaient recueilli. Pire, il réalisa que Jean Sewing avait non seulement participé à ces expériences mais qu’il les avait pratiqué sur sa propre fille. Tétanisé par ce qu’il venait de lire, il laissa alors tomber le carnet à côté du corps de Jean dont le visage était maintenant imprégné par une blancheur morbide. Puis, face au cadavre, Alexandre ressentit une rage formidable. Il voulut le piétiner, le fracasser, le briser, l’anéantir afin de se venger de tout ce que ce monstre avait fait. Il se leva et regarda le corps, résolu à déchainer sa colère sur lui jusqu’à ce que, soudainement, un autre mot lui perce l’esprit.

Il desserra les poings avant de se baisser pour ramasser le carnet.

Ce mot était un de ceux que Jean lui avait chuchoté.

Ce mot était « palimpseste ».

 

Cette nuit-là, dans une maison que personne ne trouva jamais, un bout de papier s’envola alors au dessus de trois cadavres. Il flotta délicatement, porté par le vent nocturne et, avec lui, s’envolèrent les mots suivants :

« 18 mars : Succès de l’expérience. Voyant mais pupilles détruites. Mon fils est, lui aussi, en bonne santé ».

 

Jadd Hilal

 

Le naufragé

Partie V

Jean Sewing était un de ces rares chirurgiens à être restés au sein des Freaks depuis le commencement jusqu’à la fin. En plus de cela, même s’il était sous-entendu qu’aucun membre ne devait trop en savoir sur son voisin, ses expériences se firent tout de même connaitre. La réputation de ces travaux ajoutée à la longévité de la carrière du docteur avaient, au final, contribué à ce que ce dernier soit considéré comme une sorte de symbole. La raison pour laquelle lui en particulier marqua tant les esprits n’était pas uniquement due à la durée de sa carrière mais surtout au rapport qu’il entretenait avec son travail. Aucun des Freaks ne travaillait pour l’argent, peu importe le domaine, s’ils étaient là, c’était toujours par choix. Ce fut d’ailleurs pour cette raison que le groupe eut une telle efficacité. Pour autant, le docteur Sewing, depuis le début des opérations, semblait avoir quelque chose de plus encore. Faisant partie des inhabituels scientifiques à avoir intégré le groupe en fin de carrière (face au danger des opérations, la plupart étaient jeunes), le docteur Sewing semblait avoir un regard philosophique et même, dans une certaine mesure, érudit, sur son oeuvre. Après chaque opération, il sortait de son cabinet et se dirigeait toujours au même endroit, à la pointe du pont. De là, il contemplait l’horizon durant de longues heures en réfléchissant à ce qu’il venait d’accomplir.

Qu’importe l’heure ou la météo, il était là, irrémédiablement là.

Comme à la recherche d’une vérité.

Un jour, un chirurgien plus jeune vint à côté de lui et lui déclara:

« Vous êtes un modèle. »

Sans dévier son regard de l’horizon, Jean ne répondit pas, il ne sembla même pas l’écouter.

La raison de cette surdité résidait dans ce que certains considéreront comme un oxymore : Jean était un scientifique rêveur.

Une autre habitude du docteur était de tout noter. Qu’il s’agisse de science ou de faits quelconques, il écrivait. Ce trait de caractère s’amplifia drastiquement à mesure que le temps passait. Au final, il avait atteint une abondance telle qu’on pouvait compter, au terme des Freaks, quarante trois carnets et dix sept livres.

Evidemment, tout fut brûlé.

Sauf un carnet.

La raison pour laquelle le docteur Sewing écrivait autant n’avait rien de bien particulier. Elle était en fait commune à beaucoup d’individus et tout particulièrement à beaucoup de scientifiques.

Il voulait simplement laisser une trace dans l’histoire.

A l’image du conflit intérieur d’Achille, certains y voient une forme d’égoïsme, d’autres, d’éternité.

D’un côté, on aurait pu lui reprocher d’être opportuniste et de chercher à aller toujours plus loin en dépit des règles et de l’éthique, on aurait eu raison.

De l’autre, on aurait pu admirer son acharnement et sa volonté de voir le monde connaître son nom, on aurait eu raison aussi.

On aurait aussi eu raison de dire qu’il vivait dans le passé.

Au même titre qu’on aurait eu raison de dire qu’il vivait pour l’avenir.

Si on lui reprochait de vivre dans le présent, là, en revanche, on aurait eu tort.

En voici la raison : Jean considérait sa carrière comme un kaléidoscope des pires monstruosités chirurgicales, toutes accomplies sous l’égide de la science. Le pire pour autant, n’était pas là. Le pire était dans le remord et le sentiment redoutablement conscient qu’il n’avait rien eu en retour. Pour cette raison, Jean était hanté par son passé.

