Chute d’haut

Avec Marlène Cavagna

 

I

 

J’ai toujours su qu’elle était amoureuse de moi. On dit que les filles sentent ce genre de choses, mais moi aussi. Étant homme, ça doit être ma part de féminité qui s’exprime de cette façon.

Nous étions tous autour d’un feu de camp, dans les landes, en plein mois de juin. C’était formellement interdit et nous le savions, mais nous avions l’habitude de faire ça depuis notre enfance, ou comme nous aimions à le dire, depuis toujours. Sandra posa sa main sur mon avant-bras. Il était doré par le soleil, même en cette période précoce de l’été. Cela faisait presque trois semaines que nous passions nos journées au soleil, comme chaque année. Ce n’est pas tant la chaleur de sa main, mais la douceur et l’intensité avec laquelle elle l’avait posée sur moi qui me fit frissonner légèrement. Elle voulait me dire quelque chose, alors que j’écoutais Paul depuis un moment. Il me racontait comment lui et Cédric avaient découvert un sentier presque entièrement balisé, avec des sauts et des couloirs pour leur vélos tout terrain.
Je tournai légèrement ma tête vers elle, lui adressai un coup d’œil sévère, pour qu’elle me laisse tranquille. J’étais occupé. L’attention qu’elle me réclamait m’ennuyait et je ne savais pas comment y répondre sans lui donner de faux espoirs. Déjà l’année précédente, j’avais senti les prémices de cette affection, mais cet été-là, elle avait grandi, et semblait vouloir que je le remarque. Quant à moi, je me demandais ce que je pensais d’elle.  Nous avions tous grandis. Elle avait maintenant 20 ans, et moi 23. Elle était devenue jolie, et j’étais devenu un homme.

Pendant l’année, à la fac, j’avais rencontré Lisa dans un cours optionnel sur le cinéma italien. Je m’étais laissé faire. Elle s’était arrangée pour travailler avec moi sur le néo-réalisme dans les films de Visconti, et nous devions préparer un exposé ensemble. Elle était belle, extrêmement désirable, et j’avais envie d’elle. Sa présence à mes côtés m’excitait, et lorsqu’elle m’embrassa au cours d’une de nos longues soirées de travail, je ne pus résister. Je la mangeais littéralement chaque soir après avoir essayé de travailler une heure ou deux, jamais plus.
Au fil du temps, nous étions devenus amis, et avions commencé à lier nos âmes en plus de nos corps.
Quand je voyais Sandra, Lisa me manquait. J’avais besoin d’un corps féminin contre moi, en particulier celui que j’avais l’habitude d’explorer chaque soir. J’avais vu le corps de Sandra changer et devenir celui d’une femme, mais je me souvenais d’elle enfant. C’était mon amie, juste une amie,  je ne l’avais jamais regardée avec mes yeux d’homme.

 

Le lendemain de notre soirée autour du feu, nous sommes tous allés nous baigner. Les grands-parents de Paul possédaient une maison sur la plage, un bien rare et familial, dont ils nous faisaient profiter.
Je me changeai dans l’une des chambres, pris ma planche de surf et couru sur la plage. Les autres étaient déjà là. Il y avait Paul et Cédric, mes deux amis, presque mes frères, et Sandra, ainsi que Laurie, la petite sœur de Paul. Nous étions toujours tous les cinq. C’était ainsi. Nous étions proches,  et pourtant, aucun d’entre nous n’avait eu d’aventure avec l’une ou l’autre personne du groupe. C’était tacite. Nous étions amis, nous nous voyions pendant les vacances, mais nous avions d’autres vies le reste de l’année. Finalement, cela m’a toujours surpris. Nous avions passé ensemble nos moments les plus doux, de ceux qui constituent les souvenirs dorés de la jeunesse,  mais nos expériences humaines et amoureuses s’étaient faites ailleurs.

 

Sandra était en maillot de bain, et depuis la veille, j’attendais ce moment frénétiquement. Même engagé auprès de Lisa, j’étais curieux, je me demandais ce que je pourrais avoir. Elle portait un bikini vert qui seyait parfaitement à sa peau blanche et légèrement rougie par le soleil. Elle était fine, bien formée et enfantine. Ses cheveux d’un blond vénitien tirant sur le roux lui vinrent dans la figure, alors qu’elle se retourna pour me sourire. Ses yeux noisettes se plissèrent de bonheur, et je lui rendis son sourire.
« Salut Romain, me dit-elle, d’une voix fluette.
-Salut, ça va ? Dis-je un peu confus.
-Oui. Les autres vont surfer, mais je trouve qu’il y a trop de vent. Je pense rester un peu sur la plage ».
Silence.

Je ne savais pas quoi dire. Est-ce qu’elle me proposait par là de rester avec elle ? Je n’en avais pas spécialement envie, mais il y avait trop de vent, c’était vrai. Je n’avais jamais été très téméraire en surf, et elle le savait.
Elle me regardait intensivement, en attente. Je me sentais balourd, maladroit. Je regardais les autres courir vers les vagues, puis Sandra. Encore une fois, elle posa sa main sur mon bras. Cette fois-ci, mon corps entier tressaillit, elle m’attirait.
« Romain… » dit-elle de la façon dont on s’apprête à dire des paroles gênantes.
Je sentis qu’elle allait dire quelque chose qui lui tenait à cœur, quelque chose de sérieux, de nouveau entre nous.
« Je suis amoureuse de toi ».
Je me sentis pâlir. Je restai coi quelques secondes.
« Désolé, j’ai déjà une petite amie » dis-je enfin, en me dirigeant gauchement vers les autres.
J’aperçus son visage étonné et déçu, ses bras ballants le long de son corps. Comme sur une photo.
Lisa arrivait trois jours plus tard. Je l’avais invitée.

 

Je ne savais pas comment l’annoncer à Sandra. J’en avais parlé à Paul et Cédric, mais ils n’en parlaient pas devant les filles. Elle ne savait pas, et je me demandais comment cela se passerait. Je ne lui avais jamais rien promis, je ne lui devais rien. Les deux jours suivants s’écoulèrent comme tous les autres. Paisiblement, sur la plage, sur le surf, devant le feu. Je renonçai à toute tentative pour la prévenir, mais j’adoptai une attitude qui me semblait digne et distante, sans être froide. Est-ce que les hommes sont capables de ça ? Du moins, j’essayais.
Elle me parut normale. Je pensais avoir agi de la bonne manière.

Seulement, la veille de l’arrivée de Lisa, quelque chose se déclara en moi. Nous étions tous assis devant le feu, en cercle. J’observais le visage délicat de Sandra éclairé par les flammes, en face de moi. Elle semblait normale. Encore. Normale… Finalement, c’était ça qui me posait problème. Elle avait compris, l’autre jour sur la plage, alors que j’avais fui sa déclaration. Elle avait compris que ses sentiments n’étaient pas partagés, et elle s’était retirée du champ de bataille, si j’ose dire. Elle renonçait, elle quittait la partie.
Ça m’énervait.
Soudain, elle m’attira intensément. J’avais envie d’aller vers elle, de l’attirer à moi, violemment, de me coller à elle. J’imaginais sa peau sucrée contre mes lèvres, son corps ferme sous mes mains. J’étais en colère. Je voulais qu’elle fasse un effort.
Je me levai et rentrai dormir, sans prononcer un mot. Les autres me regardèrent m’éloigner, interloqués.

 

Le lendemain, Lisa arriva.
Les autres étaient partis à la plage en fin de matinée, et j’avais dit que je revenais une heure plus tard, sans préciser où j’allais. Je pris la voiture du grand-père de Paul, une vieille deux chevaux rouge, qui traînait dans la cour de la maison, et dont nous avions le droit de nous servir. Je la conduisis jusqu’à la gare d’Arcachon, où Lisa devait arriver par le train de 13h05.
J’étais content de la retrouver. Son corps m’avait manqué. D’après ses baisers et son empressement, je sentis que je lui avais manqué aussi. Elle resta collée à moi pendant tout le trajet, et à peine arrivés, nous nous sommes enfermés dans la chambre pendant plus d’une heure.
Quand nous sommes ressortis, les autres étaient rentrés de la plage, ils déjeunaient de pain et de fromage sur la terrasse. Ils étaient attablés autour d’une grande table ovale, derrière une porte vitrée. La première à me voir faire mon entrée au bras de Lisa fut Sandra, assise juste en face de la porte. Elle jouissait d’une vue parfaite sur notre arrivée.
Son visage se figea, si bien que les autres se retournèrent et nous aperçurent. Laurie parut un peu surprise, mais Paul et Cédric savait que j’étais allé chercher Lisa.
« Je vous présente, Lisa… Ma copine » dis-je.
Tout le monde salua poliment, sauf Sandra, qui baissa les yeux au sol, le visage rouge sang. Les salutations furent suivies d’un silence gêné. Laurie devait être au courant du béguin de Sandra pour moi, et les garçons ne devaient pas comprendre l’embarras des filles. Lisa s’assit près de Laurie, et sourit à tout le monde. Je restais debout à regarder la scène, tout en jubilant de la réaction de Sandra. Comme précédemment près du feu, j’avais envie d’elle. Je regardais Sandra et Lisa alternativement, et je ne savais à laquelle je devais m’adresser en premier, si je devais sourire, si je devais m’excuser ou simplement partir, les laisser en plan là, toutes les deux, incapable de choisir.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu viens pas t’asseoir près de moi ? me demanda Lisa.
« Si… Non, c’est juste que je pensais à quelque chose. Ça vous dit d’aller à la piscine cet après-midi ? Ça changerait de la plage. Et de l’odeur de poisson. »
J’avais dit ça au hasard, pour faire croire que je pensais vraiment à quelque chose. Finalement la piscine, c’était une idée assez stupide, on y allait presque jamais.
« Mouais, pourquoi pas, rétorqua Paul. Au moins, on rencontrera peut-être des jolies filles, pas comme l’autre mamie,  qui s’est foutue à poil ! L’autre jour, sur la plage publique ! Et à côté de moi !
« Qu’est-ce que ça change, à côté de toi ? dit Cédric, tu devrais être content, si ça se trouve, elle te draguait ».
Tout le monde rit, et je pris délicatement place entre Lisa et Sandra. Pendant la courte effusion, cette dernière se leva, et quitta la table.

