Vendetta

Il remarquait la fine pluie. Il en devenait même angoissé. Inquiété par chaque potentielle goute qui lui tomberait sur le visage, il regardait parfois le ciel dans l’espoir que la pluie s’accélère ou qu’elle s’arrête. Il scrutait chaque nuage pour savoir s’il devait sortir son parapluie ou mieux, s’il devait renoncer une bonne fois pour toutes à l’utiliser. Il priait n’importe quel changement climatique, n’importe quoi qui aurait pu écarter cet implacable moment de doute. Il suppliait le ciel de le sortir de cette hésitation, de cet état d’entre-deux où s’il ouvrait le parapluie sans raisons, il s’exposait à avoir l’air stupide et où s’il le laissait fermer, il se mettait à la merci de la prochaine goutte.

Il comprit que la pluie ne changerait pas. Il soupira. Il voulut être seul. Il pourrait alors enfin arrêter de penser.

 

Milosh marcha pendant plus d’une heure. Il s’éloigna du centre ville et se dirigea vers un petit parc. Il regarda en face de lui et vit le soleil se perdre à l’horizon. Il regarda sous lui et réalisa qu’il ne pouvait presque plus distinguer l’herbe aplatie par le vent.

Il était enfin seul.

La solitude ne lui suffit néanmoins plus. Il avait maintenant besoin d’autre chose, peut-être d’air frais. Il passa une main dans ses cheveux blonds frisés et commença à marcher en direction du port. Il espéra y trouver avoir un peu de vent. La pluie s’accéléra légèrement. Il soupira de soulagement et ouvrit son parapluie.

 

Une quinzaine de minutes s’écoula. Il commença à entendre le fracas des vagues sur le récif. Le sifflement aigu du vent lui indiqua lui aussi que la mer était proche. Le clair de lune l’aida à distinguer le quai. Il marcha jusqu’au bord de l’eau. Une fois arrivé, il resta debout, face à la mer.

Il contempla le reflet de la lune sur les vagues. La vie l’avait déséquilibré. Il en mesurait toute l’ampleur. Des souvenirs lui traversèrent l’esprit. Rien n’était plus comme avant. Tout ce qu’elle avait fait, tout ce qu’il avait fait, tout tremblait et s’effritait. Tout cela à cause d’une seule confession.

Celle-ci avait progressivement prit de plus en plus de place, écrasant les autres sous son poids. Elle l’avait aliéné. Il s’en rendait maintenant compte. La colère monta en lui, il cria à la mer : « Comment as-tu pu ? »

Les mots ne résonnèrent même pas, leur écho fut immédiatement tu par le bruit assourdissant du va et vient des vagues. Il baissa la tête, vaincu par la fatalité de son sort, désagrégé par ce qu’elle venait de faire et par la conscience que, même si elle l’avait blessé, il lui pardonnerait.

L’éternel va et vient.

 

Son téléphone vibra dans sa poche, Gordanna l’appelait. Il n’était pas suffisamment calme. Il ne répondit pas et laissa vibrer pour qu’elle ne croit pas qu’il lui en voulait. Un fois la vibration terminée, il remit son téléphone dans sa poche. Il s’énerva contre lui même. Avoir autant de tact dans une situation comme la sienne l’insupportait. Il ressortit son téléphone et composa le numéro de Gordanna pour l’injurier. Il s’apprêta à presser le bouton d’appel, hésita quelques secondes et finit par abandonner. Il remit son téléphone dans sa poche et tourna son regard vers la mer. Après quelques secondes, la vibration recommença. Elle fut plus courte.

 

« Mon amour, je suppose que tu sais déjà ce que je m’apprête à te dire. Je suis réellement désolée et je sais que ce n’est pas la première fois. »

Sur le message vocal, Gordanna avait l’air de se retenir de pleurer. Elle sembla peiner de plus en plus.

« Je veux juste que tu saches…Je te promets sur ce que j’ai de plus cher que c’est la dernière fois. J’ai fait ça pour protéger les enfants. Si je n’avais rien fait, la situation aurait été pire et tu le sais. »

Elle s’arrêta, il l’entendit prendre une profonde respiration.

« Les choses auraient été différentes si tu n’avais pas fait ce que tu as fait » finit-elle par dire, avec une certaine hésitation dans la voix.

Il comprit très rapidement à quoi renvoyaient ces derniers mots. Il voulut décrocher le téléphone pour décharger toute la colère qu’il ressentait et se rappela que le message était déjà entièrement enregistré.

« Bref, ce n’est pas le problème, je veux juste que tu viennes à la maison maintenant, je suis inquiète. On va oublier tout ça, demain ce sera fini. Je t’aime mon chéri. Reviens. S’il te plaît ».

Le message se termina.

Oublier, dit-il tout haut. Comme si pareil mot pouvait exister dans le monde où il vivait, comme si tout pouvait disparaître comme cela, sans laisser aucune trace ni aucun retour. Il observa les rochers sur sa droite, les vagues s’y écrasaient mollement.

 

Il avait commis le crime le plus atroce qui soit, mais par nécessité. Il n’avait eu aucun autre choix à l’époque. Il se devait de « protéger les enfants ». Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi elle ? Pourquoi avait-elle tué alors qu’ils allaient quitter le pays le lendemain ?

 

Durant les quelques heures pendant lesquelles il avait observé la mer, son regard s’était habitué à l’obscurité. Il pouvait maintenant distinguer quelques détails dont la forme d’un bateau, loin à l’horizon. La silhouette devint de plus en plus petite, quittant progressivement son champ visuel, s’échappant. Milosh continua à l’observer jusqu’à ce qu’elle ait complètement disparu.

Il resta debout sur le quai.

 

Il commença à ressentir le froid des premières lueurs. Il  tourna mollement son dos à la mer et commença à marcher, avec langueur, en direction de chez lui.

Il déambula dans les ruelles, tantôt rassuré par ce qu’il reconnaissait, tantôt effrayé par ce qu’il ne reconnaissait pas. Les formes commencèrent à se mêler dans le brouillard autour. Il se perdit. Il lutta pour trouver un chemin entre les petites rues, les arbres, les ombres et les murs. Il perdit rapidement espoir. Il comprit pourquoi Gordanna avait fait ce qu’elle avait fait.

Elle le savait, elle.

Elle le savait longtemps avant lui.

Elle savait qu’aucune échappatoire n’était possible dans le pays où ils vivaient. Elle savait que même s’ils étaient partis pour un endroit meilleur, ils auraient tout de même été en permanence effrayés par la probabilité d’une vengeance, hantés par un quelconque regard suspect porté sur eux, angoissés par la moindre lettre dont ils ne reconnaitraient par l’expéditeur.

La Vendetta était inévitable.

Il baissa la tête en signe d’acceptation de sa condition, des règles du monde dans lequel il était né et où il mourrait bientôt. Il continua de marcher, de plus en plus profondément dans les ombres entremêlées devant lui jusqu’à ce que, finalement, il devienne l’une d’elles.

 

Jadd Hilal

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s