De ce passé, il en imaginait un avenir. A l’instar d’un joueur contemplant la montagne de ce qu’il avait déjà perdu, il décidait alors, sans que rien ne l’y indique, de continuer. Quitte à perdre, autant poursuivre. Néanmoins, là où on aurait pu croire qu’il vivait pour le présent, il est important de dire que si Jean décidait de continuer, ce n’était en aucun cas pour ne plus penser à ce qu’il avait fait mais, au contraire, pour en tirer quelque chose. En somme, la raison pour laquelle Jean ne vivait pas au jour le jour était qu’il voulait constamment légitimiser son passé par un lendemain où son nom serait connu, où il ne serait pas oublié par le monde.

Où aussi horrible qu’avait pu être sa vie, elle servirait toujours à d’autres.

Où aussi noir qu’avait pu être son passé, il éclairerait l’avenir.

D’un côté scientifique, de l’autre rêveur ; d’un côté opportuniste, de l’autre universel ; d’un côté dans le passé, de l’autre dans l’avenir ; Jean était un être de contradictions.

Un jour, ces conflits intérieurs retentirent de leur force la plus terrible.

Le Shelley accostait une fois par semaine afin de refaire ses provisions et de collecter le courrier. Presque mécaniquement, cette mesure était accomplie dans la discrétion la plus totale. Le navire déposait ses passagers un par un dans des endroits différents mais relativement proches, pendant ce temps, un des membres (désigné par roulement) restait à bord afin de garder le bateau loin de terre le temps de la procédure. Une fois celle-ci terminée, un signal était envoyé, le bateau se rapprochait et ramenait alors l’équipage.

Il y va sans dire, les enfants restaient à bord.

Au soir d’une journée celle-ci, alors que Jean était comme à son habitude à la pointe du navire et que les hommes lisaient leur courrier, un cri fut entendu. Au départ, le docteur ne s’en soucia point. En mer, il était fréquent que certains matelots perdent parfois leur tempérament, surtout après une nouvelle de l’extérieur. Néanmoins, au bruit du cri, se succéda un bruit de pas lourd et bientôt, un homme sortit sur le pont en brandissant un papier dans les mains. D’une voix usée, ce dernier s’écria :

« Nous sommes repérés, il faut tout arrêter ! »

Sans déplacer son visage, le regard de Jean se tourna alors lentement vers le côté. Pour la première fois, il écouta.

« C’est une lettre de mon oncle, il fait partie de votre groupe. Tous les Freaks se font arrêtés, tués dans les villes et le Roi a déjà commencé à envoyer des vaisseaux vers les endroits suspects en mer » cria le capitaine du vaisseau dont la fonction donnait une certaine crédibilité.

Après quelques secondes de silence durant lesquelles tout l’équipage resta béat, abruti par la nouvelle, tous les membres se tournèrent vers Jean.

Alors, sans montrer le moindre signe d’inquiétude, le docteur soupira et descendit lentement les marches vers le pont. Arrivé en face des matelots, comme insensible à l’annonce,  il prononça avec une voix très calme les mots suivants:

« Nous accosterons demain. »

Puis, sans prendre la peine de s’expliquer, il tourna le dos à l’équipage et se dirigea paisiblement vers son laboratoire. Alors que le capitaine criait « vous l’avez entendu, allez vous coucher » et que tous commencèrent à s’agiter de part et d’autre, le docteur ouvrit tranquillement la porte de son cabinet et la referma soigneusement derrière lui. Une fois à l’intérieur, il se plaça devant une grande malle contenant des fournitures, la saisit et la déplaça devant la porte de manière à empêcher quelconque accès depuis l’extérieur. Puis, après avoir vérifié l’impénétrabilité de la chambre, il se dirigea vers la salle d’opération.

Dans la pièce, un matelas était disposé.

Sur le matelas était un enfant endormi.

A côté du matelas, sur la table de travail, était un carnet rouge.

Jean se rapprocha calmement de la table d’opération, nettoya ses instruments et commença à travailler.