 

L’après midi, nous prîmes tous le bus pour nous rendre à la piscine. La deux chevaux ne contenant que quatre places, deux personnes devaient se sacrifier et prendre un vélo. Personne ne voulut. On trancha pour le bus.
Sandra portait son bikini vert à faire pâlir un garçon de huit ans. Je remarquai à peine le maillot noir de Lisa. Je l’avais possédée ce matin-là, j’étais satisfait. J’avais faim de Sandra.
Depuis sa présentation avec Lisa, elle s’était reprise. Elle paraissait à nouveau tranquille, rigolait avec tout le monde, faisait des blagues guillerettes, comme à son habitude. Son manque d’attention à mon égard me rendit fou, et je ne savais quel stratagème employer pour la ramener à moi. Lisa s’approcha.
« Tu viens te baigner ?
« Pas tout de suite, lui dis-je, un peu renfrogné. J’ai froid, je vais rester un peu au soleil ».
Elle parut surprise, un peu déçue.
« Bon. Moi j’y vais ».
Elle plongea. Elle nageait très bien, et ne perdit pas cette occasion de le montrer. Paul et Cédric la suivirent. Tous les trois se chamaillaient dans l’eau, alors que Laurie, Sandra et moi les regardions sans rien dire. Je sentais la présence de Sandra dans mon dos. Si elle ne m’observait pas, du moins je l’espérais. J’avais envie que Laurie parte, et je crois qu’elle le comprit, ou alors Sandra dut lui faire signe, car au bout d’une minute, elle rejoignit les autres dans l’eau.
Lisa me lançait des regards interrogateurs.
Sandra et moi étions seuls, assis l’un derrière l’autre, sans se voir et sans rien dire. Nous restâmes comme ça quelques minutes. Elle ne disait rien, elle avait subi l’affront de rencontrer Lisa, pensais-je, et j’avais repoussé sa dernière tentative de déclaration sur la plage, quelques jours plus tôt.

J’aperçus un plongeoir, au bout de la piscine. Il devait faire au moins 5 mètres.
« Tu veux plonger ? demandai-je, en me retournant à peine. Je ne la voyais même pas.
-Plonger ?
-Oui, il y a un plongeoir là-bas, viens avec moi ».
Je ne lui laissai pas le choix. Je me levai, l’aidai à se lever, et marchai avec elle jusqu’au plongeoir, en silence. Je sentais les regards des autres posés sur nous, l’interrogation de Lisa, le désintérêt rapide de Paul et Cédric, et le questionnement de Laurie sur mes intentions envers son amie.
Je la fis monter l’échelle devant moi. Elle n’était pas très assurée, et en voulant l’aider, je posai ma main sur sa cuisse droite. C’était la première fois que je la touchais, volontairement. Je la sentis tressaillir, se figer un quart de seconde. Le muscle de sa cuisse se contracta. Me rendant compte que mon geste était gauche et inutile, je retirai ma main. Ce geste n’avait été qu’une caresse.
Je ne savais pas dans quoi je m’embarquais, mais je fonçais droit dans le mur. Sandra aussi devait se demander pourquoi je l’avais faite grimper là. Arrivés tous deux au sommet, nous nous regardâmes.  Je vis dans ses yeux l’interrogation et la crainte.
« Vas-y d’abord, dit-elle doucement.
-Non, on y va ensemble » dis-je fermement.
Elle secoua la tête.
« J’ai vraiment trop peur » dit-elle d’une voix tremblotante. Elle avait la chair de poule.
« Et aussi trop froid, répondis-je. Viens, on saute ensemble, t’inquiète pas ».
Je fis trois pas, me retournai et la regardai. Elle me regarda, hésitante. Je ne lâchai pas mes yeux des siens. Elle s’avança.
Cette fois-ci, tous les autres nous regardaient. Je ne les avais pas vus, mais je le sentais. A cet instant précis, ils étaient loin dans mon esprit. Lisa n’existait plus. Seul le corps frémissant de Sandra à mes côtés m’obsédait. Je lui pris la main, et comptai jusqu’à trois. Elle poussa un léger cri, et nous nous lâchâmes la main en atterrissant dans l’eau. Je touchai le fond. J’ouvris les yeux et aperçu une forme verte et dorée près de moi. Je tendis la main et touchai le ventre de Sandra. Je l’attirai rapidement à moi. Ma main gauche empoigna ses fesses et serra fortement une grosse poignée de chair. De ma main droite, je cherchai rapidement son visage, l’attira au mien et fourrai ma langue dans sa bouche. Je sentis la chaleur de sa langue, de son corps entier, et j’entendis, étouffé, un gémissement de bonheur.
Très vite, je manquai d’air, nos corps se séparèrent, et nous remontâmes à la surface, complètement séparés.
Je ne savais plus où j’étais. Je vis les autres rire de l’autre côté de la piscine. Je me retournai, cherchai Sandra. Elle était sortie de l’eau. Elle était partie.

 

II

 

Et comme ça, c’était fini.

En une inspiration, une phrase, une majuscule et un point, il avait détruit la concrétisation de toutes les années derrière moi et de toutes celles devant moi. C’était étrange, bien que mes souvenirs soient bel et bien là, bien que j’aie vécu ces choses extraordinaires et inoubliables, c’était comme si les quelques mots qu’il avait prononcés à ce moment-là étaient si violents qu’ils en déformèrent ma mémoire. Dès cet instant, tout le passé que nous avions en commun devint odieux. Le moindre geste, le moindre regard, la moindre accolade dont je me rappelais m’inspira le dégoût.

« J’ai déjà une petite amie » m’avait-il dit.

Comme s’il pensait que je cherchais à soustraire quelque chose, comme si c’était moi qui voulais une place déjà prise. N’était-ce pourtant pas elle la pièce rajoutée ? N’était-ce pas elle qui était venue s’interposer entre lui et moi ? Pour qui se prenait-elle, elle ? Avec ses quelques mois de relation. C’était moi qui étais déjà là, c’était moi qui avais partagé tous mes étés avec Romain depuis que nous avions cinq ans, c’était de nous que l’on disait, depuis le plus jeune âge déjà, qu’un jour nous allions nous marier. Elle n’avait rien à voir là-dedans, elle, c’était moi qui étais déjà là.

Voilà ce que j’aurais dû lui répondre.

Pourtant je n’ai pas pu.

Sur le moment, lorsque je m’étais jetée à l’eau, je n’avais rien su dire.

 

La surprise, pourtant, était bien là. Cela faisait quinze années que nous passions Romain, moi et trois autres amis chacun de nos étés ensemble. A compter de trois mois par année, cela équivaut à quarante-cinq mois, soit presque quatre ans. Et puis, ce n’était pas quatre années de rencontres occasionnelles, nous passions tout notre temps ensemble.

Nous n’étions pas toujours sur la même longueur d’onde mais c’était ça qui me plaisait. J’ai vite compris que les souvenirs des disputes et des réconciliations me touchaient bien plus que le reste. Peu m’importait le conflit, l’émotion de retrouver quelqu’un dépassait toujours tout chez moi. Je simulais parfois même de m’être trompée pour me réconcilier, j’étais tellement heureuse de regagner un ami ou un amour que je n’hésitais pas à y sacrifier ma fierté.

 

Avec Romain, nous nous disputions beaucoup, il faut dire que nous étions très proches. Je me souviens d’un été où nous avions franchi une quantité vertigineuse de barrières physiques. En l’espace de quelques mois seulement, nos deux corps s’étaient énormément rapprochés. Complices, c’était comme s’ils avaient parlé pour nous. L’effet fut d’ailleurs tel que les autres l’avaient sûrement remarqué.

Je me souviens d’un soir où nous étions allés à la plage Romain, les autres et moi. Il était environ sept heures et nous étions allés nous baigner afin de voir le soleil se coucher. Pendant que nous nagions tous ensemble, Romain m’avait prise par le bras et m’avait tirée très légèrement à l’écart. La lumière, dans mon souvenir, était assez traîtresse. Le moindre geste sous l’eau devenait difficilement percevable à première vue tout en restant devinable si le regard s’y concentrait. Autant dire qu’il avait été très difficile de cacher quoi que ce soit et d’autant plus impossible de faire durer ce quoi que ce soit trop longtemps. Malgré cela, ce jour-là, je l’avais laissé faire. Il avait commencé par m’effleurer la main avant de nager derrière moi pour me caresser le ventre. Jusque-là, moi, je n’avais pas bougé d’un pouce. Au moment où Romain fit semblant de me couler pour ensuite me rejoindre sous l’eau, j’étais néanmoins entrée dans le jeu.

Sans comprendre ni comment ni pourquoi, je l’avais alors pris dans mes bras puis, je lui avais embrassé le cou tout en lui serrant et en lui touchant tout le reste du corps. Je réalise maintenant à quel point dans cette mer, tout avait vraiment disparu. Aussi bien la conscience des autres que la conscience de nous-mêmes, plus rien d’autre que l’excitation du moment n’exista.

La machine était lancée.

Nous étions sur le point de nous embrasser lorsque nous avions manqué d’air. Nous étions remontés à la surface et après quelques secondes seulement, nous nous étions rendus compte que nous nous tenions la main. Réalisant le danger auquel nous nous exposions, Romain me l’avait alors lâchée.

 

Nous n’avons jamais reparlé de ce moment. Non pas qu’il y en ait eu besoin d’ailleurs, nous avions nos vies respectives et  envisager une relation à distance n’aurait de toute façon pas été possible ni pour lui ni pour moi. Malgré tout cela, l’été suivant, une partie de moi espérait secrètement que nous reprenions les choses là où nous les avions arrêtées.

Une semaine après le début de l’été, j’étais donc allée le voir afin de lui faire part de mes sentiments et de savoir, même si j’étais persuadée que ce serait réciproque, ce qu’il ressentait en retour.

C’est alors qu’arriva le déjà.

 

C’était étrange, depuis ce jour où il m’avait refusée, j’eus l’impression qu’il était encore plus attaché à moi. J’ai tout d’abord pensé qu’il avait peur de me perdre mais après un moment, je compris que ses intentions étaient en fait toutes autres. Il me désirait, c’était évident. Il passait de plus en plus de temps avec moi et de moins en moins avec sa petite amie. De même, que ce soit par ses accolades, ses baisers sur la joue ou ses regards, il avait l’air nettement plus affectueux qu’avant. Au bout d’un certain temps, cela en devint même gênant, aussi bien pour sa petite amie que pour moi. Je n’étais pas gêné pour elle, mais pour moi-même. Je ne saurais dire pourquoi mais dès qu’il m’eut dit non, je perdis toute attirance pour lui et à l’inverse, lui, devint de plus en plus attiré par moi.

 

Je me souviens notamment de cet après-midi où nous étions allés à la piscine. Les autres étaient partis nager en nous laissant Romain, Laurie et moi. A ce moment-là, il me semble que la présence de Laurie m’avait inquiétée et rassurée en même temps. D’un côté, j’avais été contente qu’elle soit là mais de l’autre, cela m’avait fait prendre conscience que je n’arrivais même plus à être seule avec Romain.

Nous étions restés tous les trois, dans le silence le plus inconfortable qui soit pendant plusieurs minutes. Romain parut être celui qui en souffrit le plus. Il regardait anxieusement le plongeoir de l’autre côté de la piscine tout en m’observant à plusieurs reprises du coin de l’œil. Après quelques minutes, il se tourna vers moi et me demanda d’une voix tremblotante si je voulais plonger, puis, sans vraiment me laisser le choix, il me saisit ensuite par le bras et m’emmena jusqu’au plongeoir.

Je n’avais pas résisté, pourtant j’aurais dû. En l’accompagnant, j’aurais du savoir que je ne lui livrais rien d’autre qu’un mensonge. Une fois en bas de l’échelle, la montée s’apparenta, comme je m’y attendais, à la descente aux enfers. Je regrettai très vite d’être là. Pourquoi l’avais-je suivi ? me demandai-je, Romain ne représentait plus rien pour moi, alors pourquoi m’étais-je laissée conduire jusqu’ici?

Rapidement, je ressentis le besoin de m’en aller. Je redescendis, angoissée, le plongeoir jusqu’à ce qu’un instant plus tard, je sente une main se poser sur l’arrière de ma cuisse. Le mouvement maladroit de celle-ci semblait indiquer que je devais continuer de monter. A ce moment-là, je me souviens que presque instinctivement, mon angoisse s’effaça.

Nous arrivâmes en haut et je vis Romain m’attendre avant de sauter. Je perçus alors quelque chose dans son regard, quelque chose comme une prédiction. Il avait une intention.

« Vas-y d’abord, dis-je.

-Non, on y va ensemble » répondit-il fermement.

Je secouai la tête tout en prétextant d’avoir peur de sauter.

« Viens, on saute ensemble, t’inquiète pas » insista t-il.

Ne voyant aucune échappatoire, je m’approchai un peu un peu du bord. Puis je sautai.

Aussitôt, tout s’accéléra. J’eus la sensation, en sautant, que je tombais dans un gouffre. Dès que j’ouvris les yeux à nouveau, j’aperçus une forme nager rapidement vers moi. C’était Romain.

Il m’attrapa par les bras, me saisit maladroitement et m’étreignit sans la moindre douceur. Tout en me serrant contre lui, il m’agrippa les fesses. Avec son autre main, il rapprocha ensuite brutalement mon visage du sien avant d’insérer sa langue au fond de ma gorge sans même m’embrasser.

Après ces quelques secondes qui me parurent être une éternité, je voulu m’échapper et je poussai donc un cri pour lui faire comprendre. Quand il me relâcha enfin, je remontai à la surface tout en ayant la sensation que je m’extirpais de l’enfer lui-même.

 

Je sortis de la piscine.

Lui, y était resté.

Il me regarda.

Je le suppose.

 

Marlène Cavagna et Jadd Hilal

L’autre côté du miroir

I

 

Le village de Renarte n’était ni trop petit, ni trop grand, il était suffisamment vaste pour qu’on puisse y vivre aisément mais aussi raisonnablement réduit pour qu’on y ressente une certaine cohésion sociale. A Renarte, tout le monde se connaissait et de ce fait, toutes les histoires se faisaient très rapidement connaître. Lorsque Mme Jacqueline trompa son mari, les yeux d’un voisin curieux contribuèrent à révéler son acte au grand jour. De même, quand la mère du boulanger se suicida, son fils toucha une quantité folle d’argent grâce au bouche à oreille. En l’espace d’une semaine, il dut changer sa tirelire à pourboire à trois reprises.

Mais ce sentiment d’appartenance avait aussi ses mauvais côtés. Il était très difficile de s’isoler chez soi trop longtemps ou, au contraire, de trop se montrer publiquement sans faire jaser.

 

A Renarte, une maison attisait tout particulièrement les commérages. Elle était située très légèrement à l’écart des autres et était habitée par monsieur Roublie. A l’image de l’habitation, l’habitant dégageait lui aussi l’impression d’être à l’écart. On le surnommait « le fou ».

Il existait une dynamique implacable à Renarte : on prenait très facilement les commérages pour acquis. On les adoptait très vite. Peu importait leur validité, tant qu’ils pouvaient faire discuter (« papoter » comme on disait) ils étaient aussitôt acceptés. Même si personne ne pouvait véritablement témoigner de l’état de monsieur Roublie – on ne le voyait jamais – quelques rumeurs avaient suffit à lui forger une réputation.

Son surnom n’était toutefois pas entièrement illégitime. Quiconque l’aurait vu dans les dernières semaines de sa vie aurait trouvé son appellation justifiée. La solitude du pauvre homme le conduisait à des conduites très singulières. Il avait l’habitude de se promener entièrement nu autour de sa maison, de jurer à voix haute tout seul dans la forêt. Commérage ou non, un habitant du village avait déclaré être passé devant sa maison. Il avait rapporté l’avoir vu sauter dans son l’appartement, cracher sur ses meubles, uriner dans son salon, s’arracher les cheveux et courir d’un bout à l’autre du couloir. Monsieur Roublie se serait ensuite arrêté très calmement avant de s’allonger et de mourir.

Personne n’alla vérifier.

On l’oublia très vite.

 

On songea à détruire la maison. Beaucoup d’habitants déclarèrent qu’une seule maison à l’écart de toutes les autres menait trop facilement à l’isolement et à la folie. On proposa deux solutions. La première émana de Monsieur Bati qui suggéra d’écarter toutes les maisons les unes des autres afin d’agrandir la ville d’une part et de rapprocher la maison du défunt de l’autre. La deuxième fut proposée par le maire. Il préconisa de détruire la maison de monsieur Roublie pour en construire une plus près du centre. Les amateurs de changement favorisèrent la première idée. Un vote fut suggéré pour la décision finale et la deuxième solution fut ensuite acceptée.  Quand on annonça le résultat, Monsieur Bati se leva et hurla : « On recompte ! Ma maison est trop près de la poissonnerie ! »

Des rires parcourent la salle.

 

Les opérations ne se déroulèrent pas comme prévu. Quelques jours après la réunion, le maire reçut une lettre en provenance de la capitale. Elle était signée d’un certain Ulmann. Elle était composée de quelques lignes seulement. L’auteur y exprimait son désir d’acquérir la maison de Monsieur Roublie. Le maire s’en étonna. Il n’avait même pas mis la maison en vente et elle était d’ailleurs trop dégradée pour qu’on puisse y habiter. Il répondit à l’acheteur potentiel et lui fit part des opérations. Il l’assura qu’une fois la nouvelle maison construite, il pourrait y emménager aussitôt.

Le surlendemain, le maire reçut une nouvelle lettre. L’expéditeur, Monsieur Ulmann toujours, insistait cette fois-ci fortement sur la préservation de l’état actuel de la maison. Elle devait rester où elle était et dans l’état où elle était.

 

Fidèles à eux mêmes, les habitants de Renarte répandirent très rapidement la nouvelle. Aucun d’entre eux n’était allé en Autriche. Le poissonnier déclara que son père y avait vécu un certain nombre d’années. Il assura que le pays était très prospère. Aussitôt, on s’accorda pour dire que l’Autriche était un pays riche et que les Ulmann l’étaient eux aussi. On décida dès lors de leur organiser une petite fête. Il était clair pour tous que la nouvelle famille pourrait potentiellement participer à la vie sociale et surtout fournir de l’argent en cas de nécessité. On se mit d’accord pour dire qu’il fallait impérativement se les placer sous le coude.

 

Les Ulmann arrivèrent en voiture par la rue principale. Ils furent accueillis avec l’humeur la plus entraînante. Tous les marchands sortirent de leur boutiques pour leur raconter l’histoire de leurs produits. Les enfants s’attroupèrent sur les trottoirs des deux côtés de la rue et applaudirent en regardant de leurs yeux ronds les visages des nouveaux arrivés. Pour ajouter à la consécration, le maire avait demandé à l’orchestre des musiciens de Renarte de jouer pour l’arrivée. La voiture familiale roula au rythme des trompettes, des guitares et des saxophones. On escorta ainsi les Ulmann jusqu’à ce qu’ils arrivent en face de la maison du défunt.

Sous les applaudissements, ils sortirent alors un à un. Le père, un homme grand au visage propre et rasé descendit en premier. Il afficha une démarche à la fois ferme et élégante, illustrant la combinaison de l’homme riche et du père de famille. La femme descendit ensuite à son tour. Elle portait un manteau blanc qui lui remontait jusqu’au cou. Ses joues roses et pomponnées caressaient la fourrure. Après les parents, les enfants sortirent à leur tour. Ils marchèrent tout aussi soigneusement, leurs cheveux bien brossés et leur vêtements de haute qualité.

Les Ulmann firent un signe discret à l’attroupement derrière eux. Ils se dirigèrent ensuite vers la maison. Le maire les attendait sur le pas de porte.

« Bienvenue, monsieur Ulmann, dit-il en serrant fermement la main du nouveau propriétaire.

-Merci. »

Monsieur Ulmann se retourna vers le groupe derrière lui.

« Je suis un peu gêné de toute cette cérémonie » murmura t-il.

Le maire leva une main vers la maison.

« C’est moi qui suis gêné de vous donner une telle ruine, surtout pour un personnage de votre importance.

-C’est bien pour cela que je la veux comme ceci ».

Le nouveau propriétaire regardait la maison avec émerveillement.

« Vous avez été bien clair là-dessus, reprit le maire, mais maintenant que vous la voyez, êtes-vous réellement sûr de ne pas vouloir que l’on vous la nettoie ?

-Oui.

-Au moins la poussière !

-Elle est parfaite ».

Il regarda l’intérieur, puis, l’air se de rendre compte de la présence de sa femme, il se tourna rapidement vers elle.

« N’est-ce pas chérie ?

-Par-faite » confirma t-elle.

 

Il était gêné par l’accueil. Il ne l’avait pas reproché au maire par politesse. Il aurait préféré n’avoir aucun traitement de faveur. Il était venu là pour cela, pour être comme tout le monde. Il avait tout quitté, il avait éloigné sa famille de son quotidien de luxe pour une nouvelle vie. Pour tout recommencer. Il savait qu’il était nécessaire de partir de rien. Une maison normale ne l’intéressait pas, malgré les propositions scandaleuses qu’on lui fit.

Il savait que tout quitter ne signifiait pas uniquement quitter sa ville mais aussi les autres. La maison de Renarte était doublement satisfaisante. Elle permettait à sa famille de vivre comme tout le monde mais aussi loin de tout le monde. En s’y installant, il était convaincu de son succès.

 

 

II

 

Les habitants de Renarte eurent rapidement l’impression que les Ulmann n’étaient pas une famille normale. Quelque chose n’y tournait pas rond. Le facteur déclara que tous les jours, à dix heures du matin précisément, un cri émanait de chez eux. Au départ, personne ne s’en soucia. Les voix pouvaient très bien être celles des enfants, on songea qu’ils devaient probablement s’amuser. Après quelques temps néanmoins, le facteur rapporta avoir entendu la mère crier. Il confirma également l’heure, dix heures. On commença alors à se poser des questions. Une mère qui criait tous les jours précisément en même temps que ses enfants était étrange.