Une demi-heure plus tard, sur le pont, la porte du laboratoire s’ouvrit furieusement. Surpris, les hommes qui étaient en train de rassembler leurs affaires se tournèrent alors vers le bruit. Bien que certains d’entre eux avaient assisté aux expériences les plus  inhumaines, tous sans exception furent terrorisés face à ce qu’ils virent à ce moment là. Eclairé à moitié par la lumière blafarde de la salle d’expérience, la figure du docteur Sewing leur apparut comme si lui même avait conduit une expérience sur son visage. Ce n’était pas le chirurgien qu’ils connaissaient, il paraissait profondément changé. Ses yeux étaient écarquillés et donnaient d’autant plus d’intensité à un regard aussi hagard que furieux, sa mâchoire était contractée et ses dents grinçaient les unes contre les autres d’une manière telle qu’elles semblaient prêtes à se fracasser, tous ses membres étaient contractés au point que ses articulations semblaient s’être solidifiées. Face à cette horreur, les hommes étaient tétanisés, ils regardaient avec torpeur le monstre dont la démarche elle même n’avait plus rien d’humain. Chaque pas résonnait avec une force terrible et semblait détenir une intensité prête à briser le sol. Après quelques secondes, les hommes comprirent que le docteur se dirigeait vers la pointe du bateau. Puis, après minutes, ils comprirent que le dernier enfant à bord était mort.

Ce qu’ils ne comprirent pas, c’est que pour le docteur Sewing, ce n’était pas uniquement l’enfant qui était mort mais surtout le but de sa vie. Cet enfant, à lui tout seul, aurait pu justifier toutes les horreurs qu’il avait accompli jusque là. Grâce à cet enfant, il aurait pu pratiquer une expérience inédite et son nom aurait pu traverser les temps.

Aussi horrible qu’avait été son passé, l’enfant l’aurait rendu utile à l’avenir.

L’enfant lui aurait donné un sens.

Dans le carnet rouge, si l’enfant n’avait pas succombé, nous aurions pu lire les mots suivants:

17 mars : Succès de l’expérience, aveugle mais pupilles intactes, enfant en bonne santé.

A la place de ceux-ci :

17 mars : Echec de l’expérience, un œil perdu, perte de mémoire en hausse, un jour avant amnésie totale.

Et, surtout, de ceux-là :

18 mars : Succès de l’expérience. Aveugle mais pupilles intactes. Ma fille est en bonne santé.

A suivre…

Jadd Hilal

Le discours

« Comment suis-je mon cher Pierrot?

-Très élégant monsieur. Permettez-moi de nouer votre cravate et vous serez prêt ».

Pierrot tira les extrémités de la cravate noire et blanche afin de l’aligner, de manière symétrique, au corps du maître.

« Et bien nous y voilà, aucun retour en arrière possible maintenant ».

Clovis soupira.

« Que le temps passe vite Pierrot. Parfois, j’ai l’impression d’être porté par le courant ».

Pierrot ne répondit pas. Il se mit à genoux et commença à polir les chaussures noires de Clovis. Ce dernier ne lui prêta pas la moindre attention. Il était maintenant habitué à ne plus se soucier de son apparence. Celle-ci n’était plus de son ressort. Comme les poupées de sa fille, dès sa naissance, lui aussi était destiné à être habillé par d’autres.

En retour, Pierrot ne s’intéressait jamais aux questions philosophiques de son maître. Il savait qu’au fond, celui-ci ne cherchait pas vraiment à avoir quelqu’un avec qui parler mais plutôt quelqu’un à qui parler. Lui, il n’était qu’un simple medium pour exprimer ce que son maître pensait, pour l’aider à ne pas parler tout seul en somme.

Ennuyé par le rituel quotidien de l’habillage, Clovis tourna son regard vers la fenêtre. Il vit derrière elle le balcon où il devait bientôt faire son discours. En observant la vitre, il remarqua une trace de main. Il fut étonné de voir qu’aucun serviteur ne l’avait nettoyée.

« Je vais essuyer un peu cette fenêtre » murmura t-il.

Il s’apprêta à se diriger vers elle quand sa jambe fut violemment saisie. Il eut alors l’impression que son corps tout entier s’arrêtait. Plus étonné qu’effrayé, il tourna son regard en direction de sa jambe et vit la main de son serviteur sur elle. La force avec laquelle il avait été retenu était époustouflante. Elle l’avait paralysé.

« Je veux juste la nettoyer un peu» murmura Clovis, très calmement.

Sans répondre, le serviteur ramena la jambe à lui et continua de polir la chaussure.

« Je rêve de lui parfois » reprit Clovis, après quelques secondes de silence.

Il soupira et se résigna à ne voir la fenêtre que de loin.

« Les choses étaient tellement plus simples quand il était là. »

Sa voix résonnait dans la vaste chambre. Il ressentait tout le poids de sa solitude. Il dévia son regard de la fenêtre pour l’orienter vers le dessus de la tête de Pierrot. Il se rassura de ne pas être seul. Il se décida à initier une nouvelle conversation avec son serviteur. Comme à son habitude, il chercha le ton idéal afin de suggérer une question sans pour autant totalement en attendre une réponse et dit : « Peut-être qu’il me hante ».