 

Les explications vinrent à manquer. Certaines rumeurs commencèrent à circuler. Fidèles à eux mêmes, les habitants de Renarte débutèrent leur traditionnel bouche à oreille. Les craintes furent rapidement propagées et le maire lui-même fut bientôt informé de la situation. Il décida alors de rendre visite à la famille.

 

Quand on lui ouvrit la porte, il eut l’impression d’être face à un parfait étranger. Il prit quelques secondes pour reconnaître Monsieur Ulmann. Celui-ci semblait éviter son regard. Au contraire de la première fois, il avait complètement négligé son apparence. Il ne laissa paraître que le côté droit de son visage à travers l’embrasure de la porte.

« Oui ? » demanda t-il.

-Bonjour monsieur ».

Aucune réponse.

« Comment allez-vous ? ajouta le maire.

-Bien ».

Le ton lui parut froid et sec. Le maire afficha un grand sourire pour essayer de détendre son interlocuteur.

« On m’a fait part de certains problèmes chez vous, puis-je entrer?

-Non.

-Êtes-vous sur ? J’ai cru comprendre que des cris en provenance de chez vous étaient entendus.

-Non, tout va bien.

-Allons, insista t-il, je vous promets que je ne ferai pas long ».

Le propriétaire sembla hésiter. Il regarda derrière son invité pour vérifier qu’il n’était pas accompagné. Une fois rassuré, il ouvrit la porte en grand, le tira à l’intérieur et la referma aussitôt. Dans le hall, il invita le maire à s’asseoir à la table. Il s’installa ensuite à côté de lui, sans rien lui proposer à boire ni à manger.

Un long silence suivit.

« Il y a quelque chose dans cette maison, finit-il par confesser.

-Pardon ?

-Il y a quelqu’un ».

L’invité ne sut quoi répondre.

« Vous voulez dire, murmura t-il, quelqu’un d’autre que vous et votre famille ?

-Oui ».

Silence.

« Monsieur Ulmann, dites-moi ce qui s’est passé ».

Le maire adopta un ton plus ferme. Le propriétaire prit une longue respiration. Il sembla vouloir se calmer. Après quelques secondes, il reprit la parole.

« Voyez-vous ce miroir ? » demanda t-il en le pointant du doigt.

Le maire se tourna vers l’objet.

-Tous les matins, à dix heures précisément, un visage se dessine à l’intérieur ».

Il redirigea lentement son regard vers l’habitant et fronça les sourcils.

« Comment ça, ‘un visage’ ? demanda le maire.

-Eh bien un visage !

-Mais…vous le connaissez ce visage ?

-Non ».

Encore un silence.

Le maire sentit sa patience s’essoufler. Il songea que le village avait retrouvé son fou.

« Quelle allure a-t-il ce visage ? demanda t-il, quelque peu exaspéré.

-Qu’est ce que cela…

« Je reviendrai demain à dix heures » interrompit le maire en se levant.

 

Le lendemain, les Ulmann étaient tous face au miroir. Le maire se tenait à côté d’eux. Il les observait. Dès son premier coup d’œil, il remarqua que la nouvelle apparence du père était partagée par tous les autres. La famille n’avait strictement plus rien de la prestance et du soin de leur arrivée. Il fut tellement abasourdi par ce brusque changement qu’il oublia le but de sa visite. Il sursauta donc lorsque monsieur Ulmann lui prit le bras.

« Ça y est c’est dix heures ! » lui dit-il.

Il vit chaque membre de la famille adopter progressivement la même posture. Une posture hésitante. Leur attention toute entière sembla se porter sur le miroir. Mais de l’autre côté, ils lui parurent être prêts à reculer au moindre changement. Il s’avança quant à lui lentement vers le miroir et le fixa.

Rien ne s’y passa.

« Attendez » chuchota monsieur Ulmann.

Une minute plus tard, rien n’était apparu.

« Le visage est sensé apparaître ! » hurla le père.

Le maire lui posa une main sur l’épaule.

« Monsieur Ulmann…

-Non, je ne suis pas fou » interrompit l’habitant.

Il s’écarta.

« Nous l’avons tous vu, n’est-ce pas ? » demanda t-il en se tournant vers sa famille.

Ils hochèrent la tête.

Le maire perdit lui aussi un peu de son sang froid.

« Et pourquoi ne vous en débarrassez-vous donc pas de ce maudit miroir à la fin ? » demanda t-il.

Les mots ne semblèrent pas avoir le moindre effet.

« Ce serait trop facile, rétorqua calmement le père, je veux comprendre ».

Ce fut alors au tour de Mme Ulmann, d’ordinaire silencieuse,  d’entrer dans la conversation.

« Tu vas arrêter tes caprices merde ! » hurla t-elle.

Elle pointa ses enfants du doigt et continua :

« Tu ne vois donc pas que c’est notre famille qui est en danger ? Quel père es-tu à la fin ? »

Monsieur Ulmann continua à regarder le miroir. Il ne sembla pas avoir entendu.

« Pas maintenant s’il te plait, murmura t-il.

-Bon sang mais c’est pas possible d’être aussi têtu, reprit-elle, accepte qu’il y ait certaines choses que tu ne puisses pas comprendre ! »

Il brandit son poing vers elle.

-Pas maintenant je te l’ai dit ! »

Elle revint au silence.

 

Cette même journée, le maire resta à son bureau. Il refusa de voir qui que ce soit. Il réfléchit durant de longues heures à une explication rationnelle pour la situation. Le soir venu, il ne trouva aucune conclusion si ce n’est la plus irrationnelle de toutes : la maison était hantée.

Ce constat en tête, il convia tous les habitants du village à s’informer comme ils le pouvaient sur l’histoire de la maison. Lui passa ses journées à feuilleter les archives. Il y chercha une histoire de cimetière ou de torture. Il passa une vingtaine d’heures à parcourir les vieux registres, à s’informer sur les anciens habitants. Découragé, il finit par abandonner.

La maison n’avait strictement rien d’exceptionnel. Elle était comme les autres.

 

Deux semaines plus tard, il décida d’abandonner l’investigation. Il continua toutefois à rendre visite aux Ulmann. A chaque fois, il eut l’impression de voir leur état s’aggraver un peu plus. La mère lui rapporta que les enfants passaient une grande partie de leur temps dehors, qu’ils avaient peur de rentrer. Le bibliothécaire du village lui avoua avoir prêté des livres de mysticisme et d’ésotérisme à Monsieur Ulmann.

 

Un matin, tandis qu’il arrivait chez les Ulmann, il remarqua que la porte d’entrée était ouverte. Il entra sans toquer et écarquilla aussitôt les yeux. L’intérieur était en ruine. Les meubles du salon étaient tous renversés. Dans la cuisine, le frigo était ouvert et vide. Une quantité de détritus gisait à côté de la poubelle. Il entendit des pas lourds dans l’escalier. C’était ceux de Monsieur Ulmann. Il regarda une nouvelle fois le salon et se mit aussitôt en tête de l’affronter. Décidé à le ramener à la raison, il se dirigea vers les escaliers pour l’attendre. Quand il quitta le salon, une image perça son champ de vision. Il se retourna en direction de l’apparition et vit le miroir.

 

Lentement, il s’approcha de lui. Arrivé en face, il s’avança encore un peu pour l’examiner de près. Il eut alors l’impression de le voir se déformer légèrement. Il recula, puis, après quelques secondes, se rapprocha à nouveau.

Le reflet changea. Certains traits s’y dessinèrent, puis disparurent.

L’espace d’un instant, il crut voir un autre visage remplacer le sien. Il resta béat quelques secondes. Après un moment, l’autre visage réapparut très nettement.

Il sursauta et recula tout en gardant toute son attention fixée sur le miroir. Le visage était toujours là. Il regarda sa montre. Il était dix heures. Il se précipita instinctivement sur le miroir, le saisit et hurla « moi, tu ne me rendras pas fou ! ».

Monsieur Ulmann était sur la première marche des escaliers. Il avait assisté à toute la scène. Quand il vit le maire soulever le miroir pour le fracasser au sol, il se précipita vers lui pour l’en empêcher. Mais le mouvement fut d’une rapidité telle qu’il n’arriva pas à temps. Le miroir se brisa à terre. Plusieurs morceaux de verre s’éparpillèrent partout dans la pièce. Le maire ne lâcha pas le cadre des mains. Lui trouvant une expression étrange, Monsieur Ulmann se rapprocha de lui et regarda à son tour en direction de l’objet. Entre certains bouts de verre restés sur le cadre, il crut distinguer une peinture.

Un portrait.

 

Jadd Hilal

Le naufragé

Partie VII

Sept années passèrent.

 

La veille du mariage d’Alexandre et d’Alexandra, Jean fut frappé par une crise cardiaque. Ce jour-là malheureusement, les deux fiancés étaient occupés à la préparation des derniers détails de leur cérémonie, si bien que ni l’un ni l’autre ne put immédiatement venir au secours de Jean. Néanmoins, alors que ce dernier sentit son cœur se serrer, il réussit à saisir le fusil de chasse d’Alexandre et à tirer par la fenêtre avant d’être complètement paralysé par la douleur. Alarmé par le bruit, Alexandre abandonna alors la construction de l’autel en bois à l’endroit de la forêt où lui et Alexandra s’étaient rencontrés pour la première fois et courut en direction de la maison. Lorsqu’il arriva, quelques minutes plus tard, sur le palier, il vit le corps de Jean gisant par terre. Il laissa alors tomber sa hache et se précipita vers lui.

« Jean, vous m’entendez ? » demanda t-il en haletant.

Jean ouvrit lentement ses pupilles et, une fois qu’il reconnut le visage d’Alexandre, il les écarquilla soudainement, comme s’il venait d’apprendre une vérité.

« C’est moi, c’est Alexandre, vous me reconnaissez ? dit-il en lui caressant le front.

-Oui, je te reconnais maintenant » répondit Jean avec une étrange sérénité dans la voix.

Alexandre allongea le corps tremblant sur le sol.

« Surtout ne bougez pas, je vais appeler le médecin. »

Lorsqu’il essaya de s’éloigner, Alexandre fut alors fermement tiré par le bras.

« Attends, reste avec moi.

-Mais…

-Calme-toi, j’ai quelque chose à te dire, interrompit Jean.

-Mais vous me le direz plus tard ! Laissez moi appeler les secours.

-Ecoute-moi bon sang, cria t-il.

A la vue de la fatigue dangereuse qu’entrainait l’effort de Jean pour hausser la voix, Alexandre résolut alors, malgré son inquiétude, de se taire.

-Tu n’es pas celui que tu crois être. »

Jean prit une longue respiration. Puis, sentant que ses dernières secondes approchaient, il se contenta alors de répéter très faiblement:

« Tu n’es pas celui que tu crois être… »

Après avoir soupiré cet étrange message, les pupilles de Jean se fermèrent lentement et la mort entra doucement en lui. Puis, soudainement, juste avant d’expirer, il fut ramené à la vie par une convulsion.

Jean s’assit brusquement, sortit une clef de la poche de sa veste et la tendit à Alexandre en lui chuchotant quelque chose à l’oreille.

Lentement, il s’allongea à nouveau et ferma les yeux, cette fois-ci, pour la dernière fois.

 

Pendant plusieurs minutes, Alexandre resta assis sur le sol, tétanisé et terrorisé par la scène. Dans son esprit, tout se mélangeait. Les images de la mort de Jean, les mots qu’il lui avait chuchoté, le visage d’Alexandra lorsqu’elle reviendrait avec sa robe de mariée; le passé, le présent et l’avenir s’enroulaient dans un cyclone mental. Progressivement néanmoins, Alexandre en trouva l’œil, il réussit à se calmer suffisamment pour arriver à créer un entonnoir avec ses idées. Bientôt le silence revint autour de lui et du cadavre. Il put ainsi se concentrer sur l’essentiel : les mots que Jean lui avait chuchoté.

Au sein de la phrase, deux mots uniquement lui revinrent à l’esprit. L’un était « malle » et l’autre était « grenier ». Il en déduit alors que la clef que Jean lui avait donné devait servir à ouvrir l’un des deux. Alors, les jambes tremblantes, Alexandre se leva et marcha avec peine en direction du grenier de la maison. Il arriva devant l’échelle qu’il grimpa avec d’autant plus d’efforts que le traumatisme de la scène semblait avoir drainé ses jambes de toute leur vigueur. Enfin, après quelques secondes, il arriva au grenier.

Dès son premier regard, Alexandre réalisa que cette partie de la maison était particulièrement délabrée. Le sol craquait tellement sous ses pas qu’il semblait prêt à se briser à la moindre pression. En outre, la seule lumière au sein de la pièce était fournie par un vasistas poussiéreux, si bien qu’une seule partie du grenier était réellement éclairée et que même celle-ci l’était que très faiblement. A tâtons dans cette demi obscurité, Alexandre commença alors à chercher la malle.

La tache fut difficile dans la mesure où la pièce était remplie d’une quantité formidable de fournitures. C’était une réelle jungle de vêtements, de décorations et de meubles délabrés. Lors de sa recherche, Alexandre tomba sur des manteaux coloniaux déchirés, des vases entièrement recouverts par une épaisse couche de poussière ou encore des vieux jouets en bois dont les parties étaient dispersées aux quatre coins de la pièce. Il se fraya un chemin entre les vieilles armoires auxquelles ils manquaient la plupart des tiroirs si ce n’était des portes, entre des miroirs dont le verre était fracturé sur toute la surface ou encore des cartes tellement obsolètes qu’elles ne semblaient plus rien représenter. Au sein de cette jungle de délabrement, pour autant, il ne vit aucune malle. Après une demi-heure de recherche, Alexandre avait scruté l’ensemble de la pièce sans succès.

Frustré par cet échec, il se persuada alors que Jean ne devait pas avoir toute sa raison et que ce dernier avait probablement été victime de son imagination. Après tout, qui aurait pu lui en vouloir dans un état aussi second que celui dans lequel il était ?

Convaincu alors que la perte de logique était la seule raison des derniers mots de Jean, il se résolut à quitter le grenier et se dirigea donc vers l’échelle.

A mi-chemin soudainement, une lumière l’éblouit.

Etonné, il se recula légèrement de manière à recevoir le faisceau à nouveau et une fois qu’il fut dans la trajectoire, il en regarda la source. L’inclinaison du soleil à ce moment semblait projeter une lumière qui se reflétait très légèrement sur un miroir qu’il n’avait pas remarqué auparavant. Il constata alors que l’objet en question avait une inclinaison étrange. Le miroir paraissait être beaucoup trop relevé pour être par terre et beaucoup trop allongé pour être contre le mur. Intrigué, Alexandre s’en s’approcha et remarqua alors qu’il reposait sur une malle rouge.

 

Il profita alors de l’inclinaison provisoire du soleil pour se dépêcher d’ouvrir l’objet momentanément éclairé. Il inséra la clef rouillée au sein de la serrure et la plaça dans diverses orientations afin de trouver l’angle adéquat pour activer le mécanisme. Une fois celui-ci trouvé, la malle s’ouvrit. Alexandre se recula alors immédiatement en raison de l’odeur d’une part et de la poussière de l’autre. Puis après quelques secondes, il revint hésitant et regarda prudemment l’intérieur.

A la vue de la quantité d’objets au sein du grenier, Alexandre s’attendait alors à ce que la malle en soit elle aussi remplie. Pour autant, celle-ci semblait vide, tout du moins à première vue. Il inséra donc sa main afin d’en vérifier l’intérieur et sentit néanmoins un léger relief dans un des coins. Il semblait y avoir quelque chose d’incrustée au fond de la malle. Réalisant que l’objet bougeait très légèrement, Alexandre inséra alors son deuxième bras de manière à avoir plus de force et tira. Une fois le bon angle trouvé, l’attache céda et il tomba en arrière, l’objet dans les mains. Après s’être assit à nouveau, Alexandre lui enleva alors la poussière et le plaça à la lumière. Il réalisa à ce moment que ce qu’il tenait dans ses mains était un carnet.

Un carnet rouge.

Les pages étaient très jaunies mais l’intérieur en était resté parfaitement intact. Plus ou moins lisible selon les passages, l’écriture était, de manière générale, suffisamment appliquée pour donner du sens à l’ensemble. La seule difficulté venait de la lumière, Alexandre réalisa en effet très vite que la pièce n’était plus suffisamment éclairée pour pouvoir observer correctement le contenu du carnet. Il décida donc de redescendre au rez-de-chaussée afin de l’étudier.

 

En une demi-heure de lecture, rien ne s’était clarifié. La plupart du carnet, s’il était lisible ne portait pour autant aucun sens pour Alexandre. C’était tout au plus une accumulation de noms, de formules scientifiques ainsi que d’observations toutes plus indéchiffrables les unes que les autres. Ainsi, arrivé à la moitié du carnet, la frustration devint telle  qu’Alexandre se décida à lire en diagonale. Il continua alors la lecture des cinquante dernières pages, à moitié attentif à ce qu’il lisait, à moitié pensif face au corps de Jean qui gisait toujours sur le sol en face de lui ; jusqu’à ce qu’il arrive à la fin.

Il réalisa alors que la dernière page était différente des autres.

Tout simplement parce que c’était la dernière page.

Une page que l’on ne pouvait pas tourner.

Une page qui signifiait, la fin.

A mesure que son regard parcourait cette ultime feuille, les battements de son cœur gagnèrent en intensité. Il comprit ce qu’était réellement le carnet rouge et qui était son auteur. A partir de ce moment là, la descente de la page se transforma en une descente en enfer. A chaque fin de ligne, il se sentait finir lui aussi un peu plus, à chaque début d’une autre, il frissonnait et tremblait d’appréhension face à ce qu’il découvrirait, à chaque nouveau mot, il craignait une nouvelle et terrible prise de conscience. Ainsi, martelé par l’écriture, il descendit le gouffre jusqu’à ce qu’il en touche le fond :

« 18 mars : Succès de l’expérience. Aveugle mais pupilles intactes. Ma fille est en bonne santé. »

Alors, des onces de mémoire commencèrent à lui revenir. Son enfance, son enlèvement, l’expérience qu’il avait subi, son abandon sur la plage où les défunts Alain et Yves l’avaient recueilli. Pire, il réalisa que Jean Sewing avait non seulement participé à ces expériences mais qu’il les avait pratiqué sur sa propre fille. Tétanisé par ce qu’il venait de lire, il laissa alors tomber le carnet à côté du corps de Jean dont le visage était maintenant imprégné par une blancheur morbide. Puis, face au cadavre, Alexandre ressentit une rage formidable. Il voulut le piétiner, le fracasser, le briser, l’anéantir afin de se venger de tout ce que ce monstre avait fait. Il se leva et regarda le corps, résolu à déchainer sa colère sur lui jusqu’à ce que, soudainement, un autre mot lui perce l’esprit.

Il desserra les poings avant de se baisser pour ramasser le carnet.

Ce mot était un de ceux que Jean lui avait chuchoté.

Ce mot était « palimpseste ».

 

Cette nuit-là, dans une maison que personne ne trouva jamais, un bout de papier s’envola alors au dessus de trois cadavres. Il flotta délicatement, porté par le vent nocturne et, avec lui, s’envolèrent les mots suivants :

« 18 mars : Succès de l’expérience. Voyant mais pupilles détruites. Mon fils est, lui aussi, en bonne santé ».

 

Jadd Hilal

 

Le naufragé

Partie IV

1

Au bord de cette plage, était son premier souvenir.

Pour autant, le nom du docteur avait produit un tintement familier en lui.

Il semblait venir d’un ailleurs, du fin fond d’une vie antérieure ou du lointain d’une vie prochaine.

Ce nom lui parut, comme Alexandra, être lié à lui, mais sur un autre plan.

Dans un autre monde.

Au même titre qu’Alexandre croyait que la plage marquait le début de sa vie, il nourrissait la certitude d’être né avec son visage actuel.

Avec ses yeux.

Une conviction d’autant plus remarquable qu’elle confirmait le talent du Docteur Sewing.

Au même titre qu’Alexandra, Alexandre avait effectivement vécu sur le Shelley.

Seulement, il ne le savait pas.

Ce qui était d’autant plus inquiétant était que le docteur lui,  le savait.

S’il le savait pour Alexandra, il le savait pour Alexandre.

Fort heureusement, lorsque les deux enfants arrivèrent, le père d’Alexandra était absent. Aveugle face à toutes ces préoccupations, la petite fille se dirigea alors à grands pas vers la cuisine. Puis, aveugle tout court, elle se servit à tâtons, un verre de jus d’orange. Après en avoir proposé un à Alexandre qui, par politesse, le refusa, Alexandra sortit dans le jardin et s’assit dans l’herbe. Alexandre la suivit et s’assit à côté d’elle. Après quelques secondes de silence, il lui demanda :

« Que fais ton père ?

-Il est à la retraite, répondit-elle en lui souriant pour la première fois.

Alexandre n’osa pas avouer qu’il ne savait pas ce que cela voulait dire.

-Et avant ?

-Je ne sais pas, il n’a jamais voulu me dire. »

Alexandra arrachait les brindilles d’herbe à pleines poignées.

-Je me demande ce qu’il fait.

-Il ne va pas tarder…

-Comment tu sais ? demanda t-elle en se tournant vers Alexandre.

-Je ne sais pas, je dis ça pour te rassurer.

-Alors ne le dis pas.