La tête en dessous de lui bougea légèrement. Après un instant, elle pivota. Le front de Pierrot se découvrit de plus en plus à lui. Bientôt, il put apercevoir son regard inquisiteur. Les yeux étaient nettement plus bas. Pourtant, il ressentit toute la tension qu’ils transmettaient.

« Il vous hante monsieur ? »

Un silence suivit. Après quelques secondes, Clovis soupira à nouveau.

« Au risque de passer pour un fou, je vais vous expliquer ce qui m’est arrivé l’autre soir, reprit –il, vous jugerez par la suite de la validité ou non de mes craintes. Je ne peux de toute façon plus garder ce fardeau pour moi. »

Clovis évitait le regard de son serviteur. Celui-ci l’effrayait. Le contraste entre les yeux et les postures était alors indéniable. Le maître debout était dominé par le serviteur à genoux.

« Parfois, durant la nuit, je le vois. Il vient toujours au même endroit et me fixe du regard ».

Pierre ne se troubla pas.

« Et quel est donc cet endroit monsieur ? » demanda t-il calmement.

-Sur le balcon, derrière la même fenêtre de laquelle vous m’empêchez de me rapprocher. »

Le serviteur accéléra légèrement son polissage.

« Vous dit-il quoique ce soit ? »

Il essaya de se souvenir. Il ferma les yeux afin de se remémorer son rêve. Celui-ci le réveillant chaque nuit, il s’en rappela très rapidement. Il est assis sur son lit, recroquevillé sur son côté droit. Faisant face à la fenêtre, il la regarde passivement jusqu’à ce qu’il aperçoive un point blanc dans le ciel. Il l’observe et le voit soudainement se déplacer. Très vite, il réalise qu’il vient vers lui. Il essaie de s’échapper mais ses muscles sont encore endormis. Il ne peut rien faire d’autre que de subir l’approche effroyable du point blanc qu’il distingue de plus en plus. Après quelques secondes, il prend conscience que c’est un fantôme. Puis, lorsque le spectre s’arrête sur le balcon, il reconnaît son père. La figure, quant à elle, ne le regarde pas, elle a les paupières fermées. Il tente de forcer ses jambes à bouger, il essaie de crier et de se frapper le corps pour se réveiller. Finalement, une de ses paupières tremble. Pas tout à fait conscient, il arrive à entrouvrir la deuxième et se réveille. La figure blanche disparait alors de son champ visuel.

A ce moment-là, le vrai Clovis ouvrit également les yeux. Il s’apprêta à expliquer son rêve à Pierrot quand un détail lui perça l’esprit. Il se rappela du dernier regard qu’il avait porté sur le fantôme de son père. Juste avant que celui-ci ne disparaisse, il se souvint qu’il était pieds nus.

Il regarda du côté gauche de la chambre et parcourut l’armoire où étaient disposés les vêtements de son défunt père. Il chercha les habits que portait celui-ci lors de son suicide. A l’extrémité droite du meuble, il trouva une pile de vêtements et en dessous, une paire de chaussures. Il constata qu’elles étaient parfaitement cirées.

Il comprit pourquoi il n’arrivait pas à croire au suicide de son père. Il redirigea lentement et discrètement son regard vers son serviteur qui l’observa en retour. Dans ses yeux, il lut l’approche de sa propre destruction. Il comprit sa mort programmée et indirectement, celle du monde bâti par sa famille et lui même. Il était enfant unique. Son temps arrivait à sa fin et aucune relève ne serait possible. Tout était programmé.

« Alors vous êtes l’un d’entre eux », murmura t-il.

Pierrot se leva lentement. Il lui réajusta la cravate et se dirigea vers la fenêtre. Il resta silencieux un moment face à elle. Après quelques secondes, il prit une grande respiration et l’ouvrit.

Aucun applaudissement ne retentit. Il comprit que personne ne l’attendait dehors. Il entendit le silence. Un silence qui le troubla, qui l’effraya. Ce silence-là n’annonçait aucune suite, aucun après. Il le pressentait. Pierrot se retourna vers lui. Il s’inclina d’un mouvement gracieux. De son bras droit, il lui indiqua la fenêtre et de l’autre, il ouvrit une malle remplie d’instruments de torture.

« Pourquoi la signature des chaussures? » demanda le maître, avec une voix tremblante.

Caché par sa pose, le serviteur soupira et répondit :

« Il faut bien que le peuple trouve chaussure à son pied ».

 

Jadd Hilal