Un silence suivit.

-Tu as de la chance d’avoir un vrai père tu sais. Moi j’ai été adopté, confessa Alexandre.

-Oui, il me ressemble beaucoup il paraît. »

Il était évident qu’il était plus simple à Jean Sewing de considérer Alexandra comme sa fille plutôt que de lui expliquer ce qu’il lui avait fait subir. De plus, il est possible qu’en prenant soin d’elle, ce dernier eût le sentiment de se faire progressivement pardonner pour ses actes.

« Tu n’as pas de père toi ?

-Non, enfin, j’en ai deux mais ce ne sont pas mes vrais parents, répondit Alexandre en s’allongeant dans l’herbe.

-Comment ça ?

-Ils m’ont trouvé.

-Où ça ?

-Au bord d’une plage.

-Tu as été abandonné ?

-Oui.

-Par qui ?

-Je ne sais pas.

-Tu ne t’en rappelles plus ?

-Non.

Ici, Alexandra s’arrêta et soupira.

« Moi aussi, je ne me souviens plus de mon enfance, mais Jean m’a dit que ma mère était morte en me donnant naissance.

-Et tu es aveugle depuis que tu es née ? demanda Alexandre, se rendant compte trop tard de la maladresse de sa question.

-Oui.

Alexandre commença à arracher les brindilles à son tour.

« Ca tombe bien tu sais, parce que comme ça, tu peux pas me voir.

-Comment ça ?

-Non mais je veux dire, parce que je ne suis pas très beau.

-Ah bon ?

-Depuis que je suis petit, j’ai quelque chose de différent des autres.

-Quoi ?

-Mes yeux sont tout blancs.

-Mais tu vois ?

-Oui.

-Moi ils sont colorés mais je ne vois pas, on se complémente ! » dit-elle en mettant un bras sur l’épaule d’Alexandre.

A nouveau, Alexandre ressenti alors une émotion terrible. Comme la fois précédente, le contact corporel lui chargea la poitrine avec une sensation forte de chaleur. Cette fois-ci néanmoins, c’était comme si la chaleur le brulait. Rapidement, le bras au dessus de lui le gêna, il en fut même énervé. La nuit blanche lui avait mis les nerfs à vif. Progressivement, il commença alors à trembler et à respirer de plus en plus fort.

« Tout va bien ? demanda Alexandra.

-Oui, je vais aller chercher un verre d’eau, répondit t-il en en se levant brusquement.

-D’accord. » Alexandra, aveugle mais inquiète, sembla alors le suivre du regard.

Alexandre se dirigea vers la cuisine pour se servir un verre d’eau qu’il but d’une traite. Puis, il posa le verre dans l’évier et regarda l’eau s’écouler.

Il resta un moment, pensif, à fixer l’évier.

L’espace d’un instant, il eut la sensation de couler avec l’eau.

Au son de l’écoulement se succéda très doucement le bruit d’un véhicule qui semblait s’approcher.

Alexandre leva alors la tête et vit, par la fenêtre de la cuisine, une voiture grise s’avancer lentement vers la barrière d’entrée.

Alexandre ne le savait pas, mais si cette voiture s’arrêtait, il était perdu.

Si elle continuait il était sauf.

La voiture s’arrêta.

Du véhicule, sortit un homme maigre, de grande taille et très âgé. Il se traina jusqu’à la porte d’entrée avec une allure morbide puis, mollement arrivé en face d’elle, il rentra sa clef dans la serrure. Alexandre entendit alors les pas lourds d’Alexandra qui se précipitait du jardin vers le salon.

Quant à lui, ne se doutant pas de qui était l’homme qui traverserait la porte, il regarda avec ignorance la poignée lentement pivoter sur la droite.

Chaque centimètre de rotation lui criait de s’éloigner, de fuir.

Chaque cliquetis du mécanisme lui hurlait l’horreur de l’homme qui allait entrer.

De l’homme qui le reconnaitrait sans que lui le reconnaisse.

De l’homme qui ferait probablement tout pour le tuer par peur de se faire un jour reconnaître.

Jusqu’à ce que la poignée cesse de tourner.

La porte s’ouvrit alors en grand.

Alexandre vit l’homme et l’homme le vit.

Une seconde de silence passa.

Soudainement, l’homme ouvrit la bouche et écarquilla les yeux.

Il se précipita sur Alexandre, écarta les bras et les lança sur son cou.

Juste avant d’atteindre leur cible, subitement, les bras s’ouvrirent et les mains atterrirent sur les épaules du garçon.

Alors, avec son seul œil, l’homme fixa Alexandre et dit:

« Qui est ce charmant petit jeune homme ? »

2

La chirurgie contre-esthétique était, inversement à ce que l’on pourrait croire, nettement plus complexe que la réparatrice. Pour atteindre le beau, il y’avait un modèle vers lequel tendre, une perfection établie et acceptée par tous, il était facile de créer du beau dans la mesure où tout le monde s’était accordé pour dire ce que c’était.

Mais comment créer du monstrueux ?

Dessiner avec un modèle est technique, dessiner sans est différent.

Pour obtenir un résultat acceptable, des réunions s’étaient établies, des questions s’étaient posées, des tests furent menés. Les premiers furent déplorables. La raison principale fut que la plupart des enfants mourraient. Quant à ceux qui avaient la chance de survivre, ils paraissaient tellement changés qu’ils n’avaient plus rien d’humain.

Cela ne plaisait pas.

La bourgeoisie voulait de la monstruosité humaine.

Elle ne voulait pas de l’impossible mais du concevable.

Non à l’aberration, oui à l’étrangeté.

Après quelques semaines, les résultats devinrent plus satisfaisants. Au sein des Freaks, on avait appris ce qu’il fallait. L’idée était de transformer légèrement sans pour autant tout changer. Il fallait altérer.

Alors on altéra.

On transforma le corps de certains enfants en maintenant leur visage, on les retourna, les pivota, les divisa, les multiplia, puis inversement, on changea les visages sans toucher aux corps. Certaines pupilles furent déplacées, d’autres nez mis derrière la tête, quelques bouches disposées à la verticale.

Aussi impressionnantes qu’étaient ces transformations, pour autant, à nouveau, le public se lassa. A leurs tours, ces modifications commencèrent à déplaire elles aussi. Au sein de certaines salles prestigieuses, l’ennui parcourait progressivement toutes les discussions et durant les réceptions, entre des tables florissantes de nourriture, certaines remarques comme « à quoi bon changer si on sait à quoi s’attendre ? » ou « c’est le même que la semaine dernière ! » ou encore « Je n’ai pas payé pour voir ce que j’ai déjà vu ! » se faisaient de plus en plus entendre.

La bourgeoisie s’était lassée.

Il fallait innover.

Alors on innova.

Des enquêtes furent à nouveau menées et des débats refirent surface au sein des Freaks. A l’issu de quelques semaines, une nouvelle orientation fut décidée : surprendre. Cette fois-ci néanmoins, la nouvelle mode, contrairement à celle qui la précédait, n’eut pas le temps de se concrétiser.  C’était effectivement au moment où la chirurgie contre-esthétique allait entrer dans cette nouvelle ère que le petit garçon dont nous avons évoqué l’histoire auparavant, avait grimpé sur la fontaine.

Pour autant, un nombre très infime d’expériences eurent tout de même lieu. Par manque de temps néanmoins, la police arriva au laboratoire pour les interrompre. Toutes les expériences échouèrent.

Toutes, sauf deux :

Les deux illusions visuelles du docteur Sewing.

L’une des expériences consistait à rendre aveugle, sans pour autant perdre les pupilles.

L’autre à perdre les pupilles, sans pour autant rendre aveugle.

 

Si les modes s’était modifiées avec le temps, une chose ne changea jamais au sein de la chirurgie contre-esthétique : toutes les opérations avaient ceci en commun qu’elles devaient être pratiquées avec endormissement et amnésie. Il était d’autant plus fermement interdit de contourner ces méthodes qu’elles constituaient la ligne de conduite la plus fondamentale du code d’honneur des Freaks et étaient donc les plus sévèrement punies auquel cas elles ne seraient pas suivies :

Loi I

Une loi est au-dessus de toutes les autres:

Au sein de chaque expérience,

L’anesthésie générale et l’amnésie rétrograde seront pratiquées.

Un manque fut –il fait à cette loi

L’individu en question serait alors condamné à mort sans jugement.

Le but était double : non seulement les enfants ne se rappelleraient ni de l’expérience, ni du visage des Freaks mais surtout, n’ayant nulle conscience de leur précédentes caractéristiques corporelles, ils ne se poseraient aucune question face au changement physique. Même s’ils étaient condamnés à effrayer, rien ne leur indiquerait que leur laideur ne fut pas naturelle.

En somme, envoyés dans les quatre coins du monde, personne ne se douterait de rien, pas même eux-mêmes.

Ainsi, Alexandra et Alexandre perdirent la mémoire.

Jean Sewing aussi.

A suivre…

Jadd Hilal

L’arbre

I

 

« Bon sang Domicci mais puisque je vous dis que c’est quelque part là-dessous ! » cria Paul Alboral en rapprochant sa lanterne du trou.

Fabien Domicci se résigna et planta à nouveau la pelle. Il ajouta encore quelques centimètres au tas de terre à sa droite.

Le bleu nuit précédent le lever du soleil lui dévoila la poussière sur ses bras. Elle s’était asséchée, couvrant d’une couche blanchâtre ses veines qu’il ne distinguait presque plus. La vision de ses membres salis et blêmes l’inquiéta. Leur vigueur également. Habituellement nerveux et énergiques, ses muscles s’étaient affaiblis et ses épaules, d’ordinaire hautes et fermes, paraissaient s’être affaissées.

De temps à autres, la pelle se heurtait à du solide, quelques heures auparavant, le bruit sourd occasionné par le choc interpellait Fabien. Aussitôt qu’il l’entendait, il arrêtait de creuser et se penchait pour observer l’objet touché. A présent, le son semblait faire partie de l’opération, il n’était presque plus entendu.

Epuisé, Fabien s’arrêta et se tourna vers son supérieur qui fumait un cigare au bord du trou en fixant le ciel du regard.

« Il serait plus raisonnable de s’arrêter là, chef » lui dit-il.

Ne recevant aucune réponse, il décida de hausser le ton :

« Le jour est en train de se lever et nous n’avons rien trouvé. Je commence à en avoir un peu marre de creuser pour rien, moi » insista t-il.

En temps normal, il ne se serait jamais exprimé de la sorte à son supérieur mais la fatigue amenuisait sa patience. Et la différence d’hauteur entre Paul, debout et droit au dessus, et lui, accroupi dans le trou, commençait à le frustrer.

D’un signe de tête, Paul montra à Fabien qu’il n’était pas question de terminer l’opération. Il comprit néanmoins l’arrogance que pouvait représenter sa position et, songeant que heurter la fierté de son subordonné ne ferait que raccourcir sa patience, il descendit lui aussi dans le trou.

« Je sens qu’elle est quelque part, je sens sa présence Domicci » dit Paul en se baissant pour inspecter le sol.

Fabien leva un sourcil.

« Nous parlons toujours de monsieur Klan ? » demanda t-il.

Paul ne répondit pas immédiatement. Il tâta la terre.

« Et bien de qui d’autre voulez-vous qu’on parle mon petit ? » répondit-il en se relevant et donnant une tape amicale sur le dos de Fabien.

Le cigare pendant sur le côté droit de sa lèvre inférieure, l’inspecteur ôta ensuite la pelle des mains de son subordonné et commença à creuser à son tour.

Fabien l’observa ou plutôt, il l’admira. Il était persuadé que toute cette opération était inutile. Pourtant, il ne put s’empêcher de jalouser Paul, vénérant sa résolution et son endurance après tant d’heures de travail.

Sa force, aussi, l’impressionnait. La vitesse s’était considérablement accrue. De véritables feux d’artifice de terre sortaient à présent du trou. La profondeur semblait augmenter à vue d’œil. Les yeux rivés vers le sol, Paul manœuvrait avec une vigueur et un dynamisme à toute épreuve. Et le rythme allait en crescendo. Il sembla même accélérer de manière exponentielle. Face à cette machine à creuser, le regard de Fabien commença à changer.

Paul Alboral était l’inspecteur le plus acharné qu’il connaissait, il était également un modèle de logique et qui plus est, un ami de longue date. L’homme qui était devant lui paraissait néanmoins s’éloigner de tout cela. Le Paul qui creusait ressemblait de moins en moins à l’inspecteur exemplaire qu’il connaissait et de plus en plus à un simple barbare. Farouche, il semblait avoir perdu tout son sang froid, il paraissait excité, voire même dominé par une pulsion qui commença à sérieusement l’intriguer.

Fabien crut comprendre la nature de ce changement.

Il s’apprêta à ouvrir la bouche pour vérifier son soupçon quand un doute lui traversa l’esprit. Et si Paul avait raison ? Le passé avait prouvé que son supérieur n’était presque jamais dans le faux. Il valait mieux ne pas foncer tête baissée et attendre d’être sûr avant de passer à l’action. Il devrait garder son soupçon pour lui. Il détourna les yeux de Paul et s’efforça de penser à autre chose.

Au-dessus du trou, une légère brise secoua les branches de l’arbre. Le bleu clair du matin commença à éclairer les champs de blé autour avec une lumière morne. Une feuille d’un brun très clair se décrocha délicatement d’une des branches pour flotter de droite à gauche. Elle dansa en l’air puis vint mourir sur l’épaule de Paul. D’un mouvement brusque, celui-ci la repoussa de la main et recommença son travail. La feuille reprit délicatement de l’élan et remonta à nouveau, comme si elle voulait leur dire : « Vous ne cherchez pas où il faut ».

Un quart d’heure passa. La nervosité semblait avoir envahi l’intégralité du corps de Paul. Une contraction de son visage plissait ses yeux que Fabien n’arrivait presque plus à distinguer et la séparation des sourcils, au même titre que les pupilles, disparaissait pour donner l’impression que le visage tout entier se refermait de colère.

Le mouvement de la pelle devint non seulement inefficace, mais aussi hasardeux. Entre de vulgaires tas de poussières, Paul se plantait régulièrement la pelle sur le pied sans même avoir l’air de s’en rendre compte. Il creusait furieusement, sans visée et sans contrôle jusqu’à ce qu’à la fin, la pelle ne fût plus tant utilisée pour soulever de la terre que pour frapper dessus.

A la vue du marteau-piqueur en face de lui, Fabien était tétanisé. En l’espace d’une demi-heure, Paul Alboral, le protecteur qui lui apaisait son stress de débutant tous les jours, était devenu une bête déchainée, il aurait pu le blesser sans la moindre difficulté. Il frappait la terre, criait, crachait dessus et la maudissait de tous les noms, ensuite, il s’arrêtait quelques secondes pour la regarder avec des yeux écarquillés et hagards, puis il recommençait de plus belle.

Lorsque Paul reprit son massacre pour la troisième fois, Fabien décida de passer à l’action. Il ne pouvait supporter la scène en face de lui plus longtemps, Paul allait finir par le blesser ou par se faire mal à lui même.

Il prit une respiration et se jeta dans le trou.

Aussitôt atterri, il saisit la pelle de Paul avec les deux mains et lui fit face, à quelques centimètres seulement de distance.

« Lâchez ça chef ! » lui cria-t-il, sans oser le regarder dans les yeux.

Dès lors, la bataille pour la pelle commença. Tour à tour, Paul et Fabien tirèrent l’outil de leur côté avec acharnement. L’un étant aussi têtu que l’autre, aucun des deux ne réussit à prendre le dessus durant les trente premières secondes. A l’issue de ce temps néanmoins, Paul commença à se fatiguer et Fabien tira alors la pelle de son côté.

Sur le point d’arracher le manche des mains de son supérieur, la situation bascula toutefois à nouveau. Un rayon de soleil vint éclairer le visage de l’inspecteur dont l’expression de fureur était telle que Fabien ne put s’empêcher de relâcher très légèrement sa pression sur le manche.

Profitant de cette seconde d’effroi, Paul écarta violemment son adjudant qui trébucha et tomba en arrière.

« Elle est encore vivante ! » bafouilla t-il sans se retourner.

Fabien comprit que son soupçon était fondé, la femme de Paul était la raison cachée de cette mission.

Enervé par cette révélation, il se leva brutalement et fit un croche-pied à son supérieur qui tomba à terre. Il se plaça ensuite au-dessus de lui et, d’un mouvement violent, lui ôta la pelle avant de la jeter sur le côté. Après une dizaine de secondes dans cette position, Paul cessa progressivement de se débattre. La figure rouge de Fabien, contractée par la colère ne s’apaisa néanmoins pas avant que son supérieur ne capitule totalement. Dès que Paul allongea les bras le long de son corps, en signe de défaite, Fabien put relâcher sa prise.

« Elle est morte, c’est fini » chuchota t-il alors, en fixant Paul droit dans les yeux.

L’inspecteur se figea. Un étonnement traversa son regard. Paul était stupéfait de voir à quel point Fabien avait changé. Il l’observa durant quelques secondes et se rendit compte que son visage avait mûri. Il se rappelait le premier jour où il le vit débarquer dans son bureau, rasé, maniéré et raffiné. Il cherchait du travail et était incapable d’arrêter de trembler ou de prononcer la moindre phrase cohérente durant l’entretien. Il se rappelait aussi de sa réaction, à lui, face à cet adolescent nerveux : « En voilà encore un qui quittera en pleurs dans moins d’une semaine » se disait-il.

Et bien pour une fois, il avait eu tort.

Fabien dégageait de la maturité, même son visage avait pris du caractère. Le bleu de ses yeux avait changé, il n’avait dorénavant plus rien d’innocent mais semblait, au contraire, prêt à se déverser sur lui comme un raz-de-marée s’il tentait la moindre résistance. En fin de compte, le visage au dessus de lui ressemblait en fait beaucoup au sien.

Au fond, peut-être cherchait-il à être comme lui.

II

 

Paul et Fabien s’assirent l’un à côté de l’autre et reprirent leur souffle en fixant le sol du regard. Il fallait discuter de ce qui venait de se passer. Pourtant, aucun des deux ne savait par où commencer.

Après quelques secondes de silence, Paul décida finalement de se lancer :

« Nous ne sommes pas là pour ça » dit-il doucement, pour éviter de réveiller le conflit.

Fabien semblait n’avoir pas entendu.

« Vous avez dit ‘elle’ » dit-il après un moment.

Le visage de Paul se tourna alors vers son adjudant qu’il regarda l’air de ne pas comprendre.

« Vous avez dit ‘elle’ pour parler du corps de monsieur Klan ».

Un silence suivit.

Paul resta assis quelques secondes, puis, il se leva et saisit le cigare qu’il avait déposé dans un des coins du trou. Il l’alluma, en tira une bouffée et bailla. Fabien bailla à son tour.

« Nous ne trouverons rien ici, murmura l’adjudant, regardez par vous-même, nous avons creusé à plus d’un mètre de profondeur tout autour de…

-Écoutez, interrompit Paul, maintenant dos à Fabien, je sais ce que vous pensez, je sais que vous vous dites que je n’ai pas accepté la mort de ma femme et que c’est son corps que j’espère retrouver ici. »

Paul tira une bouffée sur son cigare.

« Je ne vous mentirai pas, je n’ai effectivement pas encore digéré sa mort mais ce n’est pas elle que je cherche. Je vous rappelle que nous sommes ici pour Klan, Fabien. »

Il prit quelques secondes pour respirer.

«Vous êtes encore jeune vous, vous n’avez probablement d’ailleurs jamais vécu la mort d’un être proche, est-ce que je me trompe ? » ajouta-t-il enfin en se retournant pour fixer Fabien du regard.

Ce dernier resta muet, il baissa les yeux.

« Et bien le jour où cela vous arrivera, non pas que je vous le souhaite, mais vous comprendrez pourquoi je m’acharne autant à chercher. »

Paul maintint son regard encore un moment avant de se retourner et de sortir du trou.

Un moment de silence suivit.

« Quoi ? C’est tout ? » demanda Fabien, ne réagissant qu’après quelques secondes.

Il ne reçut aucune réponse, Paul s’était déjà éloigné.

Fabien sortit du trou à son tour et frappa l’arbre du pied. Après tout ce temps passé à creuser pour rien, Paul n’avait même pas eu la décence de s’excuser ou de lui fournir la vraie explication à tous ces efforts, pas un « j’ai dérapé » ni un « j’étais perdu » ni même un « pardon ».

C’était le corps de sa femme qu’il cherchait, pas celui de Klan. Et il l’avait emmené lui, exprès pour cela. Alors qu’il n’était pas d’accord.

Plus Fabien y pensait, plus il se sentait utilisé. Il avait été pris comme un esclave puis jeté comme un torchon. Quoi de plus humiliant. Lui qui avait travaillé avec dévouement et assiduité durant toutes ces années, lui qui remuait ciel et terre pour satisfaire le moindre désir de son supérieur tous les jours, lui qui était acharné, passionné et sérieux, voilà ce qu’il y gagnait.

C’en était trop, il ne pouvait pas rester pas comme ça sans rien dire.

« Salaud ! » ne put-il s’empêcher de crier en direction de Paul.

Ce dernier s’arrêta de marcher.

L’écho raisonna froidement et mourut dans le bruit du vent dans les champs.

Paul ne se retourna pas. De loin, il sembla baisser la tête. Après un moment, il recommença à marcher.

Fabien, lui, resta immobile au pied de l’arbre. Il avait dépassé les limites, il le savait. Il ferma les yeux et essaya de reprendre son calme.

Aussitôt, il sentit la chaleur des premiers rayons de soleil lui réchauffer la peau.

Le vent du matin l’apaisa.

Quand il rouvrit les paupières, il vit le soleil projeter une lumière jaune qui donnait une couleur dorée aux champs.

A ce moment-là, l’image de sa famille qui l’attendait lui vint à l’esprit. Calmé, il s’apprêta à courir pour rejoindre Paul et s’excuser. Il constata alors que ce dernier n’avait pas bougé.

Il semblait s’être arrêté pour reprendre son souffle. Il le vit se recroqueviller, se tordre et tomber.

Une seconde plus tard, avant même qu’il n’aie eu le temps de s’inquiéter, Paul se releva et recommença à marcher, cette fois-ci en titubant.

Rassuré, Fabien baissa les yeux et laissa échapper un soupire. Il regarda Paul s’éloigner.

« Et lui, qui va t-il retrouver maintenant ? » se demanda t-il en songeant à sa famille.

Alors, il comprit.

Il tomba sur les genoux et frappa la terre des poings, de haine.

Comment avait-il pu être si stupide ?

Leur arrivée, leur soirée, leur nuit, leur matin, les longues heures pendant lesquelles ils creusaient sans relâche, tout ce temps qu’ils avaient dédié corps et âme à ce Klan au fond pas plus important que les autres, tout cela n’avait rien à voir avec le corps de la femme de Paul. C’était en fait précisément l’inverse : ils étaient là pour ne plus penser à elle.

Il s’était trompé, non pas une fois mais deux. Non seulement la présence de la défunte n’avait rien à voir avec cela mais pire encore, c’était le contraire que Paul était venu chercher : son absence.

« Mais alors, si ce n’est pas pour elle qu’il est là… » chuchota Fabien en relevant les yeux.

Il aperçut Paul s’éloigner lentement, épuisé par la fatigue et vit une feuille d’un jaune pâle passer entre lui et la silhouette sombre, abattue par la fatalité de son sort. Il la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle tombe à côté de sa main. Ses yeux s’écarquillèrent doucement lorsqu’il vit qu’à l’endroit où elle avait délicatement atterri, avait poussé, une mandragore.

Jadd Hilal

Le train fantôme

I

Les planches de bois s’étaient fissurées sous le poids des voyages. A certains endroits, le ballast les recouvraient et semblait les dissimuler. La vieille horloge jaunie par les années indiquait onze heures et demie lorsque deux trains se croisèrent lentement. Une fois que les wagons aux couleurs ternes eurent achevé leur interminablement passage, Pierre put à nouveau apercevoir Jean, debout de l’autre côté de la voie. Son regard croisa le sien. Tout en observant le convoi sur sa gauche s’éloigner, Jean lui demanda :

« Qu’est-ce que tu crois qu’ils transportaient ceux-là ? »

Il ne répondit pas. Il devinait dans le ton de son ami si les questions nécessitaient une réponse ou non. Celle-ci n’en réclamait pas.

Jean semblait serein. Ses pas et gestes paraissaient posés, maîtrisés. Il ne laissait transparaître aucun signe de tension ou d’angoisse. Une main dans la poche de son jean et l’autre sur son menton qu’il caressait parfois du bout des doigts, il se promenait tranquillement le long de la voie. Pierre le contemplait d’un air évasif. Il rencontrait plus de difficulté à cacher sa nervosité.

« Combien de temps ? demanda t-il.

-30 minutes. »

Silence.

-Je t’avais dit qu’on serait en avance » ajouta Jean avec une voix légère, presque taquine.

Pierre craqua le bout de son allumette contre le grattoir et la porta au bord de sa cigarette sans parvenir à conserver la flamme. Il en craqua une deuxième et alluma avec succès. La fumée épaisse s’infiltra rapidement. Il se détendit aussitôt. Après trois bouffés, il jeta sa cigarette sur la voie et l’observa se consumer. Il devait maintenir tout son stress, garder ses nerfs à vif, rester en état d’alerte.

Lorsqu’il releva la tête, il remarqua que Jean n’avait pas changé de démarche. Il semblait toujours aussi détendu. C’était louche. En l’observant, il se demanda si tous ses mouvements n’étaient pas pensés à l’avance, s’il ne dissimulait pas son anxiété sous une allure faussement désinvolte.

Il décida de l’imiter, songeant que cela lui occuperait l’esprit. Il commença alors à calquer chacun de ses gestes sur ceux de son reflet, de l’autre côté de la voie.

Il espéra ainsi lui faire croire qu’il n’y pensait pas lui non plus.

Qu’il ne pensait plus à la chose.

Infailliblement pourtant, celle-ci creusait son chemin. Il s’arrêta un moment et observa Jean, maintenant immobile de l’autre côté de la voie. Sa vision se troubla légèrement. Il sentit sa tension chuter. Il prit une grande respiration et recommença à marcher. Il s’efforça de penser à autre chose, à se persuader que ce qu’ils venaient de vivre n’était qu’un rêve, qu’ils ne pouvaient en être arrivés là. Mais le retour à la réalité lui était alors d’autant plus difficile. Il n’arrivait pas à retrouver son sang froid. Il regarda Jean – qui était maintenant de dos – et dit avec une voix hésitante :

« Ca va être dur de garder ça quand même »

Il vit Jean s’immobiliser, puis, se retourner brutalement vers lui.

« Personne! » hurla t-il.

Il sursauta. Son visage était chargé de colère. Les pommettes saillantes, les yeux s’écarquillés, il le regardait avec fureur. Il eut le sentiment que non seulement la bouche, mais toute la figure criait, imposant vindicativement le silence.

Il ne le reconnaissait plus.

« Personne, tu m’entends ? »

Le second cri était plus grave.

-Oui… » répondit-il, écrasé.

Le visage de Jean changea légèrement. Ses joues retombèrent et ses sourcils se relevèrent un peu. L’excès de colère confirma à Pierre la nervosité dissimulée chez son ami. Il avait visé jute.

« Excuse-moi vieux, cette histoire m’a retourné, dit Jean après un instant.

-Moi aussi.

-Tout ira mieux quand on aura quitté cette saloperie de village. »

Pierre leva la tête vers le ciel.

« Je suis pas sûr » répondit-il.

Un silence suivit.

« Là maintenant, reprit-il, on est deux, on peut parler de ce qui s’est passé, bientôt on sera seuls et puis…

-Arrête, interrompit Jean avec un sourire figé, tu vas retrouver ta famille et moi la mienne, on ne sera pas seuls et puis on sera libres aussi, qu’est ce que tu veux de plus ? »

Quelque chose sonna faux. Les mots de Jean le troublèrent. Ils n’avaient absolument aucune réalité tangible à laquelle ils pouvaient s’ancrer. Cette liberté dont il lui parlait n’existait pas. Il se demanda si Jean lui même y croyait.

« Puis, on peut très bien garder ça pour nous, non ? » ajouta t-il.

Son sourire resta le même. Il lui sembla toujours aussi figé. Il ne répondit pas. Le visage de Jean le captivait. Il trouva qu’il ressemblait beaucoup au sien.

II

Le train roula lentement vers la gare. Midi sonna à la cloche du village.

Pour Pierre, chaque tintement marquait un peu plus l’approche inévitable du départ. Il se souvint des récréations qu’il passait à jouer avec Jean lorsqu’ils étaient enfants. Ils avaient pour habitude de s’éloigner le plus possible de la cloche pour prétexter ne pas l’avoir entendue sonner au moment de l’appel.

« Une fois de plus, je ne veux pas y aller » murmura Pierre. Il fixait le ciel du regard.

-Qu’est-ce que tu attends ? » lui cria Jean.

Il était du côté où le train arrivait.

Pierre ne lui répondit pas.

« Allez, dépêche-toi de venir ou on va le rater.

-Si seulement c’était si facile » murmura t-il sans bouger.

Une larme coula du coin de son œil. Elle suivit le contour légèrement relevé de ses lèvres qu’il forçait à sourire. Jean sembla comprendre que Pierre ne bougerait pas. Il courut vers l’arche en métal qui surplombait la voie et la traversa pour le rejoindre de l’autre côté.

Ils entendirent alors le train freiner – le grincement des plaquettes leur tirailla les tympans – et le virent ralentir puis s’immobiliser.

Pierre sentit une main se poser sur son épaule. Jean lui murmura à l’oreille : « Je ne peux pas partir sans toi ».

Il céda et se laissa conduire vers l’arche qu’il traversa lentement.

Ils entrèrent dans un wagon et s’assirent l’un en face de l’autre, une table grise séparant les quatre places. Le wagon était désert. Le tissu bleu marine des sièges était déchiré en divers endroits.

Le train démarra et fit entendre le fracas de ses chaînes. Pierre laissa lentement tomber sa tête en arrière. Ne rencontrant aucune résistance, il se retourna et remarqua que son siège n’avait pas d’appuie-tête. Il inclina sa tête vers la droite jusqu’à ce que sa tempe rencontre la vitre, puis, il commença à s’assoupir en regardant par la fenêtre. Il songea à sa famille, à tous ses amis à qui il devrait bientôt cacher le secret que seule son absence pouvait prémunir.

En posant son regard sur la vitre elle même, il se sentait rassuré. Derrière elle, il était préservé, tout du moins pendant la durée du trajet.

Il l’observa, la considérant comme un rempart avec le monde. Bientôt, il remarqua la forme floue de Jean s’y matérialiser.

Il la prit d’abord pour son propre reflet et s’étonna encore une fois de la ressemblance. En constatant la similarité de chaque trait du visage, un souvenir lui revint à l’esprit. Et avec lui, il ressentit les mêmes symptômes que la fois précédente, quand il imitait Jean. Sa vision se brouilla et il se sentit soudainement faiblir. Il commença à trembler. Angoissé, il décrocha son regard du reflet pour focaliser son attention sur le paysage.

Mais certaines images du crime continuèrent à ressurgir.

Son cœur commença à battre. Les souvenirs lui revenaient par dizaines. Soudainement, le visage de Jean se confondit avec le sien dans la vitre.

Un ultime souvenir perça alors en lui. Ses paupières tremblèrent et sa vision se brouilla un peu plus encore. Il allait s’évanouir. Il secoua la tête pour ne pas perdre conscience et comprit qu’il n’avait plus que quelques secondes avant qu’elle ne le quitte. Il tourna la tête avec des à-coups effroyables et des yeux dont le blanc semblait recouvrir toute la cornée. Il se tourna vers Jean dans une ultime once de conscience pour vérifier ce dont il se doutait et il vit.

Il vit ce qu’il voulait et ne voulait pas voir en même temps : Le fauteuil était bel et bien vide.

Jadd Hilal